2001
Sud/Nord
Mythes et réalités d’une logique de mutation de la société
algérienne
[*]
Ahmed Amiri
Pour la première fois, le 26 décembre 1991, des élections
semi-libres se sont déroulées en Algérie dans les conditions d’une démocratie
en liberté surveillée. La brusque propulsion d’un parti religieux au-devant de
la scène politique constitue un événement de taille, dont les racines plongent
dans l’histoire lointaine de l’Algérie.
En tant que parti, le fis n’est pas une donnée « civilisationnelle ».
Sa victoire n’étant pas une fatalité historique, son émergence n’est pas non
plus un hasard. Elle exprime les frustrations des couches sociales les plus
organisées, qui, pour se débarrasser de trente années de gestion bureaucratique
rétrograde, n’ont pas hésité à instrumentaliser la religion. Elle disqualifie
la direction fln de l’ugta, qui s’est employée à stériliser le
mouvement syndical, et marque les limites de l’opposition dite
démocratique.
L’arrivée au pouvoir du fis marquera la fin des relations privilégiées
entre Paris et Alger, sans que le dégagement puisse être complet entre les deux
pays. L’Algérie s’inscrira plus lourdement dans la sphère d’influence
américaine et dans sa stratégie visant à séparer l’Europe de son flanc
sud-méditerranéen et à atteindre principalement les intérêts français au
Maghreb.
Contrairement à ce qui est dit çà et là, le pouvoir
fisiste ne suscitera pas des
bouleversements tels que la face du monde s’en trouvera remodelée, que ce soit
au Maghreb, au Machrek ou dans la partie sub-saharienne de l’Afrique. En
France, en Angleterre et en Allemagne, la communauté musulmane bien contrôlée
par l’Arabie Saoudite ne sera pas concernée politiquement par la victoire du
fis, sauf peut-être sur le plan
sentimental.
Trois facteurs essentiels peuvent expliquer la situation
actuelle : la crise structurelle de l’économie, les limites du mouvement
syndical, cadenassé par les appareils liés au fln, l’irrésistible montée de l’islamisme à
contenu politique.
La victoire du fis
exprime avant tout la condamnation sans appel de la politique économique du
fln, fondée sur un modèle de
développement industriel, d’autosuffisance alimentaire, de plein emploi et de
satisfaction des besoins sociaux.
Dans les faits, le « modèle algérien » de développement,
financé par la rente pétrolière, n’a donné que des résultats désastreux : aucun
tissu industriel n’a été créé, l’agriculture a été saccagée, les disparités
régionales se sont augmentées, les inégalités sociales aiguisées, et le pillage
du secteur étatisé et la corruption ont sécrété une couche de milliardaires
parasites, exportant l’argent dérobé, plutôt que de l’investir dans des
sociétés algériennes.
Et il est inutile de parler de la politique sociale (le
logement, les transports, les hôpitaux, les crèches, les écoles) et culturelle
du gouvernement, qui se traduit par exemple, dans un domaine, pourtant
essentiel pour un pays aspirant à développer un appareil de production
indépendant, par le sacrifice de la recherche fondamentale pour la recherche
appliquée, dispensée dans des instituts universitaires de technologie.
C’est sur cette base que s’est engagé le processus de
désintégration des structures d’un État construit sur l’armée et,
secondairement, sur le parti unique fln dont les manifestations sont apparues dans
tous les domaines. La stabilité politique du régime, longtemps préservée par la
redistribution d’une fraction de la rente pétrolière, le soutien des prix de
première nécessité et le maintien d’avantages sociaux, a commencé à s’effriter
avec la chute des revenus des hydrocarbures.
L’explosion sociale et la révolte de la jeunesse en octobre
1988 ont accentué la crise du régime, dont l’une des expressions a été la
victoire électorale du fis.
Au plan politique et social
Le tassement politique de la société, dû à la confiscation de
tous les espaces permettant la création et la créativité, correspond à la
politique engagée de prolifération des lieux de culte dirigés par un personnel
fonctionnarisé, les imams du régime. L’accélération du processus d’implantation
des mosquées est particulièrement notable dans les années 1970-1977. Cette
période correspond à une série de grandes batailles du mouvement revendicatif
du salariat, menées conjointement avec des luttes contre la direction de
l’ugta pour faire du syndicat un
instrument à eux.
Cette époque charnière du syndicalisme algérien est portée par
une série de puissantes grèves (1965-1966, 1968, 1970-1972, 1974-1975),
trouvant leur prolongement dans les années 1979-1980, 1984-1985, propres à
influencer considérablement les événements d’octobre 1988, les grèves de
mars-avril 1991 contrecarrées par celles de juin 1991 aboutissant aux dernières
émeutes. Là est l’explication qu’à partir d’une grève minoritaire, un parti –
le fis – a réussi à remporter une
victoire politique contre le régime : démission du gouvernement Hamrouche
suivie d’une série de concessions par le pouvoir, responsable par son
comportement de ces émeutes qui, au départ, étaient sans aucun lien avec les
grèves de juin 1991.
La violence qui a présidé à l’arrangement du monde colonial,
qui a rythmé inlassablement la destruction des formes sociales indigènes,
démoli sans restrictions les systèmes de références de l’économie, les modes
d’apparence, d’habillement, sera revendiquée et assumée par le colonisé au
moment où, décidant d’être l’histoire en actes, la masse colonisée
s’engouffrera dans les villes interdites. Faire sauter le monde colonial est
désormais une image d’action très claire, très compréhensible et pouvant être
reprise par chacun des individus constituant le peuple colonisé. Disloquer le
monde colonial ne signifie pas qu’après l’abolition des frontières, on
aménagera des voies de passage entre les deux zones. Détruire le monde
colonial, c’est ni plus ni moins abolir une zone, l’enfouir au plus profond du
sol ou l’expulser du territoire.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
La crise directionnelle du régime, longtemps maîtrisée par H.
Boumediene éclata au grand jour, au lendemain de sa mort (1978), provoquant la
première crise institutionnelle du régime. L’évacuation du « clan d’Oujda »,
suite à la dissolution du Conseil de la révolution et sa substitution par le
clan « la Baie du bec de canard » constitue une cassure définitive au sein de
la citadelle fln, une cassure
n’épargnant ni l’État, ni l’armée et son instrument, la sécurité militaire.
Ultérieurement, cette lutte entre deux fractions rivales épousant
sociologiquement des frontières instituant des regroupements de type tribal,
apparaîtra sous la forme finale d’opposition entre « réformateurs et
conservateurs ».
De nombreuses informations permettent de penser que les
événements d’octobre 1988 ont été initiés par les « réformateurs » pour régler
le compte aux « conservateurs », hostiles aux réformes économiques décidées en
1986. L’ampleur de la répression est l’expression de la panique du pouvoir
devant un raz de marée inattendu, en raison de la sous-estimation du ras-le-bol
de la population. Les massacres d’octobre 1988 ne sont comparables
historiquement, bien que le contexte soit différent, qu’à ceux du 8 mai 1945 et
du 16 décembre 1961.
Une des conditions de la victoire du
fis était la neutralisation du
mouvement syndical, sans cesse décapité par une politique de répression féroce
(emprisonnements arbitraires, tortures, disparitions physiques, etc.), une
politique anti-ouvrière inaugurée en 1984 par la « désouvriérisation » forcée
des organes dirigeants de l’ugta.
Malgré les nombreuses victoires du mouvement ouvrier résumées
dans l’obtention des acquis sociaux connus, ce mouvement ne se concrétisa pas
par une forme organisationnelle autonome, autant en raison de la répression
frappant ses cadres dirigeants réduits à la clandestinité, que de l’absence
d’un parti capable d’organiser ce mouvement.
Enfin, la victoire du fis traduit également l’impuissance de «
l’opposition démocratique » à combler le vide politique créé par le pouvoir et
vite investi par le fis. Incapables
de tisser le réseau indispensable à leur pénétration dans le mouvement social,
les partis « démocratiques » ne suscitèrent pas la formation des syndicats,
associations et clubs de réflexion, ni même de réseaux de comités de soutien en
période de campagne électorale, conditions essentielles à l’acquisition d’une
dimension nationale. À défaut, ces partis ne dépassent pas le stade
organisationnel et fonctionnel d’appareils restant des organisations dirigées
par des chefferies, malgré l’habillage des discours par une phraséologie
démocratique. À ce grave défaut organisationnel, politique et idéologique,
s’ajoute le discrédit de ces partis aux yeux de la population du fait que, de
1988 à la veille de décembre 1991, tous les chefs de partis fréquentèrent
assidûment les antichambres de la présidence de la République et des ministères
; certains leaders allèrent plus loin en se comportant comme des
vrp.
Au plan culturel et identitaire
La question culturelle et identitaire constitue l’un des plus
graves problèmes, restés en suspens dans l’Algérie contemporaine. Réglée d’une
manière satisfaisante pour l’époque par le courant réformiste des Ulémas et
surtout par le Cheikh Ben Badis, définissant la personnalité algérienne comme
une entité quadridimensionnelle (berbère ethniquement, arabe culturellement,
musulman par sa foi et occupant un territoire limité par des frontières
connues), cette question fut à peine pointée par le
ppa-mtld, qui, fortement influencé
par les idées du Mouvement ouvrier français, accordait plus d’importance aux
luttes sociales, au politique.
La question identitaire a été vraiment posée, pour la première
fois dans l’Histoire, par la colonisation qui, on ne sait pour quelle raison et
à partir de quelles données historiques, a décidé du destin « arabe » des
maghrébins, sauf en ce qui concerne la Kabylie, à laquelle il a été question
d’accorder l’autonomie en même temps que le maintien de la souveraineté
française sur les territoires sahariens (pétrolifères), propositions avancées
lors des premières négociations de 1958 avec le fln, qui les rejeta catégoriquement.
Systématiquement auparavant, et encore aujourd’hui, que ce soit dans la
littérature et les documents officiels, ottomans et parfois dans ceux des pays
arabes, l’Afrique du Nord est indifféremment appelée Maghreb ou Berbérie. Lors
de la guerre du Golfe, l’Arabie Saoudite a rappelé officiellement les origines
berbères des maghrébins, manière de diminuer l’effet des manifestations
populaires pro-irakiennes.
Le deuxième facteur d’arabisation de l’Algérie est conséquent
aux conditions historiques dans lesquelles s’est développé le Mouvement
nationaliste algérien. Fortement influencé par les idées du Mouvement
nationaliste arabe (mna), le
Mouvement nationaliste algérien fut immédiatement pris en charge par le
nassérisme et le baasisme, contribuant fortement à l’intériorisation
idéologique de l’« arabité » qui, combinée à l’islamité du peuple algérien,
constituèrent les instruments « idéologiques » pour s’opposer à la
colonisation. Historiquement, ce comportement est caractéristique du maghrébin
face à toute domination étrangère.
Aussi, le donatisme, forme de contestation populaire du régime
esclavagiste romain, a été créé, développé et instrumentalisé contre le
catholicisme, lequel fut rejeté au profit de l’islam, lui-même contesté plus
tard au Maghreb par le puissant chisme kharidjite dont les séquelles se
retrouvent encore aujourd’hui, dans les comportements rituels noyés dans le
sunnisme.
De la même manière, témoins de l’adhésion au christianisme,
subsistent encore des symboles ayant perdu toute référence religieuse ou
historique, comme les croix tatouées sur le front des hommes et des femmes
chaouis (population berbère des Aurès, majoritaire en Algérie), la hache
hellénique portée par les poteries, la croix du Sud, le signe de la croix
bénissant les nouveau-nés, etc.
L’islamisation du Maghreb et du reste des possessions
carthaginoises s’est faite rapidement, sauf en ce qui concerne de petits îlots
chrétiens. Cette vitesse semble liée au fait que cela intéresse un groupe
humain socialement et culturellement homogène, placé sous la même domination
étrangère (romaine) s’exerçant partout de la même façon, sur une même ethnie
vivant sur un territoire allant de la Libye à la Mauritanie. À ce titre, il est
plus juste de parler de conquêtes musulmanes et de présenter l’arabisation de
la berbérie comme un choix historique d’une langue mieux adaptée aux conditions
sociales et économiques de l’époque. D’autant que l’islamisation du Maghreb
s’est faite par les berbères eux-mêmes, selon le principe des conquêtes
musulmanes consistant à lever des troupes sur place, puis à confier le pouvoir
local aux autochtones. De plus, la population berbère était suffisamment
importante pour absorber tout élément étranger par mixage, sans modifier ses
caractères ethniques. Quoique de civilisation homogène, les populations
berbères ne présentent pas une unicité anthropologique : il existe trois types
dominants différents par leurs caractéristiques anatomiques, dont le moins
altéré est le type dolichocéphale (leptorhinien) – touareg – proche du type de
Djerba (Tunisie), auquel se rattachent les chaouis des Aurès et les berbères de
l’Atlas moyen (Orléanvillois, Gouraya, Ténès, Cherchel).
L’arabisation à partir de 1962, médiocrement conçue, répond
avant tout à des considérations politiques, comme simple négation de l’identité
culturelle berbère allant dans le sens de la destruction de la personnalité
nationale. À l’opposé, les mouvements « berbéristes », cantonnés dans un
intégrisme absurde, participent de la « déberbérisation » de l’Algérie, en
confisquant la berbérité du peuple algérien pour l’attribuer à une région
particulière.
Une telle attitude est d’autant plus en porte-à-faux des
réalités et de l’histoire que les royaumes berbères n’ont jamais eu pour
capitales et cités que des villes situées dans les plaines comme, notamment :
Cirta (Constantine) et Sig (Guelma), Rusicade (Skikda), Chullu (Cello), Milev
(Mila), Iol ou Caesarea (Cherchel), Cartennae (Ténès), Gunugu (Gouraya), Theste
(Tebessa), Capsa (Gafsa), Tingitanum (El-Asnam), Mascula (Khenchla), Zucchabar
(Miliana), Volubis (Marrakech), Pomaria (Tlemcen), Lambaesis (Lambèse), Tingi
(Tanger), Hadrumetum (Sousse), Oea (Tripoli), Sétif, Djemila, Timgad,
Tipasa.
Deux régions au Maghreb ont été au cœur de l’histoire de la
Berbérie, l’Est (Constantinnois, Tunisie, Libye) et le centre Ouest (Mitidja,
Cherchellois, Oranie) ayant donné naissance à des figures légendaires comme
Sheshong Ier (fondateur de la
xiie dynastie pharaonique d’Égypte), Juba
II, Hannibal, Amilcar, Syphax, Massinissa, Jurghurta, Tacfarinas, Scipion
l’Africain et Septime Sévère (Empereurs de Rome), St Donat et St Augustin,
El-Kahina, tous berbères d’origine des plaines et des basses terres.
C’est sur cette base territoriale que se reconstituèrent de
puissants centres de rayonnement de la civilisation berbère portée plus tard
sous l’emblème de l’islam aussi bien en Afrique du Nord qu’en Andalousie : les
dynasties almohades et almohavides, les Rostémides, les qotamas, les Hafsides,
etc.
L’arabisation est le corollaire de l’adoption en masse de
l’islam par les populations berbères. Jusqu’en 1936, des îlots berbérophones
continuaient d’exister dans l’Oranie (Mascara, Mostaganem), dans
l’Orléanvillois (El-Asnam, Afreville), dans la plaine de Annaba (Chétaïbi) et
dans la Mitidja (El-Affroun, Bourkika, Hadjout, Béni-Mérad). Aujourd’hui, les
régions absolument berbérophones occupent un territoire bien plus important que
ne laisse paraître une certaine littérature « berbériste », allant du Rif
jusqu’en Tunisie, toutes les régions atlassiques en passant par l’atlas
blidéen, le Chenoua et les Aurès jusqu’aux confins de la Libye avec des îlots
importants dans le Sahara algérien, marocain, tunisien et mauritanien, y
compris le Sahara occidental.
Un puissant mouvement de judaïsation a également touché les
populations berbères, un mouvement antérieur à la christianisation du Maghreb,
une option, de plus, bien protégée en Afrique du Nord, malgré son islamisation.
El Kahina, cette figure légendaire de la résistance séculaire des berbères
(native des Aurès), morte à Oum-El-Bouagi, est le symbole du judaïsme
maghrébin, une question qui mérite d’occuper toute sa place dans l’histoire du
Maghreb.
Le faux clivage entre arabophones assimilés à « arabes » et
berbérophones, assimilés à « berbères exclusifs » répond plus à des motivations
d’ordre politique, qu’au souci de participer à la berbérophonisation de
l’Algérie pour les uns et de « berbérisation » pour les autres. La finalité de
ces deux intégrismes procède incontestablement de la même démarche idéologique
de briser l’unicité historique du peuple algérien, de le diviser
artificiellement au profit d’intérêts de chapelles liées à des groupements
régionaux et étrangers.
L’absence de vrai programme politique, de projet de société
font que les partis algériens ont plus un caractère socioculturel que
politique. La société civile algérienne épouse grosso modo les frontières
opposant les « arabisants » (arabes) et les « berbérisants » (berbères), soit
un schéma légué par l’idéologie du fln, accentué par les représentations tribales
autour de chefferies traditionnelles. L’opposition politique algérienne, à
l’image du reste de la société, se situe au stade prépolitique de son
développement. Les partis algériens, de par leur fonctionnement interne et leur
politique, leurs véritables alliances internes et externes, leur représentation
effective au sein des populations, ne correspond pas à la définition des partis
telle qu’on l’entend ordinairement en Europe : des forces politiques
représentant les intérêts de couches sociales différenciées et stratifiées,
reliées au parti par un réseau de syndicats et d’associations, niveaux
intermédiaires entre parti et population.
Les partis algériens ne représentant que des intérêts de groupe
fonctionnant selon le principe du clientélisme, sanctionnent leur
représentation régionale et leur incapacité à se moderniser et à proposer la
modernisation des structures sociales d’une société bloquée pendant trente ans
par un régime de féodalité.
Fraternels « culturalistes », les partis algériens ne sont que
des regroupements autour d’appareils développant beaucoup plus un combat
d’images pour porter des chefferies qu’un combat politique et idéologique. En
tant que tels, ces partis sont condamnés à disparaître historiquement, dès lors
qu’aucun d’eux, y compris le fln et
le fis, ne s’inscrit dans le
processus de réhabilitation de la personnalité berbère des populations
maghrébines. En effet, c’est en tant que berbères que les maghrébins se sont le
mieux réalisés dans l’Histoire, autant pour le christianisme, le judaïsme que
l’islam.
La démocratie en Algérie doit avant tout passer par la
réconciliation de l’Algérien avec son histoire, sa langue, sa civilisation, la
réhabilitation de tous ses attributs, y compris son alphabet, le tifinagh, un
alphabet millénaire, le seul lien reliant tous les berbères, encore utilisé de
nos jours par les touaregs et dans quelques îlots des Aurès et de l’Atlas
tellien moyen (blidéen, zaccar, gouraya, cherchelois).
La démocratie doit reconnaître les deux places légitimes
qu’occupent également le berbère et l’arabe, dont la cohabitation a été
tellement parfaite qu’elle a permis au Maghreb d’offrir au monde civilisé les
splendeurs de l’Andalousie à travers des centres de rayonnement tels que
Constantine, Tlemcen, Tiaret, Tunis, Fès, Marrakech, des cités qui, à aucun
moment de l’Histoire, n’ont cessé d’appartenir à la berbérie millénaire. La
personnalité nationale berbère a été forgée par de nombreuses influences
déterminantes, aussi bien phénicienne (le tifinagh dérivant du phénicien),
grecque, romaine, africaine, égyptienne, juive (et, plus proche de nous,
française). Elles font du Maghrébin le creuset de plusieurs dimensions
culturelles définitivement greffées dans l’être berbère par la civilisation
arabo-musulmane, héritière de la civilisation gréco-romaine.
Nier ces réalités en déifiant la berbérité constitue à la fois
un mépris à l’égard de sa propre histoire et l’expression d’un obscurantisme
des tenants de l’« arabisme » et du « berbérisme » intégraux. Il faut donc
considérer comme particulièrement néfastes des slogans tels que « kabyles et
arabes, unissez-vous », apparus pendant la campagne électorale, dans la mesure
où ils cristallisent des oppositions qui n’ont aucun fondement historique ou
culturel.
Ce ne sont pas les cinquante recours déposés contre le
fis pour fraudes et irrégularités qui
l’empêcheront d’obtenir la majorité des sièges à la nouvelle Assemblée
nationale, le second tour des législatives ne devant que confirmer ce succès.
Cependant, la formation d’un gouvernement islamiste n’est pas tout à fait
acquise car, pour des raisons tactiques, le fis pourrait parfaitement accepter de former un
gouvernement de coalition avec le fln, pour endormir l’hostilité de l’armée à son
égard et du coup créer une brèche dans l’axe armée-fln, l’ambition suprême du
fis étant de créer un État islamique.
La présidence de la République, but final du fis, l’amènerait à accepter la cohabitation
avec le fln, puisque le régime
algérien est un régime présidentiel et non d’assemblée. Cela dit, les droits de
l’homme et des libertés individuelles n’en seront pas moins diminués.
Comme tous les systèmes, le régime algérien est un ensemble
composé de plusieurs unités et sous-unités (armée-parti-État), avec chacun ses
propres chapelles, reliées dialectiquement entre elles tout en se pliant à la
loi des contraires agissant en leur sein et par rapport à l’environnement
immédiat (national) et plus général (international).
La durée de vie de tout système dépend avant tout de sa
viabilité, de ses capacités d’adaptation traduisant un équilibre interne
toujours instable en raison des multiples interactions entretenues en son sein
et sous la pression de l’environnement. La durée de vie des systèmes politiques
est déterminée par celle des étapes auxquelles ils appartiennent
historiquement, étapes caractérisant un stade particulier de l’évolution de la
société, face aux besoins de laquelle le système déploie des réactions de
réponses dont l’efficacité dépend, qualitativement et quantitativement, des
moyens qu’il met en œuvre. C’est toute la relation bien connue des
scientifiques entre la structure et la fonction, l’une influençant doublement
l’autre de manière inverse.
En démocratie, les contradictions sont réglées, provisoirement
à chaque fois, par l’entrée en fonction de mécanismes de régulation opérant sur
les institutions, notamment, par la distillation des droits de l’homme bien
souvent à doses homéopathiques. En totalitarisme, l’équilibre du système est
atteint par la violence historique (répression, acculturation, apolitisation,
confiscation de la souveraineté nationale, etc.).
La dynamisation du mouvement religieux par le
fln, puis son individualisation en
tant que parti indépendant, les tragiques événements d’octobre 1988, puis ceux
de juin 1991, constituent à la fois des erreurs stratégiques capitales et les
conditions objectives de la transformation historique du
fln en parti religieux. Plus
généralement, le fis est le
continuateur du nationalisme algérien incarné par le
fln, ayant pour base idéologique la
religion en l’absence d’une vraie pensée politique et la théorisation des
instruments à mettre en œuvre après l’indépendance. C’est là la carence
essentielle du Mouvement de libération national algérien : il se réfère à une
idéologie puisant ses sources à une forme primaire de l’islam en raison,
principalement, de la pauvreté intellectuelle des « élites » ayant dirigé ce
mouvement de 1954 à nos jours.
Durant toute son existence, le régime s’est appuyé sur deux
leviers : les féodalités administratives et un mode de production échappant au
contrôle démocratique de la population. Cela en érige un État dont les
caractéristiques en font un modèle socio-économique des périodes précoloniale
et coloniale. Ultraconservateur et infécond, le système algérien n’a emprunté à
la modernité que les artifices nécessaires pour masquer des comportements et
une vision des rapports sociaux moyenâgeux, traduite dans la nature tribale du
pouvoir et dans des rivalités claniques ne se référant à aucune division
politique ou idéologique. En clair, l’application d’un tel modèle
socio-économique exige la négation des libertés individuelle et collective,
l’annulation de toute liberté d’expression et de réalisation de la citoyenneté,
la mise en place d’un système économique de simple redistribution valorisant
une économie spéculative au détriment d’une économie de production, en raison
de l’absence de développement des forces productives. L’idéologie égalitariste
du régime procède du nivellement de la société par le bas, caractéristique
principale du populisme. C’est autant de critères sur lesquels le
fis et le
fln sont d’accord.
Le fis s’inscrit dans
un processus de continuité historique du Mouvement nationaliste algérien, en
tant que phase ultime de son évolution : la forme de cristallisation
religieuse. Variante régionale du nationalisme arabe sous sa forme radicale et
très éloignée du nationalisme historique, développé aussi bien par le mouvement
des Ulémas avec le cheikh Ben Badis, et du progressisme du
ppa de Messali Hadj, le
fln est la forme contractée de ce
mouvement, la fraction obscurantiste du ppa, dont l’idée de l’indépendance tournait
autour du concept relatif à la nécessité d’une constituante en tant que point
de départ à la formation d’une nation moderne. Le
fln et le
fis constituent les dernières étapes
du développement historique du Mouvement nationaliste algérien sous des formes
régressives.
Le fln, variante
maghrébine radicale du Mouvement nationaliste arabe (au même titre que le
bassisme au Proche-Orient), ne peut offrir que deux débouchés immédiats : la
dictature militaire proche de l’idéologie fasciste, pseudo-laïque parce que
seulement en compétition avec la nébuleuse religieuse, et la dictature
religieuse étant appelée historiquement à gommer la première.
La dictature militaire se fondant souvent sur une légitimité
historique s’épuisera en raison de son incompétence à régénérer ses capacités
et développant, pour ce faire, un discours social cachant mal le décalage entre
les paroles et les actes. La dictature religieuse accordera volontiers ses
dires aux faits, se faisant forte d’une légitimité populaire, portée par la
cristallisation des revendications sociales et la haine contre le régime
précédent, marqué par la corruption et le pourrissement des institutions de
l’État.
Pour échapper à la règle de l’alternance, le
fis utilisera une légitimité
religieuse alors qu’en islam, la légitimité religieuse n’existe pas en
l’absence d’un clergé, d’une institution permanente ; en cela, la légitimité du
fis est fragile, ne pouvant que le
renvoyer, à terme, à la légitimité électorale. De plus, cette légitimité
religieuse peut être endossée par n’importe quel citoyen pour mettre fin à ce
qu’il estime être une injustice et, a
fortiori, par d’autres forces religieuses (Hamas, Ennahda) en
contradiction avec le fis. La vision
et la compréhension des principes islamiques développés par le
fis correspondent à une
interprétation obscurantiste et primaire, aux versions les plus rétrogrades de
la sunna. Une approche progressiste de l’enseignement de la sunna a été
développée par le mouvement des Ulémas et particulièrement par l’école du
cheikh Ben Badis, dont le fis n’est
ni l’héritier ni le dépositaire. Le fis s’oppose, pour des raisons strictement
politiques, au mouvement des Zaouias – regroupées en confrérie sur une base
obscurantiste –, alors même qu’il en découle. On peut caractériser le
fis comme la forme politique du
mouvement des Zaouias ou maraboutisme, un puissant mouvement de solidarités
communautaires, ayant fait barrage à la pénétration coloniale et,
ultérieurement, ayant été combattu par cheikh Ben Badis pour son fanatisme et
son obscurantisme. Historiquement, le mouvement des Zaouias finit par
collaborer avec la colonisation : c’est un mouvement stérile sur le plan
politique et idéologique, se plaçant en marge du développement du Mouvement de
libération national.
L’un des principes politiques du fis est la contestation de l’exercice de la
souveraineté nationale par l’État. N’étant plus dans l’opposition, le
fis sera bien obligé de l’exercer, en
dissociant le temporel du spirituel, dans la gestion au quotidien des affaires
publiques et dans la législation : source, à brève échéance, du mécontentement
populaire et de déception dans ses propres rangs.
Ces raisons qui ont suscité le rejet du régime de Chadli par la
population ne manqueront d’imposer au fis, dont la légitimité provient des urnes, de
confirmer périodiquement cette légitimité par la voie électorale.
Il est certain que la durée du fis au pouvoir sera nettement plus courte que
celle du fln qui a longtemps profité
d’une légitimité plus militaire qu’historique, une légitimité faisant gravement
défaut au fis : celui-ci sera
impitoyablement jugé d’après ses performances économiques.
En interdisant l’accès à tous les espaces de l’expression libre
et de l’émancipation politique du citoyen, le fis contribuera grandement à dissocier dans
l’imaginaire de la population l’espace religieux de la pensée politique.
N’étant pas un mouvement religieux, le fis participera malgré lui au développement de
la laïcisation de la société, en forçant la population à se déterminer par
rapport à la modernité. En gelant les débats idéologiques, politiques,
culturels et cultuels, le bilan du fln se résume au blocage de la société ; en les
posant malgré lui, le fis, quoique
facteur intrinsèque de régression sociale au même titre que le
fln, soulèvera une dynamique
contradictoire dont la finalité se traduira par la laïcité, ciment reliant
islam et modernité, la préoccupation fondamentale et l’ambiance correspondant
le mieux aux aspirations et à l’histoire des peuples de l’Algérie et du
Maghreb.
Tout comme l’erreur fatale du fln aura été d’opposer national-capitalisme à
démocratie, le fis sombrera pour
avoir opposé le national-populisme hérité du fln sous forme religieuse à démocratie et
modernité.
L’intransigeance du fis ne pourrait que s’accentuer davantage avec
l’exercice du pouvoir, augurant de sombres jours pour l’Algérie. De sa capacité
à résister aux assauts de la population, de la perspective d’un retour de
l’armée à la gestion directe des affaires de l’État après une période
d’agitations sociales nées de la gestion du fis, de l’émergence de nouvelles forces
sociales progressistes capables de réorganiser le mouvement revendicatif
national, dépendra l’issue de la lutte, soit par une alternance démocratique,
soit par une relève au terme d’une guerre civile. Dans un cas comme dans
l’autre, cette étape constitue la rupture historique entre le peuple et une
partie sombre de son histoire.
Dépositaire du contenu religieux du mouvement de libération
national issu du 1er novembre
1954, le fis est en rupture totale
avec le courant de pensée et la qualité du message des Ulémas et de cheikh Ben
Badis, dont le contenu a été passablement appauvri par le
fln dirigé par un corps représentant
la frange idéologiquement et politiquement plus pauvre dans la lignée
Étoile-Nord-Africaine, ppa-mtld,
os-fln. De même qu’historiquement, le fln incarne une fraction du
ppa-mtld, le
fis représente la transformation du
mouvement nationaliste fln en
mouvement nationaliste religieux, l’un et l’autre constituant une forme de
rétrécissement du vaste mouvement de libération national sur tous les plans.
Véhicule d’une vision primaire de l’islam, le fis, ne proposant aucun projet de société, est
historiquement condamné par sa propre nature de parti totalitaire et par
l’histoire universelle, caractérisée par la complexité des rapports sociaux et
l’évolution des rapports de production, impossibles à gérer autrement qu’en
s’inscrivant sans ambiguïté dans la modernité. L’évolution des sociétés prouve
à l’évidence que c’est la religion qui doit s’adapter au progrès technologique
et non l’inverse. Le fis paiera au
prix de sa disparition son refus d’intérioriser cette logique.
Que des voix unanimes se soient élevées dans les rangs de
l’opposition démocratique pour souhaiter l’intervention militaire après la
victoire du fis au premier tour des
législatives est une attitude incompréhensible, après que ces partis se sont
inscrits dans ce même jeu démocratique ayant révélé leur faiblesse électorale,
et traduisant le manque de confiance à une élite qu’ils ne cessent de glorifier
et d’en revendiquer la tutelle, car le fis ne pourra pas gouverner sans cette élite.
L’existence du fis étant une donnée
incontournable, ce parti n’arrive pas au pouvoir par la violence. Le retour
brutal de l’armée et du statu quo
antérieur annoncerait à terme un cycle de violences à l’origine de la prise de
pouvoir par la rue, l’annulation de tout semblant démocratique pour de très
longues années et l’annonce de conditions objectives à l’avènement d’un régime
à l’iranienne. Dans les conditions actuelles, la guerre civile n’est pas
souhaitable, car seul le fis est
capable d’en sortir vainqueur, d’autant plus que l’armée se disloquera à sa
base et par des ralliement individuels au sommet : en effet, le monolithisme
institutionnel de l’armée opposé au fis est un mythe.
Comme dans tous les pays où l’armée a exercé le pouvoir, elle
n’acceptera pas de céder ses privilèges et de rendre compte de sa gestion. Pour
l’armée algérienne, le fis n’est pas
rassurant et, pour cela seulement, elle s’y oppose.
Il n’en reste pas moins que l’histoire de l’Algérie et du
Maghreb n’étant pas à un paradoxe près, l’observateur retiendra que cette
région, ayant de tout temps fasciné l’Europe, aura créé un paradoxe unique dans
l’histoire : l’arrivée au pouvoir le plus démocratiquement du monde d’un parti
fondamentalement antidémocratique, exprimant la forme la plus intolérante de
l’islam sur une terre dont l’histoire est particulièrement riche en révoltes
sociales, hérésies religieuses et mouvements nationaux.
[*]
Ce texte qui a été écrit en 1992 ignore donc l’évolution
ultérieure de l’Algérie.