Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868648
208 pages

p. 91 à 103
doi: en cours

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no 14 2001/1

Dans quelle mesure le militantisme politique, syndical ou associatif des jeunes d’origine maghrébine contribue-t-il à l’intégration collective de la population d’origine maghrébine en France, ou bien favorise-t-il l’intégration individuelle des militants ? La participation à l’action collective dans la sphère publique est-elle une voie privilégiée de la mobilité sociale ? Permet-elle à ces jeunes militants de s’intégrer, comme l’ont fait avant eux certains Français d’origine italienne, qui ont obtenu une promotion sociale par leur engagement dans les partis de gauche et les syndicats ? Les constitue-t-elle en élite ou en nouveau groupe social ? Renforce-t-elle leur insertion professionnelle ou communautaire ?
Pour répondre à ces questions, j’ai mené une enquête à Paris et en banlieue parisienne en 1994-1995 dans quarante-cinq associations et huit partis politiques, plus particulièrement dans les arrondissements de Paris et les communes de la Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine, des Yvelines, du Val-d’Oise et du Val-de-Marne, où le pourcentage de la population maghrébine et d’origine maghrébine est élevé. Quatre-vingt-dix entretiens ont ainsi été effectués avec de jeunes militants associatifs et politiques, fils d’immigrés maghrébins et de rapatriés, nés en France ou au Maghreb, mais entièrement scolarisés en France. Les étudiants maghrébins venus à l’âge adulte sur le territoire français ont été exclus, car il m’a paru essentiel d’étudier une population cohérente, c’est-à-dire formée d’individus ayant une trajectoire commune.
Ces jeunes d’origine maghrébine militent, ou ont milité, dans trois catégories d’associations : les associations à dimension communautaire créées par les immigrés ou les jeunes issus de l’immigration maghrébine (Algérie au cœur, ajir, l’Association des musulmans de Fontenay, repères, Maghreb 2000, l’Amicale des Algériens en Europe, l’Association des Marocains de France, la Fédération nationale des musulmans de France, etc.), les associations à dimension ethnique tournées vers les jeunes issus de l’immigration plutôt non européenne (l’angi, africa, nahda, Nanas Beurs, l’emaf, Mémoire fertile, etc.), les associations françaises créées par des porte-parole des populations immigrées, qui jouent le rôle d’interlocuteurs dans le jeu politique français au niveau national (sos racisme, France Plus, Fédération nationale de la maison des potes, etc.).
Ils peuvent s’engager également dans trois catégories de partis : les partis français centraux qui dominent la vie politique française et sont voués à diriger la nation (Parti socialiste, Rassemblement pour la République) et les partis français périphériques, qui sont des organisations plutôt de contestation, voire extrémistes ou totalitaires (Parti communiste, Verts, Parti radical, Mouvement des citoyens, Ligue communiste révolutionnaire, Front national), et les partis étrangers, algériens ou marocains, comme le ffs (Front des forces socialistes), le pcas (Parti communiste de l’avant-garde socialiste), etc.
Cette enquête a permis de constater que ces associations et ces partis politiques ont, depuis le milieu des années soixante-dix, socialisé, ou favorisé l’intégration d’abord des jeunes d’origine algérienne, puis progressivement des jeunes d’origine maghrébine. Mais ces organisations qui ont, dans les années soixante-dix, une fonction surtout politique, ont, dans les années quatre-vingt-dix, une fonction plus nettement économique. En vingt ans, on est donc passé d’un mouvement politique, algérien, kabyle et masculin, de revendications de dignité d’un groupe prolétaire issu de la colonisation, à un mouvement mixte, arabo-berbère et maghrébin, lié au développement d’un État-providence mi-social, mi-ethnique.
Concrètement, cette mutation s’est opérée via deux types d’organisations et trois types de militants. Les associations communalistes, qui regroupent les associations à dimension communautaire et les partis politiques des pays d’origine, assurent à leurs militants, communautaristes, c’est-à-dire favorables à une intégration collective, une socialisation communautaire, selon les termes de Max Weber, sans pour autant permettre leur intégration. Autrement dit, elles favorisent des relations communautaires, c’est-à-dire familiales, claniques, ethnico-religieuses, de voisinage et sentimentales. Elles permettent le maintien de liens primordiaux et renforcent la solidarité et la sociabilité communautaires. Les associations sociétaristes, qui regroupent les associations à dimension ethnique, les associations françaises et les partis politiques français permettent aux militants, intégrationnistes et différentialistes, tous deux prônant une intégration individuelle, une socialisation sociétaire, pour reprendre encore l’expression de Max Weber. Autrement dit, elles contribuent au développement de relations sociétaires, c’est-à-dire de relations dans un champ d’activité sociale, dans la sphère économique, ou bien encore politique. Elles ont permis aux premiers une intégration dans l’espace politico-économique dominant, et offert aux seconds une ascension sociale et une insertion professionnelle spécifique.
 
Associations communalistes et militants communautaristes
 
 
Issus de l’immigration ouvrière algérienne et marocaine, diplômés mais en semi-échec professionnel, les militants « communautaristes », qui conservent les principaux traits du « noyau dur culturel [1] » de leur milieu d’origine, adhèrent à l’intégration collective des communautés « à l’américaine », souhaitent que les communautés culturelles interviennent en tant que telles dans la vie politique, qu’elles agissent en qualité de groupes ethniques définis par leur conscience et leurs actions collectives. Ils sont favorables à la politique américaine de l’affirmative action « destinée à compenser les discriminations du passé et à assurer une représentation égale des différents groupes dans les institutions sociales [2] ».
Dans les années 1973-1981, ces jeunes entretiennent avec l’islam un lien politique fort et expriment leur solidarité avec leur groupe national d’origine. Favorables à la construction d’un lobbying politique, ils revendiquent l’existence d’une citoyenneté communautaire et l’obtention de la double nationalité, franco-algérienne ou franco-marocaine. Ils participent à la fois à la vie politique de leur pays d’origine et à celle de la France, s’engageant dans des associations « communalistes », c’est-à-dire communautaires nationales laïques, telles que l’Association des Marocains de France (amf) ou l’Amicale des Algériens en Europe, et souvent dans des partis politiques des pays d’origine, tels que le Front des forces socialistes (ffs).
L’amf, par exemple, est une association communautaire politique, née à la fin des années soixante, implantée à Puteaux et composée à ses débuts de jeunes étudiants provenant du Maroc, plutôt d’origine bourgeoise, et d’ouvriers marocains immigrés. Elle avait pour référence le 23 mars 1965, jour de révolte contre le régime marocain d’Hassan II de jeunes Marocains appartenant à un mouvement issu du parti communiste marocain, et était dirigée dans les années soixante-dix par des réfugiés politiques exilés. Liée à la situation politique marocaine, elle connut une scission importante à partir de 1975 sur la question de l’appartenance éventuelle du Sahara aux Sahraouis. L’Amicale des Algériens en Europe, quant à elle, est une association née en 1963 au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Cette organisation, émanation du fln, est une structure paragouvernementale considérée par les Algériens vivant en France comme une structure représentant l’État algérien. Divisée en comités répartis sur le territoire français, elle était la seule association algérienne en France jusqu’en 1975. Liée à l’ambassade d’Algérie en France, ses cadres dirigeants, membres du fln, proposaient des activités essentiellement culturelles aux jeunes Algériens en France et aux Français d’origine algérienne.
Ces associations communalistes apportent alors aux jeunes qui militent au nom d’une communauté politique transnationale une nouvelle socialisation familiale. Elles réactivent leur sentiment d’appartenance à un groupe, souvent dévalorisé par le regard de la société française. Elles contribuent au maintien des valeurs culturelles et familiales de leur pays d’origine, au respect des traditions, et assurent le lien entre la famille et la société de résidence, tout en portant atteinte à certaines coutumes et en désacralisant certains commandements. Elles véhiculent ainsi de nouvelles valeurs fondées sur la mixité et la laïcité. Elles permettent à ces militants de constituer un lobby culturel, mais sans réel pouvoir, puisque la société française ne reconnaît pas l’existence des communautés culturelles et politiques dans la sphère publique. Elles ne leur procurent donc ni ascension sociale, ni insertion professionnelle, ni intégration individuelle. Elles permettent plutôt une « socialisation communautaire » ou un processus d’entrée en communauté, et limitent l’acculturation à la société de résidence. Elles constituent une phase de transition entre la famille musulmane, qui véhicule des valeurs traditionnelles du pays d’origine, et la société française, qui diffuse des valeurs modernes, voire surmodernes, au sens où l’entend Marc Augé [3].
Dans les années quatre-vingt-dix, les associations communalistes, qui ont perdu leur caractère politique et national au profit d’une dimension religieuse de plus en plus affirmée, apportent aux nouveaux militants communautaristes, qui s’engagent cette fois au nom de la communauté des croyants, l’Umma, une socialisation communautaire, qui s’apparente à celle assurée par le groupe de pairs. Musulmans pratiquants, ces militants adhèrent à l’islam non par tradition familiale, mais par choix, et en réaction à la société de résidence. Il ne s’agit pas de l’islam institutionnel de la Mosquée de Paris ou des amicales, ou de l’islam radical des étudiants musulmans venus en France, mais d’un islam français, c’est-à-dire modéré, populaire et démocratique. Se sentant proches affectivement du monde arabo-musulman, ils ont le sentiment d’appartenir plutôt à la communauté musulmane qu’à la communauté arabe. C’est pourquoi ils sont solidaires des musulmans de Bosnie, lors de la purification ethnique en Yougoslavie. Récusant la séparation du politique et du religieux, ils remettent en cause la laïcité française, réclament des écoles coraniques, et citent en exemple le modèle scolaire anglais qui permet aux jeunes Pakistanaises musulmanes de porter le foulard, considéré par les Anglais comme une simple coutume vestimentaire. Ils ne rejettent pas l’intégration, mais expriment leur volonté de se faire reconnaître comme franco-musulmans, comme des Français musulmans et non des êtres publiquement français et musulmans en privé. Souhaitant constituer un lobby musulman « à l’américaine », ils revendiquent leur appartenance à la communauté musulmane tout en affirmant leur citoyenneté française. Après l’affaire du voile islamique de 1989, la guerre du Golfe en 1991, les progrès de lȁ9;islamisme radical en Algérie, ils sont entrés dans des associations communalistes musulmanes, telles la Fédération nationale des musulmans de France, ou ajir, à cause de leur statut précaire ou de chômeur.
La Fédération nationale des musulmans de France, par exemple, est une association communautaire fondée en 1985 par de jeunes musulmans maghrébins et destinée aux jeunes populations masculines musulmanes vivant en France. Cette fédération, première concurrente de la Grande Mosquée de Paris, qui était, jusqu’en 1985, la seule institution musulmane partenaire de l’État français depuis la Première Guerre mondiale, mène essentiellement des activités éducatives et religieuses. Elle a trois partenaires principaux : le ministère de l’Intégration, les Verts et l’association de Martine Aubry, agir. Elle regroupe plus de cinq cents associations locales musulmanes, dont cinquante se situent en région parisienne. Les autres se trouvent dans les régions où la présence de la population musulmane est importante (Nord, Est, Rhône-Alpes, Île-de-France, Côte d’Azur). Non subventionnée par le fas, elle recevait des fonds jusqu’en 1993 de l’Arabie Saoudite. Depuis, la nouvelle direction étant hostile à l’ingérence étrangère, elle est financée par les cotisations des adhérents. Cette fédération, dont le siège est implanté à Paris, à la ligue islamique mondiale, qui recrute essentiellement de jeunes musulmans diplômés, plutôt Marocains, a une forte assise populaire, notamment en banlieue.
ajir (Association des jeunes des Indes pour le renouveau), quant à elle, est une association musulmane socio-éducative, de petite taille, fondée en 1990 par des jeunes d’origine maghrébine à la cité des Indes de Sartrouville. Située à proximité d’une salle de prières qui joue le rôle de mosquée, elle est destinée aux enfants et jeunes du quartier d’origine maghrébine. Elle organise du soutien scolaire, des activités sportives, des sorties culturelles. Ses partenaires sont exclusivement associatifs, essentiellement l’ajs, l’Association des jeunes de Sartrouville. Financée par le fas et la municipalité de Sartrouville jusqu’en 1993, elle regroupe uniquement des militants bénévoles. Depuis, elle ne reçoit plus aucun financement des pouvoirs publics car elle mène des activités religieuses régulières et le fas n’est pas habilité à subventionner le culte.
Ces associations relaient en effet une socialisation ouvrière traditionnelle mise à mal par l’extension du chômage de longue durée et la précarité. Dans les familles d’origine maghrébine, les pères, privés d’emploi, perdent leur autorité traditionnelle ; la cellule familiale en crise ne garantit pas une socialisation réussie des enfants. Les associations remplacent donc la fonction socialisatrice de la famille « au moment précis où celle-ci, privée de ses fonctions traditionnelles dans l’ordre économique et politique, n’est plus supposée prendre en charge que la satisfaction des besoins affectifs et relationnels immédiats de ceux qui la composent, parents et enfants [4] ». De même que le pcf et la cgt constituaient des contre-sociétés jusqu’à la fin des années quatre-vingt, ces associations semblent jouer un rôle de micro-sociétés totalisantes, voire de contre-pouvoir.
Elles assurent alors un rôle d’éducation, d’incorporation des normes traditionnelles et des habitus, et donnent un encadrement à ces militants, souvent stigmatisés et désaffiliés. Elles leur donnent aussi accès à un statut individuel valorisant, qui fait oublier un statut professionnel précaire ou lié à la protection sociale. Elles leur permettent de s’individuer de manière distincte par rapport à la société française, et de devenir des interlocuteurs reconnus des pouvoirs publics. Elles les aident enfin à renouer avec la société post-moderne et à surmonter le malaise de la surmodernité. Elles favorisent ainsi un processus de réaffiliation et de reconquête identitaire, une structure restructurante, redonnent aussi du sens à leur vie, plutôt d’ordre éthique et morale, et leur offrent une nouvelle spiritualité. À cet égard, elles assument une fonction comparable à celle de la religion qui, comme le souligne Danièle Hervieu-Léger, est « le dispositif de sens qui permet à l’homme de dépasser les déceptions, les incertitudes et les frustrations de la vie de tous les jours [5] ». De ce point de vue, elles jouent un rôle voisin de celui de la joc (Jeunesse ouvrière chrétienne) dans les années cinquante-soixante.
En définitive, ces associations « communalistes » socialisent leurs jeunes militants, leur permettent d’éviter ce que François Dubet appelle « la galère [6] », les protègent de l’exclusion. Elles structurent leur mode de pensée, leurs idées, leur confèrent une identité musulmane, les aident à gérer certains échecs sociaux et professionnels, et leur redonnent une dignité que la société française leur dénie. Elles forment enfin un nouveau mode de socialisation comme pouvait l’être le trotskisme et le maoïsme dans les années soixante-dix et semblent ainsi jouer le rôle d’alternative au capitalisme, comme pouvait le faire le communisme jusqu’en 1991.
 
Associations sociétaristes et militants intégrationnistes
 
 
Les associations sociétaristes assurent aux militants intégrationnistes une intégration individuelle, facilitent leur ascension sociale, permettent une insertion professionnelle stable dans l’entreprise ou dans la fonction publique, et, souvent, une intégration politique. Ces militants, plutôt d’origine algérienne, kabyles, diplômés, issus des franges supérieures des classes populaires ou de la petite bourgeoisie, fils d’immigrés et de rapatriés, sont devenus des cadres, et sont assimilés culturellement : ils n’éprouvent guère d’attachement au pays d’origine de leurs parents, et ont des comportements matrimoniaux semblables à ceux des Français d’origine de leur génération. Ils ne se définissent pas par rapport à l’islam, mais considèrent la religion musulmane comme une croyance, au même titre que les autres croyances, et ont intériorisé l’idée que l’ordre religieux ne se confond pas avec l’ordre politique. S’ils se sentent solidaires des Palestiniens, c’est au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et des droits de l’homme. De nationalité française, ils ont une conception politique et abstraite de la citoyenneté. Ils approuvent le modèle français d’intégration nationale fondé sur le lien étroit entre la citoyenneté et la nationalité, adhèrent aux principes républicains, et militent au nom des valeurs universelles, dans des associations nationales françaises (sos racisme, France Plus) et des partis politiques centraux (ps, rpr). Ils déploient d’ailleurs une stratégie d’« assimilation au majoritaire [7] », qui consiste à se débarrasser d’une identité minoritaire infériorisée, à se désolidariser de son groupe d’appartenance, et à pénétrer dans le groupe majoritaire. Comme jadis les « Israélites », ils sont convertis aux valeurs de la Révolution française, « patriotes passionnés et sourcilleux, objectivement assimilés par l’enseignement laïc, gratuit et obligatoire de la IIIe République [8] ».
Dès 1983, les intégrationnistes commencent à militer en participant à des mouvements sociaux à dimension universelle et en défendant des causes abstraites, comme l’antiracisme. Prônant un antiracisme humaniste et cosmopolite, ils s’engagent à sos racisme, à France Plus et au Parti socialiste. Dans les années quatre-vingt-dix, ils vont encore dans ces mêmes organisations, mais aussi et de plus en plus au rpr, et à des fins largement professionnelles.
sos racisme, par exemple, est une association française laïque créée à l’automne 1984 par Julien Dray, Français d’origine juive sépharade, ex-militant de la Ligue communiste révolutionnaire, militant socialiste. Il a nommé en 1985 son ami Harlem Désir, Français d’origine antillaise, ex-militant aux Jeunesses socialistes de Seine-Saint-Denis, président de l’association, qui a choisi comme vice-présidente une jeune étudiante de l’université de Villetaneuse d’origine algérienne, et placé à la direction une moitié de jeunes d’origine française et maghrébine, souvent anciennement trotskistes, et proches idéologiquement du parti socialiste et de l’unef id, et des Français d’origine juive, la plupart membres de l’uejf. Sympathisants ou militants, trotskistes ou socialistes, ces dirigeants hostiles aussi bien à la droite libérale qu’au parti communiste confirment leur engagement à gauche à partir de 1986-1987. Cette organisation se proclame antiraciste et justifie sa création par l’émergence du Front national en 1983, parti politique qu’elle estime raciste et xénophobe. Destinée plutôt aux jeunes issus de l’immigration, maghrébine ou africaine, elle se subdivise en trois cent cinquante comités, à partir de 1989-1990, soit quinze mille à vingt mille adhérents, qui se répartissent dans des communes, des lycées ou des universités, et est financée par le fas, subventionnée par le ministère de la Culture, soutenue techniquement par un staff de vedettes et appuyée par tous les grands médias.
France Plus, quant à elle, est une association française laïque créée en septembre 1985 par un groupe d’amis, étudiants et militants, d’origine algérienne, pour contrecarrer sos racisme. Financée par Georges Morin, directeur de cabinet de Louis Mermaz, parrainée par les socialistes mermaziens et jospinistes, pour contrer les fabiusiens, qui soutiennent sos racisme, cette association est dirigée à partir de 1986 par Arisky Dahmani, un étudiant kabyle immigré d’origine algérienne, arrivé en France en 1974 et naturalisé français en 1983. Cet ancien militant trotskiste, devenu professeur d’université, fait d’abord de France Plus une association communautaire algérienne, réconciliant fils de harkis et fils du fln avec l’objectif de constituer en France un lobby ethnique électoral à l’américaine. Puis il la transforme progressivement en un mouvement de droits civiques, dont les actions menées entre 1986 et 1989 consistèrent principalement en l’inscription de jeunes Français d’origine maghrébine sur les listes électorales. À partir de 1989, il prône la logique intégrationniste et républicaine française et élargit son association à l’ensemble des jeunes issus de l’immigration. Proche du gouvernement Rocard jusqu’en 1991, il s’est progressivement tourné vers le centre droit, pour, en 1995, soutenir le rpr et Jacques Chirac. Ayant à son apogée plusieurs milliers d’adhérents, son association est présente en 1995 dans plus de cinquante départements français, est structurée par des centaines de comités civiques implantés dans de nombreuses régions de France, est financée par le fas, les cotisations des adhérents, les soutiens des sympathisants et les subventions de l’État, et est organisée en commissions : commission juridique, jeunesse et sport, éducation, finances et budget, Europe, etc. Depuis 1993, elle connaît une crise financière et judiciaire, doublée d’une crise politique depuis 1995.
Ces associations sociétaristes assurent d’abord aux militants intégrationnistes une entière acculturation à la modernité et l’intériorisation des valeurs libérales, méritocratiques, de compétition et de concurrence. Elles entraînent la segmentation du groupe d’appartenance, une autonomisation de l’individu, et confèrent à leurs militants une nouvelle identité sociale, qui peut s’apparenter à celle de l’homo œconomicus moderne, pour reprendre l’expression de Max Weber [9], c’est-à-dire à celle du partisan du capitalisme bourgeois, ou dans un vocabulaire plus contemporain, du néolibéralisme économique. Elles leur donnent aussi accès à l’espace politico-économique dominant : elles leur offrent une intégration économique non spécifique dans le secteur public, privé ou libéral, leur permettent d’obtenir des postes de direction, leur ouvrent la possibilité d’une carrière professionnelle, les constituent en groupe de cadres.
Plus particulièrement, les associations nationales, telles que sos racisme et France Plus, contribuent à l’intégration économique des intégrationnistes dès la fin des années quatre-vingt. Insérés sur le marché de l’emploi ou en fin d’études, ces militants obtiennent peu à peu des responsabilités nationales dans les associations et deviennent des dirigeants permanents. D’autres se servent de leur expérience associative pour trouver un emploi mieux rémunéré et plus prestigieux. D’autres enfin créent leur entreprise et utilisent des structures de l’association pour parachever leur formation. Les partis centraux, socialiste et rpr, procurent ensuite à ces militants une intégration politique surtout locale. Ceux-ci acquièrent une certaine notoriété politique et bénéficient d’une insertion économique stable et durable dans la sphère politique nationale. Encore cette intégration politique est-elle relative ; il n’y a en effet, en 1995, aucun maire, président de conseil général ou régional, député, sénateur ou ministre d’origine maghrébine ; tout au plus sont-ils parvenus, en 1989 ou en 1995, à devenir conseillers municipaux, généraux ou régionaux, après être entrés dans les partis politiques, au ps grâce à sos racisme, au ps ou au rpr grâce à France Plus.
 
Associations sociétaristes et militants différentialistes
 
 
Fils d’ouvriers immigrés, en ascension sociale et membres des classes moyennes ou supérieures, les militants différentialistes sont acculturés à la société française, même s’ils conservent certains éléments du « noyau dur culturel » qu’ils ont réinterprétés. Critiques du modèle d’intégration « à la française » qu’ils jugent assimilationniste, de l’individualisme occidental et de l’universalisme abstrait, ils ne remettent pas en question les principes hérités de la Révolution française, mais la manière concrète dont ils sont appliqués. Héritiers du tiers-mondisme des années soixante-dix, ils revendiquent la diversité culturelle comme valeur, sont favorables à une société multiculturelle de type hollandais, fondée sur la reconnaissance publique des minorités ethniques, et souhaitent que le multiculturalisme devienne une norme dans l’espace public. Partisans d’une citoyenneté fondée sur la participation économique et la résidence, ils réclament le droit de vote des immigrés, contestent la laïcité « à la française », qu’ils estiment trop normative, et proposent une laïcité plurielle intégrant la dimension religieuse. Leur attachement à leur identité maghrébine se manifeste par leur vive adhésion à la cause palestinienne, qui est l’expression d’une revendication de dignité collective de la part de ces militants qui ont le sentiment d’être mal reconnus à l’intérieur de la société française.
Les associations sociétaristes permettent aux militants différentialistes qui militaient dans les années soixante-dix au nom de leur classe sociale d’origine, la classe ouvrière, de former une élite intellectuelle contestataire d’origine maghrébine, et une moyenne bourgeoisie culturelle. Les différentialistes étaient anti-occidentaux, radicalement pro-palestiniens et arabistes, et considéraient la suprématie de la civilisation occidentale comme une forme d’impérialisme. S’inscrivant dans la contestation gauchiste française, ils critiquaient les « appareils idéologiques d’État [10] », et adhéraient à l’idéologie des années soixante-dix dénonçant l’État ethnocidaire qui faisait disparaître les cultures régionales. Plutôt kabyles, d’origine algérienne, diplômés de l’université, ils se sont engagés dans l’action contestataire politique et syndicale. Certains ont participé aux combats des travailleurs immigrés, comme les grèves des loyers des foyers Sonacotra en 1977. D’autres se sont tournés vers le Parti communiste français et l’extrême-gauche ; d’autres investirent de nouvelles formes d’action collective à la fin des années soixante-dix : les concerts dans les quartiers populaires, tel Rock against police, ou le journal Sans frontières, destiné aux immigrés, fondé en 1979.
Le militantisme associatif leur a facilité l’accès au pouvoir culturel, c’est-à-dire notamment aux carrières de l’édition, du cinéma, de la littérature, leur a permis d’acquérir une reconnaissance sociale, voire une notoriété, et a favorisé un reclassement symbolique des plus diplômés. Les organisations françaises, telles que le pcf, ont facilité aux uns une insertion politique locale. Les nouvelles formes d’action collective ont permis aux autres une insertion économique durable dans les sphères médiatico-intellectuelles, dès la seconde moitié des années quatre-vingt. Ainsi, toutes ces organisations ont contribué à constituer une élite culturelle et politique contestataire d’origine maghrébine, inscrite dans une moyenne bourgeoisie française fortement pourvue en capital culturel, plus faiblement en capital économique, dont la réussite repose moins sur des critères d’excellence, de pouvoir ou d’influence que sur celui de notoriété.
Les associations sociétaristes assurent aux militants différentialistes qui s’engagent au nom de leur identité ethnique, à partir de 1982, une socialisation postscolaire et constituent un mode alternatif de socialisation professionnelle. Nés en France, de nationalité française, en ascension sociale, ces militants exercent des professions intermédiaires dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de la protection sociale, ou dans le secteur associatif. Ils expriment leur maghrébinité, algérianité ou berbérité, comme les Italiens dans les années trente leur italianité, qui retournaient le stigmate de « rital » pour en faire un objet de fierté. L’identité minoritaire prescrite est acceptée avec ses traits stigmatisés, mais ceux-ci font l’objet d’un renversement sémantique qui transforme la négativité en positivité [11]. Ils célèbrent, dans le mouvement beur (1983-1985), leur ethnicité, au moment où ils commencent à s’assimiler, en se référant au mouvement noir américain (1965-1968), qui revendiquait une spécificité noire : « Black power, black panther party, black is beautiful [12]. » C’est pourquoi, ils réclament à la fois un « droit à la différence » et l’égalité de traitement, et dénoncent l’« égalité formelle » républicaine, qu’ils estiment abstraite. Dans les années quatre-vingt, ils ont combiné leur vocation militante, liée à une tradition familiale, et leur désir de se professionnaliser en instrumentalisant les associations et le ps. Ayant le sentiment d’être victimes d’un racisme institutionnel, ils mènent une action antiraciste contestataire dans des associations locales, telle Mémoire fertile ou l’angi (Association de la nouvelle génération immigrée) et/ou à sos racisme, en véhiculant un « antiracisme différentialiste », relativiste et culturaliste, assimilant racisme et universalisme [13]. Dans les années quatre-vingt-dix, ils militent surtout pour des motifs professionnels, et de plus en plus dans des associations locales car ils ont un fort sentiment d’appartenance et d’identification au quartier.
Mémoire fertile, par exemple, était un collectif d’associations, fondé en 1988 par des jeunes issus de l’immigration maghrébine provenant du caif (Conseil d’associations immigrées en France) et du mti (Mouvement des travailleurs immigrés) destinée aux jeunes Français issus de l’immigration maghrébine, mais, aussi ibérique et africaine appartenant aux classes populaires. Cette association lutte contre l’exclusion sociale et économique des jeunes des quartiers populaires. Les fondements de son identité étaient le mouvement associatif issu de l’immigration et l’action pour une nouvelle citoyenneté locale.
L’angi (Association de la nouvelle génération immigrée), quant à elle, est une association socioculturelle située à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, créée en 1981 par des jeunes militants d’origine algérienne de ce département qui venaient de la troupe de théâtre Kaina, troupe de jeunes issus de l’immigration maghrébine fondée en 1976. Se sont joints à ce noyau de jeunes militants du journal immigré Sans Frontières et de Radio Beur. Destinée aux jeunes issus de l’immigration maghrébine, cette association regroupe à la fin des années quatre-vingt une centaine d’adhérents. Elle a plusieurs commissions : la commission Loisir et culture, la commission Galerie, la commission Intervention en milieu carcéral dans le centre de jeunes détenus, la commission Accueil et hébergement de jeunes femmes maghrébines en rupture familiale ou en fugue, la commission Police et justice, qui recense les crimes à caractère raciste commis en France depuis 1973, et renseigne sur l’appareil et l’aide judiciaire, la commission Logement social, financée par le fas et le ministère de la Culture et du Temps libre.
Ces associations sociétaristes se substituent au rôle traditionnel d’intégration des populations d’origine étrangère que jouait encore l’école républicaine à la fin des années soixante-dix dans les banlieues défavorisées. Pour beaucoup de ces jeunes, l’école ne semble plus, comme le souligne Jean-Charles Lagree, une voie de promotion ni un vecteur d’entrée dans la vie professionnelle [14]. Et, affirme François Dubet, plus l’école d’aujourd’hui intègre des élèves longtemps, plus elle se massifie, et plus elle exclut en même temps. Sa capacité d’intégration culturelle est de plus en plus difficile à assumer, dans la mesure où la massification scolaire a provoqué une certaine dérégulation du système [15]. Ces associations jouent donc le rôle d’école que celle-ci n’assure plus, en permettant partiellement de corriger son rôle reproducteur et en donnant une formation plus concrète et plus professionnelle.
Elles forment ensuite pour ces jeunes un marché secondaire du travail et de l’emploi, favorisent une insertion professionnelle spécifique, leur permettant de devenir des fonctionnaires de l’État-providence, et contribuant à la création d’une petite bourgeoisie d’origine maghrébine du travail social. Favorisant leur insertion dans le secteur associatif, humanitaire, du travail social et des pme, elles semblent donc remplacer depuis la deuxième moitié des années quatre-vingt, le rôle d’intégration que jouait encore dans les années soixante-dix le travail salarié né de la société industrielle. Elles permettent de trouver un stage ou un emploi spécifique, donnent une qualification, notamment pour les détenteurs d’une formation, qui subissent souvent une déqualification à l’embauche. Elles forment un réseau qui est pour eux un « marché de l’emploi informel », un marché économique parallèle, où ils peuvent développer progressivement des stratégies alternatives. Elles leur offrent un statut que le marché du travail ne leur donne pas, puisque certains connaissent activités et inactivités, ne sont ni chômeurs ni salariés, et alternent stage, emploi, chômage, et travail au « noir ». Elles jouent le rôle d’assistance, de protection sociale plus valorisante que le rmi ou l’indemnité du chômage, et leur donnent la possibilité de passer d’une zone de « vulnérabilité », associant précarité du travail et fragilité relationnelle, de « désaffiliation » conjuguant absence de travail et isolement social, ou d’« assistance » à une zone d’« intégration », où l’on dispose des garanties d’un travail permanent et où l’on peut mobiliser des supports relationnels solides [16].
Elles contribuent enfin à une insertion politique locale périphérique, fragile, instable et souvent temporaire de ces militants. Elles sont pour eux un moyen d’accéder aux partis politiques français, centraux et périphériques. Ces derniers (Parti radical, Verts) ne permettent guère leur intégration politique car ils ont eu peu d’élus aussi bien aux élections cantonales et régionales de 1992 qu’aux européennes de 1994 ou aux municipales de 1995. Les partis centraux de gauche (ps, pcf), quant à eux, leur offrent souvent des places sur des listes électorales en position inéligible. Et, lorsqu’ils sont élus sur leurs listes, ils n’obtiennent qu’un siège de conseiller municipal.
En conclusion, on peut dire que les associations sociétaristes et communalistes jouent depuis la fin des années soixante-dix un rôle qu’on peut rapprocher de celui qu’ont joué le parti communiste, la cgt ou encore l’Église catholique des années trente à soixante-dix pour les immigrés italiens, polonais, portugais et maghrébins. Elles correspondent à une nouvelle « structure structurante », selon l’expression de Pierre Bourdieu. Elles assurent au moins une socialisation des individus et au mieux une intégration économique et sociale, voire politique pour les plus diplômés d’entre eux. Elles compensent aussi les insuffisances de l’État-providence et constituent une des dimensions d’un nouvel État-providence, d’un « État-providence de deuxième génération », pour reprendre l’expression de Dominique Schnapper, c’est-à-dire qu’elles jouent un rôle qui consiste à corriger par des mécanismes de solidarité les effets parfois douloureux du marché [17].
 
NOTES
 
[1] Expression de D. Schnapper, dans La France de l’intégration, Paris, Gallimard, 1991.
[2] D. Schnapper, La Relation à l’autre, Paris, Gallimard, 1998, p. 324.
[3] M. Augé, Non-Lieux, Aubier, 1992.
[4] D. Hervieu-Léger, La Religion pour mémoire, Cerf, 1993, p. 219.
[5] Ibid., p. 139.
[6] F. Dubet, La Galère, Fayard, 1987.
[7] C. Camilleri, Stratégies identitaires, Paris, puf, 1992, p. 33.
[8] D. Schnapper, Juifs et Israélites, Paris, Gallimard, 1980, p. 191.
[9] Expression de Max Weber, dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, 1992.
[10] Expression de Louis Althusser.
[11] C. Camilleri, op. cit., p. 68-70.
[12] E. Todd, Le Destin des immigrés, Paris, Le Seuil, 1994, p. 115.
[13] P.-A. Taguieff, Face au racisme, La Découverte, 1992.
[14] J.-C. Lagree, Jeunes et chômeurs, cnrs, 1989, p. 36.
[15] F. Dubet, « L’exclusion scolaire : quelles solutions ? », dans L’Exclusion, l’état des savoirs, La Découverte, 1996, p. 501-503.
[16] J. Donzelot, Face à l’exclusion, Paris, puf, 1991, p. 148.
[17] D. Schnapper, « De l’État-providence à la démocratie culturelle », Commentaire, n° 68, hiver 1994-1995.
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[3]
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[5]
Ibid., p. 139. Suite de la note...
[6]
F. Dubet, La Galère, Fayard, 1987. Suite de la note...
[7]
C. Camilleri, Stratégies identitaires, Paris, puf, ...
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[8]
D. Schnapper, Juifs et Israélites, Paris, Gallimard, 19...
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[9]
Expression de Max Weber, dans L’Éthique protestante et l’es...
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[10]
Expression de Louis Althusser. Suite de la note...
[11]
C. Camilleri, op. cit., p. 68-70. Suite de la note...
[12]
E. Todd, Le Destin des immigrés, Paris, Le Seuil, 1994,...
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[13]
P.-A. Taguieff, Face au racisme, La Découverte, 1992. Suite de la note...
[14]
J.-C. Lagree, Jeunes et chômeurs, cnrs, 1989, p. 36...
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