2001
Sud/Nord
L’Algérie présente et à venir
Mohamed Lakhdar Maougal
« Dans ce pays de
malheur,
[où] tous les dix ans le sang
coule. »
Kateb Yacine, Le Cadavre
encerclé
Pays pacifique depuis la fin de la trouble période almohade au
xiiie siècle, l’Algérie est happée à
intervalles réguliers par la violence, et ce, à son corps défendant. D’abord,
elle est intégrée au cycle belliqueux sous la forme d’une résistance à
l’agression et à l’occupation ibériques exerçant plus qu’un droit de poursuite
haineuse contre les réfugiés andalous partis en laissant un pays ruiné par la
Reconquista. Ensuite, elle est quasiment violée par un militarisme ottoman
rentier et belliciste pratiquant la rapine sous la forme de la piraterie et
réprimant le pays pour le maintenir à l’écart de tout partage de la rente
produite par des prises et des richesses en butin. Enfin, le pays entier en sa
configuration actuelle est soumis à une longue et terrible guerre durant
laquelle la barbarie se sera montrée à découvert comme elle ne l’avait jamais
fait auparavant.
Incorporée de force dans des conflits qui ne la concernaient
pas, l’Algérie colonisée va se battre pour le monde libre sur les champs de
bataille des Dardanelles, sur ceux de la Marne, sur les hauteurs de Monte
Cassino, en Indochine puis à Madagascar. Les derniers massacres massifs,
véritable génocide, comme réponse aux manifestations nationalistes du 8 mai
1945 dans l’est algérien allaient creuser définitivement le fossé entre deux
communautés qui vivaient chacune avec sa logique propre, en deux société
parallèles.
Entrée en guerre à son corps défendant en réponse à la
politique d’agression et de répression érigée en un système de colonisation,
l’Algérie va vivre des épisodes sombres avec de grands massacres, avec la
torture érigée en système de gestion de la détention et de l’interrogatoire. La
violence coloniale va se faire au grand jour et va faire tomber les barrières
autant que le voile de la barbarie. Ces quelques confessions de Yves Bresson
honorent sa mémoire : « Les tortures innombrables que j’aurai, dans l’exercice
de mes fonctions, l’occasion de voir, renforceront ma haine du colonialisme :
Algériens écartelés par deux camions militaires allant en sens contraire,
tortures classiques par eau, électricité, pendaison par le pouce, les
testicules
[1]. »
Ce témoignage à lui seul suffirait à montrer et à démontrer, si
besoin est, que le déferlement de la violence en cours n’est pas la résultante
d’une cause génétique ou ontique. Tout au plus la cause pathologique est-elle
réelle, et si elle explique certains effets, elle n’explique pas tout. L’effet
de la grégarité ou de la surenchère, voire les effets d’un certain narcissisme
comme inversion vitaliste d’un manque de reconnaissance, tout cela n’est pas à
évacuer. C’est dire qu’en matière de pratique de la violence, il faut, autant
que faire se peut, introduire certaines déterminations jusque-là négligées par
excès de rationalité, comme les paramètres culturels ou socioculturels, les
facteurs symboliques relatifs aux croyances et aux convictions
[2].
Pour débusquer ces causes réelles de la violence, ou à tout le
moins ce qui pourrait lui servir d’alibi et de légitimation, rien ne saurait
être aussi indiqué que l’exploration de tout instrument ou support qui
pourrait, d’une manière directe ou indirecte, explicite ou implicite, servir de
référent. Que ce support soit réel, réaliste, ou relevant de l’imaginaire et de
ses moyens multiples d’expression, s’il peut servir à l’investigation et s’il
montre une certaine fiabilité, nous ne saurions le négliger, fût-ce le texte
sacré du Coran.
Voilà que la réalité des faits têtus, en une conjoncture fort
circonstancielle, nous interpelle et nous fait la violence de nous pencher sur
le problème de l’enfance, tout particulièrement celui de l’enfance maltraitée.
C’était, souvenez-vous, un certain 5 octobre 1988, jour mémorable, dans la
prise de conscience du peuple algérien, du caractère obsolète du système de
gestion sociopolitique de l’Algérie. Un cacique, chargé par ses maîtres
d’expliquer ce mouvement social subit et grave à une opinion internationale
surprise et interloquée, avait alors parlé d’un chahut de gamins.
Si nous avons pris l’exemple algérien pour éclairer notre
propos, ce n’est point pour magnifier notre peuple, mais tout simplement pour
montrer l’importance qu’a joué le combat qu’il a mené dans sa prise de
conscience. Il est clair que d’autres peuples sont arrivés au même résultat par
des voies différentes. En Algérie, on le sait mieux aujourd’hui, l’épreuve de
force n’était pas évitable, mais d’autres régions ont, par la lutte politique
et le travail de clarification entrepris par le parti, conduit leurs peuples
aux mêmes résultats. En Algérie, nous avons compris que les masses sont à la
hauteur des problèmes auxquels elles sont confrontées. Dans un pays
sous-développé, l’expérience prouve que l’important n’est pas que trois cents
personnes conçoivent et décident mais que l’ensemble, même au prix d’un temps
double ou triple, comprenne et décide. En fait, le temps mis à expliquer, le
temps « perdu » à humaniser le travailleur sera rattrapé dans l’exécution. Les
gens doivent savoir où ils vont et pourquoi ils y vont. L’homme politique ne
doit pas ignorer que l’avenir restera bouché tant que la conscience du peuple
sera rudimentaire, primaire, opaque.
Frantz Fanon, Les Damnés de la
terre
Je travaillais alors, bien paisiblement en tant que linguiste,
sur une approche rationnelle du texte coranique. Le fait de qualifier un grave
mouvement insurrectionnel de l’importance de celui du 5 octobre comme un simple
chahut de gamins, excita ma curiosité. J’ai pointé ma recherche sur la
représentation de l’enfant dans le texte fondateur. L’islamisme politique en
Algérie était, en ce moment-là, une fiction, voire un épouvantail vivement
agité dans la classe politique contre ceux qui réclamaient à cor et à cri une
démocratisation du système politique et une fin du régime du parti unique.
Ayant focalisé donc mon attention sur le lexème « enfant » et ayant parcouru
très attentivement le texte sacré, j’ai pu noter toutes les occurrences et les
contextualisations qui donnaient au mot « enfant » ses diverses acceptions.
Quel ne fut alors mon trouble ! Ma découverte allait provoquer en moi une
remise en cause très grave. J’ai résolu de faire une analyse objective
intratextuelle excluant toute exégèse et interprétation [il me fallait donc
faire une lecture immanente du texte telle que l’exigeait la tradition
lettriste du grand penseur Ibn Hazm Al Cortobi (xiie siècle) auquel je m’intéressais à
cette époque déjà]. Je ne pouvais garder ma découverte pour moi tout seul, et
pour ne pas rester prisonnier d’une subjectivité, j’ai proposé de donner mes
résultats lors d’un colloque sur l’enfance que mon département avait organisé
en 1989 et dont les travaux, pour de multiples raisons, avaient été mis au
placard de l’oubli avec le déferlement de la vague terroriste à partir de 1990.
Une occasion inopinée, mais somme toute irresponsable, est alors fournie par
une collègue dont l’ambition maladive d’une promotion rapide et accélérée
allait se concrétiser par la sortie des travaux de ce colloque et leur
publication en 1996-1997 dans une Algérie tourmentée par une espèce de guerre
civile. Un texte pareil en une conjoncture pareille pouvait exposer à de
terribles châtiments si d’aventure quelques illuminés peu cultivés en
métaphysique en avaient pris connaissance. Il faut croire que le texte avait
été bien compris.
Or, à l’occasion de ce colloque international consacré à
l’enfance, mes appréhensions furent plus ou moins confirmées. Les textes de
plusieurs collègues exposaient, depuis la tradition antique méditerranéenne, le
statut particulièrement éprouvant qui a été fait à l’enfance. La communication
de mon ami le philosophe marocain Moulim El-Arroussi : « Qu’est-ce qu’un enfant
? » et la lecture qu’il en avait donnée à partir d’un questionnement purement
linguistique sur les sens originels du mot « enfant » dans la langue arabe
classique, mais également dans les usages quotidiens de quelques parlers
marocains actuels, me confirmèrent que j’avais mis le doigt sur une question
dont on peut dire, pour le moins, qu’elle était épineuse.
En bref, et pour ne pas renouveler cette communication devenue
aujourd’hui poussiéreuse, je rappellerais succinctement quelques remarques et
quelques conclusions auxquelles j’étais parvenu en 1989, préférant renvoyer
ceux dont la curiosité aura été mise à rude épreuve au texte même de cette
étude
[3]. « Parallèlement
à ces sèmes organisateurs (les réseaux de distribution et de signification par
contextualisation dans les sourates et les versets), il existe aussi des sèmes
caractéristiques et caractérisants en équivalence de l’enfance dans le texte
coranique. Ce sont : la vanité, l’impiété et l’ingratitude, la réification, le
mirage et la duperie, l’orgueil, la puissance, l’inutilité, la distraction,
l’autorité, le châtiment et le don. »
Mais, somme toute, ce ne sont là que des champs sémantiques
moraux ou relatifs à l’éthique et à la morale religieuse. Nous avons poussé la
curiosité du côté du réel concret avec lequel les hommes vivants doivent
négocier quotidiennement leurs façons de vivre, leurs positionnements
statutaires, etc.
Le texte du fiqh (le
droit rituel musulman), parce qu’il est non seulement juridiquement prescriptif
mais aussi et surtout éthiquement directif (la charia musulmane a ceci de
particulier, d’être non seulement un code juridique mais aussi et surtout un
dogme religieux), livre des champs sémantiques particulièrement parlants et
édifiants. Nous avons choisi, pour notre investigation, un texte classique qui
fait autorité au Maghreb depuis le xe siècle, soit désormais un millénaire.
Il s’agit de la Risâla ou épître sur
les éléments du dogme et de la loi de l’islam selon le rite mâlékite de l’Imam
Abou Mouhammad Abd Allah Ibn Abi Zayd al Qayrawâni, disponible dans une
excellente édition en texte bilingue, par les soins de l’éminent orientaliste,
le docteur en sciences juridiques Léon Bercher, rééditée en 1983 par les
éditions populaires de l’armée, Bab El Oued, Alger.
Au chapitre de l’enfance et en suivant la même démarche
analytique exploitée pour l’approche structurale et objective du texte
coranique, on peut relever les champs sémantiques suivants : pages 115/117,
funérailles de l’enfant ; pages 225/227/229/237/239/267/269, l’enfant fils
d’une esclave suit la condition de sa mère. Il faut se rendre à l’évidence,
cela n’est guère réjouissant et encore moins exaltant.
Faut-il alors se résoudre à accepter une certaine logique de la
purification ethnique que légitimerait une stricte observance des préceptes
dogmatiques religieux ? Bien sûr que non. Quand la société n’est pas en crise
et n’est pas aux prises avec elle-même, la conduite de vie est plus humaine, ou
à tout le moins, elle donne des signes de moindre crispation sur les registres
symbolique et dogmatique. Comme partout, en Algérie, parce qu’elle suppose et
présuppose l’innocence, l’enfance peut alors être perçue comme une
valorisation, en tout cas de la femme. La société amazigh y attache une
importance cardinale telle que l’épouse qui n’enfante pas est répudiée sans
procès, alors même qu’il n’est pas formellement établi que la stérilité est de
son fait. La littérature algérienne s’est fait l’écho de ce problème social
douloureux, particulièrement les œuvres des grands écrivains comme Mouloud
Feraoun (La Terre et le sang, 1953) et
Mouloud Mammeri (La Colline oubliée,
1952).
Cette distorsion dans les sociétés musulmanes entre, d’une part
le besoin de progéniture et sa survalorisation, et d’autre part le refus
inconscient parce que profondément inscrit dans les mythes fondateurs,
essentiellement langagiers et linguistiques, de cette même progéniture en
raison des déterminations des champs lexico-sémantiques mis à jour par les
analyses objectives, pousse à déplacer l’analyse vers d’autres disciplines qui
se sont intéressées à la violence et ont proposé des lectures et des décodages
au plus près des mythologies et des réalités.
Pierre Clastres, un archéologue de la violence, propose pour sa
part une démarche qui ne manque pas de pertinence. Son analyse intéresse de par
la profondeur du référent linguistique et culturel de la communauté
multimillénaire arabe (par la langue) et le rituel langagier et dogmatique de
la communauté multicentenaire musulmane (par la culture et la religion). Les
articulations complexes de ces deux communautés fort enchevêtrées deviennent
plus lisibles et plus accessibles au sens et à la signification. Pierre
Clastres a proposé, pour ce faire, une triple détermination pouvant aboutir à
identifier trois sortes de sociétés :
- la société naturaliste ou communauté dite homogène régie
par les règles de l’équilibre et de l’égalitarisme (la communauté « sauvage »)
;
- la société de l’échange ou du partage par les mécanismes de
la contrepartie sur la base d’un contrat (la société marchande et/ou
mercantile) ;
- la société du don ou la communauté respectueuse de la
morale et du droit (la société des valeurs morales et des cultures
humaines).
À ce questionnement sur le genre de collectivités ou de
sociétés, il ne serait ni fastidieux ni inutile d’ajouter, afin de l’enrichir
et de le rendre opératoire pour notre réflexion, un questionnement du registre
anthropologique ciblé sur l’individualité face à la mythologie et à la genèse
du mal (dont la violence) telles que les aborde un éminent ethnologue, Charles
Henry Pradelles De Latour
[4]. Ce dernier voit au mal, la violence entre autres
maux, trois sources principales : d’abord, en termes d’agent du mal, il
distingue l’agent en tant que l’Autre ; ensuite, l’agent en tant que soi-même ;
enfin l’agent en tant que tiers impersonnel. À cette articulation, il fait
correspondre de manière judicieuse trois logiques explicatives : celle de la
persécution, celle de la culpabilité et celle de l’arbitraire. Se portant sur
le registre des significations symboliques, Pradelles De Latour propose trois
sphères de lecture : celle correspondant à la persécution comme étant la sphère
de la frustration ; celle correspondant à la culpabilité comme étant celle de
la privation ; celle correspondant à l’arbitraire comme étant celle de la
castration.
|
Origine du mal |
logique et registre |
significations symboliques |
|
agent autre |
persécution |
frustration |
|
soi-même |
culpabilité |
privation |
|
agent impersonnel |
arbitraire |
castration |
Ce tableau synoptique, qui établit la fonctionnalité des
origines du mal et les discours et mythes langagiers y afférent, appelle un
commentaire quant au décodage des analyses des mythes dans la perspective d’une
mise en rapport des registres au(x) sens.
Dans le cas de la frustration, précise Pradelles De Latour, des
implications font ressortir une conjonction nécessaire et réversible entre
l’agent symbolique (l’autre) et l’objet réel, le tout fonctionnant dans une
tension à un manque imaginaire. Pour ce qui est de la
privation, on note un déplacement de
l’imaginaire non pas vers l’objet mais vers l’agent, cependant que s’établit
une complicité entre l’objet symbolique et le manque réel. Enfin, pour ce qui
est de la castration, le déplacement
engendre une association entre l’objet imaginaire et le manque symbolique
cependant, que l’agent est réel. Cela peut être repris :
|
registres symboliques |
agent |
objet |
manque |
|
Conjonction
réversible |
|
frustration |
agent symbolique |
objet reel |
manque imaginaire |
|
Complicité |
|
privation |
agent imaginaire |
objet symbolique |
manque reel |
|
Association |
|
castration |
agent reel |
objet imaginaire |
manque symbolique |
Ces outils méthodologiques pourraient-ils aider à comprendre ce
qui se passe actuellement en Algérie ? Comment pourrait-on les fonctionnaliser
et les utiliser de façon opératoire, ne serait-ce que dans une perspective de
clarification et de compréhension, étapes indispensables et incontournables
pour programmer et mener avec efficacité le travail de réparation ?
Devant une telle nécessité, le problème est d’abord celui de
l’identification du partenaire (aussi bien l’actif que le passif), du mal et de
l’acte violent et/ou terroriste. Une fois les partenaires identifiés comme
bourreaux ou victimes, essayons de comprendre ce qui se passe.
La violence en Algérie coloniale aura été essentiellement du
fait du colonisateur si l’on en croit les analyses du psychiatre Frantz Fanon :
« Dans les régions coloniales, par contre, le gendarme et le soldat, par leur
présence immédiate, leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le
contact avec le colonisé et lui conseillent, à coup de crosse ou de napalm, de
ne pas bouger. On le voit, l’intermédiaire du pouvoir utilise un langage de
pure violence. L’intermédiaire n’allège pas l’oppression, ne voile pas la
domination. Il les expose, les manifeste avec la bonne conscience des forces de
l’ordre. L’intermédiaire porte la violence dans les maisons et dans les
cerveaux du colonisé
[5].
»
Cette violence aura produit une contre-violence qui aura pris
des formes pathologiques telles que décrites toujours par Frantz Fanon : « […]
Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur. En
fait, il est toujours prêt à abandonner son rôle de gibier pour prendre celui
de chasseur.
« Au niveau des individus, on assiste à une véritable
négation du bon sens. Alors que le colon ou le policier peuvent, à longueur de
journée, frapper le colonisé, l’insulter, le faire mettre à genoux, on verra le
colonisé sortir son couteau au moindre regard hostile ou agressif d’un autre
colonisé. Car la dernière ressource du colonisé est de défendre sa personnalité
face à son congénère. Les luttes tribales ne font que perpétuer de vieilles
rancunes enfoncées dans les mémoires [6]. »
La violence entre congénères, nous voilà au cœur du problème
actuel, comme si la situation coloniale avait survécu pour resurgir plus forte
que jamais alors que le colonisateur traditionnel a disparu, du moins du champ
social quotidien et immédiat. La chasse aux étrangers entre 1994 et 1998 et
leurs assassinats horribles parce que médiatiquement plus payants que les
meurtres de nationaux participent de cette logique. La tactique de la terre
brûlée a pour corollaire de gommer le caractère continu de la mauvaise
conscience ou de la persistance de l’aliénation coloniale. Cela est encore
corroboré par le déchaînement démentiel contre les nationaux, comme l’écrivait
Fanon dans Sociologie d’une
révolution. « […] La guerre d’Algérie, la plus hallucinante qu’un
peuple ait menée pour briser l’oppression coloniale. Ses adversaires aiment
affirmer que la Révolution algérienne est composée de sanguinaires. Les
démocrates dont elle avait la sympathie lui répètent, quant à eux, qu’elle a
commis des erreurs.
« Il est arrivé en effet que des citoyens algériens aient
enfreint les directives des organismes dirigeants, et que des choses qu’il eût
fallu éviter se soient déroulées sur le sol national. Presque toujours
d’ailleurs, elles concernent d’autres citoyens algériens… »
À quelle catégorie sociale appartient le criminel coupable de
violence ou de terrorisme ? Une enquête conduite sur plusieurs années par le
docteur Farida Lahrèche Nouar représente une source fiable et fort instructive.
Son service de médecine légale a pu identifier sur un groupe de cinq cents
cadavres de terroristes abattus dans la zone est de la banlieue d’Alger, pas
moins de 75 % de criminels appartenant aux catégories sociales moyennes plus ou
moins favorisées par la décennie 1980-1990 : 15 % de techniciens supérieurs, 20
% d’étudiants, 20 % de personnels de la santé, 20 % d’administratifs.
Quant aux victimes, le docteur Farida Lahrèche-Nouar précise,
dans cette même étude, qu’avant l’éclatement de la crise au grand jour, les
victimes étaient des membres de partis politiques. En 1992, au plus fort de la
crise, c’étaient des civils pour, dira-t-elle, impliquer la population, frapper
l’opinion publique et faire dans le spectaculaire
[7]. On ne peut s’empêcher de tirer comme
toute première conclusion que cette criminalité n’a rien de spontané et qu’elle
est même organisée, planifiée, voire étudiée.
Et le docteur Lahrèche-Nouar de conclure : « Tout le monde peut
tuer, n’importe qui peut mourir. »
Voilà une réponse on ne peut plus éloquente aux supputations
métaphysiques de la rumeur ponce-pilatienne : « Qui tue qui ? »
Des assassinats et des attentats ont été revendiqués par-ci,
puis démentis par-là, ensuite re-revendiqués depuis des capitales étrangères.
Quand le gia revendique à partir de
Washington, l’ais dément à partir de
Djidjelli ou de Francfort, quand un attentat est revendiqué à partir de
Londres, il est démenti de Stockholm. On assiste à un ballet de fantômes,
cependant que des innocents sont immolés. C’est une psychologie bien
singulière, celle d’une nébuleuse informelle ou plutôt difforme, qui traduit
bien ces télescopages des conjonctions réversibles épaissies de complicités
anonymes dans une vaste fresque d’associations qui donnent l’impression d’avoir
reconstitué la secte de Hassan Es Sabbah.
La question qu’on est alors en droit de se poser, et qui fera
grincer des dents, à coup sûr, c’est celle de la fragile préoccupation de la
réparation. Dans cette guerre civile qui n’ose pas dire son nom, larvée pour
les uns, déclarée pour les autres, plutôt que la question insolente et
faussement naïve : « Qui tue qui ? », il en est une autre à vrai dire
incontournable. En dépit du fait réel établi qu’il y a des victimes physiques
et des bourreaux tout autant établis en leurs personnes physiques, comment
s’opérerait la transformation d’une victime en bourreau dès lors qu’on a retenu
avec toute l’attention requise cette observation et ce jugement de Serge Baque
: « Toute victime risque de se transformer en bourreau lorsqu’elle se tient
soigneusement écartée de son traumatisme et surtout des émotions qui lui sont
liées
[8] » ?
Que faire surtout quand le traumatisme devient, par une
certaine logique, une fantasmagorie et un mode de défense et de survie ? Que
faire quand ce même traumatisme se met alors à se transformer en une dynamique
d’autovalorisation jouant sur les effets de la stratégie d’évitement, doublée
par une recherche de sécurisation et de sérénité ? Que faire et comment faire
quand le caractère « sacré » de l’acte criminel s’est transformé en un acte de
sacrifice, et qu’il se met à vaciller entre la conduite suicidaire mue par le
réflexe de morbidité et la recherche névrotique de l’héroïsme raté ? Que faire
pour toute une génération dont la culture fut conditionnée par une mythologie
de combat déconstruisant l’histoire dans le plus flagrant anachronisme ?
Comment procéder à la réparation du télescopage le plus fou entre d’une part le
temps actuel et réel de résistance à l’arbitraire et d’autre part le temps
virtuel de la culpabilisation par rapport à une histoire ratée et à jamais
révolue ? Comment faire pour réparer les dégâts laissés par la mythologie
mystique d’un temps de la persécution et de la frustration au regard d’un
paradis à jamais perdu dont il ne reste que le langage d’adoption de
dépersonnalisation volontaire et d’une désidentification–re-identification à
partir d’un nouvel état civil qui a transformé bien des Akli, Mohand, Mokrane,
Meziane et Ouali en Abou Djihad, Abou Adnane, Abou Dourra, Abou Ayad, Abou
Hamza ? Le paradis éphémère retrouvé sera alors l’enfer pour les autres, pour
tous les autres, différents, anonymes, apostats, athées, laïcs, démocrates,
matérialistes, étrangers, juifs, et surtout pour les femmes, les éternelles
victimes expiatoires avec, bien entendu, les enfants. Leurs sacrifices
n’auront-ils pas été depuis la nuit des temps conformes à ce rituel
méditerranéen bien établi selon lequel ils servent à étancher la soif des
cruels dieux antiques de Grèce comme de Mésopotamie, de Crète comme de Perse,
de l’Égypte des pharaons comme de Carthage. Le monde barbare a encore un avenir
devant lui.
La légitimité historique a monopolisé l’expression d’une
tutelle exclusive sur tout le pays depuis l’indépendance. Aucune autre forme de
légitimité, et surtout pas celle du suffrage universel, expression achevée de
la légitimité populaire dans la démocratie moderne, ne saurait se prévaloir
d’un droit d’existence. Mais utilisée et instrumentée au besoin et à volonté,
la voilà pensée et proposée comme une solution pour une réparation tout
institutionnelle, politique forte d’une « adhésion » populaire sanctionnée par
la voie référendaire et représentative exagérément jusqu’à la suspicion. Depuis
le début de la période tourmentée, le pouvoir algérien et son instrument l’État
n’ont pas cessé de mettre au point une stratégie d’extinction de l’incendie qui
ravage le pays. Dès l’automne 1992, peu après l’assassinat public et
surmédiatisé du chef de l’État algérien par un agent des services de sécurité
(
gis)
[9] une voie de concorde, de conciliation et de
réconciliation était proposée aux terroristes et aux violents politiques. Des
dispositions juridiques et institutionnelles avaient été prises pour enrayer la
violence et pour rappeler à l’ordre les activistes qui mettaient le pays à feu
et à sang. À ce sujet, dans une étude récente publiée au printemps de cette
même année, nous écrivions sur « les mots de la pacification » : « […] En
automne 1992, le chef du gouvernement Abdeslam Belaïd lançait une campagne dite
de
rahma (la clémence ou la
miséricorde) à moins d’un semestre de l’assassinat public du président du Haut
Comité d’État (
hce). L’objectif visé
était de raisonner les “égarés” qui avaient pris les armes contre l’État et
contre la société. Des dispositions juridiques avaient été prises pour
encourager à la reddition, une reddition assortie de conditions et de
garanties. Il n’y a eu, à ce jour, aucun bilan public, concret et sérieux,
fiable et crédible de cette opération qui aurait pu autoriser à tirer des
conclusions et des leçons.
« Cette opération rahma avortée de 1992 aura essentiellement
profité pourtant à l’État comme elle a participé peu ou prou à discréditer la
mouvance islamiste, qui s’était alors lancée à corps perdu dans un activisme
dont elle donnait l’impression qu’elle ne contrôlait plus les réseaux.
« La deuxième version wiaam (concorde civile) allait accompagner une
stratégie programmée par l’État en vue de la récupération et de la restauration
de sa légitimité discréditée et bafouée. Elle répondait également à une
manœuvre extérieure de blocage de tout processus de règlement du conflit en
Algérie, et ce, dans la logique de la stratégie d’usure comme l’avait si
magistralement exposée le sociologue syrien Borhane Ghalioune (voir son
ouvrage, L’État contre la nation,
enag, Alger, 1990).
« Cette concorde se présenterait comme une convivialité sans
garantie, un accord sans contrôle, une entente sans obligations et un
arrangement sans conditions. Moins qu’une morale, la concorde semble tenir plus
d’un arrangement à l’amiable, une espèce de bail sans plus [10]. »
Ruse de guerre ou généreuse magnanimité, l’opération dite «
concorde civile » n’est une solution réparatrice ni au sens clinique ni au sens
sociologique. Après avoir soulevé quelques espoirs en raison de certaines
ambiguïtés aujourd’hui avérées, elle semble piétiner non seulement en raison de
la suspicion et du manque de confiance de la part de ceux à qui elle est
adressée en priorité, mais aussi en raison de l’existence d’un fort courant
revanchard exigeant que justice et réparation soient faites, comme elle semble
avoir échoué parce que des parties intéressées, voire concernées, ne voient pas
d’un bon œil une opération qui, en remettant en place une paix, fût-elle si
fragile, risquent de voir disparaître une situation particulièrement propice
aux spéculations de tous ordres.
[1]
Y. Bresson, « Témoignages », dans F. Fanon,
Sociologie d’une révolution,
pcm, 1968.
[2]
A. Kassoul et M.L. Maougal, « Aslam taslam »,
Sud-Nord, n° 10.
[3]
M.L. Maougal, « L’enfant devant le texte monologique », dans
Enfances de A à Z, actes du
11
e colloque de
français
, 5 au 7 juin 1989, Université
d’Alger-Bouzaréah, p. 21-26.
[4]
C.H. Pradelles De Latour, « Les origines du mal dans la
mythologie africaine », dans
Douleur et
culture,
Revue d’éthique et de
théologie morale « le supplément », n° 1963, juin 1995, p.
149-160.
[5]
F. Fanon,
Les Damnés de la
terre,
enag, Alger, 1987,
p. 24.
[7]
F. Lahrèche-Nouar, « Agresseurs et agressés, la violence par
les chiffres », dans
La Paix des
cimetières, Alger, Éditions Le Matin, 2000, p. 81-85.
[8]
S. Baque, « Le lieu du juste », dans
Traumatismes de guerre, Hommes et
perspectives, octobre 1999, p. 141-161.
[9]
B. Ridouh,
Boudiaf-Boumaarafi-Ridouh, Éditions
rsm, Alger, 2000, 373 p.
[10]
M.L. Maougal, « Les mots de la pacification », dans
La Paix des cimetières, Éditions Le
Matin, Alger, 2000, p. 53 à 74.