2001
Sud/Nord
Notes de lecture
Notes de lecture
Michel
Dugnat, Sacrifice(s) : enjeux
cliniques, collection « Pratiques de la folie », La Criée
Ed.
Le Sacrifice(s) : enjeux
cliniques commence par un retour à la démarche freudienne de
questionnement de l’anthropologie avec l’article de Jacques Hassoun. D’entrée,
nous sommes à l’intersection du politique et de l’analytique, avec entre autres
questions : le sacrifice ne serait-il pas une manière d’inscrire dans
l’histoire, en les glorifiant, les meurtres et les massacres qui sinon
risqueraient de sombrer dans l’oubli ?
Alain Caillé, fidèle à la démarche de Marcel Mauss, affirme la
primauté du don sur le sacrifice, tout en reconnaissant
in fine la difficulté de rendre compte
ainsi de la dimension du tragique, engageant à ce point la confrontation avec
les psychanalystes sur les enjeux complexes de la dette.
Dans une deuxième partie, Émile Lubroso questionne la
révolution cubaine et la tentative pathétique de retrouver un sens au combat
par le biais du discours sacrificiel. Le mythe d’Abel et Caïn est utilisé par
Alain Deniau dans un commentaire psychanalytique qui dégage la force de l’envie
haineuse et la menace qu’elle fait planer sur tout collectif.
On sait l’importance qu’eut le sacrifice pour Georges Bataille
et celle de la place inaugurale de la photo du supplicié chinois, à la source
de son écriture et de son œuvre. « L’Expérience intérieure » de Véronique
Schmaltz évoque un autre Bataille qui, au-delà du supplice, saurait aussi nous
parler d’amour.
Frédéric Gros propose toute une traversée du champ
philosophique, le sacrifice s’en trouvant déplacé pour dégager une sorte de
fabrique de la substitution.
Christine Chemla critique la médecine et son rapport occulté au
sacrifice.
Puis viennent les « Enjeux cliniques ». Après Christine
Charpentier, Olivier Delecaut et Patrick Chemla.
En racontant son travail de pédopsychiatre avec des enfants
autistes et psychotiques, Pierre Delion dégage les enjeux politiques et
éthiques complexes que soulève le travail thérapeutique.
Blandine Ponet nous entraîne ensuite avec elle à la
boulangerie. Elle questionne le « sacrifice/don », passage à la limite de la
folie mais aussi point d’appel au transfert.
Marcianne Blévis et Jean-Max Gaudillière, ainsi que Patrick
Chemla interrogent à partir de la clinique l’instant du sacrifice, l’impensable
qu’il faut pourtant inscrire afin que de l’acte analytique puisse se
reproduire.
La reprise de l’intitulé d’Antonin Artaud : « Pour en finir
avec le Jugement de Dieu », introduit le dernier chapitre de cet ouvrage. Parce
qu’il s’agit toujours d’en finir avec le Jugement de Dieu et avec toute théorie
mise en position divine, la psychanalyse s’y trouve abordée sur un mode
pluriel.
Touria Mignotte propose un commentaire de l’œuvre de Charles
Malamoud et de ses implications pour l’analyse résolument critique à l’égard de
la doxa lacanienne.
Pour Jean Allouch, il s’agirait « d’en finir avec la
représentation », où l’on retrouve l’invocation d’Artaud. Le repérage freudien
se trouve critiqué pour lui opposer l’équivalence lacanienne des registres
rsi. L’auteur propose une étude
fouillée du travail de Claude Imbert sur l’histoire des logiques. Il s’ensuit
des implications pour la visée de la cure. La psychanalyse freudienne pouvant,
selon Jean Allouch, constituer une sorte d’appareillage, alors que la visée
lacanienne serait de faire advenir « un sujet notoirement taré ».
Claude Rabant propose un long commentaire de la position
lacanienne par rapport au sacrifice et en particulier du fameux « Sacrifice au
Dieu obscur », qui conclut le séminaire Les
Quatre Concepts de la psychanalyse, puis interroge l’athéisme de
Freud, mais aussi bien le nôtre qu’il s’agit d’inventer quand les Dieux ont
disparu. Athéisme qui aurait à voir avec « l’inéliminable de la trace », du «
reste que nous sommes », mais aussi avec la difficulté de nous dégager du
religieux et de l’apaisement qu’il propose.
Malgré ou à cause de la diversité du corpus, la lecture de cet
ouvrage collectif constitue une mine de questions et de réflexions. On y sent
comment le travail de réflexion transdisciplinaire entamé par « Pratique de la
folie » et la Criée à Reims poursuit le meilleur de la tradition
psychanalytique, celui qui irrigue le champ thérapeutique et la psychiatrie de
secteur.
nb : L’Association La
Criée s’est constituée à Reims à partir du Centre de jour Antonin Artaud et
organise depuis plus de dix ans des échanges et des rencontres autour des
pratiques de la folie.
Association La Criée, 45 rue Jeanne d’Arc, 51000
Reims.
Michel
Dugnat, « Pratiques de la folie », collection dirigée par Franck
Chaumon, aux éditions L’Harmattan
Aux désarrois humains, le scientisme prétend apporter des
réponses, qu’il impose comme normes.
Mais, à y regarder de près, la folie ne se résout pas. Elle
entretient l’écart impérieux d’une question. Qu’elle se tienne discrète ou se
révèle scandaleuse, son irruption manifeste ce qu’une société s’applique à
maintenir, à distance. La folie est indissociable du trouble qu’elle provoque,
des productions qu’elle suscite. La psychiatrie en fait partie.
En parler ne saurait se faire du seul point de vue des
praticiens : dire « pratiques de la folie », c’est chercher à faire entendre
cette nécessaire polyphonie, ce qui explique de ne pas effacer sa portée
politique.
La collection « Pratiques de la folie » accueille donc des
textes issus de champs théoriques divers mais confrontés pour chaque ouvrage à
une question issue de la clinique. La psychanalyse ne s’y dérobe pas, y est
nécessairement impliquée.
Les pratiques, les expériences parfois mal connues, s’y
trouvent évoquées. Leur fournir l’occasion d’une publication passe par une
exigence de rigueur, celle du témoignage, et un souci de formalisation, celui
du détour théorique. Chacun s’y essayant à son pas, selon son style. La
collection publie notamment les textes issus des séminaires et colloques
organisés par l’association Pratiques de la folie.
Déjà parus : Détours de
l’objet (cf. Sud/Nord n°
8), La Contrainte et l’acte, Inactualité de la
folie, Inhibition et cultures.
Michel
Plon, J.-B. Pontalis,
Fenêtres, Paris, Gallimard, 2000, 175
p., 78 F.
Avec cette malice dont son regard fait rarement mystère, J.-B.
Pontalis présente ce nouveau petit recueil comme un
vocabulaire… privé, une sorte de
lexique dont la forme initiale s’est trouvée bouleversée du fait d’un afflux
d’images, de traces et d’affects aussi rebelles à l’ordre alphabétique que
l’auteur peut l’être à la tyrannie du concept et à la dictature de la
théorie.
D’un ouvrage à l’autre, aux frontières mouvantes de la
littérature et de la psychanalyse, plus rigoureux en matière de théorie qu’il
se plaît à le laisser croire, l’auteur de ces beaux livres que demeurent
Entre le rêve et la douleur et, plus
récemment, Ce temps qui ne passe pas,
ne se déprend jamais de son élégance distraite pour convier son lecteur à
partager avec lui ses promenades de musard attentif, celles que lui inspirent
ses après-midi de praticien de l’analyse, des patients et leurs séances, leurs
mots et leurs souvenirs, les siens aussi bien, réminiscences de lectures et
silhouettes lointaines qui surgissent au hasard des impasses et des trouvailles
de sa clinique quotidienne.
Fenêtres entrouvertes sur l’inconcevable, sur le ressenti
fugitif qu’il faut savoir retenir l’espace d’un instant, ces pages sont aussi
un recueil d’impromptus et d’aquarelles qui jalonnent l’exploration jamais
achevée des recoins les plus secrets, les plus déconcertants du psychisme en
mouvement, celui de l’analyste comme celui du patient.
De l’éloge nonchalant du sommeil à l’évocation vive de la
méchanceté, et de son rapport à la perversion et au désir de nuire, en passant
par l’idée, presque chuchotée, que la vieillesse et l’angoisse de mort qui
l’accompagne pourraient bien tarauder « plus les hommes que les femmes » ou par
ces échos adoucis de conversations d’analystes prompts à déguiser leurs
incertitudes en marques de leur légendaire neutralité, le lecteur, s’il sait ne
pas attendre que ces fenêtres se referment, pourra peut-être, chemin faisant,
trouver le moyen d’ouvrir un peu les siennes pour aller à son tour, quitte à
parfois fausser compagnie à son guide, explorer d’autres « clairières
».