2001
Sud/Nord
Dossier Frantz Fanon
Dossier Frantz Fanon
Postface à Peau noire masques
blancs
[*]
Francis Jeanson
Il m’apparaît de plus en plus que nous passons notre temps,
nous autres Européens, à jouer à cache-cache avec les réalités – au nom de
notre idée de la Révolution : quand il s’agit des autres, ce n’est point ainsi
qu’il eût fallu s’y prendre. Et pour nous en tenir au cas des Algériens, Dieu
sait toutes les déceptions qu’ils nous ont procurées… J’en parle d’autant plus
à l’aise que j’ai pour ma part ressenti la plus aiguë d’entre elles – celle
d’ailleurs dont on parle le moins, bien que peut-être elle ait conditionné
toutes les autres : j’avais en effet espéré, je l’avoue, que les responsables
du déclenchement de la lutte nationale sauraient, le jour venu, rendre très
concrètement responsables de la lutte sociale les masses mêmes qui les avaient
si totalement suivis (après les avoir, sauf erreur, plus ou moins poussés)
durant cette première phase. Ce n’est point ce qui s’est produit, et il faut
essayer de comprendre pourquoi. Or il me semble que Fanon, sur cette énigme, a
beaucoup à nous dire.
Mais sans doute faut-il observer tout d’abord que, par-delà une
description étonnamment précise de sa situation colonisée,
Les Damnés de la terre proposent en
somme au peuple algérien un véritable plan d’action pour le jour où il aura
obtenu son indépendance nationale. Qu’il s’agisse du choix de la
paysannerie comme base
révolutionnaire, des nationalisations,
du parti unique (de son rôle, de son
fonctionnement démocratique et de l’importance décisive de la cellule de base),
qu’il s’agisse de la jeunesse, des
femmes, de l’attitude à adopter à
l’égard de la bourgeoisie autochtone,
de la place que doit occuper l’armée au sein de la nation, du rapport des
travailleurs aux tâches qu’ils
effectuent, ou des motivations profondes d’une politique étrangère à l’égard de l’Europe et des
pays socialistes, les solutions avancées par Fanon – si discutables
soient-elles – ont au moins le mérite d’être suffisamment précises pour pouvoir
être en effet discutées. Les tiendra-t-on d’emblée pour « utopiques », sous le
prétexte que la plupart d’entre elles ne se sont point encore inscrites dans
les faits ?
J’entends dire – esprit français pas mort – que le peuple
algérien n’est pas encore sorti de l’auberge… C’est vrai : pour lui, tout reste
à faire. Et c’est faux : car il a choisi d’en sortir, il y a dix ans, au point
qu’il est déjà dehors, quels que
soient les liens qui le retiennent encore à l’intérieur. Difficile pensée, j’en
conviens, pour ces vrais prisonniers que nous sommes, bien trop aveuglés par
les splendeurs de leur palace, par son confort et par les feux qu’il persiste à
jeter sur lui-même, pour pouvoir déceler le travail de délabrement qui ne cesse
de s’inscrire jusque dans ses fondations, ou le lent épaississement de ces
ténèbres qui le cernent. En dépit (et sous le couvert) de nos très objectives
techniques du radioguidage et de la surcongélation, nous vivons dans
l’imaginaire ; et si notre puissance matérielle « fait » encore un petit peu,
sans nous, ce que nous appelons l’histoire, nous n’en avons pas moins perdu le
sens de la durée – et dans tous les sens à la fois. Comme le voulait Spinoza,
notre pensée se meut dans l’éternel, où ses aberrations mêmes ne sont plus que
des modalités de la Substance, bien qu’elle puisse simultanément s’y donner le
frisson de l’existence concrète en rêvant çà et là de quelque instant
privilégié : à toute révolution réelle notre pensée objecte ses absolus
critères ; et notre bonne conscience n’en saurait être entamée, puisque nous ne
cessons d’entrevoir, songe après songe, l’éventuelle et prestigieuse imminence
d’une vraie révolution. Car il ne nous manque, en fin de compte, que d’être «
en situation », quand tant d’autres le sont qui n’ont pas notre
science…
[…] L’Europe, gavée de richesses, accorda
de jure l’humanité à tous ses
habitants : un homme, chez nous, ça veut dire un complice puisque nous avons
tous profité de l’exploitation
coloniale. Ce continent gras et blême finit par donner dans ce que Fanon nomme
justement le « narcissisme ». Cocteau s’agaçait de Paris « cette ville qui
parle tout le temps d’elle-même ». Et l’Europe, que fait-elle d’autre ? Et ce
monstre sureuropéen, l’Amérique du Nord ? Quel bavardage : liberté, égalité,
fraternité, amour, honneur, patrie, que sais-je ? Cela ne nous empêcherait pas
de tenir en même temps des discours racistes, sale nègre, sale juif, sale
raton.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
Ces autres-là, je les crois pour ma part – s’il s’agit
d’entreprise révolutionnaire – infiniment mieux placés que nous ne saurions
l’être. Parce qu’ils en ont besoin et
que nous nous contentions d’en avoir avoir envie, leur objectivité est nécessairement
supérieure à la nôtre. Parce qu’ils abordent les problèmes de tout leur être,
pour avoir été opprimés corps et âme, leur pensée demeure concrètement
dialectique, quand la nôtre n’est guère plus qu’une pensée de la dialectique.
Parce qu’ils ont vécu dans leur chair, et trop souvent continuent de vivre, un
malheur quotidien, c’est pour eux-mêmes qu’ils veulent le bonheur, quand il
nous suffit, presque heureux que nous sommes, d’en attendre patiemment la venue
au nom de nos petits-enfants. Parce que c’est leur misère réelle qui a compté
les jours et mesuré les humiliations, c’est dans le temps réel qu’ils éprouvent
le besoin de parcourir toute la dimension humaine ; mais nous, qui pensons
avoir déjà frayé la plus grande partie du chemin, nous admettons sans trop de
peine qu’un temps indéfini puisse être désormais nécessaire pour parcourir le
reste. Parce qu’ils n’ont jamais connu l’ennui, mais seulement le travail, la
souffrance et la rage, parce qu’il leur a fallu sans relâche espérer, ils
conçoivent la durée comme une effective maturation et peuvent dès lors en tirer
parti pour y mûrir à tout moment leurs diverses libérations : d’une Histoire
qui ne nous concerne plus que très indirectement, nous tentons par contre de
nous distraire en nous réfugiant dans l’instant, en imaginant quelque fête
inouïe, qui jamais n’est la nôtre, et à laquelle nous ne pouvons guère que
substituer, de proche en proche, les mornes plaisirs de nos petites évasions.
J’exagère, je durcis les contrastes, je manque d’objectivité ? Le pense qui
pourra. J’ai toujours eu une très mauvaise mémoire, mais ça ne m’empêche pas de
réentendre dans ma tête, ou de relire à l’occasion, d’innombrables sceptiques
qui n’avaient pas donné cher de tel ou tel peuple lorsqu’il entreprenait de se
mettre debout, et qui n’hésitent pas aujourd’hui à saluer son relatif succès –
en l’opposant au regrettable échec de tel autre qui tente à son tour
d’avancer.
Revenons plutôt à Fanon, à son sens dialectique des phénomènes
humains. Sur le nationalisme, sur la culture, sur la pratique révolutionnaire,
on n’en finirait pas de citer les textes où il réclame qu’il soit tenu compte
de tout et montre, dans le plus bouleversant des langages, comment on peut bien
dire, en effet, que tout se tient : la
violence libératrice et l’invention culturelle, la transformation des hommes et
celle de l’État. D’un bout à l’autre on y retrouverait, irréductiblement liés,
la description et l’appel, l’affirmation du progrès et l’exigence d’avancer, le
mouvement réel et l’effort pour le susciter. Ces deux dimensions, je le sais
bien, sont à nos yeux parfaitement hétérogènes, et nous mettons toute notre
honnêteté à ne les point confondre : en quoi nous manquons les hommes réels
(ceux qui sont encore capables d’agir et d’entreprendre) parce qu’il leur faut
évidemment tenir pour au moins aussi vrai ce qu’ensemble ils s’efforcent de
faire que ce qui a déjà pu en résulter. L’objectivité dont nous nous faisons un
devoir et que nous tentons d’imposer à autrui, c’est la nôtre : celle d’une
subjectivité plus ou moins satisfaite. Portée par un corps social en relatif
équilibre, notre pensée, en effet, a tout loisir de
balancer, de peser indéfiniment le
pour et le contre. Ainsi les problèmes humains deviennent-ils, à nos yeux, de
plus en plus théoriques : c’est vrai pour nos propres problèmes, et combien
plus encore lorsqu’il s’agit de ceux des autres. Convenons en tout cas qu’il
faut être soi-même dans une sacrée situation de conservatisme (« je sais ce
qu’un changement me ferait perdre, je ne suis pas sûr de ce que j’y pourrais
gagner ») pour ne pas comprendre que dans la plupart des situations humaines,
toute description suppose une certaine incitation : les
exigences de l’homme font partie de sa
réalité, et seuls les esthètes que nous devenons peuvent avoir l’idée de la
décrire sans avoir le souci de les stimuler. La vérité ne saurait être la même
pour ceux dont les besoins vitaux se confondent avec le besoin de la conquérir.
Dès 1959, à la toute dernière page de L’An
V, Fanon osait écrire : « La Révolution en profondeur, la vraie,
parce que précisément elle change l’homme et renouvelle la société, est déjà
très avancée… » Appelez ça propagande ou manque d’objectivité ; j’y
reconnaîtrai plutôt, je l’avoue, cette sorte de foi – d’inévitable pari sur la
mise en commun des ressources humaines –, en l’absence de laquelle, sans doute,
aucune tentative d’objectivation n’eût jamais abouti parmi nous. Et si vous
pensez pouvoir la déclarer aveugle, je vous renverrai par exemple à ces
quelques lignes, qui me semblent la préciser assez bien : « Il ne faut pas
attendre que la nation produise de nouveaux hommes. Il ne faut pas attendre
qu’en perpétuel renouvellement révolutionnaire, les hommes insensiblement se
transforment… Il faut aider la conscience. »
[…] Déjà la rage et la peur sont nues : elles se montrent à
découvert dans les « ratonnades » d’Alger. Où sont les sauvages, à présent ? Où
est la barbarie ? Rien ne manque, pas même le tam-tam : les klaxons rythment «
Algérie française » pendant que les Européens font brûler vifs des musulmans.
Il n’y a pas si longtemps, Fanon le rappelle, des psychiatres en congrès
s’affligeaient de la criminalité indigène : ces gens-là s’entretuent,
disaient-ils, cela n’est pas normal : le cortex de l’Algérien doit être
sous-développé. En Afrique centrale, d’autres ont établi que « l’Africain
utilise très peu ses lobes frontaux ». Ces savants auraient intérêt aujourd’hui
à poursuivre leur enquête en Europe et particulièrement chez les
Français.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
« Il s’agit de lâcher l’homme », avait écrit Fanon dans son
premier livre : « Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin
est d’être lâché. » Si j’essaie de comprendre aujourd’hui, à travers lui, la
situation du peuple algérien, je dirai qu’il s’agit d’une aventure en cours,
d’un mouvement profond, d’une histoire en train de se faire, et que les
contradictions qui hantent cette histoire, la façon même dont elles la hantent,
me rendent plus optimiste – en matière de « lendemains qui chantent » – pour
cette Algérie maghrébine, et déjà si africaine, que pour notre France, si
française encore. Le fait est, en tout cas, qu’il faudra bien l’aider jusqu’au
bout, cette sœur nouveau-née que trop longtemps nous avons maintenue dans les
limbes : car il se trouve aujourd’hui que nous ne pouvons plus nous passer
d’elle… Aussi longtemps que nous ne ferons rien par nous-mêmes, c’est surtout
par son intermédiaire (notre famille s’étant un peu restreinte durant ces
derniers temps) que nous serons tentés de maintenir notre « influence », sur
tel ou tel secteur de ce monde qui tend de plus en plus à nous devenir
étranger.
[…] Et vous vous persuaderez en lisant le dernier chapitre de
Fanon, qu’il vaut mieux être un indigène au pire moment de la misère qu’un
ci-devant colon. Il n’est pas bon qu’un fonctionnaire de la police soit obligé
de torturer dix heures par jour : à ce train-là, ses nerfs vont craquer à moins
qu’on n’interdise aux bourreaux, dans leur propre intérêt, de faire des heures
supplémentaires. Quand on veut protéger par la rigueur des lois le moral de la
nation et de l’armée, il n’est pas bon que celle-ci démoralise systématiquement
celle-là. Ni qu’un pays de tradition républicaine confie, par centaines de
milliers, ses jeunes gens à des officiers putschistes.
Jean-Paul Sartre
« Préface » de Les Damnés de la
terre
Sans doute le peuple algérien n’a-t-il pas encore été
suffisamment lâché. Mais je parie volontiers qu’il obtiendra de l’être quand
nous n’en serons encore, à force de civilisation, qu’à nous relâcher davantage.
Peut-être alors l’idée nous viendra-t-elle de relire Fanon et peut-être
parviendrons-nous à reconnaître, au plus profond de nous-mêmes, cette exigence
dont il parle, sa souterraine efficacité.
Fanon, tragiquement, nous a quittés avant qu’ait pu être
officiellement proclamée cette indépendance algérienne qu’il offrait en exemple
à l’Afrique entière (au point d’interpréter parfois en termes algériens telle
ou telle situation qui ne s’y prêtait qu’assez peu) : je laisse aux
croque-morts de toute appartenance le soin de décider s’il eût été déçu par
l’Algérie nouvelle ou s’il eût persisté à combattre pour elle. Ce qu’on peut du
moins retenir de lui, c’est l’exceptionnelle énergie qu’il a manifestée durant
sa vie entière, c’est l’extraordinaire santé dont cette conscience a fait
preuve alors même qu’un ignoble et incurable mal avait entrepris de lui ronger
le sang.
[*]
Préface de Francis Jeanson extraite de :
Peau noire, Masques blancs, Frantz
Fanon, © Éditions du Seuil, 1952. Avec l’aimable autorisation des
Éditions du Seuil.