2001
Sud/Nord
La cinémathèque d’Alger ou le musée contre l’oubli
Faïka Medjahed
Après les émeutes des jeunes contre les injustices à Alger en
octobre 1988 et après la répression féroce qui a suivi, nous étions nombreuses
et nombreux à vouloir obstinément marquer notre solidarité à l’endroit de ces
jeunes, espérant ainsi mettre fin à la tragédie algérienne.
Les années après 1988 furent mémorables et constituèrent une
sorte d’âge d’or, ressemblant quelque peu aux années mythiques de la révolution
algérienne, où les femmes étaient à l’avant-garde d’un formidable mouvement de
protestation contre les injustices et les inégalités.
En ces années fiévreuses et fécondes, la cinémathèque d’Alger,
que dirige l’infatigable Boudjemaa Karèche, était le lieu de prédilection non
seulement des cinéastes, réalisateurs, producteurs, journalistes et autres,
d’ici et d’ailleurs, mais servait également de lieu de rencontre à une société
civile à la recherche d’elle-même et de point de ralliement à un mouvement
féministe en pleine expansion.
Toute manifestation culturelle à la cinémathèque drainait une
foule nombreuse et était prétexte à des débats passionnés et passionnels sur la
place de l’individu dans la société, où aimaient tant se mêler certains
ambassadeurs et ambassadrices des pays accrédités en Algérie.
La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une
société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont
déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est
déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des
valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le
mal absolu. Élément corrosif, détruisant tout ce qui a trait à l’esthétique ou
à la morale, dépositaire de forces maléfiques, instrument inconscient et
irrécupérable de forces aveugles. Et M. Meyer pouvait dire sérieusement à
l’Assemblée nationale française qu’il ne fallait pas prostituer la République
en y faisant pénétrer le peuple algérien.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
Rien ne présageait alors la venue des années interminables de
violences, ni de l’assignation à la réclusion et à l’effritement de ce
gigantesque mouvement de contestation qui avait laissé entrevoir quelque peu
les prémices d’une ère démocratique, où les jeunes, les hommes et les femmes
pouvaient aspirer à plus d’égard, de justice et d’équité.
Rien ne nous avait préparés à l’atrocité d’une quotidienneté
définitivement terrifiante, où tous les espaces seront annexés et débordés par
les violences, une quotidienneté irrémédiablement cauchemardesque où les
carnages se suivent mais ne se ressemblent ni en intensité ni en
férocité.
Rien, absolument rien, ne pouvait nous alerter sur la dureté
des temps à venir, où les saccages des divers établissements économiques,
scolaires et culturels allaient jeter des centaines de milliers de personnes
dans le chômage et le désarroi, plongeant toute la société un peu plus dans
l’incertitude et la désespérance.
Il va sans dire, que nos références se sont brouillées pour
celles et ceux qui continuaient à travailler, le travail dans ces conditions de
terreur avait une autre connotation, travailler signifiait s’exposer à une mort
certaine et cela dès que vous franchissiez le seuil de votre maison ; aller
travailler, cela équivalait à aller à la guerre ; une fois sur les lieux de
travail, tout comme sur les lieux de combat, tous les matins les collègues
entreprenaient non pas l’inspection des troupes, mais le comptage macabre des
morts et celui, désobligeant, des exils.
Durant les premières années de violence, l’enterrement d’une
personne connue ou inconnue fauchée par le terrorisme, se transformait
inexorablement en une extraordinaire manifestation publique mais, au fil des
ans, même les enterrements des plus proches ne mobilisaient plus de monde, ce
n’était pas tant par lassitude ou par l’usure à entreprendre des deuils qui se
succèdent et s’enchaînent les uns aux autres, mais surtout par refus de se
transformer en pleureuses professionnelles.
Devant ce crime contre l’intelligence de notre société, et
parce que le travail, dans ces conditions pénibles, ne pouvait en aucune façon
à lui seul donner sens à l’angoisse collective, ni à la souffrance
individuelle, nous avons constitué un certain cercle informel autour de
Boudjemaa Karèche, pour maintenir, coûte que coûte, la cinémathèque comme lieu
privilégié de confrontation et de débats d’idées malgré la violence ambiante,
persuadés que nous étions que la liberté de pensée est une exigence souveraine
et incoercible de l’esprit.
Certains d’entre nous se sont même initiés à la réalisation
cinématographique qu’ils ont présentée à la cinémathèque ; il faut dire qu’en
ces années de violence, les manifestations culturelles ne drainaient pas les
foules d’antan, et cela bien que Boudjemaa Karèche arrivât, grâce à la
solidarité internationale, à se procurer les dernières productions
cinématographiques, mettant ainsi à la disposition du public l’essentiel et
l’accessoire, seul moyen de barrer la route à la peur et au repli sur soi, qui
étaient de rigueur.
En outre, Boudjemaa Karèche s’évertuait non seulement à aider
tous réalisateurs, cinéastes, producteurs, qu’ils soient professionnels ou
amateurs, d’ici ou d’ailleurs, à réaliser et à promouvoir leurs œuvres,
permettant du coup à la cinémathèque de s’enrichir de plusieurs courts et longs
métrages et documentaires plus qu’honorables.
Aujourd’hui, à l’occasion du 12e anniversaire des émeutes d’octobre
1988, la cinémathèque d’Alger semble retrouver ses grands jours fastes, où les
nombreuses associations de jeunes ont de nouveau participé au débat organisé
dans cette salle, autour du film Le
Destin de Youcef Chahine.
Jamais la cinémathèque n’aurait pu continuer à être, sans le
soutien actif et sans faille de l’épouse et des deux garçons de Boudjemaa
Karèche, qui ont accepté généreusement de recevoir à la maison, les différents
invités de passage à la cinémathèque, permettant de prolonger les débats
entamés dans la salle. Et c’est ainsi que l’idée a germé de renouer avec le
travail initié par Frantz Fanon, durant la guerre de libération, à savoir la
projection de films dans l’enceinte des hôpitaux psychiatriques, notamment ceux
de Oued Aissi et de Blida.
Est-ce le signe d’une nouvelle ère qui s’ouvre devant nos yeux,
malgré la perte de repères de ces dernières années et dont chacun suspecte
qu’elle n’offre pas que des promesses ?