2001
Sud/Nord
Daho Djerbal : Lettre à la rédaction de
NAQD
[*]
Cher(e) ami(e),
Lorsqu’en 1991 nous avions décidé de nous lancer dans la
réalisation de naqd, notre projet reposait sur une
analyse partagée des conditions générales de l’évolution de la société
algérienne et, à travers elle, de celles des autres sociétés du Maghreb et du
monde arabe. L’ouverture du champ politique, social et culturel, provoquée par
la secousse d’octobre 1988 a rendu possible la matérialisation de notre projet
de revue. Nous avons pu croire un temps que nous pouvions nous inscrire «
au-delà des contraintes d’ordre théorique », « [des] certitudes dogmatiques des
discours officiels », « [des] tabous, [des] interdits, [des] silences et [des]
oublis que ces discours véhiculent [dans une] tentative visant à mettre fin à
ces confusions dans les esprits […] à cette pauvreté gnoséologique [et ainsi]
construire une place à la rationalité dans la connaissance des faits sociaux,
politiques et religieux [afin de] favoriser les initiatives émancipatrices de
la connaissance scientifique ». Toutes ces préoccupations ont été résumées dans
cette formule volontariste qui deviendra le credo de la revue, pour que naisse
une pensée audacieuse. Car il fallait sans doute être pour le moins audacieux
que de vouloir « soulever les interrogations cruciales et ne reculer devant
aucune question qui serait de l’ordre de l’impensé et/ou de l’impensable […],
et appeler à une critique radicale sans compromis [et] sans complaisance
vis-à-vis de tous les discours instrumentalisés soit par l’État, soit par les
partis, soit par la religion ».
Le constat que nous faisions en 1991 de l’état du monde arabe
reste encore valable de nos jours. Que ce soit dans ses parties orientales ou
occidentales, cette région du monde est toujours confrontée à une grave crise.
Croissance en panne, idéologie marquée par le doute, mutations sociales
connaissant des enfantements mouvementés et tourmentés, creusement des
inégalités, extension du champ de la marginalité et explosions sociales,
aggravation enfin des formes de dépendance à l’égard des puissances
extérieures.
Toutefois, si les données du problème sont fondamentalement les
mêmes, l’acuité de la crise a gagné en profondeur et en intensité. En Algérie,
plus que partout ailleurs au Maghreb comme au Machrek, cette crise a pris une
dimension tragique. Des forces devenues antagoniques s’affrontent les armes à
la main pour s’assurer la domination des appareils de l’État et l’hégémonie sur
la société. Il n’est nul besoin de s’interroger, comme en 1991, sur la manière
dont se forgent les représentations collectives et les attitudes sociales, sur
le sens des gestes, des paroles ou des luttes, celles-ci et ceux-là se
manifestent maintenant à l’état brut, directement et sans détour. L’expression
de la chose et sa signification se sont rapprochées au point de s’identifier,
même si parfois elles utilisent des faux-semblants. Le quotidien perd de sa
contingence et, contrairement à celui auquel faisait allusion Adorno, se
remplit d’existence. Dans le bruit et la fureur, dans le fracas des bombes et
le crépitement intermittent des armes, le silence imposé à la parole n’est plus
celui du respect d’un quelconque absolu mais celui de l’absolue terreur de la
mort. Car nous revoilà au départ de toute chose où l’enjeu des enjeux est le
droit de régir la vie et de donner la mort, que s’arrogent des groupes
détenteurs du pouvoir ou du contre-pouvoir. Dans de telles conditions, toute
parole, tout écrit deviennent par-dessus tout prise de parti où la vie
elle-même est en jeu (enjeu).
Ainsi, les obstacles à l’émergence d’une pensée intellectuelle
positive ne sont plus seulement de l’ordre du théorique mais aussi d’ordre
éminemment pratique. Les tabous et les interdits s’érigent en sentences
impératives, affichées ou décrétées, auxquelles chacun doit se plier comme à
une autorité céleste. Devant une telle menace, l’intelligentsia se trouve prise
comme le liquide par le gel. S’exécuter ou être exécuté, tel est parfois le
dilemme.
Et pourtant l’on continue à proférer des paroles, à écrire et à
vouloir penser. Partout, le geste qui était de l’ordre du quotidien routinier
s’érige en acte de suprême liberté. Car il n’y a pas d’être plus libre que
celui ou celle qui décide de surmonter sa peur de la sentence prononcée par les
oracles et qui poursuit sa voie surgissant enfin à lui-même comme vouloir être
malgré tout.
Comment alors produire et élargir, dans de telles
circonstances, le champ critique de la connaissance ?
Bien qu’il ne soit plus question de s’associer à l’imposture de
l’occultation du procès social réel qui, de toute façon n’est plus occulté, ni
à la langue morte des pouvoirs qui s’est muée en langue vivante de la mort, la
fonctionnarisation de la pensée et son instrumentalisation par les exigences de
l’activité politique sont toujours de mise. Tout se passe comme si certains
intellectuels demeurent incapables de se défaire, selon le mot de Sonnemann, «
d’une bonne intention qui défend partout “l’ordre” – même un ordre dans lequel
aucune de ces choses n’est en ordre ». L’illusion ici a été de croire en une
possible tendance à l’autonomisation des instruits à l’égard des pouvoirs et à
un recentrage sur les préoccupations de la société. Croire que, d’une certaine
façon, la société, entendue comme société civile, allait peser d’un poids
presque aussi lourd que les appareils de l’État. En fait, le penchant pour la
fonction d’auxiliaire du politique est resté de mise et les lettrés, toutes
langues confondues, ont plutôt mobilisé leurs compétences dans la rédaction de
rapports qui demeureront de toute façon dans la confidentialité des offices et
comme suspendus sur la tête des gens.
Dans les antichambres des pouvoirs ou dans les officines des
partis, comme en attente de captation de nouvelles charges, la mise à l’abri a
été préférée à la mise en jeu de soi-même.
Pour ceux qui auront pris le parti du religieux, on serait
tenté de reprendre à notre compte cette observation de l’auteur du jargon de
l’authenticité où il est question de « la disposition allemande à mettre au
compte des hommes, immédiatement comme du positif, une relation positive à la
religion, même si leur religion s’est dissoute et s’est exposée comme non
vraie. L’irrationalité non réduite de la société rationnelle encourage à élever
la religion en une fin en soi sans considération de sa teneur comme une simple
manière de penser, finalement comme une qualité des sujets, au détriment de la
religion elle-même. Il faut seulement être un croyant – ce en quoi l’on croit
est indifférent ». Pour ceux-là, le choix de la communauté des fidèles l’a
emporté sur la communauté des citoyens. Rivés dans leurs certitudes de nouveaux
convertis, mis en confort par la montée de nouveaux messianismes, ils n’auront
pas vu, ou voulu voir, les innombrables manifestations terrestres du nouvel
ordre spirituel qu’ils appelaient de leurs vœux. Ils n’auront pas compris que,
comme pour d’autres religions, « la mutation de la religion en religiosité
tient au cours de l’histoire » et que « les cellules mortes de la religiosité
au milieu du séculaire deviennent un poison ». Ce que d’autres sociétés ont
connu en des temps pas très lointains de « tabous répressifs », « ressentiments
», « hystérie cachée de tous côtés » et autres massacres au couteau, l’Algérie
le connaît aussi sous d’autres bannières.
Au lieu de pénétrer sans réserve dans la critique du mal et
faire reculer l’horreur, les partisans de l’ordre religieux, marqués par le
doute, se seront eux aussi mis à l’abri, préférant mettre en doute tout ce qui
les entoure.
Quant aux restants, gagnés par le désenchantement et la
démission, certains d’entre eux se sont enfermés dans une révolte désespérée à
l’égard d’eux-mêmes tandis que d’autres, menacés de toutes parts, y compris par
leurs propres démons, ont choisi l’exil à partir duquel il ne leur reste plus
qu’à tenter de ponctuer l’événement qui court du trait fort de déclarations et
pétitions de principe.
Bien sûr, il n’est pas dans notre propos ici d’opposer « à la
parole de la mise à l’abri, la parole si usée d’une vie dangereuse ». Car,
comme nous le constations en 1991, il existe encore des travaux éminemment
positifs produits par quelques intellectuels qui ont continué de « moissonner
sur une terre en feu » sans que cette notion ait une connotation géographique.
Ceux-ci, engagés dans l’effort libérateur de la pensée arabe poursuivent leur
œuvre ; en dedans des frontières comme en dehors, ils s’attaquent sans relâche
aux tabous et aux interdits des discours établis et dévoilent ce que les
sociétés arabes se cachent à elles-mêmes. Pour eux, la revue a été un des
moyens d’atteindre les esprits et de construire comme nous le voulions à ses
débuts « une place à la rationalité dans la connaissance des faits sociaux,
politiques et religieux ». Des analyses concrètes, des opinions critiques, des
interrogations cruciales ont trouvé à s’exprimer dans les colonnes de
naqd. Ce faisant, la revue est
restée fidèle à son vœu d’être « l’organe de tous les intellectuels et de tous
les penseurs qui se refusent à voir que quelque moyen d’expression leur soit
mesuré, que quelque zone ou champ d’investigation leur soit interdit, que
quelque objet d’analyse leur soit nié ». La revue a ainsi offert un cadre de
liberté de création et d’expression « à tous ceux qui pensent que plus rien ne
justifie que les sciences de la société soient mesurées ou légitimées par les
pouvoirs sur la société ».
Là où naqd a cependant manqué son but,
c’est de parvenir à créer autour d’elle, dans sa propre société, une dynamique
porteuse d’idées nouvelles et à les exprimer à travers ses colonnes. Faire de
la revue un pôle d’attraction, un lieu de rencontre et un organe d’expression
de la pensée critique de l’Algérie, du Maghreb et du Machrek reste encore à
l’état de projet. Dans les faits, une telle entreprise demandait et demande
toujours, comme le rappelait l’éditorial du numéro 1, un engagement sur le
terrain du débat d’idées non pas des seuls animateurs mais de tous les
penseurs, essayistes, historiens, sociologues, économistes, philosophes,
linguistes, anthropologues, juristes, psychologues, médecins, politologues,
journalistes, démographes… Alors qu’en 1990-1991, le seuil critique à partir
duquel « les femmes et les hommes acquièrent la possibilité d’avoir prise sur
leur histoire et la capacité de penser leur praxis collective comme leur œuvre
propre » semblait être atteint, à partir de 1992 et plus encore dans les années
qui ont suivi, la détérioration générale des conditions de vie et l’insécurité
grandissante ont fait basculer toute cette force en devenir dans l’horreur
abortive.
Mais le traumatisme subi par la couche des lettrés, au même
titre d’ailleurs que celui subi par les autres couches de la société, ne peut
justifier à lui seul l’échec relatif de la revue dans son premier projet. Car
il était bien évident que le travail allait être long et difficile. Il
supposait que chacun des membres de la rédaction y mette du sien en développant
ses propres réseaux, en se mettant en jeu lui-même pour produire ou solliciter
des contributions allant dans le sens de la raison sociale de la revue. C’est
pourquoi il est bon de s’interroger sur nous-mêmes et sur le sens de notre
engagement critique.
Nous comptons sur vous, abonnés et lecteurs, pour donner un
soutien effectif au projet d’enracinement d’une pensée critique dans notre
société.
[*]
Daho Djerbal, directeur de la
rédaction. naqd, bp 63bis, Ben Aknoun
16033, Alger, tél/fax : + 213-2-734352 ; s/c. N. El-Hadi Chalabi, 74, cours de
la Liberté, 69003 Lyon.