2001
Sud/Nord
Dossier Frantz Fanon
Dossier Frantz Fanon
Préface à Peau noire masques
blancs
[*]
Francis Jeanson
Né en 1925 à Fort-de-France, docteur en médecine, Frantz Fanon,
qui a entrepris de se spécialiser dans l’exercice de la psychiatrie, se trouve,
par ailleurs, être un Noir. Naturellement, certaines de ces caractéristiques
sont accidentelles, et sans doute aurait-il pu se produire – tout aussi bien –
qu’il naquît jaune ou blanc, à Tchoung-King ou à Cherbourg, un peu plus tard ou
un peu plus tôt. Mais enfin, c’est ainsi : Fanon a 27 ans, il est Martiniquais
et il a la peau noire. Et si j’insiste en particulier sur ce dernier point,
c’est qu’il constitue justement le thème de son livre… « Quoi ! sa propre
noirceur ? » Oui : son expérience d’homme noir plongé dans un monde
blanc.
Mais les bons esprits voient d’un mauvais œil ces sortes de
descriptions concrètes, qui touchent à la chair même des consciences et
compromettent le sang-froid des idées dans la trouble épaisseur du
vécu. On imagine ici quelques-unes de
leurs protestations. « Qu’importe, diront-ils, que votre auteur soit lui-même
noir ou blanc ? Ces questions, désormais, peuvent être posées par n’importe
qui. Le problème noir, d’ailleurs, est un problème blanc : sa solution aussi
est blanche. Sans doute les protestations des Noirs n’en sont-elles pas moins
émouvantes, mais elles ne peuvent plus rien nous apprendre… Et c’est bien tout
de même à la science occidentale qu’on doit la véritable dénonciation objective
du mythe raciste ! Quel honnête homme, au reste, pourrait encore ignorer qu’on
ne conclut pas d’une différence de pigmentation à une différence de valeur
humaine, et que la couleur de la peau ne révèle rien sur les ressources de la
conscience ? L’unesco, justement,
diffuse à ce sujet de très remarquables brochures où les plus grands savants et
ethnologues démontrent de la façon la plus irréfutable… » Bon. Mais Fanon les a
lues… Et s’il vous dit que malgré tout ça compte,
pour lui, d’avoir la peau noire, et que ce fait – en lui-même privé
de sens – retombe cependant sur lui, comme sur ses frères noirs, chargé d’une
très lourde et insupportable signification ! « Ainsi ce docteur en médecine, ce
psychiatre, trébucherait sur un simple préjugé ? Sa culture et son titre ne lui
prouvent-ils pas assez qu’il est maintenant un homme comme nous, et qu’il n’y a
plus pour lui de monde “blanc”, puisque ce monde est devenu le sien ? N’est-il
pas désormais, quant à l’essentiel, un Blanc parmi les Blancs ? »
Bien sûr, bien sûr… Mais au fait, pourquoi ne voulez-vous point
qu’il soit noir ? Pourquoi tenez-vous tellement à omettre ce détail ? Ne
serait-ce pas que, d’une certaine façon, vous en demeurez gêné pour lui ? Vous
pensez qu’il devrait lui-même faire abstraction de sa couleur : donner
l’exemple, en quelque sorte… Mais peut-être a-t-il précisément tenté d’y
parvenir ! Et si le monde, alors, pour prix de son audace, l’a rejeté, condamné
à sa noirceur, identifié à elle au point de le séparer presque de lui-même et
de le réduire à pousser jusqu’au bout, sans espoir, cette séparation ? On
aurait tort, je crois, de se méprendre sur la façon discrète dont il évoque ce
moment de sa vie : « Il y a trois ans que ce livre aurait dû être écrit…
Mais alors les vérités nous brûlaient.
Aujourd’hui, elles peuvent être dites sans fièvre. » Voici
d’ailleurs le cruel itinéraire de son expérience vécue :
… Et puis il nous fut donné d’affronter le regard
blanc…
« Tiens, un nègre ! » C’était vrai. Je m’amusai.
« Tiens, un nègre ! » Le cercle peu à peu se resserrait. Je
m’amusai ouvertement.
« Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! » Peur ! Peur ! Voilà
qu’on se mettait à me craindre. Je voulus m’amuser jusqu’à m’étouffer, mais
cela m’était devenu impossible.
Je ne pouvais plus, car je savais déjà qu’existaient des
légendes, des histoires, l’histoire…
… Je promenai sur moi un regard objectif, découvris ma
noirceur, mes caractère ethniques – et me défoncèrent le tympan,
l’anthropophagie, l’arriération mentale, le fétichisme, les tares raciales, les
négriers, et surtout, et surtout : « Y a bon banania »
… Qu’était-ce pour moi, sinon un décollement, un arrachement,
une hémorragie qui caillait du sang noir sur tout mon corps ?
On l’aura noté : ce n’est encore ici que la première phase, la
première « station », mais déjà le Noir s’est vu délogé de son précaire
équilibre. Déjà, l’on a requis de lui plus que le simple assentiment à ce fait
brutal, et plus que le simple constat de sa traduction en langage blanc : «
Tiens, un nègre ! » Il était un « nègre » et il l’admettait. « C’était vrai »,
dit-il. Oui, seulement, ça ne suffisait pas, et l’on attendait de lui davantage
encore. Bien sûr, c’était « vrai » ! Mais il fallait en plus qu’il reconnût que
c’était mal. Il fallait qu’il en fît l’aveu : il avait tort d’être noir ; aux
lumières du monde, ce fait devenait une malédiction, ce « donné » un destin,
cette noirceur contingente une tare essentielle.
Allait-il se laisser condamner, paralyser, réduire à son être
noir – simple objet, mais coupable pourtant d’être cet objet ? « Je voulais
tout simplement être un homme parmi d’autres hommes… être homme, rien qu’homme.
D’aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai
d’assumer… J’étais petit-fils d’esclaves au même titre que le président Lebrun
l’était de paysans corvéables et taillables. Au fond, l’alerte se dissipait
rapidement. » Pas pour longtemps… Responsable ? Quelle prétention ! Non, le
Noir est et demeure coupable : coupable de n’être pas blanc. Et peut-être, ici
ou là, le lui pardonnera-t-on – mais le malheur est que justement on ne cesse
pas de le lui pardonner –, ce qui montre bien qu’il est indéfiniment coupable :
en faute, en défaut, et, dans tous les cas, marqué à jamais.
Quand on m’aime, on me dit que c’est malgré ma couleur. Quand
on me déteste, on ajoute que ce n’est pas à cause de ma couleur…
– Regarde, il est beau ce nègre…
– Voyez-vous, monsieur, je suis l’un des plus négrophiles de
Lyon…
… Le linge du nègre sent le nègre – les dents du nègre sont
blanches – les pieds du nègre sont grands – la large poitrine du
nègre…
« Nous avons un professeur d’histoire sénégalais. Il est très
intelligent… Notre médecin est un Noir. Il est très doux…
… Je sens, je vois dans ces regards blancs que ce n’est pas un
nouvel homme qui entre, mais un nouveau type d’homme, un nouveau genre. Un
nègre, quoi !
Prisonnier de ce cercle infernal, si le Noir se révolte au nom
de la raison et de la science, il se heurte à l’irrationnel, à la passion et
peut-être à la haine. « Je réclamai, j’exigeai des explications. Doucement,
comme on parle à un enfant, on me révéla l’existence d’une certaine opinion
qu’adoptaient certaines personnes, mais, ajoutait-on : « Il fallait en espérer
la rapide disparition. » Qu’était-ce ? Le préjugé de couleur… Je voulus
rationaliser le monde, montrer au Blanc qu’il était dans l’erreur… Les
scientifiques, après beaucoup de réticences, avaient admis que le nègre était
un être humain ; in vivo et
in vitro le nègre s’était révélé
analogue au Blanc : même morphologie, même histologie. La raison s’assurait la
victoire sur tous les plans… Mais je dus déchanter…
[…] Il n’y a pas si longtemps, la terre comptait deux milliards
d’habitants, soit cinq cents millions d’hommes et un milliard cinq cents
millions d’indigènes.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
Car les victoires de la raison ne résolvent pas les problèmes
d’existence. Certes, le nègre, rationnellement, est devenu un homme ; le nègre
idéal est un être humain. Mais le nègre réel est demeuré, avec sa peau noire,
parmi des Blancs réels… Et les problèmes – résolus par la science blanche –
n’ont pas cessé de se poser à vif, en pleine chair nègre.
« Ne seront-ils donc jamais contents ? Quoi qu’on fasse pour
eux, et quoi qu’on leur dise, ils le prennent toujours en mauvaise part ! Si
vous les aimez, ils croient que vous avez pitié d’eux parce qu’ils sont noirs ;
si vous leur faites un reproche, c’est encore à leur noirceur que vous aurez
l’air de vous en prendre… Et les plus exigeants sont toujours les plus évolués,
ceux qui partagent notre vie et participent à toutes nos activités, ceux
précisément à qui nous avons déjà tout accordé ! À tout moment, même quand nous
n’y pensons plus, ce sont eux qui nous rappellent qu’ils sont noirs –, comme
s’ils voulaient nous en faire porter la faute. Bientôt, c’est nous qui seront
les coupables ! »
Un comble, évidemment.
Et je crois bien, en effet, qu’il y a dans le livre de Fanon
quelque obstination intolérable aux esprits distingués, une véhémence fort
propre à dresser contre lui (outre la très banale espèce des trafiquants du
racisme) le front commun des hommes de bon sens, des honnêtes gens, des
spiritualistes, des rationalistes, des idéologues objectifs, dialecticiens
brevetés, instructeurs diplômés, responsables au recrutement, fonctionnaires de
l’Histoire et autres belles âmes, tous installés dans leur rôle, bien calés
dans leur personnage, sachant ce qui doit être su, détenant les vraies
réponses, assurés enfin contre l’incertitude du présent par leur fixation au
passé, leurs relations avec l’Éternel, ou leur connaissance de
l’Avenir…
Il faut, dit Fanon, lâcher
l’homme. Une telle formule, on le voit bien, ne peut qu’être
absolument subversive. Si c’est une réclamation, elle manifeste une ignorance
totale des usages administratifs, puisqu’on ne pourrait même jamais savoir,
l’ayant par distraction prise au sérieux, à quel moment on la devrait tenir
pour satisfaite. Et si c’est un mot d’ordre, il est clair que seul en peut
surgir le désordre le plus radical : car il ne repose sur aucune doctrine, sur
aucune science, il défie toute juridiction, conteste toute autorité, ne
détermine aucun programme et ne se prête à aucune planification. En un mot,
cette formule révèle chez son auteur une déplorable tendance à l’anarchisme,
dont ne sauraient s’accommoder ni les réactionnaires-en-place, ni les
révolutionnaires-à-l’alignement, ni les satisfaits-de-peu, ni les
profiteurs-de-n’importe-quoi. Osons le dire, enfin : en s’exprimant de la
sorte, Fanon présente une exigence qui n’est pas « présentable », une exigence
qui n’a pas pris le temps de s’habiller, de se farder ni de se donner une
contenance pour venir figurer dans le monde. Une exigence toute nue, brute, et
qui se refuse à jouer le jeu, quelque jeu que ce soit. Un scandale.
Pas « sortable », inconvenante, inadaptée, presque indicible,
non objectivable, telle est la
revendication maîtresse qui parcourt d’un ample et constant frémissement les
pages qu’on va lire. De là, très souvent, ce surgissement brutal, inattendu,
d’un mode d’expression quasi poétique, et qui va du cri le plus spontané, si
quelque image ou quelque mot vient raviver les brûlures anciennes, jusqu’à la
tentative consciente pour atteindre le lecteur malgré tous ses systèmes
défensifs, au défaut de chacune de ses cuirasses, pour lui communiquer, en deçà
des idées, la plus incommunicable part d’une expérience qui ne sera jamais la
sienne.
Ayant un jour écrit à Fanon afin d’obtenir quelques précisions
sur un passage qui, dans son texte, m’avait semblé un peu obscur, je m’aperçus
en lisant sa réponse, fort détaillée, que le passage en question me l’avait
déjà totalement fournie, comme en contrebande, bien qu’il fût en effet obscur
si, refusant de s’abandonner à son mouvement, on commettait l’erreur d’y
chercher un système de concepts. À la suite de son explication, d’ailleurs,
Fanon ajoutait lui-même : « Cette phrase est inexplicable. Je cherche, quand
j’écris de telles choses, à toucher affectivement mon lecteur… c’est-à-dire
irrationnellement, presque sensuellement… » Plus loin, il avouait aussi combien
il est lui-même sensible à la magie des mots, et quelle sorte de ressource
ultime constitue pour lui le langage, une fois libéré de ses conventions et de
cette exsangue sagesse qui est besoin de se tranquilliser, terreur de se
trouver soudain face à face avec soi-même : « Les mots ont pour moi une charge.
Je me sens incapable d’échapper à la morsure d’un mot, au vertige d’un point
d’interrogation. » Faisant allusion à Césaire, il souhaitait également pouvoir
« couler, comme lui, s’il le fallait, sous la lave ahurissante des mots couleur
de chair trépidante ».
[…] 1961. Écoutez : « Ne perdons pas de temps en stériles
litanies ou en mimétismes nauséabonds. Quittons cette Europe qui n’en finit pas
de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous
les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles…
qu’au nom d’une prétendue “aventure spirituelle”, elle étouffe la
quasi-totalité de l’humanité ». Ce ton est neuf. Qui ose le prendre ? Un
Africain, homme du tiers-monde, ancien colonisé. Il ajoute : « L’Europe a
acquis une telle vitesse folle, désordonnée… qu’elle va vers des abîmes, dont
il vaut mieux s’éloigner. » Autrement dit : elle est foutue. Une vérité qui
n’est pas bonne à dire, mais dont – n’est-ce pas, mes chers co-continentaux ? –
nous sommes tous, entre chair et cuir, convaincus.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
C’est que la parole – créatrice d’équivoques, dissimulatrice,
mystificatrice, et d’autant plus, sans doute, qu’elle prétend à une plus
parfaite transparence – peut aussi devenir un moyen de provoquer autrui et de
se provoquer soi-même à d’authentiques
surgissements. L’expérience vécue par le Noir est une
expérience-limite ; s’il tente de la ressaisir pour en dégager le sens, il lui
faut avant tout en reproduire, d’une manière ou d’une autre, la phase de
désintégration : passage par le néant, descente
aux véritables Enfers. Ainsi arrive-t-il que Fanon jette soudain au
cœur d’une idée, en plein milieu d’une argumentation, cette charge des mots,
cette dynamite qui se révèle en eux dès qu’ils ne sont plus neutralisés par
leur sage enrôlement dans un discours suivi. À ces moments où il fait exploser
le contexte, Fanon désorganise d’un coup nos assurances intellectuelles et
reproduit en nous, magiquement, l’explosion même à laquelle il fut soumis pour
s’être trop brutalement cogné à l’absurde, télescopé aux limites de la
condition humaine. Ainsi, parvient-il assez fréquemment à nous faire quitter
l’étage réflexif, à nous précipiter de cette hauteur illusoire d’où nous
pensions être en mesure de considérer la question de nous « pencher » sur le
cas du Noir : nous voici alors contraints d’aborder l’expérience d’un homme au
niveau même où elle est effectivement vécue et soufferte avant d’être
objective, désincarnée, stérilisée.
[…] Qu’est-ce que ça peut lui faire, à Fanon, que vous lisiez
ou non son ouvrage ? C’est à ses frères qu’il dénonce nos vieilles malices, sûr
que nous n’en avons pas de rechange. C’est à eux qu’il dit : l’Europe a mis les
pattes sur nos continents, il faut les taillader jusqu’à ce qu’elle les retire
; le moment nous favorise : rien n’arrive à Bizerte, à Elisabethville, dans le
bled algérien que la terre entière n’en soit informée ; les blocs prennent des
partis contraires, ils se tiennent en respect, profitons de cette paralysie,
entrons dans l’histoire et que notre irruption la rende universelle pour la
première fois ; battons-nous : à défaut d’autres armes, la patience du couteau
suffira.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
Cela ne signifie point que Fanon se cantonne dans la pure
subjectivité. Il n’imagine aucunement que tout se passe « à l’intérieur » et
qu’un simple malentendu, un simple défaut de compréhension entre Blancs et
Noirs, constitue la racine de ce Mal d’être un Noir. Cette question est même
assez importante à ses yeux pour que soient centrées sur elle la plupart des
critiques qu’il adresse à l’ouvrage de Mannoni, Psychologie de la colonisation. Ces critiques,
d’ailleurs, ne me semblent pas absolument décisives, dans la mesure où elles
considèrent la thèse soutenue par l’auteur comme une explication totale –,
alors que cette thèse se donne elle-même pour une description relative et
partielle, visant à éclairer la question sous un angle inusité. Mais, quoi
qu’il en soit de leur portée immédiate, les remarques formulées par Fanon à
cette occasion sont précises dans la mesure où elles permettent de rejeter
toute interprétation subjectiviste de son attitude. « Les conséquences de
[l’]irruption européenne à Madagascar, écrit-il, ne sont pas seulement
psychologiques, puisque, tout le monde l’a dit, il y a des rapports internes
entre la conscience et le contexte social. » Étudiant sur le plan
psychanalytique le cas d’un malade nègre qui rêve qu’il devient blanc, il
conclut que ce rêve réalise un désir inconscient, dont on doit libérer le
malade pour lui éviter une dissolution de sa structure psychique ; mais il
ajoute aussitôt que « si ce nègre se trouve à ce point submergé par le désir
d’être blanc, c’est qu’il vit dans une société qui rend possible son complexe
d’infériorité, dans une société qui tire sa consistance du maintien de ce
complexe, dans une société qui affirme la supériorité d’une race ; c’est dans
l’exacte mesure où cette société lui fait des difficultés, qu’il se trouve
placé dans une situation névrotique. Ce qui apparaît alors, c’est la nécessité
d’une action couplée sur l’individu et sur le groupe. En tant que
psychanalyste, je dois aider mon client à “conscienciser” son inconscient, à ne
plus tenter une lactification hallucinatoire, mais bien à agir dans le sens
d’un changement des structures sociales ». Un peu plus loin, il observe qu’« à
certains moments, le “socius” est plus important que l’homme » et cite un
passage de Psychologie, marxisme,
matérialisme, où Pierre Naville énonce que « ce sont les conditions
économiques et sociales des luttes de classe qui expliquent et déterminent les
conditions réelles dans lesquelles s’exprime la sexualité individuelle
».
Au siècle dernier, la bourgeoisie tient les ouvriers pour des
envieux, déréglés par de grossiers appétits, mais elle prend soin d’inclure ces
grands brutaux dans notre espèce : à moins d’être hommes et libres, comment
pourraient-ils vendre librement leur force de travail ? En France, en
Angleterre, l’humanisme se prétend universel.
Avec le travail forcé, c’est tout le contraire : pas de contrat
; en plus de ça, il faut intimider ; donc l’oppression se montre. Nos soldats,
outre-mer, repoussant l’universalisme métropolitain, appliquent au genre humain
le numerus clausus : puisque nul ne
peut sans crime dépouiller son semblable, l’asservir ou le tuer, ils posent en
principe que le colonisé n’est pas le semblable de l’homme. Notre force de
frappe a reçu mission de changer cette abstraite certitude en réalité : ordre
est donné de ravaler les habitants du territoire annexé au niveau du singe
supérieur pour justifier le colon de les traiter en bêtes de somme. La violence
coloniale ne se donne pas seulement le but de tenir en respect ces hommes
asservis, elle cherche à les déshumaniser.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
L’attitude de Frantz Fanon n’est donc pas subjectiviste. Elle
n’est pas davantage anarchiste ou « révoltée ». C’est une attitude
révolutionnaire, et dont le rapport à l’actuelle orthodoxie semble devoir
impliquer non point un état de rupture et d’hostilité mais la plus féconde des
tensions. Bien sûr, il n’est pas très orthodoxe, après avoir rejeté tout
idéalisme – « Nous ne poussons pas la naïveté jusqu’à croire que les appels à
la raison ou au respect de l’homme puissent changer le réel. Pour le nègre qui
travaille dans les plantations de cannes du Robert, il n’y a qu’une solution : la lutte… »
–, de préciser aussitôt : « […] Cette lutte, il l’entreprendra non pas après
une analyse marxiste ou idéaliste, mais parce que, tout simplement, il ne
pourra concevoir son existence que sous les espèces d’un combat mené contre
l’exploitation, la misère et la faim. » Et peut-être y a-t-il quelque hérésie à
estimer que « seule une interprétation psychanalytique du problème noir peut
révéler » la morbidité psychique et les anomalies affectives qui enferment le
Blanc dans sa blancheur, le Noir dans sa noirceur, et les rendent l’un comme
l’autre incapables de tout passage à l’universel.
Et cependant… De quoi s’agit-il donc pour lui, sinon justement
d’aboutir à cette même société, sans distinctions de classes ni de races, que
la conscience communiste se propose comme but suprême dans son entreprise
révolutionnaire ? En pareil cas, il est vrai, les communistes – qui ont d’assez
bonnes raisons de se montrer sceptiques – peuvent aisément protester qu’il ne
suffit pas d’invoquer ce but, et d’en rêver, comme n’importe qui est en mesure
de le faire. Mais, d’abord, il n’est pas du tout sûr, précisément, que
n’importe qui soit en mesure de le faire : à vrai dire, on serait même tenté de
tenir le contraire pour une évidence – et pas seulement en milieu blanc, et pas
seulement en milieu bourgeois. Or, s’il est manifeste que les rêves des hommes
ne suffisent pas à transformer le monde, sans doute serait-il malgré tout
préférable que ces rêves fussent à tendance humaine plutôt qu’inhumaine. En
d’autres termes, sans doute serait-il préférable que toutes les consciences
noires, par exemple, conçoivent et désirent l’établissement d’un rapport de
reconnaissance entre elles et les
consciences blanches : bien qu’un tel désir soit par lui-même incapable de
détruire les structures objectives d’oppression et d’exploitation, du moins
mettrait-il ces consciences en meilleure posture pour contribuer tôt ou tard,
de façon valable, à cette destruction.
« Le Noir, constate Fanon, n’est pas un homme… Le Noir est un
homme noir » ; dans de trop nombreux cas, en effet, il s’est laissé prendre au
piège, il a implicitement admis la valorisation des différences de fait et
l’essentielle blessure qu’elle maintient au cœur de ce monde. C’est alors qu’il
adopte une attitude tout entière négative, soit qu’il mette son ambition à
devenir blanc, soit qu’il s’efforce au contraire d’exalter sa « négritude » et
de démontrer, dans le refus total de la civilisation blanche, la suprématie des
valeurs noires. Ces deux voies sont également sans issue. Mais il n’est pas
indifférent de distinguer pour chacune les raisons particulières qui font
d’elle une impasse.
Lisez Fanon : vous saurez que, dans le temps de leur
impuissance, la folie meurtrière est l’inconscient collectif des
colonisés.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
Nier sa noirceur, ou tout au moins en faire abstraction, la
mettre entre parenthèses, est pour le Noir, dans le monde actuel, une
entreprise insensée. Car il ne peut oublier sa noirceur qu’au prix d’ignorer
que les autres la voient et qu’elle est encore pour beaucoup d’entre eux le
signe d’une infériorité, d’un mal, de quelque indéfinissable
défaut d’humanité : et comment y
parviendrait-il sans fausser radicalement son rapport à autrui, sans avoir à
réfugier dans la plus dérisoire abstraction sa propre présence à lui-même, sans
condamner toute son existence au porte-à-faux, au refoulement, à la fuite ? Ce
cas est, à vrai dire, celui du Noir vivant en milieu blanc : pour lui, note
Fanon, « l’aliénation est de nature presque intellectuelle. C’est en tant qu’il
conçoit la culture européenne comme moyen de se déprendre de sa race, qu’il se
pose comme aliéné ». Mais la tentative devient cette fois tout à fait
impensable dans le cas du nègre qui travaille à la construction du port
d’Abidjan. L’aliénation, ici, n’est certes pas du tout intellectuelle : d’ordre
essentiellement économique, la violence qui est faite à ce nègre se trouve de
surcroît garantie par la constante éventualité d’une violence policière. Il est
donc bien vrai que la lutte constitue son unique recours, et que cette lutte,
menée contre tout un système d’exploitation et contre tout un appareil de
répression, n’a aucune chance d’aboutir si elle n’est largement collective. Or,
comment le deviendrait-elle, sinon par la prise de conscience d’un destin
commun : celui d’un groupe d’hommes si commodément désignables par la couleur
de leur peau, et qui sont exploités par le Blanc dans le cadre de la colonisation, à titre de Noirs, en tant
que race « inférieure » ? En d’autres termes, la prise de conscience
de l’aliénation économique se confond ici plus ou moins, dans la phase
actuelle, avec une prise de conscience de l’aliénation raciale ; la lutte
libératrice implique, pour le travailleur noir des pays colonisés, la
conscience de son être-nègre. Seuls, par suite, des Noirs privilégiés peuvent,
en se ralliant aux oppresseurs de leurs frères, tenter de se prendre eux-mêmes
pour des Blancs : mais il est clair que leur cas s’identifie dès lors à celui
du Noir vivant en milieu blanc, et que leur tentative est d’emblée promise à la
même sorte d’échec.
L’exaltation de la négritude, à l’inverse, ne semble pas devoir
conduire à de meilleurs résultats. Et Fanon se montre assez impitoyable pour
les Noirs qui, esclaves de leur passé d’esclaves, ne pensent pas pouvoir se
libérer autrement qu’en se perdant à la recherche d’un plus ancien passé : un
passé de grandeur, qui leur appartiendrait en propre ; une véritable
civilisation nègre, comparable ou supérieure aux civilisations blanches. Le
Noir, dit-il, croit avoir « un passé à valoriser, une revanche à prendre ; en
face du Noir, le Blanc contemporain ressent la nécessité de rappeler la période
anthropophagique… Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à
reprendre. En aucune façon, je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma
vocation originelle. En aucune façon je ne dois m’attacher à faire revivre une
civilisation nègre injustement méconnue… Je ne veux pas chanter le passé aux
dépens de mon présent et de mon avenir… Je ne veux pas être victime de la Ruse
d’un monde noir. Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs
nègres… »
Il y a eu, dans l’expérience de Fanon, un moment – dont son
livre rend compte – au cours duquel cette « culture » de la négritude lui
apparut cependant comme l’unique solution qui lui restât possible. Il a subi,
lui aussi, le vertige du grand trou
noir. Et il en a quelque peu voulu à Sartre de l’avoir désillusionné
en lui faisant apparaître la négritude, dans Orphée noir, comme un « passage », un « moyen »,
un « moment négatif », « le temps faible d’une progression dialectique », un «
mythe », « un absolu qui se sait transitoire » : n’était-ce pas, justement,
retirer au Noir toute possibilité d’y recourir ? Lorsque Sartre écrivait : « Ce
moment négatif [posé comme valeur antithétique contre l’affirmation de la
suprématie blanche] n’a pas de suffisance par lui-même, et les Noirs qui en
usent le savent fort bien ; ils savent qu’il vise à préparer la synthèse ou
réalisation de l’humain dans une société sans races… », ne se débarrassait-il
pas un peu légèrement des questions qu’il venait lui-même de se poser, une page
plus haut : « Est-ce une conquête de la réflexion ? Ou si la réflexion
l’empoisonne ? Si elle n’est jamais authentique que dans l’irréfléchi et dans
l’immédiat ? » C’est, en tout cas, le reproche que Fanon lui adressait alors,
avec une insistance émouvante : Sartre avait oublié que la négativité
dialectique, ruse de l’Esprit pour parvenir à soi, doit être historiquement
vécue en tant que positivité par les
consciences individuelles. Dès lors que le Noir cessait de croire à la
négritude comme à un absolu, dès lors qu’elle devenait à ses yeux relative et
transitoire, dès lors enfin qu’elle se présentait à sa réflexion comme une
ruse, il ne pouvait plus se perdre en
elle, se faire posséder par elle, elle lui devenait inaccessible, étrangère et
peut-être hostile.
Car la recherche de la négritude, c’est en quelque façon, pour
le Noir, la tentative de faire l’amour avec sa race. « J’avais besoin de me
perdre dans la négritude absolument… » Et Fanon se plaint d’avoir été, « au
paroxysme du vécu et de la fureur, expulsé… » de lui-même : ce qui n’est pas
sans évoquer l’espèce de traumatisme et le sentiment de mutilation que peut
éprouver l’homme, de façon plus ou moins vive, avec une conscience plus ou
moins claire, à l’issue de son union charnelle avec la femme –, lorsqu’il lui
faut sans transition réassumer sa solitude subjective et son autonomie
corporelle, et qu’il se découvre soudain frustré, chassé, exposé aux rigueurs
du monde, jeté vif à quelque châtiment…
En réalité, Fanon n’avait pas été expulsé de lui-même, mais
renvoyé, rendu à lui-même. Expulsé, il ne l’avait été que d’un rêve –, celui
d’une irréalisable communion, d’une sorte d’annihilation de soi que ses propres
exigences et son entraînement réflexif le condamnaient d’avance à tenir pour
fictive. Tel était le véritable sens de sa protestation : il avait cru pouvoir
fuir et se fuir, oublier le monde réel, s’oublier lui-même, s’abandonner dans
une extase mystique –, mais voici qu’on le réveillait, qu’on lui rappelait ce
que déjà lui-même, il savait bien, voici qu’on le contraignait de nouveau à
exister dans ce monde, à en affronter les tensions, à s’y frayer, parmi tant
d’embûches et de pièges, un chemin de liberté. « Pas encore blanc, plus tout à
fait noir, j’étais un damné… » Damné, certes pas : mais condamné – oui, sans
doute – à demeurer conscient de soi présent à soi, présent aux autres, au
centre même de son drame et du leur.
« Mais on a oublié, ajoutait Fanon dans un dernier sursaut de
révolte, la constance de mon amour. » Non, on ne l’avait pas oubliée, et Sartre
moins que tout autre : « La négritude n’est pas un état, elle est pur
dépassement d’elle-même, elle est amour. C’est au moment où elle se renonce
qu’elle se trouve ; c’est au moment où elle accepte de perdre qu’elle a gagné :
à l’homme de couleur et à lui seul, il peut être demandé de renoncer à la
fierté de sa couleur. »
Fanon, d’ailleurs – passé le moment de la pire détresse – ne
tarda pas à comprendre que cet amour lui-même n’est rien s’il n’est un amour
militant, soucieux de se réaliser dans le monde, et qu’il ne peut s’incarner de
la sorte qu’au prix de se faire toujours plus conscient de ses propres
ressources et des conditions effectives de la lutte. Or, ce qu’il y a peut-être
de plus remarquable dans ce livre, c’est justement le soin mis par l’auteur à
n’y point trahir la réalité humaine, à ne lui infliger aucune mutilation, à lui
maintenir sa valeur de totalité –, quels que soient les points de vue
particuliers qu’il faut bien tour à tour qu’elle adopte sur elle-même pour
parvenir à se connaître. « L’analyse que nous entreprenons est psychologique.
Il demeure toutefois évident que, pour nous, la véritable désaliénation du Noir
implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales…
L’aliénation du Noir n’est pas une question individuelle. À côté de la
phylogénie et de l’ontogénie, il y a la sociogénie… Disons qu’il s’agit ici
d’un sociodiagnostic… La réalité, pour une fois, réclame une compréhension
totale. » D’où cette conclusion d’ordre pratique : « Sur le plan objectif comme
sur le plan subjectif, une solution doit être apportée… Le Noir doit mener la
lutte sur les deux plans : attendu que, historiquement, ils se conditionnent,
toute libération unilatérale est imparfaite, et la pire erreur serait de croire
en leur dépendance mécanique. »
Pourquoi dès lors Fanon a-t-il choisi de mettre l’accent, tout
au long de son livre, sur l’aspect psychologique du problème ? Il me semble
découvrir à ce choix une assez profonde et complexe raison – que je veux tenter
de dégager en terminant.
Dès la seconde page, on trouve cette importante notation : «
Nous ne tendons à rien de moins qu’à libérer l’homme de couleur de lui-même. »
Ainsi Fanon nous suggère-t-il d’emblée que le Noir s’aliène dans le temps même
où il est aliéné : selon l’expression de Sartre, « à moitié victime, à moitié
complice, comme tout le monde » – il s’établit « à la faveur d’une série
d’aberrations affectives, au sein d’un univers d’où il faudra bien le sortir ».
Autrement dit, si les structures sociales créent les conditions de la névrose,
elles ne suffisent à expliquer ni son apparition ni son mode de développement :
« Le destin du névrosé demeure entre ses mains. » Fanon vise donc à la
destruction d’un « complexus psycho-existentiel » : « Cet ouvrage est une étude
clinique. Ceux qui s’y reconnaîtront auront, je crois, avancé d’un pas. Je veux
vraiment amener mon frère, Noir ou Blanc, à secouer le plus énergiquement la
lamentable livrée édifiée par des siècles d’incompréhension. »
Or il semble assez normal de craindre que l’individu névrosé ne
constitue un mauvais appoint pour une entreprise collective de libération, et
qu’il ne soit chimérique de prétendre édifier un monde humain avec des hommes
perpétuellement en fuite vis-à-vis d’eux-mêmes : pour entreprendre de se
libérer, il faut déjà, d’une certaine manière, être libre. Chez le « sauvage de
la brousse », collectivement et anonymement exploité, cette liberté première
demeure en général intacte : les rapports avec le Blanc étant nuls ou très
rudimentaires, elle n’a pas été réduite à se renier, elle est seulement
assoupie. Mais chez le Noir qui vit en milieu blanc, il est fréquent qu’elle
s’emploie contre elle-même et cause sa propre impuissance, en se précipitant
par désespoir dans les plus impraticables bourbiers. « J’ai constamment essayé
de révéler au Noir qu’en un sens, il s’anormalise… Avant de s’engager dans la
voie positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation. »
Je ne crois pas cependant que le souci principal de Fanon,
lorsqu’il propose au Noir de devenir un homme psychiquement « sain », « normal
», équilibré, soit d’alimenter les forces révolutionnaires en combattants de la
meilleure qualité possible. Et s’il importe tant que la conscience de leur
aliénation objective n’entraîne pas chez ses frères de couleur le sacrifice de
leurs exigences et de leurs ressources humaines, c’est avant tout, me
semble-t-il, parce qu’il aime trop profondément les hommes pour se sentir
apaisé par les certitudes que lui propose, quant à l’avenir, l’optimisme d’une
philosophie marxiste de l’histoire. Je ne dis point que Fanon se moque de
l’avenir : la structure temporelle de l’existence est bien trop fondamentale
pour lui. « L’architecture du présent travail se situe dans la temporalité.
Tout problème humain demande à être considéré à partir du temps. » Mais si la
liberté consiste à ne pas se faire victime du passé afin de pouvoir construire
un avenir, c’est dans le présent seul que cette liberté peut s’exercer, et cet
avenir risque de perdre toute signification réelle dès qu’il cesse d’être à
l’échelle d’une existence humaine : « […] Cet avenir n’est pas celui du cosmos,
mais bien celui de mon siècle, de mon pays, de mon existence. En aucune façon,
je ne dois me proposer de préparer le monde qui suivra. J’appartiens
irréductiblement à mon époque. Et c’est pour elle que je dois vivre. »
Car l’homme, ce n’est jamais l’Homme, l’histoire, ce n’est
jamais l’Histoire : je puis former ces deux grands concepts, mais non pas
oublier qu’ils désignent tous deux une limite inaccessible, et qu’il serait
absurde, au nom même de l’idéal qu’on se propose, d’en différer toujours, d’en
rejeter à jamais toute réalisation partielle. La postulation d’un salut futur
des sociétés humaines n’apporte aucun remède aux malheurs des hommes de ce
temps. Que l’humanité doive un jour parvenir à se réaliser, c’est une piètre
consolation pour celui qui crève, aujourd’hui, de ce qu’elle n’y est point
encore parvenue : le salut éternel que peut lui offrir la foi le concerne après
tout bien davantage : car la foi lui assure l’éternité, mais ce triomphe
purement terrestre ne sera jamais pour lui. L’homme qu’il s’agit de sauver, ce
n’est pas cette abstraction de nulle époque, dont on livre volontiers le destin
à l’accomplissement d’une dialectique indéfinie : c’est à ce nègre arraché à
son village, traité comme un forçat, battu et méprisé ; c’est ce jeune
gynécologue noir incapable d’exercer sa profession pour avoir un jour, à
l’hôpital, reçu en pleine chair cette exclamation d’une consultante blanche : «
S’il me touche, je le gifle. Avec eux, on ne sait jamais » ; c’est ce
tirailleur sénégalais contraint de se battre au Viet-Nam dans un conflit qui
lui demeure étranger ; c’est ce détenu politique malgache ; ce sont toutes ces
existences actuellement en question,
et dont chacune est unique, irremplaçable, vécue sans espoir de
retour…
C’est pour eux que parle Fanon, pour tous ses frères réels,
pour toutes ses sœurs vivantes – comme pour tous ceux qui, les méconnaissant et
contestant leur appartenance à l’humanité, du même coup se méconnaissent et
s’excluent eux aussi de l’humain. En est-il moins révolutionnaire ? J’avouerai qu’il me paraît
l’être, au contraire, d’autant plus véritablement. Écoutez-le : « Moi, l’homme
de couleur, je ne veux qu’une chose : que cesse à jamais l’asservissement de
l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre… » Il n’ignore point que
la lutte doit aussi être collective, il en désigne expressément la fin dernière
: mais ce terme irréel n’a pas cessé pour lui d’être un thème vivant, et Fanon
avoue – il proclame – que sa propre existence est en jeu en même temps que
celle de ses contemporains. Sa revendication en faveur de l’humain est d’emblée
totale, parce qu’elle le concerne lui-même autant qu’elle concerne les autres,
et parce qu’il n’a, comme tous les autres, que cette vie pour se rejoindre ou
pour se perdre. Supprimez cette protestation absolue au cœur du
révolutionnaire, supprimez en lui cette exigence totale et totalement
irréductible à l’Histoire, ce déraisonnable besoin d’une réussite immédiate,
ici et maintenant – et vous ne tiendrez plus qu’un dérisoire mannequin,
vainement agité par une cause dont on a égaré le sens.
L’entreprise révolutionnaire n’atteindra peut-être jamais son
but, mais la seule chance qu’elle ait de tendre réellement vers lui réside dans
ces hommes trop impatients pour se contenter du rythme de l’Histoire, trop
exigeants pour admettre qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans ce monde – par
hasard le leur – que d’y préparer,
dans la résignation à leur propre échec, le triomphe de quelque lointaine
humanité. Si la reconnaissance réciproque des consciences est le véritable but,
c’est tout de suite qu’elle doit être
tentée, c’est dans le cours même de la lutte pour édifier les structures qui
lui seront le plus favorables, et si grande soit la résistance que lui opposent
les structures actuelles. Sans cette impatience, la lutte se dégrade en vaine
rhétorique, et chaque génération se sacrifie pour rien – ayant cessé d’éprouver
en elle-même l’appel de cette liberté qu’elle prétend élaborer pour les
générations suivantes.
Ainsi la démarche de Fanon est-elle d’un homme qui sait que le
terme de sa route est à la fois très loin, de l’autre côté du monde, à l’autre
bout du temps, et tout près de lui, comme indiscernable de lui-même. Ainsi
a-t-il entrepris de nous affronter, Noirs ou Blancs, à la simple générosité
d’une conscience qui se refuse à toute haine et ne s’en prend qu’aux ténèbres
de l’âme : « Il faudra bien que le soleil que je transhume éclaire les moindres
recoins… Celui qui cherchera dans mes yeux une autre chose qu’une interrogation
perpétuelle devra perdre la vue… »
Comment ne pas reconnaître dans cette ardente et tenace et
capitale interrogation, à travers toutes ces pages bousculées, sous ces paroles
véhémentes et fraternelles, une exigence sans égale – qui nous concerne tous
?
[*]
Préface de Francis Jeanson extraite de :
Peau noire, Masques blancs, Frantz
Fanon, © Éditions du Seuil, 1952. Avec l’aimable autorisation des
Éditions du Seuil.