2001
Sud/Nord
Dossier Frantz Fanon
Dossier Frantz Fanon
Frantz Fanon et la psychothérapie institutionnelle
[*]
François Tosquelles
Aujourd’hui, l’appel
m’est arrivé d’Alger, afin d’évoquer dans une rencontre de psychiatres – et de
divers acteurs du champ de la psychiatrie – ce qu’il en a été de cette autre
rencontre qui a conjoint Frantz Fanon avec la psychothérapie
institutionnelle.
Je n’oserai pas affirmer que, dans toute rencontre humaine, les
enjeux – ou les dés – sont toujours pipés. Je veux dire cependant, sans aucune
polissonnerie malveillante de ma part, qu’il n’y a pas de parole circulant
entre les hommes qui ne soit pas elle-même un véritable condensé – un
montage de très nombreux événements
qui ont donné forme à des rencontres précédentes, et qui ont chevauché le temps
et l’espace transités par les hommes. La courte durée de nos vies n’enferme pas
dans un seul bloc la mouvance du savoir et de l’oubli – de l’enregistré et du
non-perçu – qui pointent conjointement superposés dans tous les tournants du
discours que les hommes entretiennent dans leurs rencontres concrètes. C’est
ainsi que la vie et l’histoire de la vie de Frantz Fanon – engagé dans sa
présence réelle à Saint-Alban, où j’ai joué un rôle de catalyseur parmi les
nombreux acteurs compromis dans les gestes mis en scène dans les pratiques
psychiatriques locales – ne sont venues au jour que d’une façon tâtonnante au
long des trois années de son séjour parmi nous.
Plutôt que de répondre d’emblée, d’une façon ouvertement
significative, à la demande d’Alger à propos de ce que Fanon a apporté et
récolté à Saint-Alban, je m’en tiendrai au récit de trois ou quatre anecdotes
dont la portée féconde est toujours laissée en suspens, et par là-même
susceptible de plusieurs reprises.
D’abord, je ferai souvenir de ce qui constitua ma première
rencontre avec lui. Il s’ensuivra d’autres anecdotes qui ont rassemblé divers
soignants – voire des amis ou des familiers – autour de repas à tonalité plus
ou moins joyeuse. Évidemment, pour finir, je rappellerai brièvement des
anecdotes vraiment professionnelles.
D’emblée, je dirai qu’au printemps de 1952, lorsque Fanon vint
me rencontrer chez moi, à Saint-Alban, nul ne parlait encore de psychothérapie
institutionnelle. Ce fut seulement presque à la même époque que Daumezon et
Koechlin appelèrent ainsi un certain nombre d’activités discontinues, mais
cohérentes, que nous avions mises en place à Saint-Alban à partir de
1940.
Voici le témoignage de la première rencontre entre Frantz Fanon
et moi-même, à Saint-Alban.
Inutile de dissimuler ici ma surprise – voire l’éveil de ma
curiosité – au constat de la différence radicale qu’il y avait entre la couleur
de sa peau et celle de la plupart des autres hommes avec lesquels j’avais
l’habitude d’entretenir des relations concrètes. J’ai minimisé mes premiers
effets de surprise en engageant ouvertement ma requête à propos de ce que
lui-même attendait de nous. Je crois lui avoir dit que nous étions prêts à
accueillir sa demande, à vrai dire obscure pour moi. Relativement bien élevé,
je lui serrai la main, je l’invitai à s’asseoir, et je lui demandai : «
Qu’est-ce qu’on peut faire ici à votre service ? » À Lyon, répondit-il, il
avait eu vent qu’à Saint-Alban, on avait mis en jeu une pratique psychiatrique
attentive surtout à la complexité des différences – entretenues et parfois
renforcées tragiquement – qui liaient entre eux les hommes, dont il s’agissait
pour nous de prendre soin.
Je crois avoir dit qu’en effet, ses propos répondaient assez
précisément à ce qui guidait nos actions professionnelles à Saint-Alban.
Néanmoins, si j’étais d’accord avec lui sur le fait que les différences étaient
toujours nombreuses et complexes dans ce que chaque homme apportait dans ses
rencontres avec les autres, il y avait aussi, à l’arrière-fond, des
similitudes, des analogies, voire de nombreux processus identiques en cours
chez tous les hommes.
Aucune différence ne peut apparaître entre les hommes – voire
entre les choses – sans qu’on ne prenne en compte du même coup leur
ressemblance, voire leur identité.
Le caractère abstrait de ces premiers échanges ne trompait ni
lui, ni moi. La référence discrète au contraste de couleur de nos peaux
tournait au centre de nos entretiens. La chose en question fut aussitôt
entendue ainsi par Fanon, puisqu’il m’offrit tout de suite son livre
Peau noire masques blancs. Puis, il me
raconta sa souffrance éclatée tout récemment dans la rue, à Lyon, lorsqu’il se
promenait avec sa fiancée – blanche. Il fut interpellé violemment, amené et
malmené pendant des heures au poste de police, par des flics qui l’accusaient
de s’adonner au trafic ou à la traite de blanches.
Dans ce premier entretien, plutôt que de retenir son conflit
avec les flics de Lyon, j’ai porté mon intérêt sur l’utilisation des
masques dans les relations humaines,
dont il faisait état dans son livre. Je lui ai dit : « Quelle que soit la
couleur de la face ou de la peau des uns et des autres, nous avançons tous
masqués pour rencontrer les autres. Le masque est une mise en scène de la
personnalité, mais ce qui rentre en fait dans les enjeux des rencontres, c’est
la personne que le masque vient recouvrir par des artefacts, toujours faits de
convenances sociales. »
Je crois avoir dit qu’au-delà des masques, il fallait créditer
l’autre d’une complexité diffuse dont chaque personne fait son pain
quotidien.
Je considérais les deux offres, dont Fanon me gratifiait dans
cette rencontre, comme les dons de ses lettres de
créance. Il était devant moi l’ambassadeur de la
singularité de son histoire.
Bien des années après, j’ai rencontré encore Fanon – déjà
engagé dans la guerre de libération de l’Algérie –, à Paris. Je lui ai rappelé
notre première rencontre, et je lui ai dit que dans
l’appel, dont le texte verbal du Coran
témoigne, il est dit dans la sourate d’ouverture que chaque jour (c’est une
interprétation mienne) suit le jour qui précède et laisse entrevoir le jour de
la Créance (Din) : pas le jugement dernier, mais l’obligation juridique de la
croyance et de la foi dans les événements à venir.
Aujourd’hui, en rédigeant cette note pour qu’elle soit lue à
Alger, je suis heureux d’apporter à mon tour mes lettres de créance,
c’est-à-dire mon devoir, mon témoignage de sympathie, qui me lie avec ce que
Frantz Fanon a représenté dans ses parcours historiques partout. Cela
évidemment à Blida et ailleurs, et au-delà de toutes les évolutions politiques
et sociales des groupes trop facilement affrontés tragiquement dans le parcours
de l’histoire des nations.
Les liens de sympathie qui se façonnent dans les rencontres
humaines ne garantissent en rien les parcours sociaux où chacun se trouve
engagé. Ce qui ne nous épargne jamais de nous compromettre avec ce qu’il
advient, ici et maintenant, dans les rencontres avec les autres et avec leur
entourage.
Je passe rapidement sur le souvenir de certains repas dont la
richesse et les polyvalences de significations n’apparaissent qu’en se
renouvelant après coup.
Tout d’abord, je songe à un repas à l’internat de Saint-Alban.
Il réunissait le médecin-directeur et sa femme, moi-même et ma femme, ainsi que
les internes – parmi lesquels Fanon – à l’occasion de la venue du pharmacien de
l’hôpital de Blida, le docteur J. Sourdoire. Celui-ci accompagnait une malade
de la colonie européenne de Blida pour la faire soigner à Saint-Alban.
Je pourrais raconter ici quelques cancans surgis – non sans
jalousie explicite – entre certains participants de ce joyeux repas dansant. Je
souligne surtout le fait que, bien avant de pouvoir rêver d’aller un jour à
Blida, en qualité de médecin-chef, Fanon a établi son premier contact avec les
avatars de la folie humaine déclenchée dans l’Algérois, précisément dans ce
repas à Saint-Alban. L’Histoire est parsemée de répétitions inattendues et
surprenantes…
Au passage, je voudrais répéter ce que j’ai dit à Fanon, plus
tard, à propos de ce repas : « Dans toutes les rencontres, plus ou moins
joyeuses, il est question de problématiques de caractère conflictuel marquées
plus ou moins par la jalousie. »
Sans doute, en blaguant un peu, ai-je dit à Fanon que les flics
qui l’avaient interpellé violemment à Lyon étaient probablement jaloux de lui,
comme à l’occasion de ce repas dansant, certains devenaient jaloux de la
souplesse extraordinaire qu’il montrait lorsqu’il dansait avec leurs femmes. La
compétition qui prend le masque du savoir professionnel cache parfois cet
aspect conflictuel complexe de la sexualité humaine, représentée à l’occasion
par la danse.
Il n’est pas exceptionnel de doter d’avance les femmes de
gestes et de manœuvres sataniques !
Sans doute aurais-je pu d’emblée rendre compte d’un certain
nombre de rencontres, d’un strict caractère professionnel. Celles, par exemple,
des équipes de soin où Fanon a joué son rôle efficace à Saint-Alban. Il est
évident que, souvent, il était alors porté de lui-même en avant par son propre
enthousiasme et par son verbe tranchant, facile et pertinent. Il ne dépassait
jamais, à cette occasion, les limites structurantes de la profession. On peut
néanmoins observer que de nombreuses pointes plus ou moins analogues
surgissent, aussi bien dans les activités joyeuses du repas de l’internat que
dans les groupes mis en place en vue des objectifs professionnels. On peut même
constater, dans les deux cas, de nombreuses méprises dont les échos souvent
dramatisés obéissent en sous-main au même phénomène des choix à tonalité
psychosexuelle à l’œuvre qu’on essaie d’occulter alors.
Je passe maintenant à une autre évocation, qui concerne aussi
des repas que j’ai partagés avec Fanon, chez moi, et pour ainsi dire d’une
façon moins exubérante et éclatée que ne fut le cas précédemment raconté. En
fait, lorsque j’essaie de me rappeler ces autres repas qui ont eu lieu chez
moi, des épisodes – survenus en réalité à des moments relativement éloignés –
viennent à ma mémoire à la queue leu leu et parfois entremêlés.
Le premier souvenir qui me vient à l’esprit, c’est l’accueil
que ma femme fit à celle qui devint l’épouse de Fanon, ainsi qu’à son père, sa
mère et son jeune frère. Il va sans dire que Fanon participait à ce repas
d’accueil des membres les plus significatifs de la famille de la femme qu’il
allait épouser – la jeune fille qui l’accompagnait dans sa mésaventure avec les
flics dans la rue à Lyon.
Entraîné par le glissement de mes souvenirs, je me retrouve
maintenant mélangeant cette rencontre avec une autre chez moi, alors que Fanon
était déjà à Blida, marié. Sa femme et leur bébé partageaient le repas qui nous
réunissait encore à Saint-Alban.
Par surcroît, je ne peux assurer si cela fut à l’occasion du
Congrès des médecins aliénistes de langue française, à Bordeaux, que j’avais
rencontré à nouveau Fanon, ou bien si ce fut lorsque, à Paris, il porta des
témoignages concernant les horreurs de la torture mise en scène par les forces
armées coloniales, quelques réseaux d’intellectuels français et de porteurs de
valises agissant déjà en contrepoint de ces néfastes activités. Les souvenirs
de ces repas intimes se superposent dans ma mémoire.
Une fois de plus, il faut souligner que ces rencontres, de
caractère intime ou familial, recoupent un grand nombre d’activités
professionnelles que Fanon infléchissait dans une perspective thérapeutique,
notamment au Club des malades de Saint-Alban.
Cela était très évident à l’occasion des mises en scènes
théâtrales, jouées par des malades et du personnel soignant. Je pense aussi à
une de ses interventions à la tribune du Club, lorsqu’un des malades soignés,
monsieur D. – né comme lui à la Martinique – fit une conférence concernant la
rencontre légendaire qui aurait eu lieu entre le Bon Dieu blanc et le Bon Dieu
noir. Soit dit en passant, le texte de l’exposé de ce malade fut publié dans la
Revue internationale de sociologie de
Paris. Or, Fanon souligna sur place que la conférence de monsieur D.
témoignait des rapports indiscutables qui existaient entre la
création poétique et la
vérité, ainsi que Goethe l’avait dit.
Il ajouta que des dieux – blanc ou noir – devenus chacun d’eux un
père absolu, conduisaient les auteurs
de la légende (c’est-à-dire monsieur D. lui-même) à minimiser le rôle de leur
mère, avec qui on avait souvent de vieux comptes à régler avec moins de
gloire.
Ce fut à cette occasion que Fanon et monsieur D. se sont
engagés alors dans une psychothérapie individuelle, qui maintenait néanmoins
des liens discrets avec les activités collectives au Club des malades.
Monsieur D. retourna bientôt à la Martinique, de toute
apparence guéri.
Près de nos enjeux professionnels quotidiens, il me vient en
mémoire une autre occasion de croisement de la ligne historique évolutive de
Fanon et de la mienne, cette fois-ci placée sur l’espace concret de nos
pratiques cliniques à Saint-Alban.
Je dois dire que Frantz Fanon avait choisi de bonne foi d’obéir
presque aveuglément à la bonne parole distillée par la clinique psychiatrique ;
c’est-à-dire par les psychiatres visant les constants objectifs des maladies
mentales.
Il avait suivi – sans y être engagé personnellement – la vie
d’une malade qui s’était beaucoup améliorée. Elle paraissait presque guérie, à
la suite de nombreuses séances d’insulinothérapie, où moi-même et un certain
nombre d’infirmières mettions à profit le réveil des comas insuliniques pour
remettre en jeu des liens de parole hésitante, où elle vivait rétrospectivement
sa propre naissance et entrait dans le monde des grandes personnes. En
prévision de sa sortie, cette malade – très améliorée, socialisée, cultivée,
attentive aux aléas de la culture – avait été changée de quartier, pour
séjourner dans un service ouvert (la Terrasse), dont les murs étaient
caractérisés, entre autres choses, par le nombre et la transparence des baies
vitrées.
Or, un jour – on était encore chez moi, discutant de choses et
d’autres avec Fanon et le docteur Koechlin qui était de passage –, on nous
téléphone, demandant l’interne Fanon pour une urgence à la « Terrasse ». Quand
il revint avec nous, il était très en colère et très déçu, puisque cette
malade, d’une façon très inattendue pour tous, avait cassé presque toutes les
vitres du quartier. C’était en soi déjà très grave… Toutefois, ce dont Fanon se
plaignait aussi, c’est qu’une des soignantes de ce quartier – une religieuse,
sœur Carmen – ne voulait pas transférer la malade dans son quartier d’origine,
cela contre l’opinion de Fanon. Il disait, comme tout bon médecin, que cette
malade avait lamentablement rechuté et qu’il fallait recommencer la cure
d’insuline. Sœur Carmen avait eu vent de l’existence de ce qu’on appelait, avec
Kretschmer, les psychoses de façade, concept inconnu dans la psychiatrie
classique lyonnaise. Elle pensait que souvent des malades, devant l’angoisse de
rejoindre leur famille et la normalité sociale, s’engageaient dans des
démonstrations très spectaculaires de folie qui ne répondaient plus à une
contrainte biologique. L’infirmière, sœur Carmen, réclamait qu’on l’autorise à
continuer sur place le parcours aléatoire d’une longue présence
psychothérapeutique en provoquant des dessins de la malade avec elle. J’ai dû
arbitrer d’urgence ce conflit entre le savoir de Fanon et le savoir de
l’infirmière. J’ai crédité cette infirmière d’une certaine confiance. Je
pensais qu’elle pouvait essayer de démonter les ressorts de cette
rechute.
En effet, il s’ensuivit quarante-huit heures d’efforts entre la
malade et l’infirmière, sans discontinuité, jour et nuit. À partir de la
pratique des dessins et des commentaires qui avaient toujours une nette
connotation sexuelle – notamment avec l’auto-érotisme –, la malade reprit à
nouveau pied dans la vie sociale la plus correcte. Un mois après, elle sortait,
et comme il est convenant de le rapporter, notre héroïne se maria normalement
et eut deux enfants sans aucune rechute de sa bruyante schizophrénie
paranoïde.
Le rappel de cette anecdote professionnelle très spectaculaire
et dramatique revient à mon souvenir simplement pour souligner que, quelles que
soient les bonnes orientations prises par un thérapeute, drapé de son savoir,
lorsqu’un certain nombre de catastrophes adviennent au cours de la cure d’un
psychotique, nous reprenons tous presque automatiquement nos vieilles
conceptions objectives concernant les prétendues maladies mentales. On peut
dire que tout le monde est dupe de ces pièges qui apparaissent au cours de
toute psychothérapie plus ou moins institutionnalisée. Des psychanalystes de
premier plan, aussi…
Encore relié dans ma mémoire avec cette activité de Fanon au
Club, je me rappelle que, tout juste avant de partir à Blida, il occupa
lui-même la tribune de la Société des gens de lettres de Mende, où il fit une
conférence sur l’espace des représentations scéniques des comédies et des
tragédies humaines.
Il me semble que, sans répondre ouvertement à la question
abstraite concernant la psychothérapie institutionnelle – et l’ancrage où Fanon
se situait dans nos agissements à l’hôpital de Saint-Alban –, l’ensemble des
évocations de souvenirs anecdotiques précis que je viens de relater permet de
faire une lecture démonstrative des aléas concrets qui font des liens
institutionnels entre les hommes ; c’est ainsi que vient dans les actes, et
notamment dans la parole, la matière brassée par la psychothérapie
institutionnelle.
On doit souligner, en premier lieu, le fait que chacun se
situe, se place et se déplace dans des réseaux
humains, qui ne se limitent jamais, malgré les apparences, aux
événements en jeu dans des groupes.
Chaque personne, malade ou saine, amène là – même lorsqu’elle n’occupe pas un
premier plan de la réalité sociale humainement visible – des
condensés plus ou moins retenus, ou
éclatés, qui concernent en premier lieu sa famille d’origine et ses projets,
projetés, incidents dans les échanges mis en scène par ce groupe, où chacun
devient pour son compte l’auteur, le
metteur en scène et l’acteur qui joue son rôle avec d’autres
auteurs-acteurs.
Des réseaux, ou des nœuds de relations tissés ensemble,
engagent les uns aux autres par des sentiments de sympathie, par des affinités
électives et des rejets plus ou moins violents. On y découpe des tranches. On
fait des choix divers qui prennent forme, détachés d’un fond plus ou moins
continu qui passe à l’arrière-plan.
On peut dire que chacun prend position dans le groupe en tâtant
la réaction de l’autre, souvent à partir de vagues sensations que l’on traduit
par des expressions banales : « Avoir du flair », « ne pas pouvoir sentir
l’autre », « être au parfum », « agir au pifomètre » ; et, le cas échéant, on
s’écarte des autres découpés ou isolés de l’ensemble : le « pifomètre » et les
« schizomètres » sont mis à l’œuvre au même moment.
Ainsi, on peut rester béat devant le parfum des jardins qui
rassemblent des fleurs, vrais appareils génitaux composites, prêts à la
fécondation.
Le cours de toute psychothérapie se joue par des évocations
directes ou indirectes de souvenirs re-actualisés.
Ce que mon texte rapporte à propos de Fanon constitue en fait
des « suites » fort analogues à ce qui s’évoque au cours de toute
psychothérapie concrète, lorsque celle-ci est menée à terme d’une façon
discontinue, mais crochetée avec art.
Malheureusement, la
psychothérapie institutionnelle a été comprise uniquement comme étant réduite à
l’intra-muros des hôpitaux psychiatriques classiques.
Par contre, l’exposé que je viens de faire, qui concerne
l’accueil et certaines rencontres que Fanon a reçues et faites à Saint-Alban,
témoigne de cette portée qui va toujours bien au-delà de l’enceinte
hospitalière.
La conférence de Fanon, à Mende, chef-lieu du département de la
Lozère, au cours de laquelle il a pu résumer l’élaboration théorique de sa
pratique à Saint-Alban, témoigne déjà de l’écho de ses prestations sociales qui
visaient à éveiller et à centrer l’intérêt de quelques érudits enracinés dans
la paysannerie régionale. La forme du discours qu’il versa à Mende
correspondait à un certain niveau des attentes culturelles du groupe concret
auquel il s’adressait alors. En effet, les développements de réseaux humains,
qui apparaissent dans les villes vouées aux travaux de l’industrie, prennent
leurs ressorts et leurs ressources dans la vie à la campagne dès lors
abandonnée. Le moins qu’on puisse dire, sans aucune nostalgie de la nature, est
que le ressort des collectifs paysans est plus facilement décelable que ce qui
se tisse dans les villes mastodontes qui broient les hommes.
L’accent que Fanon a mis après coup, pendant son séjour dans
l’Algérois et sa participation au fln, sur le moteur paysan dans le changement
politique, était aussi un écho de son expérience vécue à la fois à la
Martinique et autour de l’hôpital de Saint-Alban.
[*]
Ce texte a été écrit à la demande de l’Institut national de
santé publique d’Alger, qui comptait organiser, les 4 et 5 décembre 1991, une
rencontre de psychiatrie à l’occasion du trentième anniversaire de la mort de
Frantz Fanon. Cette rencontre n’a pas eu lieu du fait du contexte politique
local et faute de participants psychiatres algériens. Mais François Tosquelles
a souhaité sa publication dans les actes des 2
e journées de psychiatrie de Dax,
Histoire et histoires en psychiatrie,
sous la direction de Michel Minard, aux Éditions Érès.