Accueil Revues Revue Numéro Article

Staps

2011/4 (n°94)


ALERTES EMAIL - REVUE Staps

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 25 - 38 Article suivant

Introduction

1

Une des caractéristiques importantes d’une carrière de sportif d’élite est sa brièveté. Comparativement à la plupart des autres activités professionnelles, celle de sportif d’élite se termine à un âge précoce. À titre d’exemple, seuls 2,5 % des footballeurs qui évoluent dans un championnat de première division en Europe ont 35 ans ou plus (Besson, Poli & Ravenel, 2011). L’engagement de sportifs « à plein temps » a considérablement modifié l’appréhension de la fin de carrière. À l’époque du semi-professionnalisme, les joueurs subissaient certes un choc psychologique lors de la retraite, s’expliquant notamment par une rapide baisse de leur notoriété ou un manque d’activité physique, mais leur transition professionnelle était en général assurée. La plupart des joueurs pouvaient en effet continuer d’exercer leur activité annexe. Si le développement économique du sport a permis aux athlètes les plus en vue de gagner d’importantes sommes d’argent, une grande partie d’entre eux doit se contenter de rémunérations bien plus modestes, qui ne leur permettent pas d’envisager leur après-carrière sans le besoin de se réinsérer professionnellement et les engagent parfois dans une véritable « épreuve de la petitesse » (Guiot & Ohl, 2008).

2

En se focalisant sur l’après-carrière des footballeurs africains, ce travail se veut doublement novateur. Premièrement, ces derniers ont essentiellement fait l’objet d’études sous l’angle de la migration (Darby, Akindes & Kirwin, 2007 ; Poli, 2007, 2010 ; Dietschy & Kemo-Keimbou, 2008), mais la période qui suit la fin de leur carrière échappe encore à l’analyse, à l’exception notable d’une étude récente sur les footballeurs camerounais (Frenkiel, 2011). Deuxièmement, la littérature sur l’après-carrière des sportifs s’est essentiellement concentrée sur deux continents, à savoir l’Europe (Chamalidis, 2000 ; Papin, 2007 ; Guiot & Ohl, 2008 ; Javerlhiac, Bodin & Robène, 2010) et l’Amérique du Nord (Taylor & Oglivie, 1994 ; Wylleman, Lavallee & Alfermann, 1999). Le peu d’intérêt pour le cas des footballeurs africains est surprenant, au vu de l’ancienneté de leur établissement en Europe et de leur présence grandissante dans les principaux championnats, faisant suite notamment à l’arrêt Bosman [1][1] En 1995, une décision de la Cour de justice internationale....

3

Le terme « après-carrière » nous semble plus approprié que celui de « reconversion » pour traiter de la retraite des sportifs de manière large, soit sur le plan professionnel mais aussi psychosocial. La reconversion implique un réinvestissement dans une autre activité. Pour Guiot et Ohl (2008), les athlètes peuvent également choisir de « prolonger leur grandeur en interne », ce qui n’implique pas de véritable reconversion. De même, une période de malaise profond qui suit la fin d’une carrière, durant laquelle le joueur n’est pas impliqué dans une autre activité sociale ou professionnelle, ne constitue pas non plus à notre sens une reconversion. L’après-carrière définit ainsi de manière large la période de vie qui suit la fin de la carrière sportive, quelle qu’elle soit.

4

De nombreux auteurs se revendiquant du courant de la psychosociologie ont défini une série d’éléments qui permettent d’envisager cette après-carrière de manière harmonieuse : une fin de carrière volontaire (Cecic Erpic, Wylleman & Zupanovic, 2004 ; Young, Pearce, Kane & Pain, 2006), une reconversion planifiée (Stambulova, Stephan & Jäphag, 2007), une identité socialement diversifiée et non pas uniquement centrée sur le rôle de l’athlète (Lavallee & Robinson, 2007), ainsi qu’un fort soutien social (Sinclair & Orlick, 1993). Cette recherche souhaite identifier, en amont, les processus susceptibles de mettre en péril la réalisation des éléments qui viennent d’être cités, en particulier la préparation de l’après-carrière des joueurs.

5

Les sociologues se sont aussi intéressés de près aux conditions de pratiques des sportifs d’élite en Europe. Deux constats sont généralement effectués. Premièrement, les modalités de professionnalisation du sport ont pour effet de fragiliser progressivement la condition des travailleurs sportifs. Faure et Suaud (1999) démontrent que les sportifs d’élite doivent notamment faire face à une concurrence croissante et à une sollicitation physique de plus en plus grande, qui peuvent donner lieu à des fins de carrière involontaires et donc problématiques (Taylor & Ogilvie, 1994). En outre, le temps à disposition des athlètes pour préparer leur après-carrière s’est réduit. D’après Fleuriel et Schotté, la pratique du sport, caractérisée par des charges de travail de plus en plus importantes « s’accommode très difficilement d’activités parallèles telles qu’un emploi ou la poursuite d’études supérieures » (2008, p. 79).

6

Deuxièmement, de nombreux auteurs insistent sur la question de l’« enfermement » propre au milieu du sport professionnel. Papin (2007) montre à quel point l’environnement des athlètes est basé sur le partage d’une « culture commune » et une prise en charge presque totale des athlètes par les fédérations ou les clubs. Les joueurs sont souvent isolés du monde « réel » ou enfermés dans un « cocon », pour reprendre les termes de Wahl et Lanfranchi qui soulignent que « le club lui [le joueur] demande de ne s’intéresser qu’au ballon, lui fournit son appartement, prend en charge une partie de ses factures et, s’agissant d’un étranger, les billets d’avion pour retourner chez lui » (Wahl & Lanfranchi, 1995, p. 245). Tout est ainsi mis en place pour permettre au joueur de se concentrer uniquement sur ses performances sur le terrain. En France du moins, le milieu du sport professionnel est paradoxalement à la fois « fragilisant » et « protecteur », ce qui ne fait qu’augmenter la dépendance des athlètes aux structures mises en place par les fédérations ou les clubs. Dans ce contexte, il est difficile pour les athlètes d’entrevoir la préparation de l’après-carrière, soit la sortie de ce système, comme un impératif.

7

Les recherches qui aboutissent aux résultats dont il vient d’être question sont centrées principalement sur le cas particulier français, caractérisé par une emprise importante de l’État sur le sport d’élite (Irlinger, 2003), ce qui constitue une exception culturelle nationale (Gebauer, Braun, Suaud & Faure, 1999). Le présent article a pour but d’analyser jusqu’à quel point ces observations peuvent être appliquées à un contexte très différent, celui de l’Afrique du Sud. Comme c’est le cas dans d’autres pays africains, une majorité d’athlètes « sont issus de familles démunies, élevées dans un univers de survie, de “débrouillardise” individuelle et de solidarités, voire d’obligations familiales compte tenu de l’absence d’aide sociale institutionnalisée » (Bonnet & Meier, 2004, p. 203). Le choix de l’Afrique du Sud se légitime en grande partie par l’attractivité du championnat, dans un pays qui a vu se développer des ligues professionnelles dès le début des années 1960. La Professional Soccer League (PSL), créée en 1996, est perçue aujourd’hui comme la ligue de football « la plus puissante et la plus attractive de l’Afrique subsaharienne » (Cornelissen & Soldberg, 2007, p. 306). Dans ce contexte, quels sont les éléments à prendre en compte pour expliquer la manière avec laquelle les joueurs préparent leur après-carrière ? Nous souhaitons en par-ticulier identifier les dynamiques sociales et culturelles qui influencent l’après-carrière des footballeurs dans le contexte de l’Afrique du Sud.

8

Notre démarche se base principalement sur 21 entretiens semi-directifs effectués entre juin et août 2009 à Cape Town et Johannesburg avec des anciens footballeurs. Douze joueurs peuvent être qualifiés d’anciens professionnels « à plein temps », actifs principalement à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les huit autres ont joué jusqu’au début des années 1990 et peuvent être considérés comme des anciens « semi-professionnels », qui travaillaient la journée et s’entraînaient le soir. Il nous semble important de préciser que la plupart des footballeurs interrogés (17 sur 21) étaient noirs, reflet de la réalité dans le football sud-africain à l’heure actuelle. En outre, quelques entretiens complémentaires ont été effectués avec un administrateur de la ligue de football professionnelle (PSL), deux managers de clubs de première division et deux responsables d’associations d’anciens joueurs (« ExPro » et « Soccer Legends »).

9

Dans un premier temps, nous souhaitons revenir sur le développement du football en Afrique du Sud et en particulier sur le passage du semi-professionnalisme au professionnalisme à plein temps. Puis, nous nous intéressons au devenir des anciens joueurs interviewés, consécutivement à ces importantes transformations. Enfin, l’intérêt sera porté sur l’impact du contexte socioculturel local sur la manière avec laquelle les joueurs préparent leur après-carrière [ 2][ 2] Les auteurs tiennent à remercier les relecteurs anonymes....

Développement du football « à plein temps » en Afrique du Sud

10

Dans le contexte de l’apartheid, le football sud-africain se développe de manière raciale. Une ligue professionnelle réservée aux joueurs blancs est créée en 1959, la National Football League (NFL), suivie deux années plus tard par la South African Soccer League (SASL), créée par et pour les membres métis, indiens et noirs. Après avoir vécu ses années de gloire entre 1950 et 1960 (Bolsmann, 2010), la NFL commence à perdre de son soutien populaire au début des années 1970, suite à la décision du gouvernement d’interdire l’entrée au stade aux non-Blancs et à la volonté des spectateurs blancs d’assister à des rencontres multiraciales (Alegi, 2004). Le déclin de la NFL contraste avec le développement de la National Professional Football League (NPSL), ligue réservée aux joueurs noirs mais créée par le gouvernement blanc dans les années 1960 et soutenue par d’importantes entreprises du pays. En 1976, le soulèvement de Soweto joue un rôle crucial dans le développement d’un football multiculturel en Afrique du Sud. Créé la même année, le Football Council of Africa a pour but de mettre sur pied une compétition multiraciale, la Mainstay Cup (Alegi, 2004). Dès 1978, quelques clubs blancs, dont le premier fut Wits University, commencent à rejoindre la NPSL, qui devient la principale ligue de football professionnelle du pays (Mazwai, 2003). L’intérêt pour le football ne cesse cependant de baisser à partir de ce moment-là parmi les joueurs blancs, qui n’apprécient pas toujours le fait d’aller jouer dans les townships [3][3] Gervais Lambony (2004) définit les townships comme.... Arthur Loukakis, un ancien joueur blanc qui a évolué à Lusitano, club de Johannesburg, entre 1973 et 1977, avoue par exemple avoir mis fin à sa carrière car il ne se sentait pas à l’aise dans ce nouveau contexte : « Je suis allé m’entraîner dans quelques clubs noirs mais les townships ne m’attiraient pas. (…) Les équipes noires n’étaient pas le problème mais on devait aller s’entraîner dans les townships. Je suis allé dans une équipe qui s’appelait “Professionals”, qui était à Vereeniging [ville située à une vingtaine de kilomètres au sud de Johannesburg]. C’était juste trop loin et [c’était un] inconvénient » (Arthur Loukakis, entretien réalisé le 14 juillet 2009). Malgré l’existence de ligues professionnelles, la plupart des footballeurs qui évoluent en Afrique du Sud sont considérés comme des « semi-professionnels » jusque dans les années 1990 : ils travaillent la journée et s’entraînent le soir.

11

La création de la « non-raciale » South African Football Association (SAFA) en 1991 et sa réintégration au sein de la FIFA l’année suivante marquent le début du professionnalisme. La visibilité internationale du football sud-africain est encore renforcée par l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations en 1996 en Afrique du Sud. Enfin, la création de la Premier Soccer League (PSL), également en 1996, qui bénéficie d’une forte médiatisation à travers tout le continent africain et d’une hausse marquée du sponsoring (Kunene, 2006 ; Cornelissen & Solberg, 2007), apporte aux clubs d’importants revenus supplémentaires. Dès lors, les équipes possèdent les moyens suffisants pour engager des joueurs à plein temps, qui ne sont plus contraints de travailler à côté du football pour vivre. Bien que les écarts de salaires soient importants, un joueur professionnel de première division gagne aujourd’hui en moyenne R 20.000 par mois [environ 2.000 e], soit bien plus que le salaire moyen sud-africain estimé à R 6.500 [environ 650 e] et même à R 3.000 [environ 300 e] pour les travailleurs noirs [4][4] http://www.statssa.gov.za/, « Income and expenditure....

Le poids du contexte local

12

À travers les entretiens effectués, nous avons pu mettre le doigt sur des éléments décisifs quant à la manière de préparer la retraite sportive des footballeurs sud-africains, en particulier la scolarisation, l’épargne et la planification de l’après. La prise de décisions de la part des joueurs dans ces trois domaines est influencée par le contexte dans lequel ils vivent, à savoir, dans l’ordre croissant de leur impact : l’encadrement du club, le contexte socioculturel dans lequel les joueurs grandissent et le rôle joué par la famille.

Le club comme « cocon »

13

La hausse des budgets permet non seulement aux clubs d’augmenter les salaires de leurs joueurs mais aussi d’améliorer leur encadrement. De plus en plus de clubs travaillent aujourd’hui avec des spécialistes, comme le souligne Edries Burton, chef d’exploitation de Santos FC, un club de première division basé à Cape Town : « On a un manager qui s’occupe d’assister les joueurs sur le plan social, on a un masseur, on a un physio, on a un médecin, on a un biokinésiste, donc on a tout, même une personne qui s’occupe de la nutrition » (Edries Burton, chef d’exploitation de Santos FC, 20 août 2009). Plusieurs clubs possèdent également les infrastructures qui leur permettent de s’occuper des joueurs et de les occuper toute la journée. C’est notamment le cas d’Ajax Cape Town, un autre club de première division, partenaire du club hollandais Ajax Amsterdam : « Regardez, les joueurs sont sous contrat professionnel à plein temps. Ils s’entraînent ici deux fois par jour. (…) Entre les deux sessions d’entraînement, il y a un espace à disposition des joueurs où ils peuvent se poser et jouer au snooker et au ping-pong ou regarder un dvd, jusqu’à la prochaine session. Certains restent, certains rentrent. Quand ils arrivent ici le matin, on leur fait le déjeuner pour qu’ils aient la bonne nutrition. On leur fait aussi le repas de midi mais on ne contrôle pas le repas du soir. Donc on est à fond dans la nutrition des joueurs » (Georges Comitis, directeur général d’Ajax Cape Town, 19 août 2009). On perçoit dans le discours « paternaliste » de Comitis une volonté de socialiser les joueurs à leur environnement footballistique, leur laissant une faible marge de liberté.

14

Habitués à être « choyés », certains joueurs continuent alors à être dans l’attente d’un soutien de la part de leurs anciens clubs une fois la carrière terminée. C’est le cas d’Eddie Motale, âgé de 41 ans et ancien joueur des Orlando Pirates, club de Soweto, avec qui il a gagné la Coupe d’Afrique des clubs champions (aujourd’hui Ligue des champions de la CAF) en 1995 : « Ils m’ont fait détester le football parce qu’ils n’ont rien fait pour moi (…). Les gens qui sont supposés te donner un boulot, ils s’en foutent. Ils sont là, assis dans leur bureau, avec l’argent qui rentre » (Eddie Motale, 15 juillet 2009).

15

Les joueurs ont des difficultés à développer une démarche « proactive », lorsqu’il s’agit de rechercher un emploi ou une formation. C’est le cas de Marcus Mphafudi, ancien joueur des Moroka Swallows, club de Soweto, dans les années 1990, et qui a terminé sa carrière professionnelle au début des années 2000 : « Je cherchais à me former comme entraîneur mais ils [SAFA] ne nous informent pas qu’il y a un cours. Tu entends juste que lui et lui y ont participé. Mais tu le découvres qu’une fois que les gens sont revenus. J’aurais trop aimé aller là-bas » (Mar-cus Mphafudi, 25 juillet 2009). Aujourd’hui, Mphafudi vit dans une situation précaire dans le township qui l’a vu naître. Avec sa fiancée, il s’occupe d’un petit commerce ou « spaza shop », organisé de manière informelle, sa marchandise étant installée dans un garage du quartier.

16

Nos observations aboutissent au fait que le club joue effectivement un rôle de « cocon », comme cela a été soulevé par Wahl et Lanfranchi (1995). Cependant, en l’absence d’un système généralisé de centres de formation, l’effet « enfermement » n’est pas aussi important qu’il peut l’être au sein des grands clubs européens. Les raisons de l’absence de préparation de l’après-carrière de la part des joueurs doivent également être cherchées du côté du contexte socio-culturel dans lequel ils grandissent.

L’influence de la « culture de township »

17

D’espaces imposés par le régime de l’apartheid, les townships se sont progressivement transformés en espaces « territorialisés », permettant à la population de s’y identifier (Gervais-Lambony, 2004). Sous l’impulsion des habitants noirs, une véritable culture de township s’est développée, en grande partie inspirée de la culture afro-américaine, comme le révèle Rosenberg (2002). Les rappeurs afro-américains symbolisent une forme de réussite socio-économique mise en avant de manière ostentatoire dans les clips vidéo regardés par les jeunes Sud-Africains des townships (Rosenberg, 2002), qui s’identifient à leur style vestimentaire « tape-à-l’œil » et leur goût pour les grosses cylindrées.

18

Le couple « sportif-belle voiture » n’est pas propre au contexte étudié et ne date pas d’hier. En France, dans les années 1970 déjà, les footballeurs sont des personnalités enviées et nombre d’entre eux adoptent des comportements de « nouveaux riches », notamment en possédant une voiture « puissante et voyante » (Wahl et Lanfranchi, 1995, 209). L’importance de posséder une voiture semble néanmoins atteindre son paroxysme parmi les joueurs qui ont grandi dans un township : « Dans un township, la première chose que tu dois avoir c’est une belle voiture et bien t’habiller » (Isaac Kungoane, 23 juin 2009). Mickael Morton, joueur actuel de Bidvest Wits, se souvient qu’un ancien coéquipier qu’il fréquentait aux Orlando Pirates avait économisé pendant deux ans afin de s’acheter une Audi : « Pendant deux ans, il venait à l’entraînement avec un autre joueur quitte à arriver parfois en retard, parce qu’il avait une petite voiture et en avait honte. Durant ce temps, il économisait de l’argent pour en acheter une plus grande et après deux ans, il s’acheta une Audi A3 » (Mickael Morton, 17 juillet 2009). Cette culture de la « belle voiture » peut par ailleurs poser des problèmes de jalousie au sein même des équipes. En effet, elle fait ressortir au grand jour l’existence d’importants écarts de salaire entre joueurs de la même équipe, comme nous le signale un dirigeant d’Ajax Cape Town : « Il y a un joueur qui gagne beaucoup d’argent et il vient avec différentes voitures. Et je pense que ça agit de manière négative sur lui dans le vestiaire parce que les autres joueurs le regardent et tu vois… Donc on lui a parlé et dit : “Hé, redescends un peu. Tes coéquipiers ne peuvent pas se payer ça.” Ils doivent aussi réaliser que ce n’est pas toujours bon. Certaines personnes n’aiment pas ça » (Georges Comitis, directeur général d’Ajax Cape Town, 19 août 2009). Il semblerait néanmoins que la volonté des dirigeants de freiner les ardeurs ostentatoires des joueurs les mieux payés résulte avant tout de l’impératif de conserver un vestiaire uni dans une optique de performance.

19

Comme la plupart des footballeurs interrogés, Lebese avoue être lui aussi passé par une période durant laquelle il dépensait son argent sans compter. Joueur professionnel entre 1993 et 2003, âgé aujourd’hui de 40 ans, il estime qu’en raison de son origine sociale, il n’était pas préparé à gagner un aussi gros salaire : « Quand je suis allé aux “Pirates”, je recevais quelque chose comme R 52.000 [5.200 e] ou R 54.000 [5.400 e]. C’est beaucoup d’argent. Tu peux être tenté de faire des erreurs quand tu n’as jamais été exposé à autant d’argent. Tu as été pauvre pendant dix à quinze ans et tu veux combler ce vide. Tu es tenté de faire des erreurs parce que tu veux écouter personne. Maintenant t’es une star, t’as plein d’argent, tu veux acheter des grosses voitures, trop de filles, sortir. Tu ne penses pas correctement » (Thabang Lebese, 26 juin 2009). Le comportement décrit par Lebese correspond à peu de chose près, à celui d’un « ingarara », ou un homme respecté (Selikow, Zulu & Cedras, 2002). Pour être un « ingarara », il est non seulement important de posséder une voiture luxueuse et des habits à la mode mais aussi de se comporter comme un « macho », en ayant par exemple plusieurs petites amies.

20

Tous les joueurs n’ont cependant pas été aussi « flambeurs » que Lebese. Tebogo Mophaleng, qui a grandi à Soweto et a joué pour le club de Johannesburg Jomo Cosmos entre 1997 et 2006, a un avis particulièrement tranché sur l’attitude des joueurs sud-africains : « La plupart des joueurs sud-africains sont ignorants. Quand ils gagnent un salaire, ils ne pensent pas au futur. Disons que tu vas jouer pour dix ans, ensuite tu te blesses et tu peux plus jouer. Où vas-tu recevoir ton salaire ? Je pense que ça devient une question d’ignorance » (Tebogo Mophaleng, 1er juillet 2009). Bien qu’issu d’un milieu très populaire, il a suivi des cours à l’université durant les dernières années de sa carrière afin de devenir enseignant.

21

À travers leur comportement, les joueurs de football suivent les codes en vigueur dans les townships, d’où ils retirent une large partie de leur notoriété. Le milieu social agit ainsi comme une deuxième forme de « cocon », dont l’influence met à mal les actions menant à la préparation de l’après-carrière. Néanmoins, il existe d’importantes différences entre joueurs issus pourtant du même milieu dans les choix de carrière.

Le poids de la famille

22

Les jeunes aspirants footballeurs noirs et leur famille perçoivent très bien le potentiel d’ascenseur social qu’est le football. Par conséquent, dans la plupart des cas, la pratique footballistique tient une place centrale dans les projets de vie des joueurs, dès leur enfance. Tout au long de leur carrière, l’attrait pour ce sport et les espoirs qu’ils placent en lui font passer au second rang des étapes importantes dans la préparation de l’après-carrière : la scolarisation, la pratique ou l’apprentissage d’un autre métier et l’épargne.

23

Parmi les joueurs interrogés, rares sont ceux qui ont poursuivi ou commencé une formation en dehors du football pendant leur carrière. Presque tous ont arrêté leurs études après avoir obtenu le « Senior Certificate », niveau de formation nécessaire pour entrer dans les hautes écoles du pays. Le niveau d’éducation des joueurs rencontrés est élevé, comparé à la moyenne nationale, puisque seuls 14 % des Noirs obtiennent le baccalauréat. Par contre, les joueurs ne continuent généralement pas leurs études une fois le premier contrat de footballeur professionnel décroché.

24

L’argent gagné par un footballeur permet souvent de faire vivre toute une famille. Dans ces conditions, il arrive que les proches des joueurs encouragent leurs enfants à cesser les études pour se concentrer exclusivement sur le football. Ce constat a d’ailleurs pu être fait dans des études précédentes menées auprès de jeunes footballeurs en Côte d’Ivoire (Poli, 2002). Jerry Sikhosana, âgé de 40 ans, a joué une grande partie de sa carrière aux Orlando Pirates, à l’exception d’une expérience peu fructueuse en Chine. Sa famille ne l’a clairement pas poussé à étudier, dès lors qu’il a commencé à gagner de l’argent à travers le football. Son témoignage consiste en une situation fréquemment rencontrée : « Malheureusement je n’ai pas continué mes études parce que je gagnais ces R 2.000 [200 e] et la famille, tu vois, n’avait pas la motivation de me laisser continuer avec l’école parce que je ramenais déjà quelque chose à la maison » (Jerry Sikhosana, 15 juillet 2009). Les conséquences du manque d’éducation ou de l’absence de diplômes monnayables sur le marché de l’emploi au niveau de l’après-carrière peuvent alors être lourdes.

25

L’épargne est un autre élément qui permet aux anciens footballeurs professionnels de connaître une après-carrière moins traumatisante. Nos entretiens montrent que cet aspect a le plus souvent été négligé par les joueurs. Bien que les inégalités de salaires entre joueurs soient importantes dans le contexte du football sud-africain, la plupart d’entre eux reçoivent suffisamment d’argent pour être théoriquement à même d’épargner et d’investir pendant la carrière. Or peu de joueurs s’engagent dans cette voie. Il apparaît également que, même lorsque l’intention d’économiser existe, elle se heurte à de nombreuses demandes de soutien financier de la part de l’entourage. La possibilité de distribuer l’argent gagné à travers le football se transforme souvent en une obligation morale et contribue à expliquer pourquoi les investissements en vue de l’après-carrière sont largement négligés. Isaac Kungoane, qui a joué pour le compte des Kaizer Chiefs de Soweto durant huit années puis pour les Manning Rangers de Durban et également en équipe nationale, compare les footballeurs à des « vaches à lait » (« bread winners ») : « L’argent qu’on recevait des clubs, ils le mettent à la banque ou ils te donnent un chèque. De là, tu prends tout l’argent. Tu ne laisses rien parce que tu es une “vache à lait” à la maison. Donc concrètement, ce que tu dois faire c’est dépenser pour tout le monde » (Isaac, 23 juin 2009). Plusieurs joueurs nous ont confié avoir longtemps reversé plus de la moitié de leur salaire aux membres de leur famille, qui utilisaient cet argent à des fins de consommation axée sur le court terme. Les liens familiaux sont généralement très forts et se maintiennent lorsque le joueur construit son propre foyer. À ce moment-là, le joueur encourt le risque de devoir nourrir deux familles en même temps : « J’ai à la fois la famille que j’ai créée et celle qui m’a vu naître. C’est comme si j’étais un fils qui prend soin de sa mère et un père qui prend soin de son fils. C’est comme si j’étais coincé entre les deux » (Jerry Sikhosana, 15 juillet 2009). Les sacrifices faits par une famille entière pour permettre à un fils de réussir une carrière de footballeur professionnel sont loin d’être « gratuits ». Tout comme un don nécessite un « contre-don » (Mauss, 1950), les joueurs doivent rendre à leur famille ce qu’elles ont mis en œuvre pour les aider à atteindre leurs objectifs. Si cela se fait souvent « naturellement » durant la carrière, cela peut devenir problématique lorsque la carrière est terminée et que le salaire n’est plus le même.

26

Toutes les familles, pauvres également, ne sont pas autant sensibles au « rêve » d’ascension sociale à travers le football. Certaines essaient de freiner autant qu’elles le peuvent leurs fils. Lorsque des joueurs prennent la décision de ne pas arrêter leurs études avant de tenter leur chance en tant que professionnels, ils le doivent essentiellement à leurs proches, qui les ont poussés à ne pas commencer trop rapidement leur carrière footballistique. C’est ce qui est arrivé à Mophaleng : « En fait, ma mère était opposée à ce que je joue au football professionnel avant que je finisse mes études. Parce que je devais jouer pour Jomo Cosmos en 1991 avant d’aller au collège. Donc tu vois, quand une mère parle, tu dois écouter. Donc j’ai décidé d’aller à l’école avant de commencer à jouer. Et ça m’a beaucoup aidé, même si à cette époque j’étais fâché parce que je voulais jouer mais maintenant je peux voir les résultats. Au moins j’ai quelque chose sur lequel je peux me reposer » (Tebogo Mophaleng, 1er juillet 2009). Le rôle joué par la famille, et par la figure de la mère en particulier, est très important dans les prises de décisions des joueurs en cours de carrière. Les conseils et autres exigences familiales peuvent jouer en faveur mais aussi en défaveur du joueur, en fonction des attentes et des besoins de leur entourage proche.

27

Les joueurs ne se détachent pas facilement de l’emprise familiale, qui agit comme une autre forme de « cocon ». Lorsque la famille est particulièrement dans le besoin, une pression est alors mise sur les joueurs, ce qui les freine dans leur désir de se former et surtout de mettre de l’argent de côté pour leur retraite. Plus qu’une volonté de ne pas décevoir ou de ne pas trahir leurs parents, à laquelle font face les apprentis footballeurs français (Bertrand, 2008), les joueurs sud-africains subissent la contrainte financière de devoir redistribuer une partie de leur salaire. En l’absence d’un système de protection sociale qui les priverait du minimum vital en cas d’échec dans leur pratique, les joueurs savent qu’ils ne peuvent prendre le risque de s’éloigner de leur famille, cédant ainsi à leurs demandes de soutien financier.

Quelle vie après le football ?

28

L’engagement « à plein temps » implique pour les joueurs un basculement d’une carrière à une autre lors de la retraite sportive, ce qui n’était pas le cas lorsque les joueurs étaient semi-professionnels. En effet, les huit joueurs semi-professionnels rencontrés ont tous conservé leur emploi après avoir mis un terme à leur activité footballistique. D’après Arthur Loukakis, la transition professionnelle ne posait pas autant de problème qu’aujourd’hui : « Les gars qui jouaient à cette époque avaient déjà un travail. Ce n’est pas comme aujourd’hui où ils doivent essayer de trouver quelque chose pour quand ils ont fini de jouer. Quand les gars finissaient de jouer, ils continuaient juste de faire leur travail normal » (Arthur Loukakis, 14 juillet 2009). De son côté, Loukakis enseignait à côté de son activité footballistique, ce qu’il a continué de faire durant quelques années lorsqu’il arrêta sa carrière. Aujourd’hui, il dirige sa propre entreprise, spécialisée dans la distribution de viande surgelée.

29

Le passage à la retraite sportive s’avère également facile à vivre pour Martin Cohen, qui se considère aussi comme un ex-joueur semi-professionnel. Aujourd’hui âgé de 57 ans, cet autre ancien joueur blanc a passé la majorité de sa carrière au sein des Highlands Park, club de la banlieue de Johannesburg. Parallèlement à son activité de footballeur, il travaille dans l’entreprise de peinture créée par son père. À l’âge de 21 ans, il reprend la direction de l’entreprise, suite au décès de son aïeul, fonction qu’il occupe toujours à l’heure actuelle. Ainsi, lorsque Cohen cesse de jouer au football, sa principale inquiétude réside dans le fait de retrouver une activité le samedi : « Non, non, je n’ai pas dû y penser du tout, vraiment pas. (…) J’ai arrêté de jouer à 35 ans et mon plus gros souci était de savoir quoi faire le samedi après-midi. Donc j’ai commencé à jouer au tennis » (Martin Cohen, 10 juillet 2009). En mettant un terme à sa carrière, Cohen se libère du temps libre qu’il peut mettre à profit pour ses loisirs. Cette étape a donc eu un impact significatif sur sa vie, lui offrant même de nouvelles possibilités de développement personnel (Sinclair & Orlick, 1993).

30

Dès les années 1990, l’après-carrière des joueurs, devenus professionnels « à plein temps », prend une tout autre forme. Premièrement, elle semble intervenir principalement dans l’univers du football. Sur les neuf joueurs professionnels à plein temps qui ont retrouvé un emploi, sept sont restés dans le milieu footballistique : trois sont devenus entraîneurs, au sein de l’équipe nationale ou dans des clubs de première et de deuxième division ; deux se sont reconvertis en tant que « coachs de bien-être » (« wellness coaches ») dans une ONG basée à Johannesburg qui s’occupe de faire de la prévention auprès des joueurs professionnels actuels ; deux sont employés par le syndicat des joueurs de football professionnels sud-africains, le SAFPU. Deux athlètes ne travaillent pas directement en lien avec le football sans pour autant trop s’en éloigner : le premier dirige sa propre ONG active dans le domaine de l’éducation par le sport ; le second occupe un poste à responsabilité dans une compagnie qui installe des ordinateurs en milieu scolaire, tout en étant responsable d’une académie de football dans son township natal. La majorité des joueurs ont ainsi choisi de prolonger leur « grandeur » (Guiot & Ohl, 2008) sans rupture avec le milieu du football. La prédominance d’une réinsertion professionnelle dans la discipline, ou du moins dans le « champ » sportif, a aussi été observée par Fleuriel et Schotté (2008b), dans une étude sur le devenir d’athlètes olympiques français. En pratiquant à plein temps leur activité, les footballeurs sud-africains se désocialisent du monde extérieur, rendant difficile une reconversion en dehors du football. En restant dans un domaine dans lequel ils ont tous leurs repères, les athlètes limitent aussi les « incertitudes identitaires » (Guiot & Ohl, 2008).

31

Une autre caractéristique des après-carrières des footballeurs professionnels sud-africains est le risque de tomber dans la précarité, surtout lorsqu’il s’agit de joueurs noirs. Trois interviewés sur douze se trouvent dans une situation difficile, soit sans emploi stable, plusieurs années après la fin de leur carrière. C’est notamment le cas de Thabang Lebese. Durant sa carrière, Lebese a connu la gloire : il a joué pour les Kaizer Chiefs et les Orlando Pirates, les deux clubs emblématiques du township de Soweto, à Johannesburg ; il a gagné plus de R 50.000 [5.000 e] par mois et possédé plusieurs voitures de luxe. Cela ne l’a pas empêché de vivre des moments difficiles à la suite de sa carrière. Il nous a avoué que, pendant plusieurs années, il ne trouvait pas la force de chercher un emploi, d’autant plus qu’il devait faire face à de nombreuses critiques, notamment de la part des médias, qui l’ont beaucoup touché : « J’essayais de me battre. J’essayais de trouver quelque chose mais tu sais quand t’es en bas, que t’essaies de te relever, et que certaines personnes te rabaissent encore plus… Je parle des médias et des gens autour de toi. Je parle de jalousie. Certaines personnes n’ont pas envie que de bonnes choses t’arrivent. Quand t’es en bas, elles sont contentes » (Thabang Lebese, 26 juin 2009). En 2008, Lebese est engagé par un agent afin de le conseiller ponctuellement dans ses choix de joueurs. Dans l’année qui précède la Coupe du Monde, il gagne également un peu d’argent en étant « ambassadeur » de l’événement lors de petits tournois organisés dans les townships.

32

Calvin Motlaung a également passé par une période pénible sur le plan psychologique. Lorsque cet ancien joueur des Jomo Cosmos et des Black Leopards, club basé à Makhado dans dans la province du Limpopo, met un terme à sa carrière en 2005, il parvient à vivre de ses économies pendant deux ans. Puis, il est obligé de retourner vivre chez ses parents et de commencer à travailler dans une usine, où il gagne R 500 [50 e] par mois. Actuellement, il a recommencé des études en sport et management à l’université de Johannesburg, qu’il finance en effectuant quelques petits travaux dont celui de chauffeur de taxi. Il avoue néanmoins avoir du mal à joindre les deux bouts : « Après avoir gagné R 12.000 [1.200 e] par mois, tu vois, plus les primes à la signature… J’avais l’habitude de dépenser R 500 [50 e] en l’espace d’une heure, en un clin d’œil. Mais maintenant je gagne R 500 par mois. T’arrives à t’imaginer comme c’est dur ? Et je dois encore payer les transports avec ces R 500 » (Calvin Motlaung, 26 juin 2009).

33

Ajoutés à ces trois témoignages, plusieurs éléments nous font penser que l’après-carrière des anciens joueurs professionnels sud-africains demeure une étape difficile. Premièrement, la sélection de l’échantillon est « biaisée » par les possibilités limitées d’atteindre les joueurs les moins bien réinsérés dans la société. Nous avons notamment dû faire face à plusieurs refus de joueurs que nous savions en situation précaire. Deuxièmement, les athlètes avouent presque unanimement que l’après-carrière est problématique pour une grande partie de leurs anciens coéquipiers : « Ils vivent tous des moments difficiles. Peut-être que quelques-uns ont réussi à faire un peu d’argent en Europe, mais localement, j’en ai beaucoup rencontré qui souffrent. Ils ont besoin d’argent. Pour eux, genre R 100 [10 e] c’est beaucoup. Ils avaient l’habitude de gagner R 15.000 [1.500 e] – R 20.000 [2.000 e]. Ils arrêtent de jouer et ne touchent plus rien » (Jerry Sikhosana, 15 juillet 2009). Bennett Bailey, ancien président de SAFA Cape Town, possède un avis tranché sur la question du devenir des joueurs en fin de carrière. Pour lui, Lucas Radebe est le seul ancien joueur qui a réussi à faire une carrière en dehors du football : « Citez-moi un seul joueur de la PSL qui est un homme d’affaire à succès, à l’exception de Lucas Radebe. Mais Lucas a joué à Leeds. Citez-en moi un et ça répondra à votre question » (Bennett Bailey, 11 juin 2009). Enfin, les entretiens effectués avec les présidents de deux associations d’anciens joueurs blancs et noirs, nommées respectivement « Expro » et « Soccer Legends », ainsi que notre présence lors de meetings avec les « Soccer Legends » nous ont permis d’obtenir d’autres témoignages, plus informels, sur la situation délicate dans laquelle se trouvent nombre d’anciens joueurs.

34

Le passage du semi-professionnalisme au professionnalisme a contribué à une nette hausse des salaires des joueurs ainsi qu’à un meilleur encadrement de la part des clubs. Cependant, il a eu un effet négatif sur l’après-carrière des joueurs, noirs en particulier. Issus d’un milieu généralement moins aisé, leur faible niveau d’éducation ne leur permet pas de trouver facilement du travail en fin de carrière et ils sont plus facilement attirés par le « rêve d’ascension sociale » que pourrait leur procurer le football.

Conclusion

35

Cette recherche visait à révéler l’impact de la professionnalisation du football sur l’après-carrière des joueurs dans le contexte de l’Afrique du Sud. Nos résultats ont révélé l’existence d’un triple processus de socialisation des acteurs, qui a lieu dans leurs clubs, le township et leur famille. Certes de manière moins importante qu’en Europe, l’encadrement des clubs tend de plus en plus à surprotéger les joueurs. Une fois leur carrière terminée, ces derniers attendent un « retour sur investissement » qu’ils reçoivent rarement et peinent à mettre en place une démarche proactive, tout comme l’ont montré Papin (2007) ou encore Wahl et Lanfranchi (1995). La qualité de la fin de carrière des joueurs sud-africains s’explique aussi par leurs prises de décisions influencées par le contexte socioculturel dans lequel la plupart ont grandi, à savoir le township. La responsabilité des joueurs est aussi engagée puisque la plupart d’entre eux se conforment aux habitudes et style de vie en vigueur dans le milieu du football professionnel. Ils acceptent alors souvent de dépenser beaucoup d’argent de manière peu « durable », ainsi la priorité va dans l’achat d’une voiture de luxe, objet par excellence permettant d’afficher publiquement une réussite sociale dans les townships sud-africains. Si l’augmentation spectaculaire des salaires à partir des années 1990 a clairement contribué à élever leur niveau de vie, rares sont ceux qui ont pu mettre de l’argent de côté durant leur carrière. Souvent issus de milieux défavorisés, ressentant un sentiment de privation important vis-à-vis de la société de consommation et confrontés à l’obligation morale de redistribuer leur salaire à leurs proches, les jeunes footballeurs ont de grandes difficultés à épargner ou investir leur argent sur le long terme.

36

Les difficultés vécues par les joueurs sud-africains sur le plan de la reconversion professionnelle ainsi qu’au niveau psychologique mettent ainsi en avant les risques causés par la professionnalisation du football dans un contexte socio-culturel marqué par la précarité. Sans grande éducation, peu informés sur les manières de gérer leur salaire et attirés par la reconnaissance symbolique que leur procure leur statut de joueur professionnel, les joueurs adoptent un mode de vie « flambeur » fait de dépenses ostentatoires et peinent à préparer leur après-carrière.

37

Compte tenu de la configuration d’ensemble observée, les initiatives institutionnelles les plus efficaces pour soutenir les joueurs sont celles qui vont dans le sens d’une sensibilisation à visée culturelle, non pas dans un but d’assistance ou dans une philosophie paternaliste, mais à des fins d’autonomisation, dans le but d’aider les joueurs à s’engager de leur propre chef dans des démarches permettant de rendre leur transition professionnelle moins difficile. Pour atteindre cet objectif, une approche plus individualisée paraît la plus adéquate. Elle permettrait de saisir de manière spécifique le contexte relationnel dans lequel chaque joueur s’intègre afin de comprendre ses propres difficultés ou contraintes pour qu’il en prenne conscience et puisse formuler les arguments et stratégies lui permettant de pouvoir au moins en partie s’en affranchir dans l’optique d’agir durablement sur son bien-être et sur celui de son entourage.


Bibliographie

  • Alegi P. (2004). Laduma! Soccer, Politics and Society in South Africa. Scottsville: University of KwaZulu-Natal Press.
  • Bertrand J. (2008). La fabrique des footballeurs. Analyse sociologique de la construction de la vocation, des dispositions et des savoir-faire dans une formation au sport professionnel. Doctorat de Sociologie, Université Lyon 2.
  • Besson R., Poli R. & Ravenel L. (2011). Demographic Study of the Footballers in Europe. Neuchâtel : Centre international d’étude du sport.
  • Bolsmann C. (2010). White Football in South Africa: Empire, Apartheid and Change, 1892-1977. Soccer and Society, 11, 29-45.
  • Bonnet N. & Meier O. (2004). Halte au pillage des talents en Afrique ! Outre-Terre, 8, 195-208.
  • Cecic Erpic S., Wylleman P. & Zupancic M. (2004). The effect of athletic and non athletic factors on the sports career termination process. Psychology of Sport and Exercise, 5, 45-59.
  • Chamalidis M. (2000). Splendeurs et misères des champions. Montréal : Vlb éditeur.
  • Cornelissen S. & Solberg E. (2007). Sport mobility and circuits of power: The dynamics of football migration in Africa and the 2010 World Cup. Politikon, 34, 3, 295-314.
  • Darby P., Akindes K. & Kirwin M. (2007). Football academies and the migration of African football labor to Europe. Journal of Sport and Social Issues, 31, 2, 143-161.
  • Dietschy P. & Kemo-Keimbou D. C. (2008). Le football et l’Afrique. Paris, EPA.
  • Faure J.-M., Suaud C. (1999). Le football professionnel à la française. Paris, Presses universitaires de France.
  • Fleuriel S. & Schotté M. (2008). Sportifs en danger : la condition des travailleurs sportifs. Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant.
  • Fleuriel S. & Schotté M. (2008b). La reconversion des athlètes français de Munich et de Barcelone. Communication pour les deuxièmes journées de psychopathologie du sport, les 5 et 6 juin 2008, Université de Bordeaux 2.
  • Frenkiel S. (2011). Les footballeurs professionnels camerounais en France. Une socio-histoire de carrières sportives et trajectoires migratoires transformées (1954-2010). Nyon, UEFA (rapport de recherche).
  • Gebauer G., Braun S., Suaud C. & Faure J.-M. (1999) Die soziale Umwelt von Spitzensportlern. Berlin, Verlage Hofmann.
  • Gervais-Lambony P. (2004). De l’usage de la notion d’identité en géographie. Réflexions à partir d’exemples sud-africains. Annales de Géographie, 113, 638-639, 469-488.
  • Guiot P. & Ohl F. (2008). La reconversion des sportifs : une épreuve de la petitesse ? Loisirs et Société, 30, 2, 385-416.
  • Irlinger P. (2003). Le traitement social des sportifs de haut niveau. Une étude internationale comparative, in P. Duret & D. Bodin (Éds). Le sport en questions. Pa-ris, Chiron, 25-33.
  • Javerlhiac S., Bodin D. & Robène L. (2010). Préparer sa reconversion entre engagement personnel et contraintes sportives. Terrains et travaux, 17, 75-91.
  • Kunene M. (2006). Winning the Cup but losing the plot? The troubled state of South African Soccer, in S. Buh-lungu, J. Daniel, R. Southall & J. Lutchman (Eds.) State of the Nation: South Africa 2005-2006, Cape Town, HSRC Press, 369-391.
  • Lavallee D. & Robinson H.K. (2007). In pursuit of an identity: A qualitative exploration of retirement from women’s artistic gymnastics. Psychology of Sport and Exercise, 8, 119-141.
  • Mazwai T. (Ed.) (2003). Thirty Years of South African Soccer. Cape Town, Mafube.
  • Mauss M. (1950). Essai sur le don, forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. Sociologie et anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 145-279.
  • Papin B. (2007). Conversion et reconversion des élites sportives : approche socio-historique de la gymnastique artistique et sportive, Paris, L’Harmattan.
  • Poli R. (2002). Le football en Côte d’Ivoire. Organisation spatiale et pratiques urbaines. Neuchâtel, Éditions CIES.
  • Poli R. (2007). Transferts de footballeurs : la dérive de la marchandisation. Finance & Bien commun, 26, 1, 40-47.
  • Poli R. (2010). Le marché des footballeurs. Réseaux et circuits dans l’économie globale. Berne: Peter Lang.
  • Rosenberg S. (2002). Youth, Popular Culture, and Identity. Safundi, 3, 2, 1-14.
  • Selikow T.A., Zulu B. & Cedras E. (2002). The Ingarara, the Regte and the Cherry : HIV/AIDS and Youth Culture in Contemporary Urban Townships. Agenda, 53, 22-32.
  • Sinclair D. A. & Orlick T. (1993). Positive transitions from high performance sport. The Sport Psychologist, 7, 138-150.
  • Stambulova N., Stephan Y. & Jäphag U. (2007). Athletic retirement : A cross-national comparison of elite French and Swedish athletes. Psychology of Sport and Exercise, 8, 101-118.
  • Taylor J. & Ogilvie B. C. (1994). A Conceptual Model of Adaptation to Retirement Among Athletes. Journal of Applied Sport Psychology, 6, 1, 1-20.
  • Wahl A. & Lanfranchi P. (1995). Les footballeurs professionnels. Paris, Hachette.
  • Wylleman P., Lavallee D. & Alfermann D. (1999). Career Transitions in Competitive Sports. FEPSAC (Fédération Européenne de Psychologie des Sports et des Activités Corporelles) Monograph, 1.
  • Young J. A., Pearce A. J., Kane R. & Pain M. (2006). Leaving the professional tennis circuit: exploratory study of experiences and reactions from elite female athletes. British Journal of Sports Medicine, 40, 5, 477-483.

Notes

[1]

En 1995, une décision de la Cour de justice internationale a mis fin à la possibilité pour un club de réclamer une indemnité de transfert pour un joueur en fin de contrat et aux quotas limitant à trois le nombre de joueurs étrangers ressortissants de l’Union européenne dans une équipe de club.

[2]

Les auteurs tiennent à remercier les relecteurs anonymes pour leurs remarques pertinentes, ainsi que la FIFA et le CIES, pour l’octroi de la Bourse Havelange qui a permis de financer le séjour de recherche en Afrique du Sud.

[3]

Gervais Lambony (2004) définit les townships comme des regroupements monotones de maisons identiques les unes aux autres, isolés du reste de l’espace urbain, pouvant être interprétés comme des « espaces de non-identité ». En outre, à de rares exceptions près, ils sont habités par les personnes issues des classes sociales noires défavorisées.

[4]

http://www.statssa.gov.za/, « Income and expenditure of Households » 2005/2006.

Résumé

Français

Cet article traite de l’après-carrière des footballeurs en Afrique du Sud. Les résultats sont principalement basés sur des entretiens auprès d’anciens joueurs ayant accompli une carrière professionnelle dans leur pays. Ce travail met l’accent sur les dynamiques sociales et culturelles propres au milieu du football sud-africain et sur leur impact au niveau du style de vie adopté par les joueurs pendant leur carrière, ainsi que sur les conséquences morales et matérielles de ces choix une fois la carrière de joueur terminée. Que deviennent les joueurs en fin de carrière ? Quels sont les éléments contextuels qui les joueurs particulièrement vulnérables ? Cette recherche identifie trois éléments « socialisants » susceptibles de mettre en péril la préparation de l’après-carrière : le club, le milieu socioculturel et la famille, dans lesquels les joueurs ont grandi.

Mots-clés

  • carrière
  • Afrique du Sud
  • football
  • reconversion
  • professionnalisme

English

The after career of professional football players in South AfricaThis article deals with the after career of football players in South Africa. The findings are based on interviews with former footballers who played professionally in their own country. We choose to focus our attention on the social and cultural dynamics characteristic of South African football, and on their impacts on the lifestyle of the players during their career as well as on the moral and material consequences of these choices once the career is over. What are the players doing after their sporting career? What are the contextual elements that make players particularly vulnerable at the end of their career? This research identifies three socializing components likely to challenge the preparation of the after career: the club, the social and cultural environment and the family in which player grew up.

Deutsch

Die Zeit nach der Karriere bei südafrikanischen FußballprofisBei diesem Artikel geht es um die Zeit nach der Karriere bei südafrikanischen Fußballprofis. Die Resultate basieren überwiegend auf Interviews mit ehemaligen Spielern, die ihre Karriere in ihrem Land beendet haben. Diese Arbeit zeigt die eigene soziale und kulturelle Dynamik im südafrikanischen Fußballmilieu und ihren Einfluss auf den Lebensstil während der Karriere der Spieler sowie die moralischen und materiellen Konsequenzen dieser Wahl nach der Karriere. Was wird aus den Spielern nach der Karriere? Was sind die Umstände, welche die Spieler besonders verwundbar machen? Diese Studie konnte drei „sozialisierende“ Elemente identifizieren, welche die Vorbereitung auf die Zeit nach der Karriere gefährden können: der Verein, das soziokulturelle Milieu und die Familie, in der die Spieler aufgewachsen sind.

Stichwörter

  • karriere
  • Südafrika
  • fußball
  • rekonvertierung
  • professionalismus

Italiano

Il dopo carriera dei calciatori professionisti in SudafricaQuest’articolo tratta del dopo carriera dei calciatori nel Sudafrica. I risultati sono principalmente basati su interviste di ex-giocatori che hanno fatto una carriera professionale nel loro paese. Questo lavoro mette l’accento sulle dinamiche sociali e culturali proprie all’ambiente del football sudafricano e sul loro impatto a livello dello stile di vita adottato dai giocatori durante la loro carriera, così come sulle conseguenze morali e materiali di queste scelte una volta terminata la carriera di giocatore. Cosa diventano i giocatori a fine carriera? Quali sono gli elementi contestuali a cui i giocatori sono particolarmente vulnerabili? Questa ricerca identifica tre elementi «socializzanti» suscettibili di mettere in pericolo la preparazione del dopo carriera: il club, l’ambiente socio-culturale e nella famiglia e nei quali i giocatori sono cresciuti.

Parole chiave

  • calico
  • carrier
  • professionismo
  • riconversione
  • Sudafrica

Español

Los Futbolistas profesionales en Sud Africa y el término de su carrera de fútbolistaEste artículo análiza la vida de los futbolistas de sud africa después de su carrera profesional. Los resultados se basan principalmente en entrevistas de jugadores retirados que ya han cumplido su carrera profesional en el país. Este trabajo pone el acento en las dinámicas sociales y culturales propias del medio futbolístico sud africano, como también en el impacto en los estilos de vida adoptado por estos jugadores durante su carrera de profesional, también las consecuencias morales y materiales cuando su carrera profesional ha terminado. Que es lo que hacen los jugadores al finalizar su carrera ?. Esta investigación identifica tres elementos « socializantes » suceptibles de poner en peligro la preparación de la finalización : el club, el medio socio-cultural y la familia donde el jugador crecio.

Palabras claves

  • carrera
  • Sud Africa
  • fútbol
  • reconversión
  • profesionalismo

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Développement du football « à plein temps » en Afrique du Sud
  3. Le poids du contexte local
    1. Le club comme « cocon »
  4. L’influence de la « culture de township »
  5. Le poids de la famille
  6. Quelle vie après le football ?
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Berthoud Jérôme, Poli Raffaele, « L'après-carrière des footballeurs professionnels en Afrique du Sud », Staps 4/2011 (n°94) , p. 25-38
URL : www.cairn.info/revue-staps-2011-4-page-25.htm.
DOI : 10.3917/sta.094.0025.


Article précédent Pages 25 - 38 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback