Sud/Nord 2001/1
Sud/Nord
2001/1 (no 14)
208 pages
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Vous consultezLa doctrine contre-révolutionnaire de la France et la paysannerie algérienne : les camps de regroupement (1954-1962)[*] [*] Cette étude a été initialement rédigée en anglais et...
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AuteurMahfoud Bennoune du même auteur


1 Afin que nul n’oublie le prix exorbitant payé par la paysannerie algérienne des zones montagneuses du pays, nous avons jugé utile de faire traduire de l’anglais l’étude ci-après consacrée à l’explication et à l’analyse de la doctrine contre-insurrectionnelle, élaborée et appliquée par les officiers français de la guerre psychologique durant la révolution, et son impact sur près de la moitié des ruraux concentrés dans 2 392 camps de regroupement, dont ma mère et ma sœur qui ont séjourné dans celui de Sidi Zerouk. Ma mère y fut grièvement blessée par balles lors d’une ronde des soldats suspectant la présence sur les lieux des moudjahidines. L’expérience traumatisante de ces regroupés n’a pas été traitée par nos historiens et reste par conséquent ignorée de la majorité des Algériens. Le devoir de mémoire nous fait donc obligation de nous rappeler les épreuves qu’ils ont endurées entre les mains de la soldatesque française et des harkis (dont le nombre, qui s’élevait selon Charles Robert Ageron à 175 500 traîtres mercenaires), a excédé celui des moudjahidines des wilayas historiques estimées eux à 33 000 combattants.

2 La lutte algérienne de libération armée qui bouleversa nos campagnes, et ébranla la scène politique et militaire française entre 1954 et 1962, a une portée historique comparable à celle des grands événements marquants du monde contemporain tels que la révolution de 1917, les mouvements de résistance contre le fascisme, la révolution paysanne et prolétarienne chinoise, et la vaillante lutte armée du peuple vietnamien contre le colonialisme et l’impérialisme. Selon Eric Wolf, « les événements algériens sont importants non seulement parce qu’une poignée de guérilleros a défié une armée moderne et nombreuse et l’a privée de sa victoire, mais aussi a donné lieu à l’émergence de deux théories de guerre très influentes impliquant la population paysanne. L’une est la théorie de la guerre révolutionnaire développée et prônée par les officiers de l’armée française qui ont combattu en Algérie, et l’autre la théorie des révolutions coloniales avancée par Frantz Fanon[1] [1] Eric Wolf, Peasant Wars of the Twentieth Century, New...
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. » Notre présente étude sera principalement axée sur la doctrine contre-révolutionnaire française et ses effets sur les 2 300 000 paysans (sur 8,5 millions d’habitants en 1954), qui furent brutalement recasés dans des centres de regroupement durant la guerre de libération nationale. L’autre aspect important qui sera analysé, et qui constitue un terrain d’application aux théories anti-insurrectionnelles françaises, est la stratégie de la terre brûlée dirigée contre les villages paysans.

3 À la veille de la défaite humiliante de Dien Bien Phu infligée à l’armée française par le Vietminh, certains officiers colonialistes s’étaient adonnés non seulement à l’étude de travaux de sociologie, d’anthropologie et de psychologie, mais aussi à celle d’écrits révolutionnaires portant sur les stratégies de mobilisation des masses nécessaires pour briser des régimes oppressifs et empêcher les fascistes de saisir le pouvoir.

4 Paradoxalement, ce fut le travail de Serge Chatokin, qui avait écrit un pamphlet antinazi intitulé Le Viol des masses, qui attira d’abord l’attention de ces officiers français. Dans son étude, Chatokin préconise le conditionnement opérant de Pavlov et les techniques publicitaires en vue de saper les effets de la propagande nazie sur le peuple allemand. Selon lui, pour influencer les gens au point de changer leurs attitudes « l’essentiel est de faire appel à tous les aspects du complexe psychique et de ne lui laisser aucune issue ; il ne suffit pas de jouer sur une corde au hasard. La règle est de faire appel à chacun des tréfonds instinctifs de l’âme humaine[2] [2] Serge Chatokin, The Rape of the Masses : The Psychology...
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».

5 Mais le plus important théoricien de la guerre psychologique, celui qui, parmi les militaires français, avait des liens étroits avec les tenants de la stratégie contre-révolutionnaire, était un psychologue français, George Sauge. William Bosworth écrit à son sujet : « [Sauge] a organisé un centre d’études de psychologie sociale et un mouvement appelé “force psychologique”. Ce mouvement semble avoir une certaine influence dans l’armée française. L’impact de Sauge a été d’autant plus marqué qu’il donnait (lui-même) des cours réguliers de guerre psychologique aux officiers de l’armée[3] [3] W. Bosworth, Catholicism and Crisis in Modern France...
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. » Et c’est avec enthousiasme que les stratèges français de la contre-révolution accueillirent ses idées. En effet, le 12 février 1960, le correspondant du Monde en Algérie rapportait que « Sauge était le théoricien officiel de la guerre psychologique auprès des officiers actifs de la contre-insurrection. Sa doctrine fasciste affirme que fondamentalement chaque individu est susceptible d’être conditionné à faire et à croire n’importe quoi[4] [4] P. Paret, French Revolutionary Warfare from Indochina...
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».

6 Parallèlement, ces officiers français s’enthousiasmèrent pour les écrits de Mao sur la stratégie militaire. Ce fut donc en lisant Mao que le général Chassin tira la conclusion que désormais les révolutions ne pouvaient être mises en échec par des guerres de conquête classiques ; on devrait leur opposer la même stratégie, celle même de la guerre subversive. Par ailleurs, les armées impérialistes devraient compter sur des techniques de manipulation sociopsychologiques afin d’amener les peuples colonisés à se désolidariser des « hors-la-loi ». Il ajoute qu’« il est impossible de gagner une guerre et notamment une guerre révolutionnaire, si le peuple n’est pas de notre côté ». Nous devons nous battre « parmi les masses pour le contrôle des masses, au moyen d’une combinaison de techniques organisationnelles et psychologiques ». Il conclut que même les armes nucléaires ne peuvent protéger les puissances coloniales de la guerre révolutionnaire. « Sans l’ombre d’un doute, la guerre la plus dangereuse pour la France, et peut-être pour l’Occident, est la guerre subversive, car elle peut être menée à moindre risque par un opposant par le biais d’intermédiaires, ce qui peut progressivement nous priver de toute position stratégique dans le monde[5] [5] L. M. Chassin, « Vers un encerclement de l’Occident »,...
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. » L’autre théoricien de la pacification par la terreur, dont les idées sur la guerre contre-révolutionnaire furent soigneusement étudiées et appliquées par un grand nombre de puissances impérialistes occidentales, est Roger Trinquier. Dans son ouvrage, La Guerre moderne, ou plus précisément la guerre révolutionnaire, Trinquier affirme que ce type de guerre possède les caractéristiques suivantes : « C’est un système entrecroisé d’actions – politiques, économiques, psychologiques, militaires – qui vise le renversement de l 19;autorité établie dans un pays et son remplacement par un autre régime. »

7 Pour parvenir à ce but, les « agitateurs » essaieraient d’exploiter les tensions internes du pays attaqué – idéologiques, sociales, religieuses, économiques – et tout conflit susceptible d’avoir une influence profonde sur la population à conquérir[6] [6] R. Trinquier, Modern Warfare : A French View of Counterinsurgency,...
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. Cependant, il nous faut souligner que le colonel verse dans l’amalgame lorsqu’il confond les conditions objectives qui peuvent conduire à une révolution et les aspects techniques de la guerre révolutionnaire. D’autre part, en étudiant superficiellement les écrits de Mao sur la guerre révolutionnaire, Trinquier conclut également que « la condition sine qua non de la victoire dans la guerre moderne reste le soutien inconditionnel de la population. En effet, selon Mao Tsé-toung, ce soutien est aussi essentiel au combattant que l’eau pour le poisson. Bien que rare et probablement inscrit dans la courte durée, il arrive qu’il soit spontané. S’il n’existe pas, il doit être obtenu par tous les moyens, dont le plus efficace est le terrorisme[7] [7] Ibid. , p. 6. ...
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».

8 De fait, Trinquier a non seulement suggéré le recours au terrorisme pour neutraliser la paysannerie algérienne, mais l’a pratiqué avec un rare talent et un réalisme troublant en tant qu’officier actif en Algérie. La philosophie qui fonde les conclusions de Trinquier est d’inspiration fasciste, pessimiste. La vision de l’homme et des relations de pouvoir dans la société qui s’en dégage est dégradante. Cette conception à la fois des conditions de la révolution et des tactiques anti-insurrectionnelles relève de sa propre angoisse et de son désespoir, induits par le fait que 800 000 soldats professionnels (dont des policiers, des colons armés et des harkis) « pourvus de l’équipement le plus moderne, étaient incapables d’infliger une défaite aux 15 000 à 25 000 membres de l’aln (selon les périodes), dont 80 % étaient issus de milieux paysans, et qui étaient « en général pauvrement équipés avec seulement des armes légères[8] [8] Ibid. , p. 6. ...
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».

9 Ainsi, conformément à ces théories anti-insurrectionnelles proposées par divers officiers et intellectuels, l’armée française établit à Arzew, en mars 1956, un centre de guerre contre-révolutionnaire. Les directeurs qui se sont succédé dans ce centre se sont donné pour tâche de propager la doctrine contre-révolutionnaire française. Cependant, la formation systématique des officiers de la guerre psychologique avait précédé la création de ce centre. Déjà en 1955, le nombre de ces officiers avait atteint 1 400[9] [9] M. Cornaton, Regroupement de la décolonisation, Paris,...
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. Leur corps, appelé Section administrative et sociale (sas), avait été créé par décret, signé le 26 septembre 1955 par rien de moins que l’anthropologue gouverneur général d’Algérie, Jacques Soustelle.

10 Le premier programme général de formation du centre d’Arzew mettait l’accent sur des données empiriques relatives à la situation révolutionnaire en Algérie, ainsi que sur les stratégies et les tactiques militaires. Puis, progressivement, le programme fut orienté vers la formation intensive dans des domaines voisins, tels que la guerre psychologique, l’islam, la société algérienne et sa culture.

11 Sous la direction du colonel Bruges, un vétéran de la guerre d’Indochine, les officiers entreprirent l’étude systématique des écrits de Mao ainsi que d’autres doctrines contre-révolutionnaires, tout en les complétant par divers travaux théoriques relatifs au conditionnement sociopsychologique. Les idées qu’ils trouvèrent dans ces écrits furent intégrées, adaptées et immédiatement appliquées sur le terrain. Selon Alf Heggoy, un Américain qui non seulement a fait l’éloge de la doctrine contre-révolutionnaire française, mais l’a aussi vulgarisée, « les officiers finirent par comprendre que les considérations militaires seules n’apporteraient pas une solution à la guerre[10] [10] A. A. Heggoy, Insurgency and Counterinsurgency in Algeria,...
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».

12 Vers 1960, le programme du centre d’Arzew comportait trois domaines d’instruction : la nature du conflit militaire, le contexte sociopolitique de la guerre avec ses dimensions interne et externe, et les théories de la guerre révolutionnaire et leur application. Le premier portait sur la discussion des statistiques des victimes de chaque partie à des périodes données. Les conférences et discussions animées par des spécialistes montraient que l’insurrection était le résultat de contradictions sociales et politiques ainsi que de l’influence de certaines forces internationales. Parmi les influences étudiées figuraient le développement de la guerre révolutionnaire, le communisme mondial… Les conférences portaient également sur les caractéristiques principales de la société algérienne, l’organisation et l’histoire de l’ennemi ainsi que l’action psychologique[11] [11] Ibid. . , p. 178. ...
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.

13 Puisqu’il était admis que les paysans « formaient l’épine dorsale de l’aln », beaucoup de commandants de région et de secteurs pensaient qu’il n’y avait pas d’autre moyen de mettre un terme à cet état de choses que d’appliquer la méthode de Mao : « Le rebelle vit parmi la population comme un poisson dans l’eau ; évacuez l’eau et le poisson mourra[12] [12] Florentin, Le Commandant, Rapport officiel du 11 décembre...
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. »

14 Lorsque, en 1956, le gouvernement français réalisa que la rébellion algérienne n’était pas une simple jacquerie paysanne, mais une authentique guerre révolutionnaire, conforme aux principes d’une guerre populaire qui nécessitait et induisait la mobilisation générale du peuple – ce qui permit à l’aln non seulement d’attaquer et de causer d’importantes pertes humaines dans les rangs de l’ennemi, mais aussi de désorganiser l’administration coloniale –, il demanda à Robert Lacoste de céder tous les pouvoirs à l’armée. Ainsi, celle-ci reçut l’ordre de « poursuivre le travail politique et psychologique ». Lacoste considérait cette tâche « aussi importante que son activité opérationnelle pure[13] [13] Heggoy, op. cit. , p. 89. ...
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». Désormais, les officiers de la guerre psychologique allaient avoir carte blanche pour appliquer les théories de la guerre révolutionnaire.

La guerre psychologique en action

15 Conformément aux différentes théories psychosociologiques et à la formule de Mao qui souligne que les masses rurales constituent le levain de la lutte armée authentique contre le colonialisme, le haut commandement militaire français donna l’ordre à ses officiers sur le terrain de déloger les paysans de leurs villages et de les faire surveiller de près par les officiers sas, le but étant à la fois de les empêcher de renforcer les maquis, et d’informer, guider, nourrir et loger les membres de l’aln[14] [14] P. Bourdieu, et A. Sayad, Le Déracinement : la crise...
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.

16 Dès le début des opérations de déracinement, le but principal de l’armée coloniale répondait à des considérations stratégiques. Dans un premier temps, il s’agissait d’isoler les paysans des « hors-la-loi » en maintenant sur eux une surveillance de tous les instants dans les centres de regroupement. À plus long terme et dans une perspective de lutte anti-insurrectionnelle, il fallait réduire la volonté des captifs de combattre, ou agir sur leur loyauté à l’égard de l’organisation pour qu’ils ne basculent pas dans le camp de la puissance coloniale, en les soumettant à une « opération chirurgicale de type social ». En outre, il y avait un aspect propagande en direction de l’opinion internationale pour la gagner à la thèse de la pacification après que les dévastations, les tueries systématiques et le génocide provoqués par la stratégie militaire des zones interdites furent de notoriété publique. En effet, une note officielle de la 146/grp déclare : « Il sera plus commode, chaque fois que cela sera possible, de ne pas le faire isolément des autres actions entreprises pour le regroupement en les présentant comme des progrès dans l’agriculture, l’organisation communale, l’habitat, l’école, les services de santé. » Des déclarations furent faites dans ce sens pour donner l’impression que les paysans avaient fui de leur propre gré les rebelles pour se placer sous la protection des militaires français dans leurs postes.

17 En 1962, 2 350 000 paysans, soit 26,1 % de la population musulmane totale, étaient rassemblés dans les camps de regroupement. Leur déracinement fut le résultat de grandes opérations militaires. En plus des regroupés, au moins 1 175 000 personnes auraient également quitté leurs terroirs, soit 3 525 000 au total, représentant 50 % des ruraux. En effet, lorsqu’il devint patent que l’armée coloniale avait complètement perdu le contrôle des zones rurales, l’état-major général déclara ces dernières « zones interdites ». Après octobre 1956, elles furent désignées « zones ouvertes en permanence au feu de toutes les armées : infanterie, forces aériennes, etc. » Ce qui revenait à dire que toute personne qui s’y trouvait était considérée comme rebelle[15] [15] Talbo-Bernigaud, « Les Zones interdites », Les Temps...
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.

18 Ces actions de terreur étaient régulièrement suivies par des opérations de ratissage d’envergure et les survivants menés de force vers les centres de regroupement entourés de barbelés et de fortifications minées ; leurs villages étaient systématiquement détruits. Cette stratégie de la « terre brûlée » avait pour objectif la destruction de la vie socioéconomique des paysans. Ainsi, leurs bêtes étaient soit tuées par les avions de guerre français dans les pâturages, soit saisies puis abattues. Quant aux maisons, elles étaient soufflées par les bombes ou entièrement brûlées.

19 Dès 1956, je fus personnellement témoin de telles destructions dans le Nord constantinois. En février 1956, les troupes françaises investirent notre village et surprirent les habitants dans leur sommeil. Au cours de cette opération, 19 paysans furent tués par balles. Le lendemain, la Dépêche de Constantine rapportait que 45 « hors-la-loi » armés avaient été tués par les forces de l’ordre dans un violent accrochage. Quelques mois plus tard, en août 1956, l’armée coloniale monta une autre opération d’envergure qui se poursuivit durant trois jours, contre une vaste région rurale située entre Constantine, El Milia et Skikda. Dans deux hameaux seulement, Beni Sbih et Bni Tlilan, on dénombra 69 civils sans défense tués. Le même quotidien titrait à la une : « Des hors-la-loi armés ont été tués dans une bataille sans merci au sud-est d’El Milia. » Dans les deux cas, les maisons des victimes furent détruites.

20 À partir de 1958, le gouvernement français, sous l’impulsion du général de Gaulle, lança « les grandes opérations Challes ». « Elles touchèrent durement les populations. Sous prétexte que rebelles et paysans se confondent très souvent, on baptisait facilement suspects tous les paysans et bergers que l’on rencontrait, ce qui mettait plus à l’aise pour les torturer et les abattre. Le soir, dans le brq, on écrivait, au besoin, qu’ils étaient porteurs d’une grenade : personne ne venait vérifier ! Des massifs entiers furent investis et passés au peigne fin[16] [16] Cornaton, op. cit. ...
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. »

21 De telles opérations visaient le déracinement de la population rurale et sa concentration dans des camps de regroupement. Ces derniers étaient distants des hameaux de un à cent vingt kilomètres. Plus tard, sous de Gaulle, ils furent rebaptisés « la politique des mille villages » et présentés au monde extérieur comme une action humanitaire motivée par la mission civilisatrice de la France.

La configuration des camps et la « loi ethnologique » des théoriciens de la contre-insurrection

22 Le passage suivant, écrit par le capitaine Charles Richard au xixe siècle, met en évidence l’objectif assigné aux camps de regroupement : « L’essentiel est, en effet, de grouper ce peuple qui est partout et nulle part. L’essentiel est de nous le rendre saisissable. Quand nous le tiendrons, nous pourrons alors faire bien des choses qui nous sont impossibles aujourd’hui, et qui nous permettront peut-être de nous emparer de son esprit après nous être emparés de son corps[17] [17] M. Lacheraf, « Constance politique et militaire dans les...
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. »

23 Un siècle plus tard, Jacques Soustelle jugea nécessaire de justifier la politique de regroupement en citant Stéphane Gsell : « La conquête matérielle doit s’accompagner de la conquête des âmes. » Et Cornaton a ajouté que « ce fut sa conviction de gagner la guerre par la conquête des âmes », qui amena le général Parlange à créer les premiers camps de regroupement dans les Aurès. Ainsi, dès le début, la création de ce monde concentrationnaire fut présenté cyniquement à l’opinion publique comme une amélioration des conditions de vie.

24 Outre les leçons tirées de l’expérience coloniale, les théoriciens de la stratégie contre-insurrectionnelle ont beaucoup misé sur l’anthropologie structurale. En effet, pour procéder à « la chirurgie sociale » dans les camps, ils ont obéi à leur interprétation de la pseudo-loi ethnologique de Lévi-Strauss. Le but avoué de cette chirurgie sociale était de changer les attitudes des paysans à l’égard de l’ordre colonial, qui objectivement parlant, était la cause principale de la « rébellion algérienne ». Cette loi peut être formulée en substance comme suit : en changeant l’habitat de l’homme et son mode d’occupation du sol, les processus cognitifs qui ont prédéterminé sa perception sociale et sa pensée en seraient proportionnellement modifiés. En conséquence de quoi, l’attitude de l’homme à l’égard de son univers séculier et sacré serait radicalement transformée.

25 En fait, les deux principaux anthropologues français, Lévi-Strauss et Batiste soutiennent que la modification de la dimension spatiale – telle que le mode d’occupation de l’espace qui façonne les projections symboliques élémentaires des structures sociales les plus fondamentales et les schémas culturels d’une société – entraîne une mutation généralisée. À l’appui de sa thèse, Lévi-Strauss relève que les missionnaires catholiques du Brésil ont vu dans la transformation, à la fois de l’occupation de l’espace et du schéma de réimplantation des personnes, les conditions prérequises pour la conversion du peuple Bororo au christianisme. « Cette disposition circulaire est si vitale à la vie religieuse de la tribu que les missionnaires salésiens réalisèrent vite que le moyen le plus sûr de convertir les Bororo était de leur faire abandonner leur village pour un autre, dans lequel les huttes étaient disposées en rangs parallèles. Ils seraient alors désorientés dans tous les sens du mot. Tout sentiment pour leurs traditions les quitterait, comme si leurs systèmes religieux et social étaient si complexes qu’ils ne peuvent exister sans le schéma apparent dans les plans d’occupation de l’espace et réaffirmé au rythme de leur vie quotidienne[18] [18] Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris, Plon,...
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. »

26 Ainsi, par le simple fait de construire des modèles basés sur la manipulation des populations, l’anthropologie structurale a contribué indirectement à donner des arguments à une manipulation plus poussée des peuples opprimés.

27 Forts de cette vision structuraliste, les officiers français de la contre-insurrection s’employèrent à déraciner la paysannerie de son habitat traditionnel et à la réimplanter dans le piémont, dans la majorité des cas. Comme nous l’avons déjà signalé précédemment, cette opération de regroupement « fut menée à grand renfort de baïonnettes et de canons », de telle sorte que les structures sociales antérieures, qui maintenaient la cohésion et l’esprit rebelle de la société, soient sapées dans leurs fondements socioéconomiques. Un prérequis en somme nécessaire à la restructuration des superstructures de la société rurale soumise. L’objectif inavoué de cette politique de regroupement était de faire accepter à ceux qui les subissaient les relations de domination établies par le pouvoir colonial au xixe siècle. Ce projet ambitieux à la fois dans sa portée et ses implications renvoyait à la notion que la conscience collective et historique d’une paysannerie en révolte résultant d’une perception juste de l’oppression et de l’exploitation, pouvait être réprimée ou mieux effacée de la mémoire de millions d’individus afin de préserver le statu quo sous une forme de dépendance rénovée.

28 Pour souligner le contraste entre la vie dans les villages et celle imposée aux paysans dans les camps de regroupement par les officiers de la guerre psychologique, il importe de décrire la disposition de ces camps et le choix de leurs sites. Ainsi, les changements apportés par cette nouvelle situation dans le mode de vie des paysans étaient plus que drastiques. En effet, même si ces derniers avaient indirectement subi l’arbitraire du pouvoir colonial, ils étaient néanmoins libres de leurs mouvements, libres de pratiquer l’agriculture sur les terres laissées par la colonisation. Dans les camps, en revanche, la population captive vivait sous la loi martiale, ce qui revient à dire que les officiers en charge avaient sur elle le droit de vie et de mort. La plupart de ces officiers se distinguaient par une personnalité fasciste et autoritaire. Jouissant du pouvoir absolu, ils devinrent des maniaques guidés par leurs caprices du moment. Ainsi, ils soumirent les camps à une gestion basée sur des méthodes militaires : lever au clairon, départ à heure fixe pour les travaux forcés, couvre-feu signifié par une cloche, rapport quotidien et obligatoire aux officiers militaires en formation lorsque des décisions relatives à la vie quotidienne des captifs étaient annoncées.

29 L’univers concentrationnaire artificiellement créé par les officiers de la contre-insurrection s’étendait sur environ 12 km2. Déracinées de leurs hameaux et villages, plus de deux millions de personnes se trouvaient ainsi entassées dans des baraquements militaires. L’objectif de l’opération était évidemment de dissoudre l’organisation sociale de ces paysans en leur imposant des résidences concentrationnaires à l’intérieur des camps. Symétrie et uniformité architecturale caractérisent ces camps. Comme dans un test de projection, les structures des nouvelles habitations reflétaient l’esprit linéaire et militaire français. Les méthodes adoptées pour l’établissement de ces camps ont été résumées comme suit par un officier expert de ces opérations militaires. « Pour établir un centre de regroupement, c’est très simple. On doit commencer par les terrassements, alors il est facile de choisir un endroit en plein air, d’élever des fers barbelés, de trouver les lignes de démarcation entre les gourbis, de distribuer les lots et de fixer les délais pour leur construction[19] [19] Bourdieu et Sayad, op. cit. , p. 37. ...
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. » Notons que rien n’était prévu pour la vie économique des gens regroupés, et comme nous le montrerons ci-après, il y eut dans ces camps-prisons de nombreux décès pour cause de famine.

30 Supervisés par l’armée, les paysans regroupés étaient non seulement obligés de construire leurs gourbis selon un plan préétabli par les services du Commissariat à la reconstruction et à l’habitat rural, mais aussi de payer les matériaux de construction, tandis qu’aucune indemnisation ne leur était accordée pour leurs maisons détruites. Même plus tard, sous le gouvernement de Gaulle, lorsque les militaires français se mirent à construire des habitations standard, les paysans étaient obligés de contribuer à leur financement à hauteur de 50 %, avant même de les occuper. Cornaton rapporte qu’en raison de la corruption rampante parmi les autorités sas, les paysans étaient grugés au point de payer deux à trois fois leur misérable demeure[20] [20] Cornaton, op. cit. , p. 81. ...
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. Ce type d’habitat était du reste totalement inadapté aux conditions de vie locales et à la configuration à laquelle était accoutumée la population rurale.

31 L’architecture concentrationnaire était dictée par la nécessité opérationnelle, en d’autres termes, elle devait satisfaire aux exigences de contrôle et de surveillance militaires des paysans. Selon nombre d’officiers chargés de concevoir les plans de ces bidonvilles ruraux, les lignes droites et symétriques permettent aux forces de sécurité de nettoyer les rues rapidement au moyen d’armes automatiques en cas de manifestations ou d’émeutes[21] [21] Ibid. , p. 85. ...
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.

32 Mais les schémas de réimplantation de la population traduisent « la volonté » implacable de l’ordre colonial « de déstructurer pour restructurer », en vue de briser la résistance de la société assujettie.

33 Les sites des centres de regroupement étaient également choisis en fonction des impératifs de sécurité. Ces camps étaient établis sur des sommets de montagnes abrupts qu’il était impossible d’alimenter en eau potable, ou des crêtes qui exposaient les populations captives à de violents orages et à un climat rigoureux hiver comme été, d’autant qu’elles étaient mal logées, mal nourries et mal vêtues. D’autres se situaient au pied de collines et étaient facilement inondés pendant la saison des pluies. Ainsi, en 1958, de nombreux enfants furent noyés dans les inondations dans un camp près de Bougie. Dans ceux installés dans des zones semi arides, l’eau fut rationnée. Chaque habitant n’eut droit qu’à un demi-litre d’eau par jour.

34 Après avoir concentré ces millions de paysans dans des camps, les officiers de la guerre psychologique consacrèrent leurs efforts à la liquidation de l’organisation sociale des villages, considérée parfois comme la cause unique de la rébellion algérienne. Ils réorganisèrent les paysans en familles nucléaires composées d’un homme, chef de famille responsable du gagne-pain, et d’une femme assumant le rôle de maîtresse de maison et d’éducatrice des enfants. Par cette atomisation de la relation de parenté, on pensait créer subrepticement le sentiment d’anomie, qui détruit la solidarité sociale d’un groupe humain.

Les effets de la dislocation de l’habitat rural

35 Les habitations dans les camps étaient composées de gourbis construits géométriquement en rangs serrés et droits, entourés de fils barbelés parfois électrifiés, et de postes de garde. Mais leur agencement uniforme, loin d’atomiser les structures sociales paysannes, servit de catalyseur à l’homogénéisation plus grande de la société rurale algérienne. Et parce que toute l’entreprise était motivée par les seules considérations stratégiques et opérationnelles, les militaires français concentrèrent un maximum de personnes sur un minimum d’espace dans le but évident de réduire le périmètre à surveiller. Ainsi, au lieu de considérations d’hygiène et de santé, le choix des sites sur lesquels étaient érigés ces camps répondait strictement à un objectif de contrôle.

36 Les hommes adultes soit rejoignaient l’aln, soit émigraient vers des villes françaises en quête d’un emploi, soit étaient tués ; de ce fait, la population des camps était en majorité composée de femmes, d’enfants et de vieillards. En 1961, on estimait à 60 % la population de jeunes de moins de 12 ans. La malnutrition et toutes sortes d’épidémies entraînèrent la mort de 175 000 enfants dans ces camps entre seulement 1958 et 1961 : la ration quotidienne n’était en effet plus que le tiers du niveau normal de subsistance[22] [22]us...
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. Le fln/aln, quant à lui, a évalué les pertes humaines engendrées par cette politique criminelle à au moins 290 000. En effet, dans son « Carnet de notes », le pasteur Jacques Beaumont écrit en 1959 : « Je sais que, dans un endroit, lorsque nous distribuions des pommes de terre, les gens les mangeaient crues sans même attendre de les cuire. Ceci se passait, il y a dix jours à 75 kilomètres d’Alger. » Et il poursuit lugubre : « J’ai vu, dans un autre centre de regroupement, cinq enfants qui mouraient littéralement de faim, un autre dont la maman me dit : “Il va mourir”, et l’infirmière éclatant en sanglots me dit : “Il n’y a rien qu’on puisse faire pour le sauver.” » Un autre officier de santé informa Mgr Rodhain de l’état qui prévalait dans la plupart des centres de regroupement : « Les gens dans ce camp ont commencé à manger de l’herbe il y a quelque temps de cela. » Ces situations très répandues et délibérément provoquées par la puissance coloniale ont amené Cornaton, qui servait dans l’armée française, à écrire : « Les militaires ont entrepris une politique de pacification qui a pris, dans certaines régions, l’allure d 19;un génocide[23] [23] Cornaton, op. cit. . , p. 91 ; Bourdieu et Sayad, op. ...
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. »

37 Cependant, en dépit du fait que tous les camps étaient surveillés jour et nuit, à partir des tours de garde, par des militaires munis de moyens électroniques et de mitraillettes, les paysans ainsi piégés n’avaient jamais perdu le contact avec l’organisation révolutionnaire. Dans la plupart des cas, les populations regroupées s’étaient organisées en cellules secrètes liées organiquement aux structures parallèles du fln/aln. Elles ont ainsi réussi à apporter une contribution politique et militaire inestimable. Dans ces centres de regroupement mêmes, l’aln a mené des opérations importantes « sous le nez des gardes ». Néanmoins, le déracinement de la paysannerie de ses communautés rurales a induit un processus de dépaysannisation qui s’est traduit par une prise de conscience croissante du salariat, de la notion d’emploi et de chômage, etc.

38 En outre, à l’instar de tous les prisonniers d’une juste cause, la paysannerie percevait cette expérience comme un calvaire temporaire qui devait être subi dans l’honneur et la dignité. La majorité des paysans étaient certains de l’issue de la guerre. « L’homogénéisation de la société algérienne » devait se produire à coup sûr en raison de la mise en présence de millions de personnes de différents milieux. Quant aux modes de vie urbains, ils se répandirent rapidement parmi ces « urbains sans villes ». Et le résultat de l’expérience des camps ne fut en aucune façon la soumission de la population impliquée, mais la prolétarisation brutale ou lumpen prolétarisation de la majorité des paysans.

39 Le regroupement des paysans ne se terminait pas pour autant lorsqu’ils étaient concentrés dans les camps. D’autres opérations de desserrement et de resserrement étaient constamment menées. Des milliers de familles paysannes étaient transférées d’un centre à un autre ; elles y étaient mêlées à des milliers d’autres groupes. Par conséquent, la familiarité traditionnelle de la dechra, celle de la zribat et de la farqat, qui se caractérisaient par de petits groupes de hameaux et de villages, disparaissait dans les camps. Tous les paysans devenaient des chiffres anonymes, pris au piège de la laideur des bidonvilles ruraux. Mais l’expérience commune renforçait leur solidarité sociale. En effet, « la communauté d’expérience, écrivent Bourdieu et Sayad, se substitue à l’expérience de la communauté ». L’autre n’est plus perçu nécessairement comme membre d’une lignée, comme fils de Untel : « Maintenant, leur a déclaré un regroupé, tout le monde est semblable. Il n’y a plus les gens de ceci et les gens de cela ; il n’y a plus les fils de telle famille et les fils de telle autre, nous sommes tous dans la même situation, nous vivons tous la même chose. » Et un autre regroupé a ajouté : « Nous sommes tous ensemble et si le feu prend à l’un d’entre nous, il brûlera tout le monde… » Ce qui leur permit d’opposer à l’ordre militaire à la fois une résistance active et une résistance passive. Grâce au maintien du lien organique permanent avec les structures du fln/aln, ils furent également en mesure de poursuivre leur participation à la lutte de libération nationale aussi bien que de conserver leur dignité individuelle et de supporter ainsi l’expérience du regroupement comme une épreuve passagère.

Les failles de la doctrine française de la contre-insurrection

« Le processus de libération des peuples coloniaux est certes inéluctable. Mais la forme donnée à la lutte du peuple algérien est telle, dans sa violence et dans sa totalité, qu’elle influence de façon décisive les luttes futures des autres colonies.
Le peuple algérien expérimente concrètement l’interdépendance des phénomènes historiques. Dire que l’écroulement localisé du colonialisme augmente sa désagrégation en tant que système n’est plus l’explication d’un principe abstrait, seulement perceptible par les couches intellectuelles. »Frantz Fanon, Les Damnés de la terre

40 L’origine sociale des théoriciens et des exécutants de la guerre psychologique les a amenés à mal concevoir à la fois les théories sociologiques et la nature d’une situation révolutionnaire. En cédant aux exigences opérationnelles, ces officiers commirent simultanément une double violence, l’une physique dirigée contre la paysannerie et l’autre intellectuelle envers le rôle et les implications des théories socioculturelles. Les paysans étaient utilisés comme des « rats » dans une expérience de « chirurgie sociale » ; et les théories des sciences sociales qui semblaient convenir à leurs objectifs furent soumises à des exigences stratégiques, indépendamment des conséquences qu’elles pouvaient produire. Mais à long terme, l’entreprise machiavélique de ces théoriciens échoua parce que le comportement révolutionnaire défia leur machination réactionnaire. L’insurrection révolutionnaire ne peut être contenue par l’action militaire conventionnelle ou par la ruse des techniques de manipulation des masses. Aussi la doctrine contre-révolutionnaire française s’effondra-t-elle, car ses initiateurs étaient « tels des hommes observant une danse de l’extérieur à travers des fenêtres aux vitres épaisses. Ils peuvent voir les mouvements mécaniques, mais n’entendent point la musique. Ils couchent fidèlement les gestes sur papier avec pédanterie. Mais ce qui leur parvient rarement, ce sont les sentiments blessés, la misère, les rancœurs dues aux manques d’égards, la haine, la dévotion, l’inspiration et le désespoir. Par conséquent, ils ne comprennent pas vraiment ce qui pousse un homme à abandonner femme, enfants, maison, carrière, amis ; à rejoindre le maquis et vivre fusil à la main comme un animal traqué ; à défier l’écrasante puissance militaire plutôt que de supporter plus longtemps l’humiliation, l’injustice ou la pauvreté[24] [24] I. F. Stone, In a Time of Torment, New York, Vintage,...
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».

41 La doctrine contre-révolutionnaire élaborée par les officiers français de la guerre psychologique était basée sur la falsification à la fois des sciences sociales et des théories et des pratiques révolutionnaires. Selon leur perception des vrais révolutionnaires, ces derniers accordaient un « rôle prééminent à la guerre psychologique ». Son utilisation répond au sens du bien et du mal inné en chaque être humain ; si la révolution veut réussir, elle doit pervertir ce sens moral. La supériorité du code éthique de l’Occident supposé par ces théoriciens, devait lui accorder un avantage sur l’ennemi, dans la mesure où il montrerait la même aptitude dans l’utilisation de la guerre psychologique[25] [25] Paret, op. cit. , p. 21. ...
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42 Une conception aussi grossière de la situation révolutionnaire entraîna des faiblesses dans la doctrine de la guerre psychologique, qui minèrent son application. En terrorisant les masses, les officiers de la contre-insurrection libérèrent les forces de leur destruction finale. Les techniques élaborées de manipulation populaire furent sans effet sur la paysannerie déracinée. En dépit de son extrême brutalité, la « chirurgie sociale » pratiquée par les forces de la contre-insurrection eut sur eux un effet boomerang. Les paysans piégés dans les camps de concentration furent mis face à l’éclatante réalité du colonialisme. Désormais, ils n’avaient guère plus besoin de leurs chefs pour analyser et expliquer les effets déshumanisants d’un ordre social aberrant basé sur la domination de la majorité par une minorité de colons choyés et protégés par une impitoyable soldatesque. À partir d’une vie sociale caractérisée par des conditions et des fortunes diverses, l’expérience du regroupement a amené les paysans à réaliser qu’ils partageaient tous le même sort. Si leur courage chancelait et s’ils capitulaient, ils seraient alors tous condamnés à un joug permanent. Dans des conditions aussi extrêmes, l’oppression coloniale devenait trop concrète pour qu’ils puissent l’ignorer. Désormais, les paysans, mis à l’école de la cruauté appliquée et de la violence que leur avait infligées les officiers de la guerre psychologique, devinrent de fins observateurs du comportement colonialiste. En tant que tels, et en termes concrets, ils furent en mesure d’informer leurs chefs dans les campagnes que les agents de la mission civilisatrice n’étaient rien de moins que des chiens dégénérés et fous dont il fallait se débarrasser par tous les moyens possibles, quel qu’en soit le coût. Dès lors que le consensus était réalité entre les chefs et les militants, tous les pièges du colonialisme étaient condamnés à l’échec. L’un des chefs du fln déclara à Ahmed Eqbal que « la guerre révolutionnaire nécessitait non seulement le mécontentement des masses mais le sens du désespoir et une détermination inflexible de mettre un terme à l’injustice et à l’humiliation. Elle exige de supporter patiemment la souffrance, une conspiration du silence déterminée et un militantisme. Le succès d’une révolution s’affirme à partir du moment où l’ennemi se trouve moralement et continuellement de plus en plus isolé. Lorsque cet isolement devient total, la guerre est gagnée car la population se battra jusqu’au dernier homme[26] [26] Ekbal Ahmed, « Revolutionary warfare and counterinsurgency...
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».

43 Cependant, la clé du succès dans une guerre révolutionnaire réside non seulement dans la ferme volonté de se battre mais aussi dans la façon avec laquelle une population opprimée mène une lutte prolongée et bien orchestrée. Le résultat de cette lutte dépend à son tour de la tactique spécifique et de la stratégie employées. L’énergie de tous doit être canalisée dans des structures profondément implantées parmi le peuple. C’est le seul moyen de synchroniser à tous les niveaux de l’organisation, de la base au sommet, cette conduite révolutionnaire qui défie tous les schémas conventionnels.

44 Ainsi, l’expérience traumatisante de la paysannerie algérienne sous tous ses aspects, telle qu’elle a été vécue dans les camps de regroupement donne une lueur d’espoir à tous les peuples écrasés du monde, car elle leur démontre qu’ils ne peuvent être réduits par la force brutale, en même temps qu’elle sème pessimisme, angoisse et confusion parmi les oppresseurs et les exploiteurs en tous genres où qu’ils se trouvent.

 

Notes

[ *] Cette étude a été initialement rédigée en anglais et publiée dans la revue américaine Montly Review de Paul M. Sweezy, volume 25, n° 7 de décembre 1973, p. 43-60.Retour

[ 1] Eric Wolf, Peasant Wars of the Twentieth Century, New York, Harper & Row, 1969, p. 242-243.Retour

[ 2] Serge Chatokin, The Rape of the Masses : The Psychology of Totalitarian Propaganda, London, The Labour Book Service, 1942, p. 29-30.Retour

[ 3] W. Bosworth, Catholicism and Crisis in Modern France : French Catholic Group of the Threshold of the Fifth Republic, Princeton, Princeton University Press, 1962, p. 183-184.Retour

[ 4] P. Paret, French Revolutionary Warfare from Indochina to Algeria. The Analysis of a Political and Military Doctrine, Princeeton Studies in World Politics, n° 6, New York, Praeger, 1964, p. 110.Retour

[ 5] L.M. Chassin, « Vers un encerclement de l’Occident », Revue de la Défense nationale, XII, mai 1956, p. 1198-1199.Retour

[ 6] R. Trinquier, Modern Warfare : A French View of Counterinsurgency, New York, Praeger, 1964, p. 6.Retour

[ 7] Ibid., p. 6.Retour

[ 8] Ibid., p. 6.Retour

[ 9] M. Cornaton, Regroupement de la décolonisation, Paris, Éditions ouvrières, 1967, p. 64.Retour

[ 10] A.A. Heggoy, Insurgency and Counterinsurgency in Algeria, Bloomington, Indiana University Press, 1972, p. 177.Retour

[ 11] Ibid.., p. 178.Retour

[ 12] Florentin, Le Commandant, Rapport officiel du 11 décembre 1960, p. 62.Retour

[ 13] Heggoy, op. cit., p. 89.Retour

[ 14] P. Bourdieu, et A. Sayad, Le Déracinement : la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1964, p. 11.Retour

[ 15] Talbo-Bernigaud, « Les Zones interdites », Les Temps modernes, 1961, p. 714-715.Retour

[ 16] Cornaton, op. cit.Retour

[ 17] M. Lacheraf, « Constance politique et militaire dans les guerres coloniales », Les Temps modernes, janvier 1961, p. 780-781.Retour

[ 18] Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955, p. 204.Retour

[ 19] Bourdieu et Sayad, op. cit., p. 37.Retour

[ 20] Cornaton, op. cit., p. 81.Retour

[ 21] Ibid., p. 85.Retour

[ 22] us Army Handbook for Algeria, janvier 1965, p. 81.Retour

[ 23] Cornaton, op. cit.., p. 91 ; Bourdieu et Sayad, op. cit.., p. 136.Retour

[ 24] I.F. Stone, In a Time of Torment, New York, Vintage, 1968, p. 173-174.Retour

[ 25] Paret, op. cit., p. 21.Retour

[ 26] Ekbal Ahmed, « Revolutionary warfare and counterinsurgency », dans Miller and Aya (sous la direction de), National Liberation : Revolution in the Thirld World, New York, The Free Press, 1971, p. 149-150.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Mahfoud Bennoune « La doctrine contre-révolutionnaire de la France et la paysannerie algérienne : les camps de regroupement (1954-1962) », Sud/Nord 1/2001 (no 14), p. 51-66.
URL :
www.cairn.info/revue-sud-nord-2001-1-page-51.htm.
DOI : 10.3917/sn.014.0051.