2001
Sud/Nord
Entretien avec Francis Jeanson
Michel Minard
Michel Minard : Dans
un des derniers numéros du Monde
diplomatique, un article de Dominique Vidal sur le procès du réseau
Jeanson se termine par une citation de ce que tu aurais dit à Bouteflika lors
de tes retrouvailles avec lui en 1966 : « Mais qu’est-ce que tu connais de la
France, en dehors de Bugeaud et Bigeard ? Tu t’adresses à moi comme si j’étais
un traître à ton pays. À partir d’aujourd’hui, je voudrais que tu retiennes que
mes camarades et moi n’avons fait que notre devoir, car nous sommes l’autre
face de la France. Nous sommes l’honneur de la France. »
Francis Jeanson : Je
ne me rappelle pas précisément la conversation dont il s’agit. Le ton était
sans doute moins empathique, et je ne suis pas sûr d’avoir parlé de l’honneur
de la France, mais plutôt, sans doute, des valeurs qui pouvaient fonder mon
adhésion à la République et à la nation. Le fait est que j’avais le sentiment,
comme tous mes camarades de réseau, que nous étions les défenseurs de ces
valeurs-là, manifestement trahies par la politique officielle de la France. De
sorte que nous ne trahissions que cette trahison-là.
m.m. : C’est-à-dire
la politique coloniale…
f.j. : Oui, et plus
que jamais renforcée durant cette période noire.
m.m. : Dans le même
article, Dominique Vidal dit que, à partir du procès du réseau (6 septembre
1960), ça a été en France une déferlante, une véritable lame de fond, avec,
dans la foulée, le manifeste des 121. Penses-tu que le procès du réseau a été
déterminant dans l’évolution de la guerre d’Algérie ?
f.j. : Oui, je le
crois. D’autant plus que cette évolution était essentiellement d’ordre
politique. Et, politiquement parlant, le procès a été une aubaine, parce qu’il
a montré le ridicule des positions françaises officielles, le ridicule d’une
attitude qui consistait à tenir les combattants algériens pour des bandits et
des hors-la-loi, alors qu’en réalité ils exigeaient de la France le respect de
ses propres lois.
m.m. : Toi, à ce
moment-là, tu étais dans la clandestinité. Comment as-tu eu connaissance du
manifeste des 121 ?
f.j. : Par la presse,
comme tout le monde.
m.m. : Tu l’as
découvert comme quelque chose de formidable, nécessaire, de trop tardif
?
f.j. : Trop tardif,
bien sûr. La gauche française aurait été plus rapidement consciente de
l’importance du problème, ça n’aurait pas été plus mal ! Mais j’étais ravi que
ce soit dit. C’était le choix, capital, d’approuver l’insoumission, et c’était
aussi celui d’approuver le soutien. Je ne sais pas si tu te souviens, mais
d’emblée les commentateurs ont mis l’accent sur l’insoumission aux dépens du
soutien… C’était très gênant le soutien, très difficile à faire
passer.
m.m. : C’est vrai
que, dans la presse, à l’époque, et parmi les partisans de l’Algérie française,
on avait surtout considéré le manifeste des 121 comme un appel à la
désertion.
f.j. : Oui, on
préférait passer sous silence l’idée même d’une prise de position aux côté des
Algériens en lutte pour leur indépendance. Mais à cet égard, le procès a
largement démystifié l’opinion publique. Les comptes rendus d’audience étaient
inénarrables ; les juges se sont ridiculisés.
m.m. : Penses-tu que
le procès a eu une influence déterminante sur le gouvernement et sur de Gaulle
lui-même ?
f.j. : Il est devenu
évident que la position française officielle était intenable. Et que les juges
ne pouvaient plus que se disqualifier en prétendant juger les combattants
algériens.
m.m. : Et l’oas ?
f.j. : Son pire
fonctionnement se situe dans les trois mois qui ont précédé
l’indépendance.
m.m. : Le procès et
le manifeste ont-ils renforcé alors tous les partisans de l’Algérie française
?
f.j. : Oui et non…
Mais l’essentiel se jouait en Algérie, où les tenants de la colonisation
conservaient tout leur pouvoir de nuisance. Plus le temps passait, plus ils
voyaient la catastrophe se profiler : d’où leur ultime sursaut de violence et
les désastres qu’il a produits durant trois mois.
m.m. : Oui, par
exemple ?
Comment prétendriez-vous que Fanon ait écrit son manifeste ? En
quelle position ? En tant que psychiatre, que révolutionnaire, qu’analyste
politique ou en tant que condamné à mort, puisqu’il a écrit du plus profond de
son être sensible à la douleur d’autrui, du plus secret de son âme qui bientôt
quittera le noble vase d’ébène qui lui a été donné sur une île des Caraïbes et
dont il avait demandé qu’il soit déposé en terre noire du pôle arabe de
l’Afrique qui se perd dans la mer ?
La seconde expérience de Fanon, la révolution algérienne,
recouvre un spectre évidemment majeur. En réalité, l’Algérie n’a pas pu avoir
été un exemple choisi au hasard. Ses liens spéciaux avec la France et la
résistance des pieds-noirs placèrent sa cause en évidence devant un monde
spectateur de plus en plus convaincu de ses droits à la liberté. Ce fut à cause
de l’Algérie que de Gaulle autorisa le plébiscite de 1958, qui mettra en marche
le processus de la décolonisation africaine, appuyée par la vague de Bandung,
et en particulier par l’Égypte de Nasser. Le fait est que l’Algérie a payé pour
presque tous les autres. À l’exception des mouvements antérieurs, à Madagascar
et au Kenya, et à plus petite échelle ceux de Tunis et du Maroc, l’Algérie fut
le Rubicon de la décolonisation de l’Afrique. Une décennie plus tard eut lieu
l’effondrement du système portugais.
Dr Kaldone G. Nweihed
Caracas Venezuela
f.j. : L’oas a systématiquement détruit des lieux de
travail, des usines, et toutes sortes de lieux symboliques. Un peu comme ça
s’est produit récemment à Sarajevo, avec des bombardements ciblés sur des
mosquées, des lieux culturels. Ce fut clairement une politique de terre brûlée
: ne rien laisser sur place, en se retirant, qui puisse être utile aux
habitants. Et les petits colons européens qui voulaient demeurer sur place en
ont eux-mêmes été victimes, alors que le grand colonat, principal responsable
de cet aboutissement, avait déjà établi ses arrières en d’autres
lieux.
m.m. : Je reviens à
cette idée de la trahison. C’est un drôle de concept qui est représenté par ce
mot « trahison ». On trahit quoi ? On trahit un pays ? On trahit des
coreligionnaires ? On trahit une politique à laquelle on doit systématiquement
adhérer même si on n’est pas d’accord ? On trahit des amis ? On trahit des
concitoyens ? Les harkis étaient-ils des traîtres ?
f.j. : Il est certain
que les harkis ont fait figure de « collabos », au regard des
Algériens.
m.m. : Oui,
Bouteflika lui-même l’a encore dit il y a peu de temps.
f.j. : C’est bien
comme ça que c’était vécu là-bas. Cela étant, je trouve que notre politique
française à l’égard des harkis est calamiteuse. Dès le premier jour de
l’indépendance, on les a complètement laissé tomber, on allait même jusqu’à
empêcher un certain nombre d’entre eux de rembarquer. En fait, le problème des
harkis est devenu celui des fils et des petits-fils de harkis : ce n’est pas un
problème algérien, c’est un problème franco-français. C’est la France qui les a
mis dans le coup et qui les a laissé tomber dès que ça a mal tourné.
m.m. : Jean Genet,
qui était de tes amis, estimait être le traître parfait. Il se croyait vraiment
profondément traître ?
f.j. : Je l’ai
interrogé un jour là-dessus, parce qu’il commençait à m’agacer un peu par
l’usage qu’il faisait de son personnage : je lui ai demandé s’il pourrait
trahir Sartre ou moi-même. Réponse : « Ne parlons pas de ça, ce n’est pas la
question ! » Ce qui est sûr, c’est qu’il était en rébellion permanente contre
l’ordre établi, contre tout ce qui pouvait être bien-pensant et faussement
honnête à ses yeux. Il avait une exigence morale fabuleuse.
m.m. : On l’a vu dans
son soutien aux Palestiniens, qui était de même nature profonde que ton soutien
à la lutte du peuple algérien.
f.j. : Sur un autre
plan, dans le quotidien, il venait très souvent à la maison à Paris, et il
arrivait avec un poulet et une bouteille de Chianti ; il s’entretenait
volontiers avec mon fils, qui était alors très jeune, et je n’ai jamais vu
quelqu’un s’adresser à un enfant de façon aussi juste. J’ajoute qu’il lui est
aussi arrivé de me faire la leçon sur mes relations féminines…
m.m. : Autrement dit,
tu traduis le mot « trahison » par la locution « exigence morale ». La «
trahison » dont on t’accusait toi. Et c’est au fond le fil qui relie tous les
engagements successifs, antérieurs j’imagine, mais aussi ultérieurs.
f.j. : Oui,
certainement. En précisant que ce qui me choquait surtout dans la plupart des
cas, c’était, et ça reste aujourd’hui, le fait que des gens, collectivement ou
par petits groupes, étaient privés du droit de parole. Pas nécessairement parce
qu’on leur interdisait de s’exprimer, mais parce qu’on ne s’inquiétait pas de
savoir s’ils en avaient les moyens… Dans le champ psychiatrique, par exemple,
comment pouvait-on accepter que des malades soient si peu entendus, et que des
infirmiers soient considérés par leur hiérarchie comme de simples exécutants ?
Dans quelque secteur que ce soit, il m’a toujours paru souhaitable que le
maximum de gens accèdent à la parole et cessent de s’en remettre à d’autres
pour poser leurs propres problèmes.
m.m. : Tu as donc
aidé, d’une certaine manière, les Algériens à pouvoir exprimer avec
suffisamment de force et d’efficacité leur propre volonté d’être libres de leur
destin national, mais en même temps, on voit à l’usage que ceux que tu as aidés
n’ont pas obligatoirement aidé leurs enfants, leurs successeurs ou leurs
compatriotes, et que le travail est toujours à refaire, dans ce domaine-là
comme dans d’autres.
f.j. : Je crois que
nous ne nous étions pas fait trop d’illusion, que nous ne nous étions pas
raconté d’histoires. Nous pensions qu’il s’agissait d’abord pour eux de
conquérir leur indépendance. À partir de là, ils en feraient ce qu’ils
voudraient, ce qu’ils pourraient. Ce ne serait plus notre affaire, puisque leur
problème était précisément de devenir maîtres chez eux. Mais nous n’imaginions
pas que ça pourrait être facile. Un Front de libération, c’est un amalgame de
tendances très diverses, rendu provisoirement nécessaire dans la phase de lutte
armée ; le travail de démocratisation est une tout autre entreprise. Et nous
savions bien qu’ici même, nous n’avons pas fait ça d’un coup de baguette
magique.
m.m. : Si tant est
que ce soit fait !
f.j. : C’est toujours
à faire ! Ou à refaire. Il n’y a pas de démocratie assise, stable, installée.
Dans un contexte intérieur et extérieur en perpétuelle évolution, une
démocratie réelle suppose une démocratisation permanente. Et l’acceptation d’un
certain désordre, à la faveur duquel la société concernée puisse s’assurer
d’elle-même en intégrant ces différences.
m.m. : Je fais bien
sûr la transposition – mais c’est toi qui m’y a invité –, je fais la
transposition à la psychiatrie française, où l’on voit bien que les efforts des
uns ou des autres donnent parfois l’impression qu’on laboure la mer. On a
quelquefois le sentiment qu’on fait de gros efforts qui ne sont pas promis à
des lendemains bien brillants.
f.j. : Il n’en
demeure pas moins que ces efforts sont indispensables. Non point qu’ils ne
puissent aboutir, mais ils permettent de garder la tête hors de l’eau. Le défi
n’est pas de résoudre tous les problèmes en cours, mais bien plutôt de
transmettre à nos successeurs quelque chose qui ait encore du sens. Il faut,
tant bien que mal, maintenir le sens. Travailler dans le relatif, certainement
pas dans l’absolu.
m.m. : Je reviens une
fois encore à l’idée de la trahison. Il est vrai que ceux qui pouvaient vous
accuser, toi et tes camarades du réseau, d’être des traîtres, le faisaient par
rapport à une idée absolue d’une vérité politique ou d’une vérité nationale ou
nationaliste, ou du bien-fondé absolu du colonialisme.
f.j. : Oui, une sorte
de dogme, jamais mis en question. Il arrivait bien sûr que des Français de
métropole s’interrogent sur la valeur du régime que nous maintenions en
Algérie. Mais, là-bas, les grands colons n’avaient pas l’ombre d’une
hésitation. Ils disaient qu’il ne fallait surtout pas laisser les Arabes
accéder à l’instruction. Et c’est très ouvertement qu’ils m’en parlaient, quand
j’avais eu l’occasion de rencontrer certains d’entre eux, lors d’une tournée de
conférences en 1949.
m.m. : Je refais la
transposition à la psychiatrie : ne pas donner la connaissance et les
compétences aux infirmiers, ne pas donner la parole aux patients eux-mêmes sur
leur avenir, sur leur traitement, les tenir dans l’ignorance des diagnostics
qu’on a posés et des pronostics qu’on peut faire, c’est du même ordre.
f.j. : Oui, bien sûr.
Mais vois-tu, j’ai aussi rencontré un phénomène de même ordre dans l’action
culturelle. À Chalon, en Saône-et-Loire, il arrivait que les citoyens soient
consultés, sur des problèmes d’urbanisme, de voirie, ou autres… C’était
généralement pour obtenir leur accord sur des décisions qui avaient déjà été
prises. Or le maire était plutôt un progressiste ; les organisations de gauche
elles-mêmes étaient assez peu vigilantes à l’égard de ce genre de pratique.
C’est toujours la même histoire : on commence par trouver normal de poser les
problèmes des autres en leur absence, et de prétendre les résoudre pour eux,
sans eux.
m.m. : N’y a-t-il pas
aujourd’hui un danger à ce que la communauté internationale, l’Europe, essaient
de régler les problèmes à l’intérieur de l’ancienne Yougoslavie, ou entre
Israéliens et Palestiniens, ou à l’intérieur de l’Afrique noire ?
f.j. : Oh ! Pour
l’Afrique noire c’est un peu dépassé ; les géostratèges en ont déjà fait leur
deuil. Pour le reste, oui, le danger est là. Et la déferlante du libéralisme
économique, technologico-financière, avec les redoutables injonctions du
fmi, ne cessent d’aggraver cette
forme extrême de colonisation. Mais dans tous les cas, si les sociétés
concernées ne s’y retrouvent pas, c’est qu’elles n’auront pas compris que
c’était pour leur bien.
m.m. : Donc il n’est
pas impossible que, dans un futur plus ou moins proche ou plus ou moins
lointain, les gens qui habitent dans ces pays dits du Tiers Monde se révoltent
un jour contre les nouveaux colonisateurs.
f.j. : Ça me paraît
évident. Et ça ne concernera pas seulement le Tiers Monde. Même dans nos
sociétés dites évoluées, en tout cas riches, la fracture sociale est en cours.
Et comme les gouvernements actuels ne disposent pas de la marge de manœuvre qui
permettrait d’en enrayer le cours, je vois mal comment des troubles sérieux ne
viendraient pas à se produire. L’entreprise Europe est elle-même engagée sans
aucun dialogue préparatoire avec les populations concernées. Et ça se passe
plutôt mal : les gens ne savent plus très bien où est leur identité, ils sont
de plus en plus tentés de la situer dans de très inquiétants refuges.
L’actuelle multiplication de ces replis identitaires m’apparaît plus redoutable
que l’augmentation du prix de l’essence.
Mais revenons à l’Algérie. Si le problème social ne s’y est pas
encore posé de façon ouvertement brutale, c’est en quelque sorte grâce au
terrorisme islamiste qui occupait le devant de la scène. Mais l’actuel déclin
des prétentions islamistes risque fort de laisser place à une véritable
explosion sociale. Et il faut souhaiter que l’Algérie soit très vite en mesure
d’investir ses actuelles rentrées pétrolières dans une vraie politique du
logement, car il s’agit là, sans doute, du problème psychosocial numéro un.
Beaucoup trop de jeunes sont condamnés à dormir dans la rue, ne sont chez eux
nulle part… Mais comment engager une politique résolue, au niveau d’un
gouvernement paralysé par ses contradictions ?
m.m. : Tu as des
contacts avec Bouteflika depuis qu’il est président ?
f.j. : Des contacts
par lettres, très chaleureux. Mais quand il est venu à Paris, j’étais moi-même
retenu ici par des problèmes de santé. Je l’ai plutôt bien connu lorsqu’il
était un excellent ministre des Affaires étrangères ; j’avoue m’être demandé
s’il n’avait pas eu besoin, pour fonctionner aussi bien, de se sentir à l’ombre
de Boumediene. Mais il me semble aujourd’hui que sa traversée du désert lui a
fait un bien considérable, qu’il a beaucoup mûri et qu’il vient déjà de faire
preuve d’un certain courage. Ne serait-ce qu’en tenant ouvertement des propos
qu’aucun personnage officiel n’aurait osé tenir durant toutes ces dernières
années.
m.m. : Par exemple
?
f.j. : Sur l’utilité
de la langue française, et en s’exprimant lui-même en français. Sur la
corruption dont souffre l’Algérie aux plus hauts niveaux. À celui du général
Betchine notamment, qui a été le bras droit de Zeroual et qui a réalisé des
profits monstrueux parce qu’il détenait certains rouages de l’État. En revenant
à Alger il y a deux ans, alors que trois partis d’opposition semblaient être
sur le point d’adopter une plate-forme commune, j’imaginais qu’il avait plus ou
moins mis en veilleuse ses criminelles activités. Or, il n’y avait pas quinze
jours qu’il venait de revendre au prix fort un ensemble de somptueuses villas,
rachetées par l’État pour une bouchée de pain. Et le pire est qu’il ne s’en
cachait guère : ça lui semblait aller de soi.
m.m. : Mais
Bouteflika a-t-il eu le courage de se séparer de Betchine ?
f.j. : Betchine a
sans doute lui-même modéré ses ardeurs. Mais c’est un clan de l’armée qui le
soutenait et ce clan-là n’a certainement pas disparu. De sorte que le problème
fondamental de Bouteflika me paraît être d’obtenir de la société algérienne un
appui suffisant, à l’égard de n’importe quel clan de l’armée. Et c’est vraiment
une course contre la montre. Les cartes sont brouillées et la société civile ne
parvient pas à prendre consistance. Lors de l’élection présidentielle, l’an
dernier, six candidats s’opposaient à Bouteflika : ils ont été incapables, là
encore, de concevoir une plate-forme commune ; la seule chose qu’ils ont pu
mettre en commun, c’est leur refus de participer. Cette carence politique
laisse les citoyens sans repères. Et cela tient sans doute, en partie, au fait
que l’Algérie ne dispose pas aujourd’hui d’une intelligentsia qui soit en phase avec la
société. Elle a des intellectuels, bien sûr, mais qui souffrent de n’avoir pas
directement participé à l’insurrection de 1954. Ainsi plus ou moins discrédités
au sortir de la lutte armée, ils n’ont pas été en mesure de proposer une
quelconque mise en sens du désordre existant, vers une pratique politique
possible.
m.m. : Tu as évoqué
par petites touches les problèmes économiques de l’Algérie et tu dis que,
l’islamisme étant appelé de plus en plus à se taire, il y aura obligatoirement
une explosion sociale.
f.j. : Oui.
L’économie est très atteinte, et de différentes manières. Pendant l’époque
Chadli, le fin du fin, c’était de liquider un certain nombre de structures
contraignantes et de jouir des facilités fournies par la manne pétrolière. Sur
le mode « prenons le temps de vivre » : l’industrialisation et la réforme
agraire, ça va comme ça, on a assez donné, place au profit… D’où la redoutable
déliquescence de l’appareil économique algérien à partir des années
quatre-vingt. Et les moyens antérieurs n’existent plus, qui auraient peut-être
permis d’enrayer ce processus : sous la dictature de Boumediene, le parti
unique pouvait au moins déclencher des mouvements réels. Mais comment ce pays
peut-il aujourd’hui compter sur autre chose que sur l’exportation de ses
hydrocarbures ? D’autant que le traditionnel cercle vicieux s’est bientôt mis
en place : exigences thérapeutiques du fmi, restructurations, privatisations… Au plan
social, les conséquences sont dramatiques : la moitié des Algériens en âge de
travailler sont totalement dépourvus d’emploi. Ça marche à la débrouille, ça
tente incroyablement de survivre… Mais jusqu’à quand ? La dette est trop
lourde, elle dévore les disponibilités budgétaires, et ses relatifs étalements
ne peuvent en aucun cas résoudre le problème. De sorte qu’une explosion sociale
apparaît en effet de plus en plus probable.
Reste que l’islamisme a largement contribué à ce désarroi
socio-économique, tout en en procédant peut-être dans une certaine mesure. Car
enfin, d’où sortait-il ? La société algérienne était assez tranquillement
musulmane. Et puis, il a fallu relever le défi de l’instruction pour tous, ce
qui a contraint à faire appel à des enseignants venus d’Égypte, pour la plupart
tributaires d’une culture ancrée dans un islam refermé sur lui-même. Et puis,
il y a eu ces diverses tentatives officielles pour imposer l’usage de la langue
arabe, pour promouvoir une culture nationale exclusivement arabisante et
arabophone. Beaucoup d’Algériens ont été chaque fois déstabilisés, notamment
parmi ceux qui ne lisaient pas l’arabe. Mais plus fondamentalement, ce sont
l’école et le lycée qui ont été massacrés par la succession de ces tentatives
et par la conception de programmes hors de propos : je veux dire qu’ils ne
pouvaient contribuer à un quelconque redressement de l’Algérie. À titre de
contre-épreuve, on peut noter que l’enseignement supérieur a largement échappé
à ces turbulences : les cadres qui étaient en mesure d’envoyer leurs enfants à
la faculté se refusaient à voir leur horizon complètement bouché.
Mais l’enseignement de base se faisant de plus en plus autour
des mosquées, l’islamisme a gagné du terrain. Ses militants ont su démarrer en
douceur, au plan social, par les bonnes œuvres. Ce qui leur a permis de gagner
les élections municipales de 1991. Mais la suite a été plus rugueuse : ils sont
entrés en insurrection, ils ont occupé des places publiques au centre d’Alger ;
et ils ont fini par annoncer, lors des élections législatives, que la
démocratie n’était qu’un moyen pour eux de parvenir au pouvoir et d’établir la
charia. Ils le disaient comme ça, très ouvertement ; ils avaient d’ailleurs
organisé une exposition pour vanter les mérites de la charia. Or, ils étaient
déjà relativement majoritaires au premier tour ; et le système électoral, qui
avait été conçu pour favoriser le parti au pouvoir, allait leur assurer la
majorité absolue au deuxième tour. D’où le choix, partagé aux plus hauts
niveaux, d’en finir avec cette mascarade. Et tu te souviens peut-être des
reproches vaillamment formulés ici même sur cette « scandaleuse interruption du
processus démocratique… ».
m.m. : Alors qu’en
fait, ce n’était pas un processus démocratique, mais la promesse d’un arrêt du
processus démocratique.
f.j. : Exactement !
Après la sanglante répression des émeutes de 1989, une nouvelle constitution,
votée l’année suivante, avait ouvert la voie au multipartisme. Ce qui pouvait
sans doute apparaître comme le prélude à une démocratisation, mais qui était
d’autant moins la démocratie qu’il donna lieu d’emblée à l’inscription d’une
soixantaine de partis, dont la plupart n’étaient composés que de leurs inscrits
statutaires.
C’est alors qu’il a été fait appel à Boudiaf pour remplacer
Chadli, évidemment poussé à se démettre. Solution de fortune, car s’il était un
des « historiques » et d’une intégrité sans faille, il était en revanche fort
peu connu, pour être resté totalement à l’écart des conflits surgis depuis
l’indépendance. Et sans doute n’était-il pas suffisamment averti de certains
aspects de la situation. Le fait est qu’il a cru pouvoir s’attaquer d’emblée à
la corruption, ce que le pouvoir militaire ne pouvait supporter. Boudiaf une
fois abattu, l’Algérie se retrouvait ingouvernable.
Quant aux islamistes, ils sont en tout cas parvenus à dresser
contre eux la quasi-totalité de la population. Ils agissent en desperados,
n’ayant plus aucune chance de prendre le pouvoir. Sur le plan humain, leurs
petits groupes dispersés peuvent encore faire beaucoup de mal, mais ils sont de
moins en moins soutenus par des commanditaires extérieurs. À Londres, par
exemple, une plate-forme très importante de tous les islamismes, on ne parle
pratiquement plus des islamistes algériens. Le monde entier semble avoir
compris qu’ils ont perdu la partie.
Or le fait est qu’ils ont un moment représenté comme un dernier
recours pour une société algérienne en perte d’identité et qui ne savait plus à
quel saint se vouer : quand on n’a plus d’objectifs concrets à poursuivre,
l’utopie devient un refuge. Et puis, beaucoup d’Algériens se ressentaient comme
cernés par une amoralité croissante. Que ce soit localement, en matière de
corruption, ou extérieurement, par l’intermédiaire des paraboles, ils
supportaient de plus en plus mal que tout, le sexe comme le reste, devienne
n’importe quoi. Ils ne disposaient plus d’aucun repère, et les islamistes se
sont proposés pour leur en fournir. J’ai pu m’entretenir avec certains d’entre
eux durant cette première période et j’ai été sensible à leur accent de ferveur
et d’honnêteté ; ça s’est bientôt dégradé : l’islamisme a montré son vrai
visage, celui d’une tentative de conquête du pouvoir. Mais d’assez nombreux
Algériens avaient un moment cru qu’il leur était donné de retrouver quelque
identité profonde.
m.m. : Demain
?
f.j. : Je suis bien
incapable de dire comment ça peut tourner. Mais s’il y a une chance de
redresser tant soit peu la situation, ce sera au prix de constituer un
véritable gouvernement, capable de mener une politique définie. Ce qui n’est
pas encore le cas aujourd’hui, chacun des ministres représentant une tendance
qui ne tire que dans son propre sens. Bouteflika en est évidemment conscient,
et il sait bien qu’il ne pourra pas se maintenir en passant son temps à jouer
sur tous les tableaux. Il lui faut parvenir à s’imposer tout en privilégiant
une orientation précise. Jusqu’ici, il a pu redonner à beaucoup une certaine
respiration. C’est insuffisant, bien sûr ; mais pouvait-il tenter quoi que ce
soit d’autre avant d’avoir obtenu ça ? Parviendra-t-il désormais à imposer une
véritable orientation politique ? S’il devait échouer, je craindrais en tout
cas que cela ne devienne, pour longtemps encore, tout à fait
impossible.
m.m. : Sur une
planète où l’on se rend bien compte – et Sud/Nord n’arrête pas de le redire depuis son
premier numéro – que les gouvernements des pays industrialisés pèsent peu par
rapport au poids de la finance internationale, le gouvernement de l’Algérie
peut-il réussir ?
f.j. : Je ne sais
pas… Ça n’est pas du tout impossible. Bouteflika est aujourd’hui président de
l’Organisation de l’unité africaine : c’est un atout considérable, on ne
liquide pas le président en exercice de l’oua, comme on a pu se débarrasser de Boudiaf.
Et puis, je crois qu’un gouvernement algérien, s’il se met à exister, sera
beaucoup moins bloqué que ne le sont les gouvernements de nos pays. Parce que
nous sommes déjà prisonniers d’un énorme maillage d’organismes officiels, de
structures et de lois, et qu’il nous est très difficile de sortir de notre
droit intérieur pour nous opposer utilement au chaos de l’actuelle
mondialisation. Mais l’Algérie est encore en jachère, et donc plus ou moins
prête à s’organiser, à se structurer en fonction des opportunités. Quant aux
problèmes de financement, on est en train de découvrir qu’il y a des pays
stables, où les investissements sont improductifs, et des pays « à risques »,
où ils sont partiellement fructueux. Rappelons-nous : quand Boumediene a
nationalisé le pétrole, ce fut une grande surprise. Et d’une certaine manière,
il reste vrai qu’un pays émergent dispose d’une marge de manœuvre supérieure à
celle de nos propres pays.
Mais la question, bien sûr, reste de savoir si la société
algérienne aura conservé suffisamment de ressources pour s’engager, lorsqu’une
véritable orientation lui sera proposée. J’en ferais volontiers le pari, pour
avoir été maintes fois surpris par son extraordinaire ténacité. Et par cette
sorte d’humour quotidien qu’elle persiste à manifester jusque dans les pires
circonstances : c’est tout de même là une sacré vertu ! Jusqu’où ça ira, je
n’en sais rien… Je sais seulement que cette société est depuis trop longtemps
malmenée, privée de tout repère, et menacée d’une redoutable
implosion.
L’urgence est donc de lui proposer un repérage, une voie, un
début d’orientation. Et je vois mal, dans l’immédiat, comment cela pourrait se
faire sans émaner d’un pouvoir devenu lui-même repérable. Ce qui suppose
peut-être, avant tout, qu’il ait pris soin d’être à l’écoute du
peuple.
m.m. : Bouteflika
doit bien être conscient de ça ?
f.j. : J’en suis
convaincu. Mais il s’agit d’une course contre la montre. Et puis, tu sais, je
suis toujours aussi gêné de parler de l’Algérie. Les Algériens demeurent
confrontés à de telles situations que nous devrions plus ou moins choisir de
nous taire, et en tout cas ne pas donner le sentiment que nous croyons pouvoir
parler à leur place.