2001
Sud/Nord
Dossier Frantz Fanon
Dossier Frantz Fanon
Un destin tragique...
Houria Chafaï-Salhi
Lorsque Frantz Fanon quitte la Martinique, il a 19 ans. Il
vient de s’engager dans les Forces libres pour défendre la « patrie française
»… sa patrie.
C’est en 1944 qu’il foule pour la première fois la terre
d’Afrique, berceau de ses aïeux. Il y débarque en citoyen français pour
recevoir une rapide formation d’officier avant de partir au combat. Cette «
mission périlleuse » qu’il accepte, semble-t-il, comme un défi à lui-même, déjà
il n’y adhère plus, mais il ira quand même, il se battra, sera blessé. Il sera
même décoré pour ses faits d’arme à cette occasion.
Et pourtant, le cœur n’y était plus. À la veille de son départ,
il avertit : « Si je ne retournais pas… ne dites jamais qu’il est mort pour une
belle cause. »
C’est que cette année passée loin de la Martinique lui a fait
prendre conscience de sa « peau noire » et de son aliénation par la « fausse
idéologie des instituteurs laïques, laïciens et des politiciens imbéciles
».
Une année hors du pays natal et, déjà, il ne croit plus à cet «
idéal obsolète ». « Je me suis trompé ! », écrit-il à ses parents, à la veille
d’engager sa vie au combat.
C’est une amère déception qui se dégage de cette lettre
désabusée.
Il est aisé d’imaginer ce jeune Antillais, à peine sorti de
l’adolescence, gorgé de valeurs et d’idéaux républicains, prêt à se sacrifier
pour la patrie en danger et découvrant subitement qu’il n’est qu’un
nègre…
Le 6 décembre 1961, un Martiniquais mourait aux États-Unis des
suites d’une leucémie. Il avait 36 ans et s’appelait Frantz Fanon.
Dans son pays, sa mort passa à peu près inaperçue alors que,
dans bien d’autres lieux, elle suscita une grande émotion, aussi bien dans les
milieux politiques que chez les intellectuels.
Jean-Claude William (Martinique)
Cette désillusion est le premier jalon de la recherche
inlassable qu’il mena pour un idéal de dignité. Elle explique son itinéraire
tourmenté qui n’est pas, n’en déplaise à A. Memmi, « une suite d’échecs », mais
plutôt de ruptures dans un approfondissement permanent de ce qu’est une vraie
communauté humaine.
La première rupture est à saisir au départ de la Martinique en
1944, à l’orée de sa vie d’homme adulte.
C’est comme si, à la lumière de la blanche dominance, ce jeune
Martiniquais découvrait soudain la réalité irrémédiable de sa peau noire et,
dans un même mouvement, le fallacieux « masque blanc » dont il s’affublait, ce
leurre si dérisoire.
Sorti de son enfance protégée, Frantz Fanon se trouve ramené,
au-delà du conflit mondial où il est engagé, au cœur même de son propre
drame.
C’est celui d’une frange de colonisés qu’une politique
d’assimilation a réussi à détacher de leur peuple, par une relative promotion
sociale, qui les fait s’identifier au colonisateur et les aliène dans l’oubli
de leurs origines.
Frantz Fanon, né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France, est fils
d’une famille de la classe moyenne. Son père est inspecteur des douanes, sa
mère à demi alsacienne – d’où ce prénom de Frantz – tient un petit commerce.
Comme ses cinq frères et sœurs, il poursuit des études secondaires. Bien
qu’élève du poète Aimé Césaire fortement marqué à gauche et partisan de
l’indépendance, il ne semble pas avoir été, à cette époque, ébranlé dans son
identité de citoyen français. Le « nos ancêtres, les Gaulois », que le jeune
noir répète à l’école, relègue dans les abysses de l’inconscient les vrais
ancêtres, les esclaves ramenés d’Afrique. Dès lors, on comprend le choc de ce
jeune Antillais confronté à l’abject racisme qui sévit en « métropole ». C’est
donc un jeune déjà averti qui, à la fin de la guerre, revient au pays, comme en
témoigne sa fougueuse participation à la campagne électorale d’Aimé Césaire.
Cependant, il décide de retourner en France pour poursuivre des études de
médecine à la faculté de Lyon.
On sait qu’il s’intéressera parallèlement à la médecine, à la
littérature, à la philosophie, à l’ethnologie. Il s’occupera aussi de politique
estudiantine. Il rédige en particulier un petit périodique,
Tam-Tam, destiné aux étudiants des
colonies.
Très tôt, dès la quatrième année de médecine, il s’oriente vers
la psychiatrie. Il effectue un stage en neuropsychiatrie chez le professeur
Dechaume. C’est à ce dernier qu’il propose son sujet de thèse de doctorat
Peau noire masques blancs, rejeté
comme scandaleux. Mais cet universitaire ne lui en tient pas rigueur puisqu’il
accepte dès 1951 de présider sa thèse sur la maladie de Friedrich. C’est avec
François Tosquelles à Saint-Alban qu’il prépare le doctorat des hôpitaux. On
connaît l’influence profonde qu’exerce sur ce jeune psychiatre l’expérience de
psychothérapie institutionnelle de cet hôpital.
Reçu au concours du doctorat, il est en quête d’un poste de
médecin des
hp. Il venait de se
marier avec Josie et accepte un intérim de trois mois à l’hôpital psychiatrique
de Pontorson, en Normandie. C’est alors qu’il est nommé médecin-chef à
l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie. Auparavant, il avait sollicité de L.S.
Senghor avec qui il correspondait, un poste de psychiatre au Sénégal, demande
restée sans réponse
[1].
Fanon est né loin de nous, Fanon a vécu loin de nous,
Japonais.
Il a milité toute sa vie loin de nous. Il a exprimé ses idées
dans une langue qui n’est pas la nôtre, et il n’aurait jamais pensé aux
Japonais comme destinataires de son message. Notre nom ne figure pas dans son
cahier d’adresses. Mais cela n’empêche pas que sa voix nous secoue et qu’il
reste et restera pour nous, pour ceux des Japonais qui se sont décidés à lutter
contre l’aliénation d’une société capitaliste et néocolonialiste, un frère
proche, un frère de combat.
Takeshi Ebisaka
Japon, université de Tokyo-Nerima
in Mémorial international F. Fanon, 1982
Frantz Fanon exercera pendant trois ans à Blida, dans l’hôpital
qui porte aujourd’hui son nom, jusqu’en 1956 où il démissionne. Expulsé
d’Algérie, il rejoint Tunis où il travaille d’abord à la Manouba, puis à
l’hôpital Charles-Nicolle. Parallèlement, il mène une action politique intense,
collabore à Résistance algérienne et à
El-Moudjahed. Il participe au Congrès
panafricain d’Accra, et organise les services médicaux à la frontière
algéro-marocaine. C’est là qu’il est victime d’un grave accident de voiture.
Soigné à Rome, il échappe à deux attentats dirigés contre lui par « la main
rouge ».
Début 1960, il revient à Tunis. C’est à cette période qu’il fut
délégué par le gpra pour nouer des
contacts avec des révolutionnaires et hommes d’État africains. On connaît
l’aide qu’il apporte entre autres à Patrice Lumumba…
Mais c’est alors aussi qu’il fut frappé de leucémie, maladie
dont il eut très tôt la prémonition. F. Tosquelles raconte qu’à Saint-Alban
déjà, Frantz Fanon était obsédé par cette maladie et qu’il faisait contrôler
régulièrement sa formule sanguine (force symbolique du fantasme d’être envahi,
parasité par « les blancs »).
Malgré sa maladie, il ne ménage pas ses efforts, tant dans la
tâche de formateur politique des cadres de l’aln à la frontière algéro-tunisienne, que dans
ses activités médicales à l’hôpital.
En avril 1961, il entreprend la rédaction des
Damnés de la terre, son testament
politique en quelque sorte.
Mais, rapidement, son état s’aggrave. En automne 1961, il est
transféré par le
gpra à Washington
pour se faire soigner. Il y vivra deux longs mois d’une éprouvante
agonie
[2], veillé par sa
femme Josie.
Il meurt le 6 décembre 1961, encore en pleine jeunesse. Il
avait 36 ans ; c’était quelques mois avant la conclusion des accords d’Évian et
le « cessez-le-feu ». Pour respecter ses derniers vœux, il sera rapatrié et
inhumé en terre algérienne.
[1]
Paradoxalement, le Sénégal, nouvellement indépendant, fait
appel à un ancien psychiatre militaire de l’ancienne puissance coloniale, Henri
Collomb.
[2]
Dans
La Force des
choses (Paris, Gallimard, 1963, t. 2, p. 443), Simone de Beauvoir
relate l’épisode de cette fin douloureuse.