2001
Sud/Nord
Éditorial
Michel Minard
Edmond Perrier
Ce quatorzième numéro de Sud/Nord, tout entier consacré à l’Algérie,
était encore en chantier lorsque la presse française, sans que l’on sache très
bien pourquoi, se fit l’écho des confessions de deux vieux généraux français,
depuis longtemps amnistiés, sur l’utilisation systématique de la torture
pendant la guerre d’Algérie, les généraux Massu et Aussaresses, tandis qu’un
troisième jurait à nouveau ses grands dieux qu’il n’était au courant de rien,
le général Bigeard. Comme on peut l’imaginer, ces « aveux » enflammèrent les
passions des uns et des autres, en ces périodes préélectorales, avec, pour
certains, des souhaits de déclaration solennelle de culpabilité, de création
d’une commission d’enquête parlementaire, d’acte de repentance collective, et
pour d’autres la désapprobation de ces souhaits, souvent sous le prétexte que
les Algériens avaient été très cruels eux aussi.
Outre-Méditerranée, ces remous de la presse et des hommes
politiques français firent réagir la presse algérienne : décidément, la France
n’était toujours pas prête à lever le voile de son amnésie.
Francis Jeanson, dans l’édition dominicale du journal
Sud-Ouest du 26 novembre 2000,
s’étonne – ou plutôt ne s’étonne pas – de cette manière de mettre en avant la
torture, comme pour mieux escamoter ce dont elle n’était qu’un élément
répugnant parmi d’autres : les guerres coloniales. Jeanson dit ainsi : « Nous
aurions intérêt à un vrai débat sur la guerre d’Algérie. Mais dans le cas
présent, il me semble que le but inverse est atteint. Parler de la torture
quand le problème est de savoir s’il fallait ou non déclarer la guerre à une
population qui réclamait son indépendance, c’est le meilleur moyen d’éviter
d’aborder la bonne question. La torture est un problème moral qui s’inscrit à
l’intérieur d’un problème politique : la guerre. Réduire la guerre d’Algérie à
la torture, c’est déplacer le débat du plan politique au plan moral. En somme,
c’est empêcher la vraie discussion. En passant accessoirement sous silence bien
d’autres horreurs dues à la guerre. Les viols, par exemple. »
Et Jeanson d’ajouter : « En se refusant à condamner cette
guerre, la France évite de reconnaître avoir soutenu les intérêts puissants qui
exploitèrent le peuple algérien », ce qu’il appelle plus loin « le lobby du
grand colonat ».
Nous avons, dans ce domaine comme dans d’autres, la mémoire
courte. Et si nous évitons pudiquement de parler aujourd’hui de nos guerres
coloniales, nous oublions bien sûr les décennies pendant lesquelles nous nous
en sommes glorifiés. En 1930, un très officiel Comité national métropolitain du
centenaire de l’Algérie vit le jour. Il publia, sous la plume d’universitaires,
de journalistes et de militaires, les Cahiers du
centenaire de l’Algérie, propagande à la gloire du colonialisme. Le
général Meynier introduit ainsi le cahier sur la « Pacification du Sahara » : «
En 1930, l’Algérie va célébrer d’un cœur unanime le centenaire du débarquement
des troupes françaises à Siddi Ferruch. Tandis que les fils des premiers colons
et, à côté d’eux, les émigrés européens venus de différents pays, montreront
avec orgueil le fruit d’un labeur déjà centenaire, les indigènes du Tell, comme
ceux du lointain Sahara, libérés, par notre intervention, d’une tyrannie
anarchique et de la misère endémique, pourront mesurer les bienfaits que leur a
apportés l’intervention française, par la paix, la justice et le bien-être
qu’elle a partout introduits. »
On a peut-être oublié l’appui moral très puissant de l’Église
catholique à la colonisation, et le zèle de certains de ces princes comme le
cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des missionnaires d’Afrique
(les Pères Blancs), qui fut, affirme le général Meynier, « la personnalité la
plus forte et la plus marquante du monde catholique français ». Il ajoute : « À
une âme d’apôtre, imprégnée d’un esprit de prosélytisme qui pouvait n’être pas
toujours sans danger, il joignait le caractère d’un soldat conquérant. Avec son
esprit clairvoyant de grand Français, il avait deviné l’importance de premier
ordre qu’aurait pour la France, la possession de l’Afrique noire de l’Ouest et,
par delà le Sahara, il entrevoyait les riches plaines soudanaises comme devant
former le complément de l’Algérie. Il croyait, par sa formation de prêtre, que
le principal obstacle à sa pénétration, la France le trouverait dans
l’islamisme ; il voulait lancer des missions parmi les populations musulmanes
et dans les tribus païennes, missions qui, en même temps, conquerraient pour la
France de vastes territoires ; et il se flattait d’amener au culte catholique
des hommes acquis à l’islamisme. On sait que sur ce point le gouvernement dut
nettement limiter son activité spirituelle. »
Le même général Meynier fait l’éloge du célèbre père Charles de
Foucaud, qui veut avant tout que « la France réalise à tout jamais son empire
sur le bloc africain occidental ». Pas plus que le cardinal Lavigerie, il ne
manque de zèle apostolique, colonialiste et soldatesque. « Moine soldat, pour
obtenir au désert la pax gallica,
premier résultat à atteindre, il est plus que personne d’avis d’employer les
méthodes pacifiques d’apprivoisement » (sic
!). Mais contre les bandits irréductibles, les dissidents auteurs de
pillages et négriers sans scrupules, il veut la manière forte : « Prenez donc
cinquante méharistes avec vous, me dit-il à notre première rencontre, en 1913
au Hoggar, allez dans le Djebel sud marocain enlever par surprise notre ennemi
Abidin, qui, depuis quinze ans, pille sans arrêt et rançonne les noirs et les
blancs de toute la région entre Hoggar et Niger. Et lorsque vous l’aurez pris,
pas de pitié : fusillé ! »
On n’a pas oublié que la célèbre école neuropsychiatrique dite
d’Alger, apportera sa pierre à l’édifice colonial, en décrivant les prétendues
insuffisances corticales des encéphales maghrébins, venant à la rescousse de
tous les bons apôtres qui justifiait la colonisation par l’état d’infériorité
des indigènes, si proches des animaux qu’il convenait de les « apprivoiser »,
comme l’écrivait Meynier, en prêtant à Charles de Foucaud ces pratiques
d’apprivoisement. Le professeur Antoine Porot, maître de cette école française
de psychiatrie d’Alger, étendait aux indigènes d’Afrique noire, dans son
célèbre Manuel alphabétique de
psychiatrie, les insuffisances constatées chez les indigènes
d’Afrique du Nord : « Ils se rapprochent encore, dans une large mesure, de la
“mentalité primitive” : chez eux, les besoins physiques (nutrition, sexualité)
prennent une place de tout premier plan, la vivacité de leurs émotions et leur
courte durée, l’indigence de leur activité intellectuelle leur font vivre
surtout le présent, comme les enfants. Sensations et mouvements résument le
plus clair de leur existence et conditionnent leur comportement impulsif
“explosif et chaotique” (Spancer) ; leur idéation faite surtout d’images
concrètes à peine reliées par de fragiles liens logiques se dissocie facilement
et facilite la production d’illusions et d’hallucinations, mais elle ne permet
l’édification que de thèmes délirants simples et peu variés. Ces processus
d’expression sont faiblement soumis au travail de triage et d’inhibition du
psychisme supérieur. »
Tous les psychiatres ne mirent pas ainsi leur plume au service
du colonialisme le plus juteux et du racisme le plus ordinaire. Au début
d’avril 1982, on célébra à Fort-de-France le vingtième anniversaire de la mort
d’un psychiatre, aujourd’hui fort connu dans le monde entier, sauf peut-être en
France, Frantz Fanon. Psychiatre iconoclaste, mais aussi combattant
anticolonialiste et antiraciste, écrivain incisif, frère de lutte des Algériens
en guerre pour leur indépendance et pour repousser hors d’Algérie l’envahisseur
colonial français, Frantz Fanon fut alors honoré par des universitaires de tous
pays. Alice Cherki était là. Elle nous offre, près de vingt ans plus tard, dans
un livre magnifique publié par les éditions du Seuil, un portrait vigoureux de
Fanon.
C’est ainsi que nous avons décidé, dans ce numéro intitulé «
algéries », non seulement de mettre en place centrale un dossier Frantz Fanon,
mais encore de baliser le numéro d’extraits de ses ouvrages, d’extraits de la
préface de Sartre aux Damnés de la
terre et d’extraits du Mémorial
international Frantz Fanon publié par Présence africaine en 1984, à
partir des textes dits deux ans plus tôt à Fort-de-France. Le lecteur y
retrouvera la préface de Jeanson à l’édition de 1952 de
Peau noire masques blancs, ainsi que
la postface du même Jeanson à l’édition de 1965, malheureusement disparues
l’une et l’autre de l’édition de poche.
Et nous laisserons à Fanon le soin d’introduire ce numéro de
Sud/Nord par les premières lignes de
Peau noire masques blancs :
« L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt…
ou trop tard.
Je n’arrive point armé de vérités décisives.
Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances
essentielles.
Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que
certaines choses soient dites.
Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis
longtemps le cri est sorti de ma vie.
Et c’est tellement loin…
Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a
prié.
Surtout pas ceux à qui il s’adresse.
Alors ? Alors, calmement, je réponds qu’il y a trop
d’imbéciles sur cette terre.
Et puisque je le dis, il s’agit de le prouver. »