2001
Sud/Nord
Crise culturelle et fonction de l’intellectuel dans le monde
arabe
Noureddine Toualbi
Il n’est pas d’entreprise plus incertaine, pour un «
intellectuel », que celle qui prétend le définir. Le dire. Les guillemets qui
enserrent le mot renvoient à cette expectation et indiquent cette angoisse
naissante de la tentation de se formaliser de quelque façon qui fasse sens
ailleurs que dans le doute de la fonction. Et lorsqu’il s’agit comme ici de
l’intellectuel arabe à l’identité politiquement perturbée car assignée,
l’entreprise s’apparente, au surplus, à une gageure. Le voilà derechef aux
prises avec un défi épistémologique d’une rare violence cognitive et symbolique
: c’est qu’il lui faut, bien malgré lui, être l’acteur pensant la « chose » en
même temps que l’objet « pensé » de cette chose.
On aura compris l’enjeu : la trop grande proximité qui
caractérise les éléments de l’équation – fut-elle d’apparence simple car à deux
variables seulement – rend la démarche obligatoirement aléatoire pour qui veut,
au-delà de l’obstacle épistémologique réel, satisfaire aux conditions de la
rigueur méthodologique. Le problème se complique à l’infini lorsqu’il s’agit de
sonder l’acte (ou la fonction) de l’intellectuel à l’intérieur de contextes
sociologiques structurellement déréglés.
Du caractère factuel de la notion d’intellectuel
Le discours sur la fonction de l’intellectuel dans la société
est un thème étonnamment récurrent. Une telle récurrence du sujet est sans nul
doute liée à l’embarras jamais démenti de ceux – fort nombreux et ayant de la
notion une conception différente – qui se sont essayé à en sérier les statuts
et les rôles.
Cet effort de formalisation fait par ailleurs est à chaque fois
l’occasion d’un débat théorique dans lequel c’est généralement la dimension
morale de la fonction de l’intellectuel qui est, de préférence à d’autres,
convoquée pour l’interpeller sur la nature et la qualité de son apport à la
société globale. N’est-il pas censé en accompagner l’évolution et en analyser
les contradictions avec toute la rigueur qui sied à la fois à l’observateur
froid et objectif et au prêtre oblatif, c’est-à-dire à ces hommes doués de
raison, détachés d’eux-mêmes et n’ayant d’autre préoccupation que le destin
d’autrui à l’amélioration duquel ils travaillent opiniâtrement et dans la plus
grande humilité ?
Quoique de tout temps fouillée à l’intérieur et en fonction de
contextes socioculturels, économiques et politiques propres au temps social de
ces intellectuels qui vont, le temps d’une réflexion, se muer eux-mêmes en un
objet épistémologique – leur fonction par rapport à celui-ci étant qu’il en
sont habituellement le sujet –, la réflexion n’a jamais perdu la prétention de
conduire à une « connaissance » formalisée, codifiée et donc presque achevée de
la fonction de l’intellectuel.
« L’acte » intellectuel implique en conséquence un certain
niveau de perfection réflexive et discursive que sont nombreux à envier à son
auteur tous ceux qui reconnaissent en lui le détenteur d’un savoir réservé à
quelques rares privilégiés de la société. Un tel acte est forcément signifiant
d’un pouvoir symbolique dans la mesure où, n’étant pas isolé mais constituant
la production sui generis d’une élite,
il participe à la reproduction d’une valeur sociale prestigieuse, même si à
connotation insidieuse plus que certaine. Et celle-ci – on l’aura compris – est
inévitable car simplement insécable des disparités sociales et intellectuelles
véhiculées par un autre concept, celui d’intelligentsia qui suppose l’existence d’une
élite, « classe » ou « caste », présumée détenir les instruments d’un savoir
apodictique, un peu à la manière des hommes de religion prédicateurs en titre
du destin de l’homme dans le monde.
Pourtant, chacun sait aujourd’hui qu’il n’est pas de théorie
partagée sur la fonction de l’intellectuel mais seulement des tentatives
collant plus ou moins aux conditions historiques d’un monde dont
l’hétérogénéité naturelle rend improbable l’uniformité des genres, hommes et
discours confondus.
À l’exception peut-être de Gramsci dont il semble que des
intellectuels arabes aient, sur le tard, trouvé en lui (notamment à travers
deux de ses concepts, ceux « d’intellectuel traditionnel » et « d’intellectuel
organique »), quelque motif au traitement analogique de leur propre réalité
sociale – encore que les réserves à ce sujet soient nombreuses comme le montre
l’excellente étude de T. Labib (1994) –, l’incertitude plane sur tout discours
prétendant définir les multiples facettes de l’intellectuel.
De quoi pourrait-il s’agir au fond sinon, au mieux,
d’approximations théoriques dans un monde aux organisations sociales à
variables multiples et dont l’effet social est obligatoirement différent dans
chacun des contextes envisagés, spécifiquement et séparément ?
À supposer même qu’elles puissent être en conformité avec les
catégories gramsciennes, les fonctions au moyen desquelles pourrait aujourd’hui
se définir l’intellectuel tiendraient-elles du caractère « critique » de ses
rapports à la société et au pouvoir dominant ou plutôt du degré de sa collusion
avec l’ordre établi, comme il se produit souvent dans les sociétés arabes par
exemple ? Là où les régimes en place tirent trop souvent leur légitimité des
stratégies de « mobilisation des allégeances » dont parle S. Cheikh ?
On voit donc que le problème culturel, tel qu’il est
quelquefois posé dans les pays colonisés, risque de donner lieu à des
ambiguïtés graves. L’inculture des nègres, que proclame le colonialisme, la
barbarie congénitale des arabes devaient logiquement conduire à une exaltation
des phénomènes culturels non plus nationaux mais continentaux et singulièrement
racialisés. En Afrique, la démarche de l’homme de culture est une démarche
négro-africaine ou arabo-musulmane. Elle n’est pas spécifiquement nationale. La
culture est de plus en plus coupée de l’actualité. Elle trouve refuge dans un
foyer passionnellement incandescent et se fraie difficilement des voies
concrètes qui seraient pourtant les seules susceptibles de lui procurer les
attributs de fécondité, d’homogénéité et de densité.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
À moins que le critérium de la fonction résulte d’un
marginalisme de position sociale « savamment » (au sens étymologique du terme)
entretenu et qui va permettre à quelques « bien pensants » de se situer
au-dessus de la mêlée, leur statut de « sujets à part » leur conférant un
certain pouvoir symbolique, même si à coloration narcissique plus que certaine
? Souvenons-nous à ce propos combien J. Lacan et M. Foucault, par exemple, s’en
prévalaient hier, ou P. Bourdieu encore aujourd’hui, pour imposer à un monde
admiratif un genre intellectuel irréductible et réputé même imperfectible. Et
le plus étrange, c’est pour la raison qu’ils sont difficilement lisibles, que
ces auteurs en deviennent paradoxalement très « visibles » !
On mesure donc bien la difficulté à se hasarder à une
conceptualisation opératoire lorsque statut et fonction de l’intellectuel
semblent ainsi tenir de motivations plurielles où le caractère utilitaire du
rôle social coïncide souvent avec des infléchissements de la fonction qui
peuvent alors prendre une tonalité franchement théâtrale et fondamentalement
égocentrique.
Et la chose se complique à l’infini jusqu’à situer la tentative
aux confins du « schizophrénique » dès lors que l’intellectuel ici objectivé
n’est plus le modèle des sociétés industrielles suffisamment organisées pour
produire des acteurs qui soient à leur image, c’est-à-dire animés malgré tout
de critères de rationalité, mais celui de sociétés convulsives, sans continuité
historique (A. Touraine, 1984), ni détermination sociologique
authentique.
L’intellectuel arabe entre particularisme et universalisme
Le cas de – risquons le mot – « l’intellectuel arabe » est, à
cet égard, édifiant. Passons rapidement au crible certaines des fonctions
réputées être, en théorie, les siennes :
1. Ainsi que le montre bien A. Jaghloul pour la société
algérienne (1982), l’intellectuel arabe n’est, pour reprendre la typologie
gramscienne, ni véritablement traditionnel ni totalement organique.
Pour des raisons qui tiennent à la fois des conditions
historiques et culturelles du pays et du blocage – tant par le pouvoir colonial
que par celui de l’État national – de la formation de forces sociales
homogènes, le processus habituellement productif des élites n’a pas joué, ou
jouant les premières années de l’indépendance, il devrait être aussitôt
récupéré par le pouvoir qui en fera l’un des instruments de légitimation de ses
structures idéologiques ou l’alibi du centre de luttes d’appareils.
De ce paysage sociopolitique n’obéissant à aucun standard
connu, allait finalement résulter une intelligentsia, non au sens classique du
terme, mais des catégories d’intellectuels poreuses car porteuses de formes
disparates de savoir, sans véritable ossature culturelle et intellectuelle
référentielle ni véritable prise sur le monde social réel.
F. Darraj (1979) ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit : «
Nous avons un État transitoire, des classes transitoires et un intellectuel
transitoire ; et, parce qu’il est transitoire, cet intellectuel est à la fois
organique et traditionnel. »
À l’image de la société qui l’enserre, l’intellectuel arabe
serait donc déjà surdéterminé par une forme syncrétique de sa structure
psychologique et cognitive. Ses actions et fonctions sociales ne peuvent, en
conséquence, qu’en véhiculer les nombreux stigmates comme nous aurons à y
revenir un peu plus loin.
Et pour autant que ce regard ne peut évidemment prétendre
couvrir la réalité de l’intellectuel dans l’ensemble du monde arabe, il
restitue tout de même les grands contours du type dominant dans l’univers
maghrébin.
De quelque importance qu’y soient en effet certaines avancées
démocratiques des sociétés, ses statuts et rôles y demeurent curieusement
invariants, ambivalents et dépendants du pouvoir dominant, sauf peut-être en
Algérie où les acteurs tentent, à la faveur d’une crise sociale sans précédent
dans le monde arabe, de forcer le destin pour se construire une identité
sociale proche de l’exigence moderniste liée à la fonction du statut tel qu’il
opère dans le monde dit développé.
2. À cette morphologie « gélatineuse » de l’intellectuel arabe
évoluant dans des sociétés plutôt dominées par des logiques plutôt «
anaclastiques » (par opposition à la logique aristotélicienne selon C.
Lévi-Strauss), préférant aux catégories usuelles de la pensée moderne des
conduites de pouvoir où priment le tribalisme, le népotisme, le clientélisme et
tout un ensemble d’intérêts de groupes, s’ajoute généralement le peu
d’influence qu’exerce la valeur intellectuelle sur le fonctionnement de la
société globale.
Car à l’exception des anciennes formations sociales où
l’érudit, le chef spirituel ou le marabout du village se prévalaient d’un
pouvoir religieux et symbolique prestigieux et collectivement reconnu, les
nouvelles structures – généralement postcoloniales – ont plutôt tendance à
évacuer ces aspérités de l’ancienne culture sans que de nouvelles modalités de
personnification de ce qu’on désigne aujourd’hui par le vocable d’intellectuel
ne viennent compenser le vide laissé par la forclusion des modes de gestion
sociale traditionnels.
Le fait vient, là aussi, de la nature fortement hégémonique de
l’État-national qui, à mesure qu’il étendait son contrôle sur la société,
rognait subrepticement des sphères entières de son capital symbolique
s’appropriant ainsi jusqu’aux fonctions de son imaginaire. Et ce n’est qu’une
fois que cet assujettissement des ensembles eût été progressivement finalisé,
qu’il lui devenait loisible de se présenter à tous comme le seul producteur de
sens existentiel et… intellectuel !
Les systèmes politiques nés du modèle de parti unique dans les
sociétés arabes et maghrébines sont particulièrement attachés à cette technique
de « dépouillement » des structures anciennes porteuses de sens
symbolique.
Cette activité complète la stratégie de substitution intégrale
de l’État à la société et utilise, de préférence à l’action violente propre aux
anciens régimes totalitaires, des techniques de dissuasion, qui, pour être plus
pernicieuses, ne sont pas moins aussi efficaces : la minoration systématique du
rôle social de l’intellectuel, son exclusion symbolique du champ des
interactions sociales et politiques, l’assignation – au moyen notamment de la
langue et des impératifs idéologiques à configuration syncrétique – d’une
identité exclusive, « prescrite » (N. Toualbi, 1990 et 2000), sont les
techniques habituelles de pouvoirs en grave déficit de légitimité démocratique
visant l’homogénéisation et l’uniformisation des genres. Et surtout la
forclusion de la protestation !
On comprend que dans des contextes aussi dirigistes, toute
autre aspiration identitaire ou modalité d’organisation sociale, lors même
qu’elles sont souhaitées par le plus grand nombre, soient interprétées par la
force disciplinante de la société comme ayant un caractère séditieux et
subversif pour être combattues et rapidement réduites.
Il en découle naturellement que dans ces paysages politiques
fermés où tout est minutieusement régenté, il n’est plus « d’intellectuel »
toléré et, éventuellement, valorisé par l’unique force de discrimination de la
société, que celui qui se laisse tenter par la « normalisation » organique.
Seule à même d’en faire cet auxiliaire – non de la police de la loi mais de la
fonction de l’imaginaire officiel de la société – qu’on veut bien qu’il
soit.
Quelles que puissent être les objections à ce sujet, il faut
bien admettre que les intellectuels des pays du Maghreb contemporain ont connu,
à divers degrés, ces situations de conditionnement de leur « visibilité »
sociale à leur stricte capacité d’intégration (le soutien dit
critique des marxistes algériens au
pouvoir a pu participer de cette rationalisation) de l’ordre et du modèle
établis.
Ne sont-ce d’ailleurs pas de telles occurrences politiques,
érigées en système de gouvernement dans la région qui rendent irrecevables pour
l’analyse sociale certains modèles théoriques dont justement la typologie de
l’intellectuel de Gramsci ?
Et lorsque A. Jaghloul dit que là où l’on croit apercevoir des
intellectuels en Algérie et au Maghreb, on ne voit en réalité que des «
fonctionnaires », cela implique l’idée d’une grave distorsion/perversion de la
norme, puisque dans ce cas, c’est le concept même de l’organicité de
l’intellectuel qui est dépouillé de sa substance, le fonctionnariat y devenant
pour ainsi dire et à contrepoint de la fonction théorique de l’intellectuel, le
critère de sa « normalité identitaire » et de sa normativité sociale.
Que reste-t-il, dans ces conditions pour le moins équivoques,
des fonctions sociales présumées être spécifiquement les siennes, de sa
fonction « critique » – mais sans soutien d’aucune sorte – à l’égard du pouvoir
politique en place, de son « engagement » naturel à n’être que le parfait
soliloque d’une âme sociale dont l’expression et la protestation sont
systématiquement contrées par le dirigisme d’une culture officielle réfractaire
à toute déviance ?
Comment enfin, cet intellectuel qui se dit porteur de valeurs
de liberté, de responsabilité et même d’universalité, parvient-il à négocier la
promotion de ses idéaux de progrès lorsque la société elle-même s’en méfie et
se laisse de plus en plus gagner par la tentation du particularisme et de
l’immobilisme ? Examinons en étayage un simple cas de figure.
L’exemple récent (1999) de la longue grève (quatre mois) menée
par un syndicat d’universitaires algériens est fortement indiciel de l’anomie
sans précédent qui frappe un secteur censé privilégier les débats d’idées sur
ceux, certes légitimes, à caractère plus modestement professionnel et matériel.
Une rapide analyse de ce long épisode de protestation montre que la démarche
suivie fut à l’origine de la forte dépréciation qui devait entacher la
représentation sociale de l’image de l’universitaire, symbole déjà fortement
dégradé de celle de l’intellectuel dans la société : d’une part, elle n’a fait
que rabaisser la dimension symbolique traditionnellement rattachée à la
fonction à un niveau banal de revendications matérielles catégorielles comme
elle a, d’autre part, porté atteinte à son prestige social en le dépouillant,
au regard collectif, des critères d’altruisme et de moralité dont se prévaut
tout universitaire à travers le monde.
Le fait est qu’en usant en définitive des mêmes procédés de
rétorsion dont lui-même est effectivement l’objet de la part des pouvoirs
publics, l’universitaire se déclarant en grève « illimitée », c’est-à-dire en
cessation (ou castration) volontaire de « fonction », ne fait pas autre chose
que de s’inscrire au même niveau d’indigence morale et politique que
l’État-employeur dont il est l’adversaire occasionnel.
Disons que, lorsque l’enseignant utilise comme ici un procédé
de protestation non conventionnel pour faire entendre sa voix – la grève dite «
illimitée » étant une situation d’anormalité professionnelle porteuse de tous
les abus pédagogiques –, il commet l’erreur stratégique de fournir aux forces
qui travaillent à sa stigmatisation sociale les instruments politiques de
légitimation de la violence symbolique dont il est victime en temps normal.
Autrement dit, en décrétant une grève hors norme de plusieurs mois, les
enseignants du supérieur confondent leur fonction sociale de
formation avec l’illusion d’un pouvoir
de rétorsion qui n’a de réel que la
similitude qu’il présente avec celui dont ils souffrent objectivement avec, en
prime, cet inconvénient majeur qu’il rate grossièrement sa cible : alors que
l’adversaire nommé semble indifférent au temps qui passe, l’action menée
atteint, paradoxalement, l’objet même de leur unique
fonction, soit la communauté étudiante
qui constitue dans le rapport de force que ces universitaires entretiennent
avec la société, leur allié naturel et solidaire.
Il devient clair qu’en raison de son caractère impulsif et
éminemment masochiste, une telle conduite peut conduire ces enseignants en
conflit de signification avec leur propre objet, à une situation dangereusement
autodestructrice !
Devenant malgré eux les otages impuissants d’un conflit
d’intérêts apparemment fermé au négoce, et de guerre lasse, on peut imaginer
les étudiants à leur tour tentés par un mouvement d’humeur réactionnel qui
emporterait tout sur son passage ; à commencer par ces universitaires inavisés
et doublement dévalorisés (pouvoir et société) avec lesquels ils sont désormais
en crise de confiance.
On voit donc que le risque majeur que comporte une telle
situation est qu’alors que le corps enseignant des universités souffre déjà
d’un grave déficit de sens et de présence dans un champ social particulièrement
miné par la déliquescence des valeurs, en vienne aussi à hypothéquer jusqu’à sa
dernière ressource symbolique, celle que représente le
respect qu’il inspire à la communauté
étudiante et à sa parentèle naturellement solidaire de ses enfants.
Ajoutons avant de fermer cette parenthèse que la situation des
universitaires algériens est évidemment caractéristique des mécanismes déjà
indiqués et savamment utilisés par le pouvoir hégémonique pour parasiter la
dimension symbolique de la fonction de l’intellectuel. Il lui suffit, à chaque
fois que la situation l’exige, de la ramener au niveau qui fut toujours le
sien, celui du commun des fonctions dont l’uniformisation « banale » renvoie
partout à travers le monde à l’image d’Épinal du fonctionnaire dont on aime à
dire qu’il doit être à la fois « bête et discipliné ». Rien d’étonnant alors
que ce pouvoir dont on connaît maintenant le peu d’empressement à ménager les
signifiants du savoir, en vienne à s’opposer énergiquement à toute conduite de
la corporation jugée non conforme à sa norme.
Les derniers développements de la crise des universités dans la
ville d’Oran (voir El Watan du 11
février 1999) montrent que ce pouvoir est même parvenu à se faire une juste
interprétation de l’image fortement dégradée de l’intellectuel dans
l’opinion.
Aussi en tire-t-il les dividendes politiques, n’hésitant plus à
accentuer cette dépréciation collective de l’image : la violence physique dont
il vient de s’autoriser face aux universitaires en colère, n’a pas d’autre
signification que le désir d’accélérer le processus initial de
désacralisation du symbole auprès de
l’opinion sociale. Auparavant, ce même pouvoir aura parfaitement compris que
celle-ci est plus que lassée par le négativisme d’une conduite dont elle ne
perçoit pas clairement la véritable logique.
3. Dans de telles conditions sociopolitiques, on devrait
pouvoir admettre que l’intellectuel, disons au sens le plus extensif du terme,
c’est-à-dire celui qui se considère donné à l’existence pour remplir une
fonction spécifique d’explication et de formation, de moralisation et
d’orientation, d’analyse froide et rationnelle du « fait social total » (pour
reprendre l’heureuse formule de Marcel Mauss), le tout accompli à l’abri de
tout réductionnisme politique ou de toute tentation pamphlétaire ou
messianique, soit forcé au silence. Le silence résolu de ceux qui savent que
leur parole irrite et qu’au mieux, elle amuse.
À moins que, définitivement désabusé, l’intellectuel se
rétracte autrement du champ social : en se banalisant à l’excès jusqu’à perdre
toute visibilité individuelle ; en se laissant par exemple enfermer dans des
fonctions de compromis peu glorieuses, telle que celle de « scribe » des
puissants de ce monde et dont l’écrivain Rachid Mimouni a pu esquisser, pour
l’Algérie, une description juste et parfois pathétique.
On n’insistera évidemment pas ici sur toutes les bonnes – ou
mauvaises – raisons qui provoquent l’allégeance de l’intellectuel arabe en
général à la force disciplinante de la société ou sur les raisons de son «
aphonie ». Ni sur les nombreux moyens de dissuasion dont dispose effectivement
cette force pour le contraindre au silence à chaque fois que sa parole risque
d’indisposer l’apparence consensuelle de la société.
Mais il en est une à ce jour non formalisée et qui mérite toute
l’attention : il s’agit d’une nouvelle forme de violence subie par
l’intellectuel, incomparable avec celle, généralement symbolique, dont il était
jusque-là victime dans les pays arabes.
Nous voulons parler de la violence physique à laquelle il doit
désormais faire face dans un pays comme l’Algérie – et épisodiquement en Égypte
– où le champ social et politique s’est sensiblement dégradé suite à
l’émergence en son sein de forces idéologiques irréductibles et
conflictuelles.
L’absolutisme religieux dont se réclame l’une d’entre elles a
précipité dans la société une situation inédite de violence politique qui prend
de préférence pour cible des catégories entières de personnes affublées – à
tort ou à raison – de l’épithète d’intellectuels.
Universitaires, enseignants du primaire et du secondaire,
écrivains, journalistes, médecins et avocats, satiristes, bref tout un ensemble
de corps de métiers sommairement rangés dans la rubrique qui nous occupe, est
régulièrement l’objet de cette violence que justifie, pour l’islam politique
qui s’enorgueillit de l’exercer, son appartenance supposée à un système de
croyance laïque.
Les victimes sacrificielles de ce présupposé à détermination
exclusivement mystique, ne se comptent malheureusement plus et renseignent sur
l’éloignement dans la société de perspectives réellement démocratiques. Le
débat politique lorsqu’il existe y prend même chaque jour davantage les formes
violentes d’un dangereux rituel d’inquisition.
L’importance d’un tel problème est qu’il donne au champ social
où il s’installe un caractère de psychopathologie sociale irréductible aux
catégories nosologiques usuelles. D’un autre côté et parce qu’il prend
désormais une configuration mortifère inédite dans l’histoire de l’humanité, ce
qui se déroule dans ce champ interpelle les fondements même du questionnement
philosophique traditionnel portant sur le sens à donner à l’Être dans le
monde.
Songeons que même le « droit naturel et élémentaire à la vie »
est en passe d’occuper le premier rang des aspirations de ce qui reste de
l’élite algérienne, la majorité des enseignants des écoles publiques, par
exemple, faisant de leur « survie » à la violence politique la grande priorité
de leurs préoccupations existentielles (Ben Méziane Thaâlbi, 1998).
Il s’ensuit que, dans un tel contexte miné par une pathologie
sociale et politique où même son existence vitale est gravement hypothéquée et
ce, après avoir longtemps été simplement marginalisée, l’intellectuel a le plus
grand mal à se définir dans une fonction ou catégorie comparables à celles qui
prévalent dans les structures sociales organisées autour des critères positifs
habituels.
Oscillant entre des modalités d’existence qui travaillent
toutes à gommer sa présence dans le champ en tant qu’acteur social pesant sur
le cours événementiel du temps historique, l’intellectuel arabe – et l’Algérien
en particulier – semble comme voué à subir alternativement les affres d’un
destin aux confins de l’eschatologique : à la mort symbolique qui lui échoit habituellement en
temps de « paix » sociale, le voilà qui doit subir la
mort réelle en temps de
crise.
Peu enviable apparaît donc être, en dernière instance, son
statut dans des sociétés organiquement fermées aux catégories de la rationalité
et réfractaires, par voie de conséquence, à la dynamique de production de ce
que M. Arkoun (1991) nomme les conditions culturelles de la modernité sociale
et intellectuelle.
Pour terminer, admettons que, lorsqu’une société choisit de
fonctionner au moyen de mythes fondateurs aux fins de préserver son invariance
identitaire et ce, au moment même où le reste du monde subit une transformation
sans précédent, cette société-là phagocyte sans même s’en douter son temps de
présence dans l’histoire des hommes. À partir de là, faut-il s’étonner que ses
intellectuels, son élite, ses cadres et tous les éléments qui constituent l’âme
de laquelle elle est censée puiser l’énergie nécessaire à son dynamisme, soient
si peu sollicités par elle pour partager un destin qu’elle préfère inscrire
dans l’immobilisme ?
D’ailleurs a-t-elle même conscience de l’existence de ces
acteurs pour l’imaginer un jour en faisant l’objet d’un quelconque pari, d’un
enjeu de société ?
À moins que toutes ces vicissitudes ne constituent finalement
qu’une étape prévisible liée au rythme spécifiquement « lent » de l’écoulement
d’une « temporalité arabe » telle qu’elle fut décrite par certains esprits bien
pensants.
En nous résignant à cette aspérité de l’ancienne ethnologie
coloniale, se peut-il que nous parvenions quand même à y voir – faute de mieux
– quelque signe annonciateur de l’émancipation identitaire prochaine de cet
intellectuel arabe et de l’émergence corrélative du véritable statut et de la
fonction ?
Mais gardons-nous de métaphysique et regardons les choses bien
en face : à défaut de se personnifier dans la fonction qui devrait être la
sienne, soit celle d’acteur social pesant de tout son poids sur le cours de
l’événement social et du temps historique, il est à craindre que l’intellectuel
arabe n’ait pour l’heure d’autre ressource que la faculté de survivre et, s’il
se peut, celle de rêver !
De se rêver, par exemple, brisant toutes ces chaînes
symboliques que lui inflige un pouvoir hégémonique réfractaire aux idées de
progrès et conduisant, malgré les nombreux obstacles qui bloquent son
ascension, une formidable aventure de changement politique et
socioculturel.
C’est dans ce locus et
nulle part ailleurs que s’insinuent les véritables enjeux qui interpellent
aujourd’hui l’intellectuel arabe. L’avenir de sa société en dépend !
·
Arkoun, M. 1991.
L’État au Maghreb, sous la direction
de C. et Y. Lacoste, Le fennec, Rabat.
·
Darraj, F. 1979. «
Gramsci et le concept de la culture », dans Al-Nahj, n° 19, Chypre, Damas, 1988.
·
Djaghloul, A. 1982. «
Entretien », dans Algérie-Actualités,
n° 846, Alger.
·
Labib, T. 1994. «
Gramsci dans le discours des intellectuels arabes », dans M. Brondino et T.
Labib (sous la direction de), Gramsci dans le
monde arabe, Alif, Tunis, 1994.
·
Thaâlbi, B.M. 1998.
École, idéologie et droits de l’homme, le modèle
algérien, Casbah Éditions, Alger.
·
Toualbi, N. 2000.
L’Identité au Maghreb. L’errance.
Casbah Éditions, Alger.
·
Toualbi, N. 1990. «
Acculturation, conflits de valeurs et pratiques familiales du sacré en Algérie
», dans Évolutions de la famille,
Revue internationale des sciences
sociales, n° 126, Paris.
·
Touraine, A. 1984.
Le retour de l’acteur, Essai de
sociologie, Paris, Fayard.