2001
Sud/Nord
Crise algérienne : quand la presse parisienne éclipse Sidi
Boulegdour
Youcef Hadj Ali
À l’occasion de chaque alternance, l’hexagone accouche
d’expressions qui font consensus dans l’opinion française. Avec l’ancienne
majorité de droite, la mode était à la « fracture sociale », au « manque de
lisibilité », au « pacte républicain », au « défi majeur », au « signal fort ».
Avec la gauche, elle est aux « idées plurielles », aux « moyens souples », à «
l’équilibre », au « changeons l’avenir », au « dégraisser le mammouth
».
S’agissant de l’Algérie et de son État, le langage «
politiquement correct » des médias parisiens se résume à la « dictature
militaire », au « pouvoir corrompu », à « l’uniformisme », à « l’unanimisme ».
Durablement, invariablement. Pendant la phase la plus dramatique de l’histoire
de l’Algérie post-indépendante, entre 1991 et 1995, fleuriront les termes «
immobilisme », « statu quo », « effondrement », « guerre sans image », « chaos
», « fatalité islamiste »… Il était dit et redit, cinq ans durant, que
l’Algérie républicaine ne passerait pas le siècle.
Pour les commentateurs et les prospectivistes, le sort de
l’Algérie était scellé depuis le succès du fis au premier tour des élections législatives
du 26 décembre 1991.
Grands titres de la presse parisienne, revues et experts de
l’islamisme, unanimes, étaient persuadés du triomphe inéluctable du
fis. En janvier 1992,
L’Express titrait : « L’onde de choc
islamiste, l’Algérie bascule ». La cause était entendue pour Jacques Girardon,
qui poursuivait : « Trente ans après son accession à l’indépendance, elle
s’apprête à devenir, selon un processus parfaitement démocratique, une
République islamique. Les ultimes “traficotages” d’un pouvoir moribond ne
peuvent plus inverser le cours des choses. »
Dix-huit mois plus tard, à la faveur d’une visite aux
Eucalyptus, l’envoyé spécial du Figaro
– « grand reporter et adjoint au directeur général chargé de la prospective » –
dressait un état des lieux identique. Il annonçait en effet que dans « cette
sinistre banlieue […] a deux pas de l’aéroport d’Alger […] c’est déjà la
République islamique des Eucalyptus ». Si cette localité était définitivement
perdue pour la République, y avait-il encore un espoir de prémunir le reste du
territoire, les 2 376 000 km2,
de l’ordre théocratique ? Formel, le prospectiviste du
Figaro, assurait que le temps n’était
plus aux illusions insensées car l’Algérie s’enveloppait irrémédiablement du
tchador fondamentaliste : « Par pans entiers […] le pays bascule entre les
mains des intégristes. »
En cet hiver 1994, Le Quotidien
de Paris brossait un tableau confirmant l’irréversible descente aux
enfers : « Il n’y a plus d’autorité de l’État. La Mitidja est pratiquement sous
l’œil du fis, le Constantinois
échappe parfois à tout contrôle, le Sud n’est plus sûr […] Alger ressemble déjà
à Kaboul. »
Au printemps, viendra le tour de la Kabylie et de son massif du
Djurdjura, pourtant réputés hostiles à l’intégrisme islamiste. Vaincu, le pays
des Amazigh manifestait son allégeance à Ali Benhadj sans même livrer de combat
: « Le massif a déjà basculé du côté des islamistes », « La Kabylie, fief du
fis » titrait
Le Figaro.
Dans le tumulte médiatique prédisant l’effondrement et
l’avènement imminent de la République islamique, Le Monde diplomatique s’est particulièrement
distingué, comme en attestent ces quelques titres d’éditoriaux et d’articles
:
- « Pouvoir à la dérive – Algérie : dernière chance avant le
chaos » (décembre 1991) ;
- « Algérie : le dérapage » (février 1992) ;
- « Violence politique, désastre économique : l’Algérie à la
dérive » (juillet 1992) ;
- « Le fis aux
portes du pouvoir » (août 1993) ;
- « Panique Algérie » (septembre 1994).
L’opération du gia
contre l’Airbus d’Air France allait conforter un peu plus le scénario de
l’écroulement du pouvoir. Alors que Libération voyait dans cette prise d’otages la
confirmation de « la vulnérabilité du pouvoir en place », le monde demandait au
gouvernement Balladur de se démarquer des autorités d’Alger, car : « Soutenir
trop ouvertement un pouvoir que les islamistes qualifient de junte militaire
est un pari bien trop risqué. »
Dans cette conjoncture où l’abdication face au terrorisme
paraissait la chose la mieux partagée, les voix discordantes se comptaient sur
les doigts d’une main. Parmi ces rares voix, on peut citer celle de
Frantz-Olivier Giesbert brocardant les « perroquets du prêt-à-penser » et
s’indignant des « relents munichois qui empestaient les rédactions parisiennes
» : « Aujourd’hui, écrivait-il, les hérauts de la complaisance demandent qu’on
pousse l’Algérie à se livrer aux égorgeurs et aux décapiteurs du
fis juste pour avoir la paix et qu’on
n’en parle plus. »
« Accouplement diabolique » ou myopie politique ?
L’hypothèse de l’effondrement imminent devient certitude avec
la tournure que prend la Conférence du dialogue national qui se tient au terme
du mandat du Haut Comité d’État. Ouvert à toutes les forces politiques
algériennes, les leaders du fis-dissous compris, ce dialogue devait
préparer les conditions d’une amorce de sortie de crise. Il s’agissait de
trouver un consensus pour la mise en place de cadres politiques et
institutionnels transitoires, aptes à rétablir la paix civile et à garantir le
retour aux urnes. Les enseignements tirés de cet événement politique essentiel
– avant, pendant et après – renforcent la thèse de l’effondrement.
Un mois avant la rencontre, Desjardins plante le décor : «
L’Algérie tétanisée – le fis veut la
victoire et ne veut pas discuter. » La situation est d’autant plus désespérée
que « les élites algériennes croient la victoire du
fis inéluctable », titre
Le Figaro. On apprend alors que les
démocrates, « qui ont déjà capitulé », quémandent « une porte de sortie
acceptable ». Les dés étant jetés, seule la tactique de Abassi Madani demeurait
inconnue : allait-il « leur faire ce cadeau » ou « préférer attendre encore un
peu que le fruit mûr tombe par terre de lui-même » ?
Le boycott de cette conférence par la majorité des formations
politiques, dont les partis de la coalition de Rome, donne lieu aux lectures
politiques les plus alarmistes et les plus extravagantes.
Libération s’épanche sur la «
débandade » et cette « conférence pour rien ». Le
Figaro titre sur le double « fiasco » des militaires : échec du
projet de front anti-islamiste et banqueroute du scénario de rechange,
c’est-à-dire la réconciliation avec les islamistes. On dresse alors le portrait
d’une hiérarchie militaire complètement déboussolée car consciente de ne
pouvoir « l’emporter par les armes et que la victoire des islamistes est
inévitable ». Une armée condamnée à faire l’humiliant « aveu que, sans le
fis, il n’y avait plus rien de
possible en Algérie ». Des militaires qui souhaitent des « retrouvailles » avec
le fis, mais « refusent d’avouer leur
capitulation » face à Abassi Madani et Ali Benhadj qui récusent quant à eux
toute idée de négociation : « Le fis
ne veut pas d’une victoire négociée. Le fis veut son triomphe absolu et une
capitulation sans condition de ses adversaires. Et il est tellement sûr de lui
qu’il est prêt à attendre encore quelque temps en prison, dans les maquis ou
dans la clandestinité, son heure de gloire. »
Bref, « les militaires algériens ne savent plus à quel saint se
vouer pour sauver les apparences, tout le monde leur fait faux bond ».
Au terme de la conférence qui porte Zeroual à la tête de
l’État, le scénario du « pouvoir du fis sans partage » est écarté. L’armée en
déroute se transforme brusquement en « rempart face à l’islamisme », de sorte
que « l’Algérie devient officiellement une dictature militaire ». Ce scénario
est toutefois de courte durée. Vingt-quatre heures plus tard, à nouveau
désemparés, les militaires n’ont qu’un objectif : « Sauver les meubles,
c’est-à-dire obtenir par le dialogue avec les dirigeants du
fis la moins mauvaise République
islamiste. » C’est donc l’alliance des militaires « qui font marcher le pays »
et des islamistes qui « surveillent la moralité », autrement dit la «
soudanisation » du pays.
Président de l’État, Zeroual entreprend aussitôt un énième «
dialogue national sans exclusive » accompagné de nouvelles « mesures
d’apaisement ». Libérés de la prison militaire de Blida et installés dans une
résidence d’État à Alger-centre, Abassi Madani et Ali Benhadj sont libres
d’engager des consultations politiques. Il est attendu d’eux une condamnation
publique du terrorisme et un appel à « l’arrêt de l’effusion de sang ». Comment
a été décodé ce contexte politique mouvementé ?
Le Quotidien de Paris
note que « dans ce pays éclaté […] le fis jouit, plus que jamais, du vide politique
tragique qui s’est installé depuis de trop longs mois à Alger ».
Le Monde éditorialise
sur les groupes armés « plus convaincus que jamais que la victoire est au bout
du fusil, et que rien ne peut être obtenu sur tapis vert. Leur farouche
résistance favorise les desseins des politiques du
fis, notamment de ses chefs Abassi
Madani et Ali Benhadj, qui peuvent ainsi faire monter les enchères face au
pouvoir qui s’efforce de les attirer dans le jeu constitutionnel ».
Le Figaro prédit « une
République militaro-islamiste qui verrait le jour dès l’an prochain ». La
presse française demande l’éclairage d’experts qui, à leur tour, confirment la
perdition annoncée de l’Algérie républicaine. Aux yeux des spécialistes
sollicités par Libération, le pays est
déjà « entré dans ce que l’on appelle en psychanalyse un effondrement
».
Les interrogations ne portent en fait que sur la forme que
prendrait la débâcle : « iranisation », « somalisation », « libanisation », «
soudanisation », « kaboulisation » ? Antoine Basbous, qui écarte « la voie
iranienne », ne finit pas de s’interroger : « De quelle maladie va succomber le
pouvoir dans ce pays ruiné ? Sous les coups de boutoirs des maquisards, des
émeutes de la faim, ou de la conjugaison de ces deux facteurs ? »
Finalement, arguant de l’initiative tardive de Zeroual,
assimilée à une « capitulation devant les islamistes » et du rapport des forces
« favorable aux intégristes qui jouent le temps et misent sur l’aggravation des
difficultés économiques, la pourriture de la situation politique et
l’effondrement du régime », le directeur de l’Observatoire des pays arabes
penche « davantage vers une situation analogue à celle de l’Afghanistan […] ».
La veille, Sami Naïr n’était pas de cet avis. Dans les colonnes du
Monde, il optait pour le scénario
soudanais : « Les militaires sont en train de changer d’élites civiles pour
continuer à gouverner […] Pour rendre inéluctable ce changement, militaires et
islamistes ont pris en otage la société […] Ce seront principalement les femmes
et les élites intellectuelles occidentalisées qui paieront. »
Dans Politis,
l’intelligentsia algérienne développait le même point de vue : « Le dialogue
est un accouplement diabolique entre une violence et une autre […] c’est
l’alliance imminente entre le sabre et le croissant […] c’est un pouvoir vidé
qui prépare, avec Abassi Madani, la soudanisation de l’Algérie. »
La tentative d’intégrer le fis-dissous au dialogue national s’enlise
progressivement pour aboutir dans un cul-de-sac. Le 10 juillet 1995, après une
année de dialogue, la présidence de l’État annonce l’échec de cette
opération.
L’État algérien ne s’est pas effondré, le
fis n’a pas triomphé. De l’entreprise
du « dialogue », les experts ont perdu de vue des éléments essentiels, en
particulier la dynamique et le nouveau rapport des forces qu’elle induisait
dans le pays et sur la scène politique. De surcroît, ils ne percevaient pas ou
refusaient de concevoir que c’était l’État qui mettait les leaders du
fis en difficulté, et non
l’inverse.
D’abord, parce que l’islamisme radical n’était plus dans la
position de force qui était la sienne sous le régime de Chadli et, en
particulier, au lendemain du scrutin de décembre 1991 lorsque son dirigeant
Moghni fanfaronnait : « Nous n’attendrons pas le deuxième tour pour avaler le
pouvoir et les autres partis. » Puis, optant pour la guérilla et le terrorisme
pour culbuter l’État, le fis avait
délibérément choisi la voie du chaos. Mais, au bout de trois ans de «
chouannerie », une partie de l’ex-direction du fis semblait prendre conscience de
l’impossibilité d’une prise du pouvoir par les armes.
Ensuite, parce que Abassi Madani et Ali Benhadj étaient mis
dans l’obligation politique et morale d’accepter les « préalables au dialogue
», c’est-à-dire « condamner le terrorisme » et appeler à « l’arrêt de
l’effusion de sang ». Objectivement, le contexte les contraignait à agir dans
le sens du rétablissement de la paix civile. Cette question ne relevait pas
pour autant d’une opération tactique ; elle était depuis 1993 une exigence
brûlante de la majorité écrasante des Algériens, y compris de la fraction la
plus importante de l’électorat qui avait donné ses suffrages au
fis en décembre 1991. Au risque de se
désavouer et de s’isoler un peu plus, les leaders du
fis étaient contraints de se
déterminer publiquement sur cette question de la paix. Ils devaient faire ce
pas, fût-ce en « chancelant ».
Les clauses du dialogue étaient périlleuses pour Abassi Madani
et Ali Benhadj. Elles les plaçaient dans une position intenable. Leur choix
était en effet hautement risqué dans les deux grands cas de figures qui se
présentaient : le rejet ou l’approbation de l’offre du pouvoir. Dans le cas où
le duo repoussait l’offre, il s’exposait fatalement à la désapprobation sinon à
la désaffection, déjà grandissante, de la fraction de son électorat qui
n’aspirait qu’à la paix civile. Si, au contraire, il ordonnait aux groupes
armés de déposer les armes et essuyait un refus, ce qui était probable, il
compromettait à coup sûr sa crédibilité. Une évidence se serait imposée
d’elle-même : l’effondrement de l’autorité politique et morale des deux leaders
sur l’ensemble du mouvement.
C’est précisément ce dilemme qui explique, en partie, les
tergiversations et la démarche tortueuse de la direction du
fis durant plus d’une année. Mise en
demeure de choisir et ne pouvant esquiver indéfiniment la contradiction dans
laquelle elle avait été enfermée, elle ne pouvait se soustraire à ce qui allait
être le moment de vérité de l’intégrisme radical. Embourbé dans cette
contradiction, le fis ne pouvait y
échapper qu’en tablant sur une faute monumentale du pouvoir : la négociation
d’une trêve avec les groupes armés. Cette option, suggérée d’ailleurs par
certains partis, signifierait le renoncement aux « préalables du dialogue ».
Elle aurait alors ouvert au fis non
pas une issue de secours, mais un véritable « boulevard ». D’une telle bévue,
le fis aurait tiré vraisemblablement
un triple bénéfice : la récupération à son profit du « choix populaire » pour
la paix civile, la réanimation et la reconquête du capital-sympathie dont il
disposait au sein de son électorat et la sauvegarde de son unité.
Durant cet épisode d’extrême tension politique, plongée dans
l’incertitude, craignant de s’engouffrer dans la voie étroite que lui avait
tracé le pouvoir, piétinant et temporisant pour remettre en ordre ses centres
de décision, la direction de l’ex-fis
a misé sur la pression accrue des groupes armés avec l’espoir secret de se
présenter au dialogue national en position de force. Alors que, par son
mutisme, Abassi Madani encourageait le regain de violence, Ali Benhadj
s’impliquait secrètement dans l’intensification du « djihad ». Si, à un moment
ou à un autre, le chantage pouvait éventuellement jouer en sa faveur, la
surenchère et la spirale de la tension ne pouvaient cependant franchir le seuil
au-delà duquel la direction du fis
s’exposait au suicide politique.
En juillet 1994, l’échec des discussions était donc annoncé par
la présidence de l’État qui portait à la connaissance de l’opinion les lettres
de Benhadj et le refus de Abassi Madani d’appeler à « l’arrêt de l’effusion de
sang ».
Sur le fond, l’entreprise n’avait pas pour autant échoué. Elle
mettait un peu plus à nu, aux yeux d’une opinion plus large, la fourberie de
l’aide radicale de l’islamisme. Conjugué à une lutte antiterroriste implacable,
le dialogue a participé à un plus grand isolement moral du terrorisme, à
l’affaiblissement politique du mouvement islamiste dans son ensemble et à
l’amorce d’un renversement du rapport des forces favorables aux partisans de la
paix, de la légalité républicaine et de la démocratie. La décrédibilisation de
l’islamisme radical ouvre d’emblée la voie qui conduit à sa délégitimation. Le
1er novembre 1994, Zeroual
bouleverse le calendrier politique en avançant la date des élections
présidentielles. L’islamisme politique est privé d’un atout capital : toutes
tendances réunies, il ne dispose plus de l’homme providentiel susceptible de
remporter un scrutin présidentiel fatalement centré sur la question de la paix
civile. Le vote de novembre 1995 ensevelit le fis et la légitimité formelle dont il se
réclamait depuis le scrutin législatif de décembre 1991.
Plongée dans une crise dont l’issue était incertaine, l’Algérie
a franchi, par des ouvertures inédites, les épreuves une à une alors que les
commentateurs de l’hexagone étaient convaincus qu’aucun signe n’indiquait un
début de sortie de crise, pas même le scrutin de 1995. Les groupes armés
n’avaient-ils pas promis de « transformer l’urne en cercueil » ? Les partis
signataires de la plate-forme de Rome n’avaient-ils pas appelé au boycott ?
L’électorat pouvait-il renier le vote de décembre 1991, au point de donner ses
suffrages à un « pouvoir militaire despotique » qu’il exécrait ? Le peuple
algérien « désabusé », « frappé d’immobilisme » pouvait-il bouger ? Cette
élection était vouée à l’échec. Au pire un embrasement, au mieux un boycott
spectaculaire.
Gavée de poncifs, anesthésiée par ses hommes politiques, ses
médias et des intellectuels français et algériens « à la carte », l’opinion
française sera étonnée et littéralement déconcertée par ce vote, que
Jean-François Kahn qualifiera de véritable « insurrection civique et
démocratique […] formidable et splendide manifestation dirigée contre le
terrorisme et le fascisme ». Le succès retentissant des forces de la paix
ruinait les prophéties sinistres, comme ne manquera pas de le souligner
Frantz-Olivier Giesbert dans un éditorial intitulé « La fin du prêt-à-penser »
: « On ne se méfiera jamais assez de la pensée unique […] Sur la question
algérienne, elle en venait même à imposer sa loi. Jusqu’à ces derniers jours.
Souvenez-vous. Il n’y a pas si longtemps, on n’avait presque pas le droit de
contester l’avis des experts patentés sur la fatalité intégriste. Leur refrain
: l’Algérie était condamnée à tomber, un jour, dans la nuit du fondamentalisme.
Il fallait s’y résigner […] La presse étant souvent tentée par le panurgisme,
elle ressassait le même refrain […] À en croire quelques perroquets du
prêt-à-penser, l’avenir du pays était entre les mains des formations qui, à
Rome, au début de l’année, ont signé un “contrat national” avec le
fis […] »
Bien entendu, la presse bien pensante, qui a le mérite de la
constance, s’emploiera à jeter le discrédit sur le scrutin. Elle tirera à
boulets rouges sur « la junte pouvoir » et ses services secrets accusés de «
pressions intolérables » sur l’électorat. Seize millions d’électeurs algériens
« fichés », intimidés et contraints de participer au vote !
Avec J.-F. Kahn, il fallait se rendre à l’évidence, se faire
une raison. Visiblement désolé de l’inconsistance de l’argumentation, il
observait : « Mais quoi, ce ne sont que des bougnouls ! »
Le tourbillon de l’histoire venait d’emporter les Cassandre
mais restait impuissant face aux atavismes.
Incapables d’interpréter la crise, ses causes, son déroulement,
presse et experts ont été pitoyablement pris de court par son aboutissement. Le
travestissement et la contrefaçon intentionnels mis à part, il faut bien
admettre que cette inaptitude a d’autres racines. La méconnaissance de la
société algérienne, les préjugés tenaces, les stéréotypes, le refus – par
idéologie ou par intérêt – de considérer ce pays en tant qu’État souverain, la
conception franco-centriste de la démocratie et son corollaire paternaliste
enfin, sont autant de facteurs qui ont certainement participé, à des degrés
divers, à la perte de toute lucidité dans l’approche de la crise algérienne.
Une carence récurrente à décrypter l’Algérie et son histoire.