Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868648
208 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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no 14 2001/1

2001 Sud/Nord

Éditorial

Michel Minard Edmond Perrier
Ce quatorzième numéro de Sud/Nord, tout entier consacré à l’Algérie, était encore en chantier lorsque la presse française, sans que l’on sache très bien pourquoi, se fit l’écho des confessions de deux vieux généraux français, depuis longtemps amnistiés, sur l’utilisation systématique de la torture pendant la guerre d’Algérie, les généraux Massu et Aussaresses, tandis qu’un troisième jurait à nouveau ses grands dieux qu’il n’était au courant de rien, le général Bigeard. Comme on peut l’imaginer, ces « aveux » enflammèrent les passions des uns et des autres, en ces périodes préélectorales, avec, pour certains, des souhaits de déclaration solennelle de culpabilité, de création d’une commission d’enquête parlementaire, d’acte de repentance collective, et pour d’autres la désapprobation de ces souhaits, souvent sous le prétexte que les Algériens avaient été très cruels eux aussi.
Outre-Méditerranée, ces remous de la presse et des hommes politiques français firent réagir la presse algérienne : décidément, la France n’était toujours pas prête à lever le voile de son amnésie.
Francis Jeanson, dans l’édition dominicale du journal Sud-Ouest du 26 novembre 2000, s’étonne – ou plutôt ne s’étonne pas – de cette manière de mettre en avant la torture, comme pour mieux escamoter ce dont elle n’était qu’un élément répugnant parmi d’autres : les guerres coloniales. Jeanson dit ainsi : « Nous aurions intérêt à un vrai débat sur la guerre d’Algérie. Mais dans le cas présent, il me semble que le but inverse est atteint. Parler de la torture quand le problème est de savoir s’il fallait ou non déclarer la guerre à une population qui réclamait son indépendance, c’est le meilleur moyen d’éviter d’aborder la bonne question. La torture est un problème moral qui s’inscrit à l’intérieur d’un problème politique : la guerre. Réduire la guerre d’Algérie à la torture, c’est déplacer le débat du plan politique au plan moral. En somme, c’est empêcher la vraie discussion. En passant accessoirement sous silence bien d’autres horreurs dues à la guerre. Les viols, par exemple. »
Et Jeanson d’ajouter : « En se refusant à condamner cette guerre, la France évite de reconnaître avoir soutenu les intérêts puissants qui exploitèrent le peuple algérien », ce qu’il appelle plus loin « le lobby du grand colonat ».
Nous avons, dans ce domaine comme dans d’autres, la mémoire courte. Et si nous évitons pudiquement de parler aujourd’hui de nos guerres coloniales, nous oublions bien sûr les décennies pendant lesquelles nous nous en sommes glorifiés. En 1930, un très officiel Comité national métropolitain du centenaire de l’Algérie vit le jour. Il publia, sous la plume d’universitaires, de journalistes et de militaires, les Cahiers du centenaire de l’Algérie, propagande à la gloire du colonialisme. Le général Meynier introduit ainsi le cahier sur la « Pacification du Sahara » : « En 1930, l’Algérie va célébrer d’un cœur unanime le centenaire du débarquement des troupes françaises à Siddi Ferruch. Tandis que les fils des premiers colons et, à côté d’eux, les émigrés européens venus de différents pays, montreront avec orgueil le fruit d’un labeur déjà centenaire, les indigènes du Tell, comme ceux du lointain Sahara, libérés, par notre intervention, d’une tyrannie anarchique et de la misère endémique, pourront mesurer les bienfaits que leur a apportés l’intervention française, par la paix, la justice et le bien-être qu’elle a partout introduits. »
On a peut-être oublié l’appui moral très puissant de l’Église catholique à la colonisation, et le zèle de certains de ces princes comme le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et fondateur des missionnaires d’Afrique (les Pères Blancs), qui fut, affirme le général Meynier, « la personnalité la plus forte et la plus marquante du monde catholique français ». Il ajoute : « À une âme d’apôtre, imprégnée d’un esprit de prosélytisme qui pouvait n’être pas toujours sans danger, il joignait le caractère d’un soldat conquérant. Avec son esprit clairvoyant de grand Français, il avait deviné l’importance de premier ordre qu’aurait pour la France, la possession de l’Afrique noire de l’Ouest et, par delà le Sahara, il entrevoyait les riches plaines soudanaises comme devant former le complément de l’Algérie. Il croyait, par sa formation de prêtre, que le principal obstacle à sa pénétration, la France le trouverait dans l’islamisme ; il voulait lancer des missions parmi les populations musulmanes et dans les tribus païennes, missions qui, en même temps, conquerraient pour la France de vastes territoires ; et il se flattait d’amener au culte catholique des hommes acquis à l’islamisme. On sait que sur ce point le gouvernement dut nettement limiter son activité spirituelle. »
Le même général Meynier fait l’éloge du célèbre père Charles de Foucaud, qui veut avant tout que « la France réalise à tout jamais son empire sur le bloc africain occidental ». Pas plus que le cardinal Lavigerie, il ne manque de zèle apostolique, colonialiste et soldatesque. « Moine soldat, pour obtenir au désert la pax gallica, premier résultat à atteindre, il est plus que personne d’avis d’employer les méthodes pacifiques d’apprivoisement » (sic !). Mais contre les bandits irréductibles, les dissidents auteurs de pillages et négriers sans scrupules, il veut la manière forte : « Prenez donc cinquante méharistes avec vous, me dit-il à notre première rencontre, en 1913 au Hoggar, allez dans le Djebel sud marocain enlever par surprise notre ennemi Abidin, qui, depuis quinze ans, pille sans arrêt et rançonne les noirs et les blancs de toute la région entre Hoggar et Niger. Et lorsque vous l’aurez pris, pas de pitié : fusillé ! »
On n’a pas oublié que la célèbre école neuropsychiatrique dite d’Alger, apportera sa pierre à l’édifice colonial, en décrivant les prétendues insuffisances corticales des encéphales maghrébins, venant à la rescousse de tous les bons apôtres qui justifiait la colonisation par l’état d’infériorité des indigènes, si proches des animaux qu’il convenait de les « apprivoiser », comme l’écrivait Meynier, en prêtant à Charles de Foucaud ces pratiques d’apprivoisement. Le professeur Antoine Porot, maître de cette école française de psychiatrie d’Alger, étendait aux indigènes d’Afrique noire, dans son célèbre Manuel alphabétique de psychiatrie, les insuffisances constatées chez les indigènes d’Afrique du Nord : « Ils se rapprochent encore, dans une large mesure, de la “mentalité primitive” : chez eux, les besoins physiques (nutrition, sexualité) prennent une place de tout premier plan, la vivacité de leurs émotions et leur courte durée, l’indigence de leur activité intellectuelle leur font vivre surtout le présent, comme les enfants. Sensations et mouvements résument le plus clair de leur existence et conditionnent leur comportement impulsif “explosif et chaotique” (Spancer) ; leur idéation faite surtout d’images concrètes à peine reliées par de fragiles liens logiques se dissocie facilement et facilite la production d’illusions et d’hallucinations, mais elle ne permet l’édification que de thèmes délirants simples et peu variés. Ces processus d’expression sont faiblement soumis au travail de triage et d’inhibition du psychisme supérieur. »
Tous les psychiatres ne mirent pas ainsi leur plume au service du colonialisme le plus juteux et du racisme le plus ordinaire. Au début d’avril 1982, on célébra à Fort-de-France le vingtième anniversaire de la mort d’un psychiatre, aujourd’hui fort connu dans le monde entier, sauf peut-être en France, Frantz Fanon. Psychiatre iconoclaste, mais aussi combattant anticolonialiste et antiraciste, écrivain incisif, frère de lutte des Algériens en guerre pour leur indépendance et pour repousser hors d’Algérie l’envahisseur colonial français, Frantz Fanon fut alors honoré par des universitaires de tous pays. Alice Cherki était là. Elle nous offre, près de vingt ans plus tard, dans un livre magnifique publié par les éditions du Seuil, un portrait vigoureux de Fanon.
C’est ainsi que nous avons décidé, dans ce numéro intitulé « algéries », non seulement de mettre en place centrale un dossier Frantz Fanon, mais encore de baliser le numéro d’extraits de ses ouvrages, d’extraits de la préface de Sartre aux Damnés de la terre et d’extraits du Mémorial international Frantz Fanon publié par Présence africaine en 1984, à partir des textes dits deux ans plus tôt à Fort-de-France. Le lecteur y retrouvera la préface de Jeanson à l’édition de 1952 de Peau noire masques blancs, ainsi que la postface du même Jeanson à l’édition de 1965, malheureusement disparues l’une et l’autre de l’édition de poche.
Et nous laisserons à Fanon le soin d’introduire ce numéro de Sud/Nord par les premières lignes de Peau noire masques blancs :
« L’explosion n’aura pas lieu aujourd’hui. Il est trop tôt… ou trop tard.
Je n’arrive point armé de vérités décisives.
Ma conscience n’est pas traversée de fulgurances essentielles.
Cependant, en toute sérénité, je pense qu’il serait bon que certaines choses soient dites.
Ces choses, je vais les dire, non les crier. Car depuis longtemps le cri est sorti de ma vie.
Et c’est tellement loin…
Pourquoi écrire cet ouvrage ? Personne ne m’en a prié.
Surtout pas ceux à qui il s’adresse.
Alors ? Alors, calmement, je réponds qu’il y a trop d’imbéciles sur cette terre.
Et puisque je le dis, il s’agit de le prouver. »
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