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Stratégique

2009/1 (N° 93-94-95-96)


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S’il est vrai que l’expression “guerre irrégulière” a un sens, et notamment un sens juridique aux périodes moderne et contemporaine, elle apparaît plus difficile à appliquer au monde particulier de l’Antiquité qui, par certains aspects, joue un rôle fondateur pour la pensée moderne, mais dont, paradoxalement, les formes et les outils conceptuels ne cadrent pas nécessairement avec les nôtres. Ainsi, l’expression, sinon le concept de guerre irrégulière n’existe pas dans l’antiquité grecque. D’abord, parce que la notion d’irrégularité se présente autrement que dans notre monde, beaucoup plus proche des notions de disproportion, d’absence de mesure, de désordre ou d’illégalité [1][1] Les termes qui se rapprochent de notre notion d’irrégularité.... Ensuite, parce que l’idée de guerre irrégulière n’est pas attestée en elle-même. Ainsi, lorsqu’un savant comme V. Ilari relève les formes de guerre présentes dans le monde grec, il ne trouve, ni en droit ni en fait, de guerre irrégulière parmi les six formes de guerre qui y sont envisageables [2][2] V. Ilari, Guerra e Diritto nel mondo Antico I, Rome,.... On aura, en revanche, les expressions de polemon adikon, guerre injuste (et pas seulement au point de vue moral) ou de polemon akeryktos, guerre non signifiée, non déclarée (et par conséquent illégale). L’existence de ces expressions prouve la réalité de la notion de guerre irrégulière dans le monde grec, même si elle est conçue autrement que chez nous, et sa matérialité apparaît en filigrane dans les sources.

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Ainsi, avant toute étude d’ensemble, il convient donc de réaliser une grille de lecture. Le but du présent article est de baliser l’ensemble du terrain, le travail devant être complété par des recherches ultérieures.

La guerre irrégulière est-elle la guerre illégale ?

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Dans le monde grec, l’état de guerre est déterminé à la fois juridiquement et religieusement. Seul le corps des citoyens peut décider de la paix et de la guerre et seule la guerre déclarée et motivée est acceptable par les dieux, règle dont la non observance peut entraîner les plus grands malheurs pour toute la communauté civique. Même si on la tenait pour immorale, la guerre non déclarée, non signifiée par un héraut (akeryktos), a été pratiquée par tous dès l’époque archaïque : première guerre de Messénie au milieu du viiie siècle [3][3] Pausanias, IV, 5, 8-9. L’opération contre les Messéniens... ou expédition des Eginètes contre Athènes après 506, qui paraît avoir été décidée tellement rapidement qu’on n’a pas pris le temps de signifier la guerre [4][4] Hérodote, V, 81 : après la quatrième et dernière expédition.... Un certain nombre de conflits akeryktoi, c’est-à-dire de fait, sont également cités par les sources classiques, mais sans aucune précision, ce qui n’est probablement pas un hasard [5][5] Cf. par exemple, à l’époque de Leuctres, un conflit.... L’époque hellénistique connaît aussi des guerres sans déclaration préalable, dans la réalité (attaque de Mésambria contre Istros) ou dans le roman [6][6] Les Mésambriens ont attaqué les Istriens sans prévenir,....

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Faut-il pour autant considérer toute guerre akeryktos comme illégale et comme irrégulière ? Ce n’est pas certain : dans une certaine mesure, le Grec Ancien se considère en permanence menacé par le conflit akeryktos que peuvent lui infliger les autres Cités ? C’était le cas à la période archaïque, mais même à l’époque où s’est mis en place un droit international, cette mentalité subsiste, comme le montre le témoignage platonicien [7][7] Cf. l’opinion de Clinias au début des Lois (626 a). Mais une guerre sans déclaration peut être légitimée par un acte de l’adversaire jugé inexpiable pour des raisons religieuses. Ainsi, c’est parce que les Athéniens leur imputaient la mort de leur héraut Anthémocritos, venu leur reprocher d’avoir cultivé indûment le territoire sacré d’Eleusis, que fut pris le fameux décret Mégarien par lequel il y aurait une haine akeryktos entre les deux Cités, permettant donc une guerre sans déclaration, négociations ou trêves [8][8] L’expression akeryktos echthros était, selon Plutarque....

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On notera en outre que la guerre sans déclaration préalable se confond souvent avec la razzia ou la piraterie, qui, jusqu’à la période hellénistique comprise, n’étaient considérées comme pleinement illicites que si elles s’appliquaient à ses propres concitoyens. Dans le monde homérique, elles se confondent avec la guerre et, par la suite, elles sont ouvertement critiquées, mais pratiquées par tous et ne sont pas tenues pour immorales dans la mesure où ceux qui les pratiquent courent des risques. Cette incapacité à distinguer pleinement l’action militaire de l’action crapuleuse est même perceptible dans la langue : le verbe lêsteuô est utilisé indifféremment pour la piraterie, la course ou même, à l’image de Thucydide ou de Xénophon, pour la razzia effectuée en temps de guerre par des troupes régulières [9][9] Homère, Odyssée, I, 398, III, 73, 106, IX, 252. Thucydide,.... A l’inverse, la lutte contre la piraterie met en jeu la flotte et parfois les troupes terrestres, dans des expéditions qui ne nécessitent pas une déclaration de guerre, même si elles étaient justifiées par une décision de principe d’une instance internationale. Alors, la guerre est régulière, même si elle n’est pas signifiée. C’est ainsi que les pirates Dolopes installés dans l’île de Scyros furent condamnés par les Amphictions… et que c’est à leur appel que Cimon intervint à Scyros, mit la main sur la ville qui fut ensuite colonisée par des Athéniens, mais chassa ensuite les pirates de l’île [10][10] Plutarque, Cimon, 8, 3. C’est parce que les citoyens....

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On le voit, toute guerre akeryktos n’est pas nécessairement irrégulière. Il convient donc de se poser la question autrement : si la guerre est irrégulière, c’est par rapport à quoi ?

Les référents de la guerre irrégulière

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Dans le monde grec, il existe des règles non écrites mais admises par tous, ce qu’on qualifie ordinairement de nomima. Ce terme qu’on rapprochera bien évidemment de nomos, a valeur à la fois vis-à-vis des dieux et vis-à-vis des hommes. Peut-il être une référence concernant la régularité des conflits ?

La religion, le droit, l’usage

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Si la guerre est irrégulière, ce peut être parce qu’elle ne répond pas aux critères normaux en matière religieuse. Ainsi, la profanation ou la violation de l’indépendance d’un sanctuaire, voire même de ses biens, les violences faites aux personnes protégées par les usages religieux (hérauts, ambassadeurs, théores, théarodauques et pélerins, technites de Dionysos [11][11] Cette liste ne se complète réellement qu’au ive siècle....), sont tenus pour impies et hors de toutes les règles. On les considère sans mal comme des casus belli, d’ailleurs en remontant parfois loin dans le temps. Il est clair que ce sont des prétextes, mais qu’on éprouve le besoin de les prendre est révélateur [12][12] Dans bien des cas, il est vrai, il s’agit de se donner.... Mais le cas des “guerres sacrées” (l’expression est moderne) prouve la réalité du fait. A ne prendre que le cas de l’amphictionie delphique, c’est pour avoir voulu mettre la main sur le sanctuaire et ses finances que les Kyrrhéens/Criséens furent anéantis et que leur territoire fut consacré au dieu (1ère guerre sacrée), de même que c’est pour avoir violé cet interdit que les Phocidiens furent condamnés à l’amende, ce qui les conduisit, par une escalade malheureuse, à saisir le sanctuaire, à encourir la condamnation des amphictions et à faire face à leur coalition jusqu’à leur défaite, une lourde amende, l’éclatement de leur cité et la dispersion de leurs habitants en villages (3e guerre sacrée). Leur guerre peut, selon nos critères modernes, être qualifiée d’irrégulière.

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La guerre peut aussi être jugée irrégulière vis à vis du droit. Ne pas respecter la neutralité comme le firent les Athéniens à propos de Mélos [13][13] Cité neutre depuis le début du conflit, Mélos, quoique..., rompre une trêve ou un traité de paix avant le moment prévu, fait auquel les Grecs étaient très sensibles [14][14] Les alliances et les paix ont été, jusqu’au ive siècle,..., rendra les opérations de guerre irrégulières, de même évidemment que rompre un arbitrage ou une paix commune [15][15] On sait que, dans la paix commune de la ligue de Corinthe,.... On notera toutefois que le droit d’épimachia (aide à un allié, même contre celui avec lequel vous avez, ultérieurement à cette alliance, juré une paix) peut être utilisé pour justifier un conflit qui, sinon, serait irrégulier.

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En fait, on le voit, c’est plus en fonction des usages que de la religion ou du droit formel que la guerre est ou non perçue comme irrégulière. Une guerre est pleinement régulière si elle a lieu contre une agression, pour aider un allié, défendre un sanctuaire. Il est admis qu’elle le soit pour venger une injure grave (attaque contre des personnes protégées, non respect des suppliants) ou pour sanctionner un non respect des clauses d’une paix, même si on n’utilise pas les procédures d’arbitrage [16][16] Cf. J.-N. Corvisier, “Faire et maintenir la paix à.... Au-delà, il y a toute une gradation qu’on ne peut reconstituer que par l’analyse des causes de guerre invoquées et des défenses plus ou moins embarrassées que donne l’adversaire ; c’est-à-dire que nous devons passer par un double prisme déformant : celui des conceptions morales et de l’information de l’historien antique qui est notre source, et celui de notre propre réaction face aux sources, même s’il est clair que l’intervention dans une stasis ou l’attaque d’un sanctuaire sont les choses les plus scandaleuses, ce qui justifie contre ceux qui s’en rendent coupables l’emploi de moyens irréguliers.

La guerre par des moyens irréguliers

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Dans la conscience des Grecs, il y a une certaine conscience de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas durant les conflits. On peut en faire la liste des interdits comme suit : ne pas utiliser des armes interdites ; ne pas empoisonner les eaux ; ne pas priver d’eau une Cité ; ne pas utiliser la tromperie ; ne pas chercher à détruire l’adversaire sur le champ de bataille et encore moins sa Cité ; empêcher l’adversaire de reprendre ses morts pour les laisser sans sépulture ; ne pas tuer les prisonniers.

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Toutefois, si ces pratiques sont réprouvées, elles sont loin d’être inconnues. Certaines ont même fini par se banaliser avec le temps. Ainsi l’arc et, de façon plus générale, les armes de jet, étaient des armes interdites au début de l’archaïsme (en tout cas jugées contraires à l’idéal hoplitique) [17][17] Polybe, apud Strabon, 10, 1, 12 (C 448).. Mais, dès la fin de l’archaïsme, l’arc est d’usage normal et l’époque classique voit le retour de la fronde et du javelot. En revanche, l’interdit sur empoisonnement des eaux est beaucoup plus respecté puisque les cas correspondants sont liés au châtiment des impies dans une guerre sacrée, cas dans lequel le fameux serment amphictionique peut être renversé [18][18] Ce serment, qui nous est connu par Eschine (Ambassade,..., ce qui n’empêche qu’on puisse utiliser l’eau pour abattre une Cité, soit en la détournant, soit en la dirigeant sur ses remparts afin d’en saper les fondations [19][19] Xénophon, Helléniques, V, 2, 4-5, à propos de Mantinée :.... La tromperie était, a priori, réprouvée, mais l’usage des ruses de guerre est de toute époque et se répand progressivement : statistiquement, à partir du recueil de Polyen, la part du ive siècle est écrasante [20][20] Rappelons que les recueils de stratagèmes sont tous.... Une étude fine montre à la fois une escalade dans les types de tromperie jusqu’à la fin de la guerre du Péloponnèse qui ne se poursuit pas ultérieurement, et combien ils ont perdu leur caractère occasionnel jusqu’à avoir une place normale dans la tactique à partir du ive siècle, époque où d’ailleurs sont rédigés les premiers écrits théoriques à l’usage des généraux.

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Le problème des morts sur le champ de bataille demande à être nuancé. Normalement, la règle est, après le combat, de laisser le vaincu revenir et reprendre ses morts. Des cas existent où cette règle morale n’est pas respectée. On en citera seulement deux : celui des Athéniens après l’affaire de Délion, auxquels les Béotiens refusèrent de rendre les corps parce qu’ils avaient violé un sanctuaire [21][21] Thucydide, IV, 97-99. Les Athéniens, pressés par l’ennemi,..., et celui des Ambraciotes, tellement démoralisés en apprenant l’ampleur de leur défaite, qu’ils ne songèrent pas à réclamer leurs morts [22][22] Thucydide, III, 113, 5.. On notera que, dans le premier cas, le motif invoqué pour le refus est la non régularité du combat, et que le conflit, dans le second cas, est aux limites de la régularité. Quant au respect des prisonniers, la guerre du Péloponnèse vit des violations anormales. Pensons simplement à l’attitude des Péloponnésiens après Aigos Potamos qui, en excipant de ce que les Athéniens auraient jeté à la mer l’équipage de deux trières, acte perçu comme sacrilège, auraient massacré les prisonniers athéniens [23][23] Pausanias, IX, 32, 9. En général, voir P. Ducrey, Le.... Il va de soi que le châtiment des sacrilèges, et pas seulement dans une guerre sacrée, apparaît, lui, comme régulier [24][24] Cf. la façon dont le général phocidien appliqua le....

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La destruction des Cités était normalement réprouvée. Elle paraît rare jusqu’au milieu du ve siècle. On sait combien la destruction de Sybaris par Crotone fut un coup de tonnerre dans le monde grec. Un paroxysme fut trouvé dans la guerre du Péloponnèse. De Platées à Mélos, ce sont de nombreuses Cités qui disparurent, même s’il convient de nuancer la réalité du phénomène : une ville disparue en tant que Cité ne disparaît pas nécessairement en tant qu’habitat [25][25] Sur les 90 cas connus, la répartition privilégie la.... En revanche, la volonté de ne pas détruire l’adversaire sur le champ de bataille paraît avoir été bien respectée, peut-être non parce qu’elle était contraire à l’idéal hoplitique, mais pour des raisons fonctionnelles : tant que la guerre était faite par des amateurs porteurs d’un armement lourd et qu’il y avait peu de cavalerie, une poursuite visant à la destruction de l’adversaire s’avérait difficile. Il n’empêche, l’idéal hoplitique vaut régularité de la guerre, dont l’aspect culturel a souvent primé dans le monde grec sur l’aspect militaire.

La guerre irrégulière est-elle la guerre inavouable ?

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Dans une certaine mesure, les règles de la guerre sont celles qui régissent aussi la société hoplitique, fondement même du système politique dans la conscience des Grecs. Officieuses, ces règles correspondent au combat en phalange et permettent aux Cités de supporter politiquement et socialement les guerres fréquentes et d’assurer la base de la classe hoplitique, celle qui assure la direction politique de la Cité. Ce constat, réaffirmé récemment avec beaucoup de pertinence par J. Ober [26][26] J. Ober, The Athenian Revolution : Essays on ancient..., ne veut pas nécessairement dire que ce soit l’évolution de la démocratie athénienne qui soit la seule, ou du moins la grande cause des violations des règles observées à partir de la Guerre du Péloponnèse. Car les mêmes ingrédients ont, dans l’histoire, donné les mêmes effets : mise en place de coalitions, durée de conflits entraînant l’abandon de la guerre saisonnière et la nécessité d’aller jusqu’au bout des forces d’une Cité, mobilisation d’une part plus grande de la population en raison de la multiplication des lieux de conflit ont pour conséquence inévitable le désir de victoire à tout prix, fût-ce en utilisant des méthodes nouvelles et en prenant des libertés avec les règles habituelles. De la guerre du Péloponnèse aux deux guerres mondiales, le processus est le même [27][27] Nous différons légèrement de J. Ober sur ce point,....

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En revanche, le souci de morale qui sous-tend nos sources permet de comprendre qu’une stasis, ces troubles intérieurs qui prennent parfois les allures d’une guerre civile, par lesquels un parti (ordinairement, démocratique ou oligarchique) remplace l’autre à la tête d’une Cité, soit considérée comme anormale. L’appui à une stasis devient forme de guerre à l’époque classique, dans la mesure où il est plus facile de prendre le contrôle d’une ville en utilisant des appuis intérieurs qu’en l’assiégeant. On en connaît 27 exemples rien que pendant la guerre du Péloponnèse. Le moyen est décrié, mais il est utilisé. Les critiques faites par les Corinthiens à l’égard des Athéniens, lorsque ceux-ci, avec beaucoup de prudence d’ailleurs, intervinrent à Corcyre à la suite la stasis d’Epidamne, montrent à quel point cette forme de guerre pouvait être inavouable [28][28] Thucydide, I, 24-56. On notera que les Corinthiens.... Elle garde encore ce caractère irrégulier dans les recueils de stratagèmes.

Guerre irrégulière ou guerre d’irréguliers

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Un autre facteur d’irrégularité est la nature même des combattants. Aux périodes modernes, on a coutume de distinguer les troupes régulières, porteuses d’un uniforme, des irréguliers. La question n’a pas le même sens dans la Grèce des Cités, l’uniforme n’existant pas, mais il y a des troupes qui ne font pas partie des corps civiques. Ce peuvent être des mercenaires, race souvent suspectée de manque de fidélité et de se payer sur le pays, que leur solde soit régulièrement payée ou non. Ainsi peut être déclenchée une guerre manifestement irrégulière, car en dehors des relations normales d’État à État. La même réflexion peut être faite à propos des guerres serviles, malgré l’importance qu’elles prennent parfois. Rappelons que la révolte des hilotes messéniens au milieu du ve siècle dura 10 ans, tout en nécessitant l’emploi de troupes régulières et même une aide internationale, et qu’elle ne fut résolue que par une paix de composition [29][29] Thucydide, I, 101-103 ; III, 54. Pausanias, I, 29,....

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Une autre forme de guerre irrégulière car non légitime, et de plus menée par des irréguliers, est l’utilisation d’une armée privée à des fins politiques. C’est le cas des troubles politiques à forme armée au cours desquels des tyrans (au sens grec du terme, c’est-à-dire des dirigeants dont la source de pouvoir n’est pas légitime) s’emparent de l’acropole, et donc des lieux stratégiques de pouvoir, à la tête d’une troupe armée. A l’époque archaïque, les cas n’en sont pas rares, à l’exemple de Pisistrate [30][30] Hérodote, I, 59 (il s’agit d’une garde de “porteurs..., mais la période classique n’est pas en reste. Alors, il peut s’agir de tyrans. On le voit à Héraclée, où le cas le cas mérite qu’on s’arrête un peu : Cléarque, afin d’y devenir tyran, aurait réuni une armée privée pour exercer la terreur et piller le territoire de sa Cité, en un mot pour pratiquer une petite guerre, afin de se faire confier la mission de les mettre hors d’état de nuire. Il leur proposa comme solution de les enfermer dans une portion de la ville qu’on entourerait de murailles. Mais, les murs une fois construits, il utilisa l’espace ainsi protégé comme citadelle pour son usage personnel [31][31] Polyen, II, 30, 1.. Mais il peut s’agir aussi des chefs d’un parti vaincu lors d’une stasis et qui, bannis, utilisent ce moyen pour revenir. Ainsi, à Syracuse, Hermocrate qui constitua une armée privée de mercenaires pour rentrer, ce qu’il fit d’ailleurs de façon honorable [32][32] Il utilisa sa troupe d’environ 6 000 hommes pour relever.... On trouvera un cas similaire dans le retour de Thrasybule à Athènes. C’est avec des troupes plus ou moins irrégulières et pas seulement dans leur armement, qu’il put reprendre le Pirée puis Athènes, à la fin de l’épisode des Trente [33][33] Xénophon, Helléniques, II, 4, 2-24. Lors de la “bataille”.... Le retour des exilés, après une stasis, se fait parfois avec l’aide d’une Cité extérieure dont l’intervention est rarement innocente, même si elle ne s’opère pas dans le cadre d’un conflit. Les Samiens exilés qui rentrent lors d’un coup de main dans leur patrie ont ainsi bénéficié du financement de gens riches et de l’aide du gouverneur de Sardes, Pissouthnès ; ils constituent ainsi une troupe de 700 hommes, suffisante pour un coup de main [34][34] Thucydide, I, 115. Pour les Perses, il ne s’agit pas.... Les exilés ont souvent été utilisés comme force d’appoint durant les conflits, ou comme moyens d’intervention indirecte, à l’égal des 600 Messéniens utilisés par les Athéniens à Corcyre ou des Corinthiens lors du coup de main lacédémonien sur le Léchaion [35][35] Diodore, XIV, 86., ce qui permettait parfois aux Cités de ne pas paraître officiellement dans l’affaire. On le voit, il existe de fait, des armées privées, voire des guerres privées que seul le succès finit par légitimer.

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Dans une certaine mesure, les Cités peuvent favoriser des expéditions militaires extérieures en mettant leurs troupes au service d’un souverain extérieur, dans le cadre d’un mercenariat d’État. Les opérations peuvent difficilement être tenues pour pleinement régulières, car il ne s’agit pas d’un conflit déclaré et ce n’est pas en vertu d’une alliance antérieure. Le phénomène est perceptible très tôt. Ainsi, lorsqu’Inaros, proclamé nouveau roi d’Égypte lors de la révolte de ses habitants contre Xerxès, rassemble des mercenaires en Grèce et ailleurs, il envoie une ambassade pour demander de l’aide à Athènes qui lui envoie 300 trières : est-ce au titre d’une alliance, simplement moyennant finances ou les deux [36][36] Diodore, XI, 71. Nous sommes au premiers tiers du ve... ? Toutefois, le développement des stratèges condottieri au ive siècle [37][37] Étude générale dans K. W. Pritchett, “The Condottieri... fait que ces chefs entreprennent, comme mercenaires, mais parfois dans l’intérêt de leur Cité et avec des soldats-citoyens transformés en stipendiés, des conflits irréguliers. Conon en est l’archétype, à partir du moment où il reprit la guerre contre Sparte en se plaçant au service de Pharnabaze et du Grand Roi, après que les Lacédémoniens eurent rompu avec eux. Ainsi, il menait une guerre personnelle et irrégulière puisque non autorisée par les Trente, alors l’autorité légitime de sa Cité [38][38] Sa justification ne pouvait être que morale et c’est.... Un peu plus tard, Chabrias, mû par Acoris, le “roi” (en fait, satrape révolté) d’Égypte qui projetait une expédition contre les Perses, qui allouait solde considérable et bienfaits et se constituait une armée de mercenaires, en accepta le commandement sans demander l’acceptation de l’assemblée athénienne. Les Perses s’en plaignirent aux Athéniens qui, par crainte d’un conflit, rappelèrent Chabrias. Expédition privée certainement. Mais croira-t-on que les Athéniens ignoraient tout du départ de Chabrias ? Il s’agissait en tout cas d’une guerre privée et irrégulière [39][39] Diodore, XV, 29.. Un peu plus tard, en 359/8, c’est Tachôs, successeur d’Acoris, qui se constituait une armée contre les Perses, qui fit de même : il fit appel, sur terre, au roi spartiate Agésilas, qui agissait officiellement, et pour la flotte à Chabrias, toujours sans l’autorisation de sa Cité. L’épigraphie prouve que les Athéniens n’étaient pas sans connaître les démarches de Tachôs [40][40] IG, II², 119. Cf. R. P. Austin, “Athens and the satrap’s....

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La razzia, caractéristique de la période archaïque, n’a pas disparu à l’époque classique. Dans certains cas, elle fait partie intégrante des guerres régulières. Tel est le cas des expéditions menées à seule fin de se procurer des fonds, soit en se mettant provisoirement au service d’un souverain extérieur (les Athéniens et le Roi de Macédoine), soit en intervenant dans des lieux opportunément considérés comme hostiles (les Athéniens en Sicile, les Lacédémoniens chez les OEtéens), en suivant d’ailleurs un exemple plus ancien, celui de Miltiade à Paros [41][41] Hérodote, VI, 132-133. Thucydide, VIII, 3, 1. Cf. aussi.... Mais elle est totalement aux antipodes de l’idéal hoplitique. Peuvent être en cause la régularité des troupes et la régularité des moyens. On comprend que la petite guerre ait pu être mal considérée. L’exemple cité plus haut de Cléarque à Héraclée va dans ce sens : on ne savait pas toujours si l’expédition de petite guerre se situait dans un cadre régulier ou non, à l’image de ces coups de main tentés en pleine paix et désavoués en cas d’échec. On comprend aussi que pirates et corsaires ne soient pas distingués. Dans les deux cas, ce sont des irréguliers.

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On le voit, au terme de cette brève étude et malgré la diversité des situations, trois premières conclusions paraissent se dégager. La première est que la guerre irrégulière existe bien dans le monde grec. La deuxième est qu’elle peut être simultanément régulière pour les uns et irrégulière pour les autres. La troisième et la plus importante est que, chez les auteurs les plus scrupuleux comme Thucydide, à plus forte raison chez les autres, morale et régularité sont liées.

Notes

[1]

Les termes qui se rapprochent de notre notion d’irrégularité sont arrythmos, qui ne suit pas le bon rythme, ; la bonne mesure ; asymmetros, asymétrique à la vue et donc disproportionné ; ataktos, qui n’est pas en ordre de bataille, d’où indiscipliné, désordonné, terme dont le sens militaire n’est pas de notre propos et dont le sens d’irégularité est d’ordre médical (pouls irrégulier) ; anômalos, plein d’aspérités d’où irrégulier ; enfin anomos, sans lois plutôt que “qui va contre les lois”, d’où en sens second seulement, illégal. Si la violence d’une armée de monstres peut être sans lois (anomon, cf. Sophocle, Trachiniennes, 1066) ou même si le déchaînement de violence dû à la guerre peut être qualifié, moralement parlant, d’anomos (Thucydide, III, 67), il ne s’en suit pas que la forme de guerre soit irrégulière.

[2]

V. Ilari, Guerra e Diritto nel mondo Antico I, Rome, 1980, pp. 46-48.

[3]

Pausanias, IV, 5, 8-9. L’opération contre les Messéniens fut menée dans le secret et de nuit. Le texte traduit bien l’hostilité du Périégète à de telles pratiques.

[4]

Hérodote, V, 81 : après la quatrième et dernière expédition spartiate à Athènes, en 506, qui avait échoué lamentablement, les Athéniens s’étaient retournés contre les Chalcidiens et les Béotiens, alliés des Péloponnésiens et les avaient défaits. Pleins de rancune, les Béotiens reprirent la guerre peu après, mais, en se fondant sur une interprétation surprenante d’un oracle de Delphes, excitèrent les Eginètes et les poussèrent à attaquer les Athéniens, alors occupés aux frontières de la Béotie. Les Eginètes lancèrent leurs bateaux de guerre contre le port du Phalère et ravagèrent de nombreux dèmes côtiers, sans déclaration de guerre préalable. Ce fut le début d’un engrenage qui déboucha sur la conquête d’Egine par les Athéniens.

[5]

Cf. par exemple, à l’époque de Leuctres, un conflit entre Thessaliens et Phocidiens connu par Xénophon, Helléniques, VI, 4, 21 et 27. Il se peut toutefois que nous soyons en présence d’une guerre rituelle, comme en ont été évoquées quelques-unes plus haut.

[6]

Les Mésambriens ont attaqué les Istriens sans prévenir, ce qui leur a permis de causer de grands dommages et d’occuper une forteresse, d’où une demande d’aide à Apollonie du Pont, cf. D. M. Pippidi et E. M. Popescu, “Les relations d’Istros et d’Apollonie du Pont à l’époque hellénistique, A propos d’une inscription inédite”, Dacia, N.S., 1959, pp. 235-258, sur quoi J. et L. Robert, Bull., 1961, 419, pp. 285-299. L’expression utilisée est polemon anepaggelton : guerre qui n’a pas été annoncée. Longus, Daphnis et Chloé, II, 19 ; ici, c’est une décision de l’assemblée des citoyens de Méthymna d’ouvrir des hostilités immédiates (akeryktos) contre Mitylène, par mesure de rétorsion.

[7]

Cf. l’opinion de Clinias au début des Lois (626 a).

[8]

L’expression akeryktos echthros était, selon Plutarque (Périclès, 30, 3), inscrite dans le décret de Charinos. Ce n’est pas notre propos de prendre parti dans la difficile question du rôle du décret Mégarien comme cause de la guerre du Péloponnèse ni de la bonne ou mauvaise foi des protagonistes à ce sujet !

[9]

Homère, Odyssée, I, 398, III, 73, 106, IX, 252. Thucydide, IV, 45 ; Xénophon, Helléniques, I, 5, 21 ; Platon, Lois, VII, 823 d, Aristote, Politique, I, 1256 a et b. Sur la piraterie, voir encore H. Ormerod, Piracy in the Ancient Wold, Londres, 1924, E. Ziebarth, Beiträge zur Geschichte des Seeraubs und Seehandel im alten Grieschland, Hambourg 1929, et, sur un aspect réduit mais important, P. Brulé, La Piraterie crétoise hellénistique, Besançon, 1978 et H. J. Dell, The Origin and Nature of Illyrian Piracy. Plus récemment, P. de Souza, Piracy in Greco-Roman World, Cambridge, 1999. C. Ferone, Lesteia, Formi di predazione nell’Egeo in età classica, Naples, 1997. Encore plus récemment mais plus brièvement, J.-N. Corvisier, Les Grecs et la mer, Paris, 2008, pp. 321-335, qui permet de la replacer dans un contexte plus large.

[10]

Plutarque, Cimon, 8, 3. C’est parce que les citoyens de la ville de Scyros refusaient d’indemniser les victimes des pirates Dolopes en ordonnant à ceux-ci de rendre les biens volés que, craignant des représailles, ils firent appel à Athènes. Celle-ci, utilisant la double justification de la condamnation des Amphictions et de l’appel à l’aide des pirates, travailla pour son propre compte en s’installant dans l’île.

[11]

Cette liste ne se complète réellement qu’au ive siècle. La présence des ambassadeurs a notamment été discutée (malgré le cas, peut-être anachronique, des ambassadeurs Perses d’avant 490, maltraités à Sparte et tués à Athènes).

[12]

Dans bien des cas, il est vrai, il s’agit de se donner les apparences d’une guerre juste, ce qui n’est pas tout à fait une guerre régulière. Sur ces prétextes, F. Jouan, “Comment partir en guerre en Grèce antique en ayant les dieux pour soi ?”, Revue de la Soc. E. Renan (Paris Collège de France), 40, 1990-1991, pp. 25-42.

[13]

Cité neutre depuis le début du conflit, Mélos, quoique insulaire, refusait l’alliance athénienne. En 426, les Athéniens envoyèrent 60 navires et 2 000 hoplites qui ravagèrent son territoire sans obtenir leur soumission ; en 416 à nouveau, les Athéniens envoyèrent 36 navires et près de 3 000 hommes, tentèrent de justifier auprès des Méliens leur intrusion et leur droit à l’impérialisme, leur refusant la prérogative de rester neutres (le fameux “dialogue de Mélos”) et, pour finir, mirent le siège devant la ville qu’ils prirent un an après : les hommes furent mis à mort, les femmes et enfants réduits en esclavage (Thucydide, II, 9, III, 91. V, 84, 114, 116).

[14]

Les alliances et les paix ont été, jusqu’au ive siècle, conclues pour une certaine durée de temps et non es to aei. Ils faisaient très attention à ces durées. Un exemple suffira à s’en convaincre : lorsque les Spartiates concluent la paix de Nicias, l’un des grands motifs qu’ils ont pour l’accepter est qu’ils savent que la paix avec Argos va arriver à échéance et qu’ils peuvent s’attendre à un conflit qui serait, lui, régulier.

[15]

On sait que, dans la paix commune de la ligue de Corinthe, une clause interdisait aux Cités contractantes de faire la guerre à la Macédoine, ce qui explique l’importance des mesures prises par Antipater après l’échec de la révolte grecque (guerre lamiaque) : le conflit était, juridiquement, irrégulier.

[16]

Cf. J.-N. Corvisier, “Faire et maintenir la paix à l’époque classique”, dans (éd.) I. Clauzel, Il n’est trésor que de paix, Boulogne-sur-Mer, 2007, pp. 11-38, où l’on trouvera les références, notamment aux textes sur l’arbitrage.

[17]

Polybe, apud Strabon, 10, 1, 12 (C 448).

[18]

Ce serment, qui nous est connu par Eschine (Ambassade, 115), prévoit de ne pas détruire une Cité de la ligue amphictionique, de ne pas intercepter les eaux qui les arrosent et de combattre tous ceux qui violent le sanctuaire et pillent les biens du dieu. La difficulté de ce serment est double : d’une part, il n’est attesté qu’au ive siècle et on a pu le tenir pour apocryphe ; d’autre part, quelle valeur a-t-il hors de l’amphictionie ?

[19]

Xénophon, Helléniques, V, 2, 4-5, à propos de Mantinée : en comblant le lit du fleuve qui traverse la ville, non seulement le roi spartiate Agésipolis la privait partiellement de son eau, mais détrempait les briques de l’assise inférieure de la muraille. Comme les briques étaient crues, on devine aisément la suite…

[20]

Rappelons que les recueils de stratagèmes sont tous tardifs, même s’ils présentent un relevé de cas depuis “les origines”, établi bien évidemment en fonction des impératifs de leur époque. Les chiffres sont les suivants : “Période Héroïque” : 8 généraux, 8 stratagèmes retenus ; viiie-viie siècles : 6 généraux pour 7 stratagèmes ; vie : 15/25 ; ve : 36/80 ; ive : 78/288 ; période Hellénistique : 40/136. Pour leur établissement, J.-N. Corvisier, “Les stratagèmes de Polyen, Philippe II et Chéronée”, sous presse dans Revue d’Etudes Militaires Anciennes, 4. Pour les textes, P. Krentz et E. Wheeler, Polyaenus, Stratagems of war, Chicago (Ill.), Ares Publ., 1994, 1091 p. en 2 vol. et P. Laederich, Frontin, Stratagèmes, ISC-Economica, 1999. Principales études : Wheeler (E. L.), Stratagem and the vocabulary of military trickery, Leiden, Brill, 1988, 124 p. (Mnemosyne Suppl. 108). Voir aussi à ce sujet l’introduction de P. Laederich à sa traduction des Stratagèmes de Frontin, pp. 5-45. Sur un sujet voisin, une étude de l’apatè, la tromperie, a été tentée par P. Krentz, “Deception in archaic and classical Greek warfare”, p. 167-200 avec notamment un catalogue pp. 183-199, intéressante mais brève étude qui ne peut épuiser le sujet et ne dispense pas de revenir aussi à K. W. Pritchett, The Greek State at War, Berkeley-Los Angeles, II, 1974, ch. 8 “Surprise Attacks”, pp. 156-176 et ch. 9 “Ambuscades”, pp. 177-189.

[21]

Thucydide, IV, 97-99. Les Athéniens, pressés par l’ennemi, avaient pénétré dans ce sanctuaire, l’avaient mis en défense et y avaient consommé l’eau d’une source à laquelle les Béotiens ne touchaient pas. Sacrilège ou obligation physique irréfragable ? C’est sur ce point que porta la polémique.

[22]

Thucydide, III, 113, 5.

[23]

Pausanias, IX, 32, 9. En général, voir P. Ducrey, Le Traitement des prisonniers de guerre dans la Grèce antique, Paris, 1968.

[24]

Cf. la façon dont le général phocidien appliqua le supplice des sacrilèges aux prisonniers locriens en les faisant jeter dans un précipice en représailles du refus locrien de rendre leurs corps aux Phocidiens sous prétexte qu’ils étaient sous le coup de la sanction amphictionique. Philippe II laissa se noyer les prisonniers phocidiens (Diodore, XVI, 25 et 28 ; 35). Un autre châtiment est la crucifixion ; cf. P. Ducrey, op. cit., pp. 208-215).

[25]

Sur les 90 cas connus, la répartition privilégie la période classique (viiie siècle : 1 cas ; vie siècle : 5 ; 1ère moitié ve : 14 ; 2e moitié (c’est-à-dire la guerre du Péloponnèse) : 20 cas ; 1ère moitié ive siècle : 11 ; 2e moitié : 10 ; 1ère moitié iiie siècle : 10 ; 2e moitié : 12 ; 1ère moitié iie siècle : 7. Mais, d’après les textes, la refondation est, en général, rapide et la destruction totale et non en tant que Cité n’est confirmée par l’archéologie que dans environ 10 % des cas. Pour l’établissement de ces données, J.-N. Corvisier, “Continuité et discontinuité dans les tissus urbains grecs”, dans J.-N. Corvisier et M. Bellancourt-Valdher (éd.), La Démographie historique antique, Actes du Ier colloque International de Démographie Historique Antique Arras 22-23 novembre 1996, Arras 1999, Artois Presses Université, pp. 141-152.

[26]

J. Ober, The Athenian Revolution : Essays on ancient Greek Democracy and Political Theory, Princeton, 1996, p. 52-71, trad. fr. dans P. Brulé et J. Oulhen, La Guerre en Grèce à l’époque classique, PUR, Rennes, 1999, p. 219-239.

[27]

Nous différons légèrement de J. Ober sur ce point, tout en acceptant sa critique sur quelques-uns des points de vue de V. D. Hanson. Il est bien vrai, comme le dit J. Ober à partir des analyses de K. W. Pritchett et de V. D. Hanson, qu’entre le viiie siècle et 450, les règles non écrites de guerre entre Grecs paraissent à peu près respectées. Mais, où nous bénéficions, pour la guerre du Péloponnèse, d’un historien qui a réfléchi au-delà de l’événement et qui dépasse les lieux communs moralisateurs pour s’interroger sur la légitimité même des actions humaines, disposons-nous de sources du même niveau et dont, de toute façon, la précision événementielle soit comparable ? Nous faisons l’histoire de nos sources, mais celles-ci ne sont pas équivalentes. Pour prendre un exemple, même Hérodote a une conception moralisante de l’histoire qui reporte bien des actes inavouables sur les barbares ou sur les tyrans. Une analyse plus fine des sources sur l’avant guerre du Péloponnèse s’avère donc nécessaire. Dans nos sources, le premier cas connu après 450 est l’intervention d’Athènes à Samos, qui transformèrent leur médiation en appui armé d’une des factions (Thucydide, I, 115-116). De même, lorsque les Thébains tentent leur premier coup de main sur Platées, c’est avant que le conflit ne soit déclaré, mais ils profitent déjà d’une stasis (Thucydide, II, 2-6). Peut-on raisonnablement penser que c’était la première fois qu’une telle opération était tentée par des non Athéniens ? Mais en fait, qu’est-ce qui différencie ces expéditions irrégulières des interventions spartiates contre les tyrannies dans la seconde moitié du vie siècle, sauf que l’hostilité à la tyrannie paraît les justifier aux yeux d’Hérodote… qui écrit un demi à un siècle plus tard et qui évidemment reflète les conceptions morales de son époque.

[28]

Thucydide, I, 24-56. On notera que les Corinthiens justifiaient leur première intervention à Epidamne en faveur d’une des factions et l’opposition à Corcyre qui s’en suivit par les droits d’une Cité mère et en affirmant que le corps expéditionnaire qu’elle avait envoyé était formé de volontaires. Puis, lorsque les Corcyréens subirent une nouvelle expédition des Corinthiens et appelèrent à l’aide les Athéniens, les ordres de ceux-ci n’en faisaient que des observateurs, ne devant peser sur les événements que par leur présence, sauf à être témoins d’une attaque frontale des Corinthiens contre leurs nouveaux alliés corcyréens, et les Corinthiens le savaient.

[29]

Thucydide, I, 101-103 ; III, 54. Pausanias, I, 29, 8-9. Diodore, XI, 64 (qui utilise pour justifier l’intervention athénienne le terme d’alliance). Il se peut que ces guerres irrégulières aient cependant un aspect purement formel qui les rapproche un peu des conflits réguliers. La chasse aux hilotes organisée par la Cité dans le cadre de la Cryptie peut être qualifiée de guerre, d’autant que, selon Plutarque qui se réfère ici à Aristote (Lycurgue, 28, 32-7), les Éphores déclaraient rituellement la guerre aux hilotes une fois par an. Toute opération guerrière serait ainsi légalement justifiée par une déclaration générale et systématiquement renouvelée à blanc, sans qu’il soit besoin de la reprendre formellement lorsque le besoin s’en serait fait sentir, notamment lors d’une révolte servile. On notera que V. Ilari, op. cit., p. 46-47 place la cryptie dans les cinq formes fondamentales de la guerre avant le milieu du ve siècle. Sur l’histoire de l’institution, J. Ducat, “La cryptie en question”, in P. Brulé et J. Oulhen (éd.), Esclavage, guerre, économie en Grèce ancienne, hommages à Yvon Garlan, PUR, 1997, pp. 43-74. Récemment, J. Christien et F. Ruzé, Sparte, 2007, pp. 298-299.

[30]

Hérodote, I, 59 (il s’agit d’une garde de “porteurs de gourdins” qui lui a été octroyée par les Athéniens) ; I, 61-63 pour son second retour (c’est une armée privée composée de stipendiés argiens et naxiens payés grâce à des dons qui mettent en fuite sans grand combat l’armée civique athénienne).

[31]

Polyen, II, 30, 1.

[32]

Il utilisa sa troupe d’environ 6 000 hommes pour relever en partie Sélinonte et ravager le territoire carthaginois et rentra, auréolé de gloire pour avoir fait reculer le barbare (Diodore, XIII, 63).

[33]

Xénophon, Helléniques, II, 4, 2-24. Lors de la “bataille” de Munychie, il n’avait que 10 rangs d’hoplites en profondeur (on ignore la largeur de front) et il avait de simples porteurs de pelté, des lanceurs de javelots armés à la légère et de simples lanceurs de pierre contre une véritable phalange hoplitique II, 4, 12). Au départ, à Phylé, il disposait de 30 partisans et c’est en partie avec les armes des ennemis morts qu’il put armer sa troupe, dont l’augmentation fut lente, au témoignage de Népos, Thrasybule, 23-3.

[34]

Thucydide, I, 115. Pour les Perses, il ne s’agit pas forcément d’une guerre irrégulière, car, réelle ou non, la “paix de Callias” ne pouvait avoir pour eux la valeur d’un traité. Pour les Samiens, c’était une guerre privée.

[35]

Diodore, XIV, 86.

[36]

Diodore, XI, 71. Nous sommes au premiers tiers du ve siècle.

[37]

Étude générale dans K. W. Pritchett, “The Condottieri of the Fourth Century B. C.”, The Greek State at War, II, University of California Press, 1974, pp. 59-116.

[38]

Sa justification ne pouvait être que morale et c’est bien évidemment le succès final des démocrates à Athènes qui légitima son action. Diodore fait de Conon un navarque des Perses (X IV, 81, 4-6 ; 83, 4-6 ; 84, 3-5), mais il reste difficile de savoir quand, selon lui, Conon rejoignit les Perses ; on croit comprendre tard ; selon Népos, Conon, 3-4, ce serait tôt. Toujours est-il qu’en 394/3, il rentra à Athènes et y rebâtit les Longs Murs, avant de repartir pour l’Asie où il fut tué par les Perses dans des conditions confuses. On notera que Xénophon, peut-être par laconophilie, ne dit rien de Conon. Aucun texte ne mentionne d’éventuelles relations entre Conon et Thrasybule, lorsqu’il eut ramené la démocratie à Athènes, ni avec le gouvernement des démocrates quand ils eurent repris le pouvoir.

[39]

Diodore, XV, 29.

[40]

IG, II², 119. Cf. R. P. Austin, “Athens and the satrap’s revolt”, Journal of Hellenic Studies, 64, 1943, pp. 98-100.

[41]

Hérodote, VI, 132-133. Thucydide, VIII, 3, 1. Cf. aussi plus haut, n. 9.

Plan de l'article

  1. La guerre irrégulière est-elle la guerre illégale ?
  2. Les référents de la guerre irrégulière
    1. La religion, le droit, l’usage
    2. La guerre par des moyens irréguliers
    3. La guerre irrégulière est-elle la guerre inavouable ?
  3. Guerre irrégulière ou guerre d’irréguliers

Pour citer cet article

Corvisier Jean-Nicolas, « La guerre irrégulière dans le monde grec antique », Stratégique, 1/2009 (N° 93-94-95-96), p. 73-87.

URL : http://www.cairn.info/revue-strategique-2009-1-page-73.htm


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