2001
Sud/Nord
Promenade dans la rue Ben-M’Hidi (Alger)
Djilali Khellas
Comme toutes ses homologues, la rue Ben-M’Hidi, n’est pas d’un
seul tenant. Elle se compose d’une multitude de mondes hétéroclites,
parfaitement distincts, ayant chacun ses flux, ses reflux, ses personnages, son
atmosphère. Presque deux siècles ont façonné son caractère tout en y amassant
magasins, hôtels, cafés, bars et restaurants.
La foule y est dense à longueur de journée. Les courants se
croisent, s’unissent et se désunissent sans grande turbulence. Quel bras
puissant contrôle le mouvement ! Jeunes vendeurs, employés compassés des
bureaux proches, mères de famille chargées de couffins à provisions pleins à
craquer, éboueurs aux visages tannés, fonctionnaires en mission venus de
l’intérieur du pays, libraires, étudiants, voyageurs…
À première vue, la foule paraît une masse homogène, un mélange
de tous les types humains, à égale proportion. C’est une illusion. Chacun de
ces types a son port d’attache ; à mesure qu’il s’éloigne, il se dissout petit
à petit dans la foule, non sans marquer de sa nuance la grande masse spécifique
centrale. Par dessus les têtes des piétons, les habitants observent de leurs
balcons ou fenêtres le décor d’un œil de curiosité distraite. Dans les gestes
des passants, il apparaît soudain du détachement ostentatoire : laissons-leur
la vedette, passons notre chemin au gré du fleuve humain.
Nous voilà dans un lieu tout à fait particulier, où personne ne
se sent étranger. Jamais de séparations, mais seulement des rencontres, coups
de fils, affaires conclues, messages reçus et expédiés : la
grande poste, masse « beige » énorme
et pesante datant de la fin du xixe siècle et dont l’architecture est
symbole de cette fascination de l’art arabo-berbère. Des figurants infatigables
font le pied de grue sur les larges marches de l’entrée. Ils attendent, sérieux
et languissants, infiniment, perpétuellement, car c’est l’endroit où l’on ne
fait qu’attendre. Une vieille femme paysanne très typée, chaussée de pantoufles
et couverte d’un « haik » (voile) blanc, fripé et sale, domine un tas de sacs
et de paquets, ainsi qu’un gosse léthargique, une tomate à la main. Elle est
tout attente, sentiment que l’impatient citadin ignore dorénavant à l’état pur.
Seule notre mère nature est capable d’attendre avec autant de majestueuse
résignation.
Dans les magasins d’en face, la vie, une fois encore, prend un
cours différent. Personne n’attend, tout le monde achète ou, à défaut, se
renseigne sur les marchandises recherchées, qu’on peut trouver ou qui sont
introuvables. En s’enfonçant dans la rue, nous découvrons que chaque magasin
émet son rayonnement particulier, impossible de confondre l’air de fête qui
attire le client dans les magasins de cadeaux avec les effluves des parfums et
les lumières des néons colorés. En amont, les magasins les plus anciens,
étalent leurs tissus ou leurs chaussures. La diversité de ce tronçon de rue
frappe l’imagination. Et, en même temps, quel ensemble, quelle harmonie
!
Nous arrivons enfin au monument de la rue : voici la statue de
l’émir Abdelkader, le résistant et le fondateur du premier État algérien
moderne. Il fonce sur son cheval brandissant son épée. Tout autour de lui, les
gosses qui jouent au football, ne cessent de dégrader fleurs et ornements sous
les regards absents des passants.
L’exemple du monde arabe pourrait être également proposé ici.
On sait que la majorité des territoires arabes a été soumis à la domination
coloniale. Le colonialisme a déployé dans ces régions les mêmes efforts pour
ancrer dans l’esprit des indigènes que leur histoire d’avant la colonisation
était une histoire dominée par la barbarie. La lutte de libération nationale
s’est accompagnée d’un phénomène culturel connu sous le nom de réveil de
l’islam. La passion mise par les auteurs arabes contemporains à rappeler à leur
peuple les grandes pages de l’histoire arabe est une réponse aux mensonges de
l’occupant. Les grands noms de la littérature arabe ont été répertoriés et le
passé de la civilisation arabe a été brandi avec la même fougue, la même ardeur
que celui des civilisations africaines. Les leaders arabes ont tenté de
relancer cette fameuse Dar El Salam qui a rayonné si brillamment aux
xiie, xiiie et xive siècles.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
Plus bas et en face du monument de l’émir Abdelkader, se trouve
la librairie du tiers-monde qui étale ses livres très variés. Quel rayon
choisir ? Celui du « livre arabe » ? Celui du « livre français » ? On a
l’embarras du choix avec cet océan de bouquins. Qu’importe, il y a de tout à
volonté.
Nous n’avons pas fait cinq cents mètres, et cependant que de
tableaux la rue n’a-t-elle pas étalés !
À lui seul, son relief est une symphonie d’impressions. En
effet, le relief de la rue Ben-M’Hidi, des rues, ruelles et passages latéraux,
suggère bien des thèmes à notre réflexion. Le passage des « grandes galeries »,
par exemple, qui propage jusque dans la grande artère la lueur incertaine des
lampes éclairant l’entrée du bâtiment. Par sa simplicité recherchée, il semble
donner à la rue une leçon de savoir-vivre : modestie, respect,
dignité.
Mais nous voilà trop absorbés, faute impardonnable pour un
flâneur qui se respecte. Entre-temps, une étrange émotion gagne la cime des
arbres décolorés et estompés à mesure que l’après-midi avance ; pour nous,
c’est le moment de filer à l’anglaise.