2001
Sud/Nord
Difficultés et problèmes d’identité des enfants d’immigrés
maghrébins en France
Moïse Benadiba
L’image classique du travailleur nord-africain immigré –
transplanté solitaire et temporaire déplacé d’une société rurale et archaïque
vers une société industrialisée urbaine, à la recherche d’une amélioration de
sa situation socio-économique avant de retourner dans son pays – est une
représentation caduque. Aujourd’hui, émergent chez les populations immigrées
maghrébines des aspirations inductrices d’une recherche d’affirmation
d’identité, qui ne vont pas sans poser en termes nouveaux des problèmes chez
leurs enfants nés en France ou ayant suivi leur père dans son exil économique.
Contradictions et conflits à un niveau culturel, social ou psychologique
jalonnent l’expression de la voie de leurs aspirations naissantes.
La clinique pédopsychiatrique, qui sert de base et de référence
à mon étude, permet de repérer, à travers les béances des déchirements
conflictuels exprimés par ces enfants de transplantés, certains aspects de leur
problématique quant à leur identité.
Quelques remarques initiales, susceptibles de contribuer à la
compréhension des troubles décrits, me paraissent s’imposer ; elles concernent
la notion d’identité.
Prenant appui sur la réflexion de certains auteurs (Cain, 1977
; Erickson, 1978), je vais essayer de délimiter le sens de cette notion
d’identité.
E.H. Erickson (1978) la définit comme le sens personnel de la
centralité, de la totalité et de l’initiative, comme ce qui spécifie le sujet
en tant qu’individualité constante et différenciée. Selon lui, dans
l’élaboration de l’identité, interviennent l’entourage parental, la société, la
culture et l’histoire ; autrement dit, des références affectives, culturelles,
temporo-spatiales. Références qui, à travers plusieurs « phases critiques de
l’identité », contribuent à développer, au-delà de l’enfance, la personnalité.
J. Cain (1977), dans un essai visant à reformuler l’essentiel de ce que la
notion d’identité véhiculait dans les travaux antérieurs, précisera que
l’identité ne s’arrête pas au niveau du vécu mais que, bien au-delà, elle pose
les questions fondamentales et par essence non résolues du sujet… C’est à
travers l’identité que le nom et le sexe vont, au plus essentiel, exprimer la
problématique du sujet, quels que soient ses symptômes (Cain, 1977).
Pour le sujet, en tant que « reflet de son organisation
structurelle » (Cain, 1977), elle est ce qui vient maintenir le sentiment de sa
permanence tout au long de son histoire, même si, à travers le temps, il peut
apparaître comme changé. L’identité, dont les origines remontent aux premières
identifications, se crée dans l’angoisse : angoisse de la découverte
bouleversante de l’identité propre à partir de la constitution du « je »
corrélative de l’assomption jubilatoire et dramatique de l’image du corps selon
Lacan (1949) et de la constatation des différences et notamment des différences
anatomiques entre les sexes. Participant ainsi à l’instauration de l’instance
du sujet, elle apparaît étroitement liée à l’identification.
Ce qui, découvert à travers ce bref rappel, me paraît
fondamental, c’est que pour le sujet, « ce qui compte peut-être, c’est moins
l’identité que la lutte perpétuelle
pour en garder le sens » (Cain, 1977), lutte qui est essentiellement un
processus inconscient.
Qu’en est-il chez l’enfant d’immigrés maghrébins en France
?
Pour ces enfants, cette question se pose d’emblée : peut-il y
avoir (une) identité sans que le sujet ait à surmonter des identités multiples,
fractionnelles, voire à la limite « partielles » ? Je tendrais plutôt à croire
que l’identité des enfants d’immigrés ne peut être que la résultante de cumuls
d’identités.
Un pas de plus et on serait tenté d’admettre qu’il n’est
peut-être d’identité (singulière) qu’illusoire, factice ou conflictuelle, qu’il
n’est d’identité que de compromis, bâtie sur des confrontations, des clivages
des dépassements de contradictions, aliénations et dépendances.
Autour de la notion d’identité, on ne peut distinguer
l’identité (singulière) du sujet et celle(s) du groupe. Cette distinction ne me
paraît pas d’emblée aller de soi. Au moins au départ, le processus en jeu,
autant pour le sujet que pour le groupe, sorte de prédicat, est le même : on
est ou plutôt on dit être quelqu’un (ou quelque chose) sans que d’aucune façon,
on puisse rien apporter à l’appui de cette assertion ; puis on se reconnaît tel
par rapport à un autre (individu ou groupe) à travers, par exemple, une
filiation, un attribut, un nom, un attachement, des identifications ou
reconnaissances. Ce n’est que dans un temps ultérieur, ce processus de départ
dépassé, que l’identité (singulière) peut se façonner, se modeler et
éventuellement se déterminer à l’intérieur, entre ou en dehors de groupes ;
opérations qui toutes se déroulent aussi au niveau de l’imaginaire et de la
langue essentiellement.
La décolonisation, on le sait, est un processus historique,
c’est-à-dire qu’elle ne peut être comprise, qu’elle ne trouve son
intelligibilité, ne devient translucide à elle-même que dans l’exacte mesure où
l’on discerne le mouvement historicisant qui lui donne forme et contenu. La
décolonisation est la rencontre de deux forces congénitalement antagonistes qui
tirent précisément leur originalité de cette sorte de substantification que
secrète et qu’alimente la situation coloniale. Leur première confrontation
s’est déroulée sous le signe de la violence et leur cohabitation – plus
précisément l’exploitation du colonisé par le colon – s’est poursuivie à grand
renfort de baïonnettes et de canons. Le colon et le colonisé sont de vieilles
connaissances. Et, de fait, le colon a raison quand il dit « les » connaître.
C’est le colon qui a fait et qui
continue à faire le colonisé. Le colon
tire sa vérité, c’est-à-dire ses biens, du système colonial.
La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur
l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs
écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi
grandiose par le faisceau de l’Histoire. Elle introduit dans l’être un rythme
propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle
humanité. La décolonisation est véritablement création d’hommes nouveaux. Mais
cette création ne reçoit sa légitimité d’aucune puissance surnaturelle : la «
chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se
libère.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
Dans cette perspective, qu’en est-il de la structuration de
l’identité chez des enfants d’immigrés nord-africains après les discontinuités,
les mutations, les ruptures, les affrontements, les remaniements et la perte de
référence et des repères habituels que la transplantation entraîne ? Toujours
en situation de groupe minoritaire, le maghrébin a, en France, à se situer par
rapport à deux réseaux signifiants, voire deux systèmes langagiers, répétant
sans cesse une cassure dans son système de représentations et, en conséquence,
dans ses choix d’objet et dans la structuration de son identité. Cela est
certainement plus manifestement perceptible s’il a eu à amorcer la rupture avec
son milieu d’origine dès l’enfance ; car, pour l’enfant transplanté, l’une des
questions fondamentales ici, celle du repérage dans la définition de son
identité, commence à se poser à lui avec acuité à l’école déjà. En effet, c’est
de la rencontre à l’école avec la culture du pays d’accueil que peut naître
chez cet enfant l’angoisse que sous-tend le sentiment d’être l’objet d’une
mutation incontrôlable, extérieurement imposée. Angoisse qui met au jour les
inhibitions, les conflits, les réflexions sur l’autre culture et l’identité de
l’enfant. S’il ne parle pas, à son arrivée en France, la langue du pays
d’accueil, l’école est alors essentiellement un lieu de rupture : rupture
affective et effective d’avec sa mère, doublée d’une rupture linguistique
provoquée par la dévalorisation de sa langue d’origine, qui introduit une
cassure, un clivage, une opposition entre sa langue affective (maternelle) et
une langue intellectuelle (scolaire). Lieu de ruptures, l’école est aussi pour
l’enfant de transplantés un moment de rencontres ; il y rencontre des règles et
contraintes éducatives inconnues, l’exigence de la compétition, un système
conceptuel différent et surtout cette opposition des deux langues, d’intérêt
capital quant à la question de son identité (étant donné l’importance de la
relation aux langues, comme matérialité du symbolique, dans la structuration de
l’identité). La langue parlée dans sa famille, restreinte à ses parents et à sa
fratrie, représente avant tout l’exil de sa famille et son isolement ; elle est
la marque de sa différence et de sa séparation des autres, du fait de ses
origines, et s’oppose ainsi à la langue parlée à l’école, langue du monde
extérieur où se déploient intelligence et savoir. Dans sa relation à l’autre,
l’enfant transplanté cherche constamment sa place et son identité par rapport
aux deux réseaux signifiants des deux systèmes langagiers. Cette question de
l’identité, dans ce contexte, est accentuée, dans les cas où l’un des parents
et pas l’autre est porteur de la langue du monde extérieur (cas des enfants
issus de couples mixtes). Rien ne vient guider l’enfant maghrébin et lui
permettre de se situer entre les deux réseaux signifiants que représentent
l’école et la famille, pas même un père qui a lui-même bien souvent du mal à
s’y situer. De ce fait, l’école est souvent l’occasion déclenchant les
décompensations et le lieu révélateur des problèmes d’identité chez l’enfant de
maghrébins transplantés. Dans ce registre, se retrouvent en clinique des
problèmes d’identité culturelle qui, dans les cas les plus graves, peuvent
devenir des problèmes d’identité personnelle ; ils revêtent des formes diverses
allant de la simple falsification du prénom jusqu’au délire manifeste de
filiation. La falsification du prénom chez l’enfant d’immigrés scolarisé est,
soulignons-le, un des premiers troubles de l’identité et peut déboucher sur un
refus des origines et des racines, qui est déstructurant. Ajoutons en ce
domaine que, par le biais de la falsification du prénom, s’expriment non pas
tant le refus d’une quelconque identité culturelle, mais surtout les tentatives
désespérées pour se donner une identité de rechange ou plutôt de
complément.
Ces premiers troubles de l’identité ne constituent pas, par
eux-mêmes, des états morbides ; mais ils peuvent représenter des moments
évolutifs en rapport avec une dépersonnalisation déstructurante.
Dans une perspective analytique, par rapport au fait que
l’école est fréquemment l’occasion déclenchant les troubles de l’identité et la
décompensation chez l’enfant transplanté maghrébin, prenant appui sur
l’argumentation de G. Lévy, M. Hazera et R. Ebtinger (1977), l’interprétation
suivante pourrait être proposée : l’école est le moment de la rupture affective
réelle avec le monde maternel traditionnel, où se parle un langage chargé de
sens affectif ; c’est aussi le moment où, sans médiation, ni transition,
l’enfant maghrébin entre brutalement dans un lieu où la langue est différente,
les contraintes présentes et parfois rigides. Les valeurs sont différentes, la
« loi » intervient massivement et la compétition est exigée ; ce qui implique
l’individualisation, si mal vécue traditionnellement. On peut évoquer ici tous
les fantasmes de dépassement et de meurtre du père, négation imaginaire de la
castration, décrits par M.-C. et E. Ortigues dans Œdipe africain (1966).
La scolarité est vécue comme lieu pathogène, comme situation
traumatisante non « métabolisable » due à la rencontre avec l’incompréhensible.
L’échec des processus d’individualisation, la rupture avec les références
parentales et les repères culturels habituels, l’effacement autant que la
confusion des modèles de « Loi » (dans l’affrontement des systèmes
linguistiques et conceptuels) sont autant de facteurs dont la conjonction peut
entraver le processus de structuration de l’identité. On retrouve d’ailleurs en
clinique chez ces enfants la marque du lieu pathogène que constitue la
scolarité jusque dans les épisodes délirants, où apparaît manifestement la
thématique du dépassement du père et une tentative de négation imaginaire de la
problématique de castration.
Les problèmes d’identité et certains comportements
psychopathologiques corrélatifs observés en clinique pédopsychiatrique chez les
enfants de maghrébins me paraissent en relation étroite avec leurs difficultés
à se référer à des modèles d’identification structurants et avec l’angoisse,
les problèmes, les comportements parentaux et les perturbations au niveau
parental lui-même :
- la dévalorisation des images parentales peut s’originer du
statut infligé par la transplantation et ses avatars aux immigrés maghrébins
adultes : dévalorisation de l’image du père surtout, qui n’a plus valeur de
référence. Pour le fils aîné, cela peut aller jusqu’au désir de remplacer, au
sein de la dynamique familiale, le père défaillant, engoncé, en le dégradant
dans un statut familial tout à fait subalterne. Il se produit comme une
inversion des statuts et des rôles. Le père dévalorisé, dépossédé, laisse pour
le moins une place inoccupée quand il n’est pas remplacé. Parodiant Moustapha
Safouan, on peut dire que tel père manque d’être un modèle pour son fils et «
de lui apparaître comme celui qui a surmonté la castration » (Safouan, 1974)
;
- en ce qui concerne la mère, la façon qu’elle a parfois de
parler à son enfant me semble devoir être retenue. Sans analyser ce type de
discours maternel, pointons qu’il s’agit souvent de déni et essentiellement de
déni de la différence. À la place de mots lui permettant d’assumer sa
différence et de structurer son expérience, si pénible soit-elle, la mère
adresse à l’enfant un discours mystificateur gommant son corps réel. L’enfant
devient l’objet du désaveu d’identité de sa mère ; ce qui contribue, comme le
signalent très justement Cirba et Cornille (1979), à assigner l’identité de
l’enfant en un « lieu de surfaces-accessoires », où la médiation dans une
parole sensée de la mère, nécessaire pour qu’il puisse accepter sa propre
image, fait défaut à l’enfant. Quelque chose de la fonction du leurre est
introduit par les paroles mystificatrices maternelles ; par l’effet de non-sens
créé, c’est la possibilité d’introduire une dimension imaginaire qui est, pour
l’enfant, ainsi close ;
- du discours parental, à retenir encore ceci qui, avec
fréquence, y apparaît : la projection dans un futur inaccessible de besoins
présents insatisfaits, qui se traduit dans des formulations où prédominent des
projets et intentions contradictoires. Se trouve ainsi véhiculé, dans
l’ambivalence des propos parentaux, un double leurre : souhait d’intégration
parfaitement réussie et entretien de l’espoir de retourner au pays. Cela crée,
avec le désaveu d’identité amorcé par la mère, une situation proche de celle
décrite sous les termes de « double lien », déstructurante et n’offrant parfois
d’autre issue que celle du naufrage délirant. Du point de vue sémiologique, on
peut constater dans ces circonstances chez l’enfant maghrébin une altération du
sens de la réalité avec fantasmes (sans doute compensatoires) de
toute-puissance et de surélévation narcissique, allant de pair avec
l’accentuation et la délimitation des troubles du sentiment
d’identité.
Ce sont des situations telles que celles que je viens de
décrire, et non une quelconque difficulté existentielle, sociale ou matérielle,
qui me semblent jouer un rôle prépondérant dans la genèse des troubles de
l’identité chez l’enfant d’immigrés maghrébins.
La problématique autour de la question fondamentale de son
identité qui se manifeste chez l’enfant de transplantés tout d’abord avec
acuité à l’école, se cristallise et s’accentue à l’adolescence, période de
remise en question et de reconquête de l’identité. Plusieurs facteurs
interviennent en ce sens : la prise de conscience à cet âge par le jeune
immigré de son appartenance ethnique ou nationale, de son métissage culturel
qui s’accompagne du sentiment d’être étranger en pays d’accueil, l’avènement de
la sexualité, le bouleversement corporel, la réactivation de la situation
œdipienne et surtout la remise en cause des identifications premières.
À l’adolescence, une apparente adaptation peut brutalement se
briser, une socialisation apparemment bien construite, craquer. Sans reprendre
la description des comportements psychopathologiques de l’adolescent maghrébin,
étudiés ailleurs (Berthelier, 1977), je vais tenter, dans les développements
qui suivent, de mettre en relief certains aspects de ces comportements
caractéristiques, au moins par leur fréquence d’apparition.
Délibérément, mon interrogation privilégiera le pôle corporel
et les avatars de la marginalisation, qui sont en étroit rapport avec les
difficultés et les problèmes d’identité de l’adolescent maghrébin : en quête
d’identité, il rencontre le désarroi et l’angoisse qui s’originent de la
dévalorisation des images identificatoires parentales. À cela, il ne trouve de
solution provisoire que dans la fuite dans des identifications substitutives,
le refuge au sein de bandes organisées avec leurs risques de délinquance, les
comportements de refus, marginaux ; comportements qui peuvent signifier tous le
refus du milieu originel que représente ce « père-échec », à qui il ne veut pas
ressembler plus tard. Dans ce contexte, la drogue est recherchée comme support
d’une évasion temporaire.
Les agressions, les vols, les passages à l’acte délictueux sous
les apparences d’une « revendication d’égalité » véhiculent tout autant une
recherche et une demande d’assurance, reliquat d’une position infantile où les
identifications chancelaient.
Les plaintes multiples concernant le corps peuvent aussi être
entendues comme une demande de réassurance quant à son identité ; elles
illustrent tout particulièrement combien problématiques sont les rapports de
l’adolescent maghrébin à son corps, lieu d’identification, la discordance chez
lui entre corps et image du corps. Les tableaux cliniques très diversifiés,
allant des préoccupations hypochondriaques au véritable délire hypochondriaque,
sont sous-tendus essentiellement par l’angoisse. L’interrogation retrouve
constamment une culpabilité masturbatoire sous-jacente intense, rarement
exprimée d’emblée, qui procède de l’angoisse de castration (Ebtinger et
Bolzinger, 1978). Chez le jeune maghrébin, l’hypochondrie est par excellence le
« symptôme charnière » (Ebtinger et Bolzinger, 1978), celui où l’angoisse et
les mécanismes de défense mis en œuvre pour l’endiguer se focalisent dans une
lutte contre la dépersonnalisation ; elle peut être comprise comme le dernier
recours d’un sujet en détresse, recours qui peut aussi constituer l’ultime
tentative pour circonscrire une angoisse de morcellement augurant un processus
sévère de dépersonnalisation.
Dans ma pratique pédopsychiatrique, face à l’enfant d’immigrés
maghrébins, je ne demande pas de tests psychologiques. Les instruments dont les
psychologues disposent actuellement sont tout à fait inadaptés pour travailler
avec des sujets de culture autre que la culture occidentale et, de ce fait,
inutiles en ce domaine. Pour une démarche diagnostique complémentaire, je
préfère utiliser les dessins libres et plus particulièrement le test du dessin
de la famille, d’application facile, d’exécution rapide et qui ne demande comme
matériel qu’une table, du papier et des crayons. Ce test fournit à
l’observation clinique des indications précieuses sur les relations de l’enfant
à son entourage, sur sa personnalité, ses difficultés et ses problèmes
d’identité. « Il exprime la manière originale qu’a l’enfant de vivre ces
relations et de se situer, se différencier ou se projeter dans l’espace
physique et social constitué par le champ familial » (Crocq, 1975).
Judicieusement appliqué et exploité, il constitue une véritable épreuve
projective, « sollicitant l’expression de la personnalité jusqu’au niveau de
l’inconscient et ne compromettant pas la liberté de cette expression par la
rigidité d’un matériel trop structuré ou de normes de passation trop
rigoureuses » (Crocq, 1975).
Chez l’enfant de maghrébins, le niveau des contenus dans le
dessin de la famille met en évidence fréquemment la dévalorisation des images
identificatoires et, là encore, notamment l’image du père : le père n’apparaît
pas sur le dessin (« il n’y a pas de papa ») ou fait l’objet d’une forte
censure (l’enfant « n’arrive pas à dessiner papa », se reprend à plusieurs
reprises pour le représenter, déclarant ses premiers essais comme « faux »,
etc.). Quand l’image du père apparaît, elle est éloignée, non agrémentée de
détails valorisants (« pas de ceinture, pas d’épée, pas de boutons ») ou
virilisants (« pas de barbe, pas de moustache »), ou encore amputée,
rapetissée, séparée du reste de la famille par des cloisons ou des meubles,
reléguée dans un coin de page. Peuvent par ailleurs y être représentées les
images identificatoires substitutives, en général il s’agit de personnes ne
faisant pas partie de la famille, entre autres : « le directeur d’école », « le
gendarme », « le pompier » et surtout « la maîtresse d’école en pantalon » et
que l’enfant tient à la main. Dans les dessins libres, apparaissent les fleurs
arrachées, les jardins incomplets, les herbes et les arbres replantés ailleurs,
les maisons construites « autre part » ou, au contraire, l’illustration imagée
d’un pays de rêve, sorte de terre promise avec du soleil, des arbres bien
ancrés, de l’eau, le ciel bleu et un parterre garni de fleurs.
Aperçu des problèmes thérapeutiques
Il n’y a pas face aux enfants de maghrébins de « recettes »
thérapeutiques particulières ni de solutions stéréotypées à leurs difficultés
et à leurs problèmes d’identité. Les moyens dont on dispose sont les mêmes que
ceux utilisés en psychiatrie infanto-juvénile chez l’enfant autochtone
présentant des troubles analogues, à savoir, essentiellement la psychothérapie
; psychothérapie qui se caractérise par ses difficultés. Celui qui a la naïveté
de croire aux victoires rapides connaît souvent des lendemains qui déchantent.
À travers mon expérience et au-delà des difficultés rencontrées, mon but, ici,
est de proposer un certain mode d’approche thérapeutique fondé sur une série de
cas concrets.
Il s’agit de faire face à une situation nouvelle ; pour y
répondre, nous avons à sortir de nos attitudes, réactions et carcans
routiniers. La relation entre thérapeute occidental et enfant maghrébin
apparaît ponctuée de malentendus et d’impossibilités. Du fait de la modicité
des possibilités de reconnaissance et d’échange, cette relation risque de se
réduire à un rapport de technicité stricte et rigidifiée, qu’il faut éviter. La
barrière linguistique et l’ambiguïté culturelle qui l’accompagne constituent un
obstacle supplémentaire à cette relation, menant à des impasses qu’il s’agit de
dépasser. Dans ce contexte, si la connaissance de la langue et de la culture
des enfants concernés constitue un atout important, cet atout n’est pas
toujours suffisant : parfois, en effet, l’intervention de thérapeutes
originaires du même pays que l’enfant ou ses parents ne résout pas non plus la
problématique de la relation thérapeute-maghrébin ; certains de nos
consultants, notamment des adolescents nés en France, n’acceptent pas d’être
entendus par les « compatriotes des parents ». Comme si exposer leurs problèmes
dans la langue maternelle provoquait ou accentuait une résurgence de conflits
enfouis, dépassés ou mis de côté.
Nos techniques de psychothérapie individuelle, nécessitant
l’établissement d’une relation avant tout symbolique, s’avèrent très souvent
inapplicables. La réalité immédiate et actuelle est souvent, pour ces enfants,
d’un poids trop grand pour qu’une telle relation puisse s’établir, ce qui
limite considérablement la portée de nos interventions. Pourtant, c’est
l’impact régressant de l’expérience qu’ils font de cette réalité qui donne à la
référence psychanalytique une place fondamentale dans la compréhension des
troubles psychopathologiques et dans le contrôle de leur évolution dans la
relation psychothérapique quand elle s’engage. Car ce n’est pas au niveau de la
réalité que des tentatives d’aménagement de la relation psychothérapique
peuvent se faire ; le problème se situe sur le plan de l’écoute et du décodage
du langage des symptômes « au niveau symbolique, fantasmatique et sémantique »
(Valantin, 1977).
Face à l’enfant de transplantés, mon but n’est jamais de faire
taire à tout prix la plainte, mais d’abord de comprendre et de l’écouter. En
évitant de l’aborder au niveau de sa seule différence et de rapporter toute sa
pathologie à son impossibilité à assumer cette différence, j’essaie de
l’appréhender en tant que sujet, à la fois semblable et différent, et de
resituer avec lui l’importance de la problématique d’appartenance culturelle
dans la genèse et l’éclosion des symptômes qu’il présente.
On peut espérer, par ce biais, lui permettre de reprendre
possession de son histoire et de celle des siens, de se reconnaître en elles et
ainsi accepter d’investir cette réalité objectivement négative de sa condition
d’étranger fils d’immigrés, à laquelle il ne se résume pas et en dehors de
laquelle il existe en tant que sujet.
Dans bien des cas, de cette démarche peut découler l’abandon de
la position défensive que constitue le symptôme. Tout cela présuppose
évidemment la reconnaissance de l’enfant sur un mode qui ne soit pas celui de
l’exclusion, un dépassement de nos propres attitudes défensives et un
renoncement au désir d’affirmer notre pouvoir sur l’autre.
Précisons enfin avec R. Berthelier (1977), au terme de cette
étude, que « tout effort sera vain, qui ne soignera pas aussi le milieu
d’accueil : car, tant que subsisteront les réflexes racistes et tant que la loi
du migrant sera d’exclusion, il sera vain de parler d’hygiène mentale à propos
de l’immigré et ce, quel que soit son âge ».
Le mot de la fin, je le cède ici à Franz Kafka, qui témoigne
magistralement dans son Journal (1954)
de cette quête dramatique qu’est la quête d’identité : pour se confirmer qu’il
est à même de produire, par l’écriture et le texte, l’œuvre donnant un sens à
son existence et lui permettant le repérage dans son identité, il passe au
préalable par le recensement de ce qui entrave sa démarche et l’aliène (vie
professionnelle, famille, amitiés, amours, plaisirs, engagements… voire rêves).
Recensement en vue de la désaliénation, pour advenir à ce qu’il nomme sa «
vraie vie ». Et il nous révèle que cet avènement à la « vraie vie » implique
l’angoisse, des renoncements déchirants, des contradictions, des affrontements,
des tensions et d’incessantes déstructurations et restructurations
d’identité.
·
Benadiba, M. 1979. «
Les adolescents maghrébins en France : aspects psychopathologiques »,
Revue de neuropsychiatrie de l’enfance et de
l’adolescence, Paris, 27, 9, p. 395-399.
·
Berthelier, R. 1977.
« Hygiène mentale de l’adolescent migrant », Migrations santé, avril, p. 13-16.
·
Cain, J. 1977. « Le
double jeu », Essai psychanalytique sur
l’identité, Paris, Payot, collection « Sciences de l’homme
».
·
Cirba, L. ;
Cornille, N. 1979. « Qui suis-je ? »,
En quête d’identité,
Informations sociales, Revue éditée
par la cnaf, Paris, 9-10, p.
4-11.
·
Crocq, L. 1975. «
L’image du père dans le test du dessin de la famille »,
Les Difficultés psychologiques de
l’enfant, Paris, Sandoz, 1, p. 6-11.
·
Ebtinger, R. ;
Bolzinger, A. 1978. « Crises,
incertitudes et paradoxes de l’adolescence », Revue de neuropsychiatrie infantile, 26, 10-11,
p. 539-557.
·
Erickson, E.H. 1978.
« Adolescence et crise », La Quête de
l’identité, Paris, Flammarion.
·
Freud, S. 1969. «
Pour introduire le narcissisme », La Vie
sexuelle, traduit en français par Denise Berger et Jean Laplanche,
Presses Universitaires de France, Paris, p. 81-105.
·
Kafka, F. 1954.
Journal de Kafka, traduit et présenté
par Marthe Robert, Paris, Grasset.
·
Lacan, J. 1949. « Le
stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Communication au
xvie Congrès de psychanalyse, Zurich,
Revue française de psychanalyse, p.
449-495.
·
Lévy, G. ;
Hazera, M. ;
Ebtinger, R. 1977. « Problèmes des
enfants scolarisés dans un pays en voie d’acculturation rapide (Côte d’Ivoire)
», Revue de neuropsychiatrie
infantile, 15, 8-9, p. 535-552.
·
Ortigues, M.-C. ;
Ortigues, E. 1966.
Œdipe africain, Paris,
Masson.
·
Safouan, M. 1974.
Études sur l’Œdipe, Paris, Le Seuil,
collection « Le Champ freudien ».
·
Valantin, S. 1977.
Un point de vue « autre » sur la maladie du
migrant, Dossier santé mentale-études et documents, édité par le
Comité médico-social d’aide aux migrants, Paris.