Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868648
208 pages

p. 189 à 193
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier Frantz Fanon

no 14 2001/1

2001 Sud/Nord Dossier Frantz Fanon
Dossier Frantz Fanon

Postface à Peau noire masques blancs  [*]

Francis Jeanson
Il m’apparaît de plus en plus que nous passons notre temps, nous autres Européens, à jouer à cache-cache avec les réalités – au nom de notre idée de la Révolution : quand il s’agit des autres, ce n’est point ainsi qu’il eût fallu s’y prendre. Et pour nous en tenir au cas des Algériens, Dieu sait toutes les déceptions qu’ils nous ont procurées… J’en parle d’autant plus à l’aise que j’ai pour ma part ressenti la plus aiguë d’entre elles – celle d’ailleurs dont on parle le moins, bien que peut-être elle ait conditionné toutes les autres : j’avais en effet espéré, je l’avoue, que les responsables du déclenchement de la lutte nationale sauraient, le jour venu, rendre très concrètement responsables de la lutte sociale les masses mêmes qui les avaient si totalement suivis (après les avoir, sauf erreur, plus ou moins poussés) durant cette première phase. Ce n’est point ce qui s’est produit, et il faut essayer de comprendre pourquoi. Or il me semble que Fanon, sur cette énigme, a beaucoup à nous dire.
Mais sans doute faut-il observer tout d’abord que, par-delà une description étonnamment précise de sa situation colonisée, Les Damnés de la terre proposent en somme au peuple algérien un véritable plan d’action pour le jour où il aura obtenu son indépendance nationale. Qu’il s’agisse du choix de la paysannerie comme base révolutionnaire, des nationalisations, du parti unique (de son rôle, de son fonctionnement démocratique et de l’importance décisive de la cellule de base), qu’il s’agisse de la jeunesse, des femmes, de l’attitude à adopter à l’égard de la bourgeoisie autochtone, de la place que doit occuper l’armée au sein de la nation, du rapport des travailleurs aux tâches qu’ils effectuent, ou des motivations profondes d’une politique étrangère à l’égard de l’Europe et des pays socialistes, les solutions avancées par Fanon – si discutables soient-elles – ont au moins le mérite d’être suffisamment précises pour pouvoir être en effet discutées. Les tiendra-t-on d’emblée pour « utopiques », sous le prétexte que la plupart d’entre elles ne se sont point encore inscrites dans les faits ?
J’entends dire – esprit français pas mort – que le peuple algérien n’est pas encore sorti de l’auberge… C’est vrai : pour lui, tout reste à faire. Et c’est faux : car il a choisi d’en sortir, il y a dix ans, au point qu’il est déjà dehors, quels que soient les liens qui le retiennent encore à l’intérieur. Difficile pensée, j’en conviens, pour ces vrais prisonniers que nous sommes, bien trop aveuglés par les splendeurs de leur palace, par son confort et par les feux qu’il persiste à jeter sur lui-même, pour pouvoir déceler le travail de délabrement qui ne cesse de s’inscrire jusque dans ses fondations, ou le lent épaississement de ces ténèbres qui le cernent. En dépit (et sous le couvert) de nos très objectives techniques du radioguidage et de la surcongélation, nous vivons dans l’imaginaire ; et si notre puissance matérielle « fait » encore un petit peu, sans nous, ce que nous appelons l’histoire, nous n’en avons pas moins perdu le sens de la durée – et dans tous les sens à la fois. Comme le voulait Spinoza, notre pensée se meut dans l’éternel, où ses aberrations mêmes ne sont plus que des modalités de la Substance, bien qu’elle puisse simultanément s’y donner le frisson de l’existence concrète en rêvant çà et là de quelque instant privilégié : à toute révolution réelle notre pensée objecte ses absolus critères ; et notre bonne conscience n’en saurait être entamée, puisque nous ne cessons d’entrevoir, songe après songe, l’éventuelle et prestigieuse imminence d’une vraie révolution. Car il ne nous manque, en fin de compte, que d’être « en situation », quand tant d’autres le sont qui n’ont pas notre science…
[…] L’Europe, gavée de richesses, accorda de jure l’humanité à tous ses habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons tous profité de l’exploitation coloniale. Ce continent gras et blême finit par donner dans ce que Fanon nomme justement le « narcissisme ». Cocteau s’agaçait de Paris « cette ville qui parle tout le temps d’elle-même ». Et l’Europe, que fait-elle d’autre ? Et ce monstre sureuropéen, l’Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté, égalité, fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêcherait pas de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale raton.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la terre
Ces autres-là, je les crois pour ma part – s’il s’agit d’entreprise révolutionnaire – infiniment mieux placés que nous ne saurions l’être. Parce qu’ils en ont besoin et que nous nous contentions d’en avoir avoir envie, leur objectivité est nécessairement supérieure à la nôtre. Parce qu’ils abordent les problèmes de tout leur être, pour avoir été opprimés corps et âme, leur pensée demeure concrètement dialectique, quand la nôtre n’est guère plus qu’une pensée de la dialectique. Parce qu’ils ont vécu dans leur chair, et trop souvent continuent de vivre, un malheur quotidien, c’est pour eux-mêmes qu’ils veulent le bonheur, quand il nous suffit, presque heureux que nous sommes, d’en attendre patiemment la venue au nom de nos petits-enfants. Parce que c’est leur misère réelle qui a compté les jours et mesuré les humiliations, c’est dans le temps réel qu’ils éprouvent le besoin de parcourir toute la dimension humaine ; mais nous, qui pensons avoir déjà frayé la plus grande partie du chemin, nous admettons sans trop de peine qu’un temps indéfini puisse être désormais nécessaire pour parcourir le reste. Parce qu’ils n’ont jamais connu l’ennui, mais seulement le travail, la souffrance et la rage, parce qu’il leur a fallu sans relâche espérer, ils conçoivent la durée comme une effective maturation et peuvent dès lors en tirer parti pour y mûrir à tout moment leurs diverses libérations : d’une Histoire qui ne nous concerne plus que très indirectement, nous tentons par contre de nous distraire en nous réfugiant dans l’instant, en imaginant quelque fête inouïe, qui jamais n’est la nôtre, et à laquelle nous ne pouvons guère que substituer, de proche en proche, les mornes plaisirs de nos petites évasions. J’exagère, je durcis les contrastes, je manque d’objectivité ? Le pense qui pourra. J’ai toujours eu une très mauvaise mémoire, mais ça ne m’empêche pas de réentendre dans ma tête, ou de relire à l’occasion, d’innombrables sceptiques qui n’avaient pas donné cher de tel ou tel peuple lorsqu’il entreprenait de se mettre debout, et qui n’hésitent pas aujourd’hui à saluer son relatif succès – en l’opposant au regrettable échec de tel autre qui tente à son tour d’avancer.
Revenons plutôt à Fanon, à son sens dialectique des phénomènes humains. Sur le nationalisme, sur la culture, sur la pratique révolutionnaire, on n’en finirait pas de citer les textes où il réclame qu’il soit tenu compte de tout et montre, dans le plus bouleversant des langages, comment on peut bien dire, en effet, que tout se tient : la violence libératrice et l’invention culturelle, la transformation des hommes et celle de l’État. D’un bout à l’autre on y retrouverait, irréductiblement liés, la description et l’appel, l’affirmation du progrès et l’exigence d’avancer, le mouvement réel et l’effort pour le susciter. Ces deux dimensions, je le sais bien, sont à nos yeux parfaitement hétérogènes, et nous mettons toute notre honnêteté à ne les point confondre : en quoi nous manquons les hommes réels (ceux qui sont encore capables d’agir et d’entreprendre) parce qu’il leur faut évidemment tenir pour au moins aussi vrai ce qu’ensemble ils s’efforcent de faire que ce qui a déjà pu en résulter. L’objectivité dont nous nous faisons un devoir et que nous tentons d’imposer à autrui, c’est la nôtre : celle d’une subjectivité plus ou moins satisfaite. Portée par un corps social en relatif équilibre, notre pensée, en effet, a tout loisir de balancer, de peser indéfiniment le pour et le contre. Ainsi les problèmes humains deviennent-ils, à nos yeux, de plus en plus théoriques : c’est vrai pour nos propres problèmes, et combien plus encore lorsqu’il s’agit de ceux des autres. Convenons en tout cas qu’il faut être soi-même dans une sacrée situation de conservatisme (« je sais ce qu’un changement me ferait perdre, je ne suis pas sûr de ce que j’y pourrais gagner ») pour ne pas comprendre que dans la plupart des situations humaines, toute description suppose une certaine incitation : les exigences de l’homme font partie de sa réalité, et seuls les esthètes que nous devenons peuvent avoir l’idée de la décrire sans avoir le souci de les stimuler. La vérité ne saurait être la même pour ceux dont les besoins vitaux se confondent avec le besoin de la conquérir. Dès 1959, à la toute dernière page de L’An V, Fanon osait écrire : « La Révolution en profondeur, la vraie, parce que précisément elle change l’homme et renouvelle la société, est déjà très avancée… » Appelez ça propagande ou manque d’objectivité ; j’y reconnaîtrai plutôt, je l’avoue, cette sorte de foi – d’inévitable pari sur la mise en commun des ressources humaines –, en l’absence de laquelle, sans doute, aucune tentative d’objectivation n’eût jamais abouti parmi nous. Et si vous pensez pouvoir la déclarer aveugle, je vous renverrai par exemple à ces quelques lignes, qui me semblent la préciser assez bien : « Il ne faut pas attendre que la nation produise de nouveaux hommes. Il ne faut pas attendre qu’en perpétuel renouvellement révolutionnaire, les hommes insensiblement se transforment… Il faut aider la conscience. »
[…] Déjà la rage et la peur sont nues : elles se montrent à découvert dans les « ratonnades » d’Alger. Où sont les sauvages, à présent ? Où est la barbarie ? Rien ne manque, pas même le tam-tam : les klaxons rythment « Algérie française » pendant que les Européens font brûler vifs des musulmans. Il n’y a pas si longtemps, Fanon le rappelle, des psychiatres en congrès s’affligeaient de la criminalité indigène : ces gens-là s’entretuent, disaient-ils, cela n’est pas normal : le cortex de l’Algérien doit être sous-développé. En Afrique centrale, d’autres ont établi que « l’Africain utilise très peu ses lobes frontaux ». Ces savants auraient intérêt aujourd’hui à poursuivre leur enquête en Europe et particulièrement chez les Français.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la terre
« Il s’agit de lâcher l’homme », avait écrit Fanon dans son premier livre : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché. » Si j’essaie de comprendre aujourd’hui, à travers lui, la situation du peuple algérien, je dirai qu’il s’agit d’une aventure en cours, d’un mouvement profond, d’une histoire en train de se faire, et que les contradictions qui hantent cette histoire, la façon même dont elles la hantent, me rendent plus optimiste – en matière de « lendemains qui chantent » – pour cette Algérie maghrébine, et déjà si africaine, que pour notre France, si française encore. Le fait est, en tout cas, qu’il faudra bien l’aider jusqu’au bout, cette sœur nouveau-née que trop longtemps nous avons maintenue dans les limbes : car il se trouve aujourd’hui que nous ne pouvons plus nous passer d’elle… Aussi longtemps que nous ne ferons rien par nous-mêmes, c’est surtout par son intermédiaire (notre famille s’étant un peu restreinte durant ces derniers temps) que nous serons tentés de maintenir notre « influence », sur tel ou tel secteur de ce monde qui tend de plus en plus à nous devenir étranger.
[…] Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de Fanon, qu’il vaut mieux être un indigène au pire moment de la misère qu’un ci-devant colon. Il n’est pas bon qu’un fonctionnaire de la police soit obligé de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins qu’on n’interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures supplémentaires. Quand on veut protéger par la rigueur des lois le moral de la nation et de l’armée, il n’est pas bon que celle-ci démoralise systématiquement celle-là. Ni qu’un pays de tradition républicaine confie, par centaines de milliers, ses jeunes gens à des officiers putschistes.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la terre
Sans doute le peuple algérien n’a-t-il pas encore été suffisamment lâché. Mais je parie volontiers qu’il obtiendra de l’être quand nous n’en serons encore, à force de civilisation, qu’à nous relâcher davantage. Peut-être alors l’idée nous viendra-t-elle de relire Fanon et peut-être parviendrons-nous à reconnaître, au plus profond de nous-mêmes, cette exigence dont il parle, sa souterraine efficacité.
Fanon, tragiquement, nous a quittés avant qu’ait pu être officiellement proclamée cette indépendance algérienne qu’il offrait en exemple à l’Afrique entière (au point d’interpréter parfois en termes algériens telle ou telle situation qui ne s’y prêtait qu’assez peu) : je laisse aux croque-morts de toute appartenance le soin de décider s’il eût été déçu par l’Algérie nouvelle ou s’il eût persisté à combattre pour elle. Ce qu’on peut du moins retenir de lui, c’est l’exceptionnelle énergie qu’il a manifestée durant sa vie entière, c’est l’extraordinaire santé dont cette conscience a fait preuve alors même qu’un ignoble et incurable mal avait entrepris de lui ronger le sang.
 
NOTES
 
[*] Préface de Francis Jeanson extraite de : Peau noire, Masques blancs, Frantz Fanon, © Éditions du Seuil, 1952. Avec l’aimable autorisation des Éditions du Seuil.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Préface de Francis Jeanson extraite de : Peau noire, Ma...
[suite] Suite de la note...