2001
Sud/Nord
Militants d’origine maghrébine et intégration
Dominique Baillet
Dans quelle mesure le militantisme politique, syndical ou
associatif des jeunes d’origine maghrébine contribue-t-il à l’intégration
collective de la population d’origine maghrébine en France, ou bien
favorise-t-il l’intégration individuelle des militants ? La participation à
l’action collective dans la sphère publique est-elle une voie privilégiée de la
mobilité sociale ? Permet-elle à ces jeunes militants de s’intégrer, comme
l’ont fait avant eux certains Français d’origine italienne, qui ont obtenu une
promotion sociale par leur engagement dans les partis de gauche et les
syndicats ? Les constitue-t-elle en élite ou en nouveau groupe social ?
Renforce-t-elle leur insertion professionnelle ou communautaire ?
Pour répondre à ces questions, j’ai mené une enquête à Paris et
en banlieue parisienne en 1994-1995 dans quarante-cinq associations et huit
partis politiques, plus particulièrement dans les arrondissements de Paris et
les communes de la Seine-Saint-Denis, des Hauts-de-Seine, des Yvelines, du
Val-d’Oise et du Val-de-Marne, où le pourcentage de la population maghrébine et
d’origine maghrébine est élevé. Quatre-vingt-dix entretiens ont ainsi été
effectués avec de jeunes militants associatifs et politiques, fils d’immigrés
maghrébins et de rapatriés, nés en France ou au Maghreb, mais entièrement
scolarisés en France. Les étudiants maghrébins venus à l’âge adulte sur le
territoire français ont été exclus, car il m’a paru essentiel d’étudier une
population cohérente, c’est-à-dire formée d’individus ayant une trajectoire
commune.
Ces jeunes d’origine maghrébine militent, ou ont milité, dans
trois catégories d’associations : les associations à dimension
communautaire créées par les immigrés
ou les jeunes issus de l’immigration maghrébine (Algérie au cœur,
ajir, l’Association des musulmans de
Fontenay, repères, Maghreb 2000,
l’Amicale des Algériens en Europe, l’Association des Marocains de France, la
Fédération nationale des musulmans de France, etc.), les associations à
dimension ethnique tournées vers les
jeunes issus de l’immigration plutôt non européenne (l’angi, africa, nahda, Nanas Beurs, l’emaf, Mémoire fertile, etc.), les associations
françaises créées par des porte-parole
des populations immigrées, qui jouent le rôle d’interlocuteurs dans le jeu
politique français au niveau national (sos
racisme, France Plus, Fédération nationale de la maison des potes,
etc.).
Ils peuvent s’engager également dans trois catégories de partis
: les partis français centraux qui dominent la vie politique française et sont
voués à diriger la nation (Parti socialiste, Rassemblement pour la République)
et les partis français périphériques, qui sont des organisations plutôt de
contestation, voire extrémistes ou totalitaires (Parti communiste, Verts, Parti
radical, Mouvement des citoyens, Ligue communiste révolutionnaire, Front
national), et les partis étrangers, algériens ou marocains, comme le
ffs (Front des forces socialistes),
le pcas (Parti communiste de
l’avant-garde socialiste), etc.
Cette enquête a permis de constater que ces associations et ces
partis politiques ont, depuis le milieu des années soixante-dix, socialisé, ou
favorisé l’intégration d’abord des jeunes d’origine algérienne, puis
progressivement des jeunes d’origine maghrébine. Mais ces organisations qui
ont, dans les années soixante-dix, une fonction surtout politique, ont, dans
les années quatre-vingt-dix, une fonction plus nettement économique. En vingt
ans, on est donc passé d’un mouvement politique, algérien, kabyle et masculin,
de revendications de dignité d’un groupe prolétaire issu de la colonisation, à
un mouvement mixte, arabo-berbère et maghrébin, lié au développement d’un
État-providence mi-social, mi-ethnique.
Concrètement, cette mutation s’est opérée
via deux types d’organisations et
trois types de militants. Les associations communalistes, qui regroupent les associations à
dimension communautaire et les partis politiques des pays d’origine, assurent à
leurs militants, communautaristes,
c’est-à-dire favorables à une intégration collective, une
socialisation communautaire, selon les
termes de Max Weber, sans pour autant permettre leur intégration. Autrement
dit, elles favorisent des relations communautaires, c’est-à-dire familiales,
claniques, ethnico-religieuses, de voisinage et sentimentales. Elles permettent
le maintien de liens primordiaux et renforcent la solidarité et la sociabilité
communautaires. Les associations sociétaristes, qui regroupent les associations à
dimension ethnique, les associations françaises et les partis politiques
français permettent aux militants, intégrationnistes et
différentialistes, tous deux prônant
une intégration individuelle, une socialisation
sociétaire, pour reprendre encore l’expression de Max Weber.
Autrement dit, elles contribuent au développement de relations sociétaires,
c’est-à-dire de relations dans un champ d’activité sociale, dans la sphère
économique, ou bien encore politique. Elles ont permis aux premiers une
intégration dans l’espace politico-économique dominant, et offert aux seconds
une ascension sociale et une insertion professionnelle spécifique.
Associations communalistes et militants communautaristes
Issus de l’immigration ouvrière algérienne et marocaine,
diplômés mais en semi-échec professionnel, les militants « communautaristes »,
qui conservent les principaux traits du « noyau dur culturel
[1] » de leur milieu d’origine, adhèrent à
l’intégration collective des communautés « à l’américaine », souhaitent que les
communautés culturelles interviennent en tant que telles dans la vie politique,
qu’elles agissent en qualité de groupes ethniques définis par leur conscience
et leurs actions collectives. Ils sont favorables à la politique américaine de
l’
affirmative action « destinée à
compenser les discriminations du passé et à assurer une représentation égale
des différents groupes dans les institutions sociales
[2] ».
Dans les années 1973-1981, ces jeunes entretiennent avec
l’islam un lien politique fort et expriment leur solidarité avec leur groupe
national d’origine. Favorables à la construction d’un lobbying politique, ils
revendiquent l’existence d’une citoyenneté communautaire et l’obtention de la
double nationalité, franco-algérienne ou franco-marocaine. Ils participent à la
fois à la vie politique de leur pays d’origine et à celle de la France,
s’engageant dans des associations « communalistes », c’est-à-dire
communautaires nationales laïques, telles que l’Association des Marocains de
France (amf) ou l’Amicale des
Algériens en Europe, et souvent dans des partis politiques des pays d’origine,
tels que le Front des forces socialistes (ffs).
L’amf, par exemple,
est une association communautaire politique, née à la fin des années soixante,
implantée à Puteaux et composée à ses débuts de jeunes étudiants provenant du
Maroc, plutôt d’origine bourgeoise, et d’ouvriers marocains immigrés. Elle
avait pour référence le 23 mars 1965, jour de révolte contre le régime marocain
d’Hassan II de jeunes Marocains appartenant à un mouvement issu du parti
communiste marocain, et était dirigée dans les années soixante-dix par des
réfugiés politiques exilés. Liée à la situation politique marocaine, elle
connut une scission importante à partir de 1975 sur la question de
l’appartenance éventuelle du Sahara aux Sahraouis. L’Amicale des Algériens en
Europe, quant à elle, est une association née en 1963 au lendemain de
l’indépendance de l’Algérie. Cette organisation, émanation du
fln, est une structure
paragouvernementale considérée par les Algériens vivant en France comme une
structure représentant l’État algérien. Divisée en comités répartis sur le
territoire français, elle était la seule association algérienne en France
jusqu’en 1975. Liée à l’ambassade d’Algérie en France, ses cadres dirigeants,
membres du fln, proposaient des
activités essentiellement culturelles aux jeunes Algériens en France et aux
Français d’origine algérienne.
Ces associations
communalistes apportent alors aux jeunes qui
militent au nom d’une communauté politique transnationale une nouvelle
socialisation familiale. Elles réactivent leur sentiment d’appartenance à un
groupe, souvent dévalorisé par le regard de la société française. Elles
contribuent au maintien des valeurs culturelles et familiales de leur pays
d’origine, au respect des traditions, et assurent le lien entre la famille et
la société de résidence, tout en portant atteinte à certaines coutumes et en
désacralisant certains commandements. Elles véhiculent ainsi de nouvelles
valeurs fondées sur la mixité et la laïcité. Elles permettent à ces militants
de constituer un lobby culturel, mais sans réel pouvoir, puisque la société
française ne reconnaît pas l’existence des communautés culturelles et
politiques dans la sphère publique. Elles ne leur procurent donc ni ascension
sociale, ni insertion professionnelle, ni intégration individuelle. Elles
permettent plutôt une « socialisation communautaire » ou un processus d’entrée
en communauté, et limitent l’acculturation à la société de résidence. Elles
constituent une phase de transition entre la famille musulmane, qui véhicule
des valeurs traditionnelles du pays d’origine, et la société française, qui
diffuse des valeurs modernes, voire surmodernes, au sens où l’entend Marc
Augé
[3].
Dans les années quatre-vingt-dix, les associations
communalistes, qui ont perdu leur
caractère politique et national au profit d’une dimension religieuse de plus en
plus affirmée, apportent aux nouveaux militants communautaristes, qui s’engagent cette fois au
nom de la communauté des croyants, l’Umma, une socialisation communautaire, qui
s’apparente à celle assurée par le groupe de pairs. Musulmans pratiquants, ces
militants adhèrent à l’islam non par tradition familiale, mais par choix, et en
réaction à la société de résidence. Il ne s’agit pas de l’islam institutionnel
de la Mosquée de Paris ou des amicales, ou de l’islam radical des étudiants
musulmans venus en France, mais d’un islam français, c’est-à-dire modéré,
populaire et démocratique. Se sentant proches affectivement du monde
arabo-musulman, ils ont le sentiment d’appartenir plutôt à la communauté
musulmane qu’à la communauté arabe. C’est pourquoi ils sont solidaires des
musulmans de Bosnie, lors de la purification ethnique en Yougoslavie. Récusant
la séparation du politique et du religieux, ils remettent en cause la laïcité
française, réclament des écoles coraniques, et citent en exemple le modèle
scolaire anglais qui permet aux jeunes Pakistanaises musulmanes de porter le
foulard, considéré par les Anglais comme une simple coutume vestimentaire. Ils
ne rejettent pas l’intégration, mais expriment leur volonté de se faire
reconnaître comme franco-musulmans, comme des Français musulmans et non des
êtres publiquement français et musulmans en privé. Souhaitant constituer un
lobby musulman « à l’américaine », ils revendiquent leur appartenance à la
communauté musulmane tout en affirmant leur citoyenneté française. Après
l’affaire du voile islamique de 1989, la guerre du Golfe en 1991, les progrès
de lȁ9;islamisme radical en Algérie, ils sont entrés dans des associations
communalistes musulmanes, telles la
Fédération nationale des musulmans de France, ou ajir, à cause de leur statut précaire ou de
chômeur.
La Fédération nationale des musulmans de France, par exemple,
est une association communautaire fondée en 1985 par de jeunes musulmans
maghrébins et destinée aux jeunes populations masculines musulmanes vivant en
France. Cette fédération, première concurrente de la Grande Mosquée de Paris,
qui était, jusqu’en 1985, la seule institution musulmane partenaire de l’État
français depuis la Première Guerre mondiale, mène essentiellement des activités
éducatives et religieuses. Elle a trois partenaires principaux : le ministère
de l’Intégration, les Verts et l’association de Martine Aubry,
agir. Elle regroupe plus de cinq
cents associations locales musulmanes, dont cinquante se situent en région
parisienne. Les autres se trouvent dans les régions où la présence de la
population musulmane est importante (Nord, Est, Rhône-Alpes, Île-de-France,
Côte d’Azur). Non subventionnée par le fas, elle recevait des fonds jusqu’en 1993 de
l’Arabie Saoudite. Depuis, la nouvelle direction étant hostile à l’ingérence
étrangère, elle est financée par les cotisations des adhérents. Cette
fédération, dont le siège est implanté à Paris, à la ligue islamique mondiale,
qui recrute essentiellement de jeunes musulmans diplômés, plutôt Marocains, a
une forte assise populaire, notamment en banlieue.
ajir (Association des
jeunes des Indes pour le renouveau), quant à elle, est une association
musulmane socio-éducative, de petite taille, fondée en 1990 par des jeunes
d’origine maghrébine à la cité des Indes de Sartrouville. Située à proximité
d’une salle de prières qui joue le rôle de mosquée, elle est destinée aux
enfants et jeunes du quartier d’origine maghrébine. Elle organise du soutien
scolaire, des activités sportives, des sorties culturelles. Ses partenaires
sont exclusivement associatifs, essentiellement l’ajs, l’Association des jeunes de Sartrouville.
Financée par le fas et la
municipalité de Sartrouville jusqu’en 1993, elle regroupe uniquement des
militants bénévoles. Depuis, elle ne reçoit plus aucun financement des pouvoirs
publics car elle mène des activités religieuses régulières et le
fas n’est pas habilité à
subventionner le culte.
Ces associations relaient en effet une socialisation ouvrière
traditionnelle mise à mal par l’extension du chômage de longue durée et la
précarité. Dans les familles d’origine maghrébine, les pères, privés d’emploi,
perdent leur autorité traditionnelle ; la cellule familiale en crise ne
garantit pas une socialisation réussie des enfants. Les associations remplacent
donc la fonction socialisatrice de la famille « au moment précis où celle-ci,
privée de ses fonctions traditionnelles dans l’ordre économique et politique,
n’est plus supposée prendre en charge que la satisfaction des besoins affectifs
et relationnels immédiats de ceux qui la composent, parents et enfants
[4] ». De même que le
pcf et la
cgt constituaient des contre-sociétés
jusqu’à la fin des années quatre-vingt, ces associations semblent jouer un rôle
de micro-sociétés totalisantes, voire de contre-pouvoir.
Elles assurent alors un rôle d’éducation, d’incorporation des
normes traditionnelles et des habitus, et donnent un encadrement à ces
militants, souvent stigmatisés et désaffiliés. Elles leur donnent aussi accès à
un statut individuel valorisant, qui fait oublier un statut professionnel
précaire ou lié à la protection sociale. Elles leur permettent de s’individuer
de manière distincte par rapport à la société française, et de devenir des
interlocuteurs reconnus des pouvoirs publics. Elles les aident enfin à renouer
avec la société post-moderne et à surmonter le malaise de la surmodernité.
Elles favorisent ainsi un processus de réaffiliation et de reconquête
identitaire, une structure restructurante, redonnent aussi du sens à leur vie,
plutôt d’ordre éthique et morale, et leur offrent une nouvelle spiritualité. À
cet égard, elles assument une fonction comparable à celle de la religion qui,
comme le souligne Danièle Hervieu-Léger, est « le dispositif de sens qui permet
à l’homme de dépasser les déceptions, les incertitudes et les frustrations de
la vie de tous les jours
[5] ». De ce point de vue, elles jouent un rôle voisin de
celui de la
joc (Jeunesse ouvrière
chrétienne) dans les années cinquante-soixante.
En définitive, ces associations « communalistes » socialisent
leurs jeunes militants, leur permettent d’éviter ce que François Dubet appelle
« la galère
[6] », les
protègent de l’exclusion. Elles structurent leur mode de pensée, leurs idées,
leur confèrent une identité musulmane, les aident à gérer certains échecs
sociaux et professionnels, et leur redonnent une dignité que la société
française leur dénie. Elles forment enfin un nouveau mode de socialisation
comme pouvait l’être le trotskisme et le maoïsme dans les années soixante-dix
et semblent ainsi jouer le rôle d’alternative au capitalisme, comme pouvait le
faire le communisme jusqu’en 1991.
Associations sociétaristes et militants intégrationnistes
Les associations
sociétaristes assurent aux militants
intégrationnistes une intégration
individuelle, facilitent leur ascension sociale, permettent une insertion
professionnelle stable dans l’entreprise ou dans la fonction publique, et,
souvent, une intégration politique. Ces militants, plutôt d’origine algérienne,
kabyles, diplômés, issus des franges supérieures des classes populaires ou de
la petite bourgeoisie, fils d’immigrés et de rapatriés, sont devenus des
cadres, et sont assimilés culturellement : ils n’éprouvent guère d’attachement
au pays d’origine de leurs parents, et ont des comportements matrimoniaux
semblables à ceux des Français d’origine de leur génération. Ils ne se
définissent pas par rapport à l’islam, mais considèrent la religion musulmane
comme une croyance, au même titre que les autres croyances, et ont intériorisé
l’idée que l’ordre religieux ne se confond pas avec l’ordre politique. S’ils se
sentent solidaires des Palestiniens, c’est au nom du droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes et des droits de l’homme. De nationalité française, ils
ont une conception politique et abstraite de la citoyenneté. Ils approuvent le
modèle français d’intégration nationale fondé sur le lien étroit entre la
citoyenneté et la nationalité, adhèrent aux principes républicains, et militent
au nom des valeurs universelles, dans des associations nationales françaises
(
sos racisme, France Plus) et des
partis politiques centraux (
ps, rpr).
Ils déploient d’ailleurs une stratégie d’« assimilation au majoritaire
[7] », qui consiste à se
débarrasser d’une identité minoritaire infériorisée, à se désolidariser de son
groupe d’appartenance, et à pénétrer dans le groupe majoritaire. Comme jadis
les « Israélites », ils sont convertis aux valeurs de la Révolution française,
« patriotes passionnés et sourcilleux, objectivement assimilés par
l’enseignement laïc, gratuit et obligatoire de la III
e République
[8] ».
Dès 1983, les intégrationnistes commencent à militer en
participant à des mouvements sociaux à dimension universelle et en défendant
des causes abstraites, comme l’antiracisme. Prônant un antiracisme humaniste et
cosmopolite, ils s’engagent à sos
racisme, à France Plus et au Parti socialiste. Dans les années
quatre-vingt-dix, ils vont encore dans ces mêmes organisations, mais aussi et
de plus en plus au rpr, et à des fins
largement professionnelles.
sos racisme, par
exemple, est une association française laïque créée à l’automne 1984 par Julien
Dray, Français d’origine juive sépharade, ex-militant de la Ligue communiste
révolutionnaire, militant socialiste. Il a nommé en 1985 son ami Harlem Désir,
Français d’origine antillaise, ex-militant aux Jeunesses socialistes de
Seine-Saint-Denis, président de l’association, qui a choisi comme
vice-présidente une jeune étudiante de l’université de Villetaneuse d’origine
algérienne, et placé à la direction une moitié de jeunes d’origine française et
maghrébine, souvent anciennement trotskistes, et proches idéologiquement du
parti socialiste et de l’unef id, et
des Français d’origine juive, la plupart membres de l’uejf. Sympathisants ou militants, trotskistes
ou socialistes, ces dirigeants hostiles aussi bien à la droite libérale qu’au
parti communiste confirment leur engagement à gauche à partir de 1986-1987.
Cette organisation se proclame antiraciste et justifie sa création par
l’émergence du Front national en 1983, parti politique qu’elle estime raciste
et xénophobe. Destinée plutôt aux jeunes issus de l’immigration, maghrébine ou
africaine, elle se subdivise en trois cent cinquante comités, à partir de
1989-1990, soit quinze mille à vingt mille adhérents, qui se répartissent dans
des communes, des lycées ou des universités, et est financée par le
fas, subventionnée par le ministère
de la Culture, soutenue techniquement par un staff de vedettes et appuyée par
tous les grands médias.
France Plus, quant à elle, est une association française laïque
créée en septembre 1985 par un groupe d’amis, étudiants et militants, d’origine
algérienne, pour contrecarrer sos
racisme. Financée par Georges Morin, directeur de cabinet de Louis
Mermaz, parrainée par les socialistes mermaziens et jospinistes, pour contrer
les fabiusiens, qui soutiennent sos
racisme, cette association est dirigée à partir de 1986 par Arisky
Dahmani, un étudiant kabyle immigré d’origine algérienne, arrivé en France en
1974 et naturalisé français en 1983. Cet ancien militant trotskiste, devenu
professeur d’université, fait d’abord de France Plus une association
communautaire algérienne, réconciliant fils de harkis et fils du
fln avec l’objectif de constituer en
France un lobby ethnique électoral à l’américaine. Puis il la transforme
progressivement en un mouvement de droits civiques, dont les actions menées
entre 1986 et 1989 consistèrent principalement en l’inscription de jeunes
Français d’origine maghrébine sur les listes électorales. À partir de 1989, il
prône la logique intégrationniste et républicaine française et élargit son
association à l’ensemble des jeunes issus de l’immigration. Proche du
gouvernement Rocard jusqu’en 1991, il s’est progressivement tourné vers le
centre droit, pour, en 1995, soutenir le rpr et Jacques Chirac. Ayant à son apogée
plusieurs milliers d’adhérents, son association est présente en 1995 dans plus
de cinquante départements français, est structurée par des centaines de comités
civiques implantés dans de nombreuses régions de France, est financée par le
fas, les cotisations des adhérents,
les soutiens des sympathisants et les subventions de l’État, et est organisée
en commissions : commission juridique, jeunesse et sport, éducation, finances
et budget, Europe, etc. Depuis 1993, elle connaît une crise financière et
judiciaire, doublée d’une crise politique depuis 1995.
Ces associations
sociétaristes assurent d’abord aux militants
intégrationnistes une entière
acculturation à la modernité et l’intériorisation des valeurs libérales,
méritocratiques, de compétition et de concurrence. Elles entraînent la
segmentation du groupe d’appartenance, une autonomisation de l’individu, et
confèrent à leurs militants une nouvelle identité sociale, qui peut
s’apparenter à celle de l’
homo
œconomicus moderne, pour reprendre l’expression de Max Weber
[9], c’est-à-dire à celle du
partisan du capitalisme bourgeois, ou dans un vocabulaire plus contemporain, du
néolibéralisme économique. Elles leur donnent aussi accès à l’espace
politico-économique dominant : elles leur offrent une intégration économique
non spécifique dans le secteur public, privé ou libéral, leur permettent
d’obtenir des postes de direction, leur ouvrent la possibilité d’une carrière
professionnelle, les constituent en groupe de cadres.
Plus particulièrement, les associations nationales, telles que
sos racisme et France Plus,
contribuent à l’intégration économique des intégrationnistes dès la fin des années
quatre-vingt. Insérés sur le marché de l’emploi ou en fin d’études, ces
militants obtiennent peu à peu des responsabilités nationales dans les
associations et deviennent des dirigeants permanents. D’autres se servent de
leur expérience associative pour trouver un emploi mieux rémunéré et plus
prestigieux. D’autres enfin créent leur entreprise et utilisent des structures
de l’association pour parachever leur formation. Les partis centraux,
socialiste et rpr, procurent ensuite
à ces militants une intégration politique surtout locale. Ceux-ci acquièrent
une certaine notoriété politique et bénéficient d’une insertion économique
stable et durable dans la sphère politique nationale. Encore cette intégration
politique est-elle relative ; il n’y a en effet, en 1995, aucun maire,
président de conseil général ou régional, député, sénateur ou ministre
d’origine maghrébine ; tout au plus sont-ils parvenus, en 1989 ou en 1995, à
devenir conseillers municipaux, généraux ou régionaux, après être entrés dans
les partis politiques, au ps grâce à
sos racisme, au
ps ou au
rpr grâce à France Plus.
Associations sociétaristes et militants différentialistes
Fils d’ouvriers immigrés, en ascension sociale et membres des
classes moyennes ou supérieures, les militants différentialistes sont acculturés à la société
française, même s’ils conservent certains éléments du « noyau dur culturel »
qu’ils ont réinterprétés. Critiques du modèle d’intégration « à la française »
qu’ils jugent assimilationniste, de l’individualisme occidental et de
l’universalisme abstrait, ils ne remettent pas en question les principes
hérités de la Révolution française, mais la manière concrète dont ils sont
appliqués. Héritiers du tiers-mondisme des années soixante-dix, ils
revendiquent la diversité culturelle comme valeur, sont favorables à une
société multiculturelle de type hollandais, fondée sur la reconnaissance
publique des minorités ethniques, et souhaitent que le multiculturalisme
devienne une norme dans l’espace public. Partisans d’une citoyenneté fondée sur
la participation économique et la résidence, ils réclament le droit de vote des
immigrés, contestent la laïcité « à la française », qu’ils estiment trop
normative, et proposent une laïcité plurielle intégrant la dimension
religieuse. Leur attachement à leur identité maghrébine se manifeste par leur
vive adhésion à la cause palestinienne, qui est l’expression d’une
revendication de dignité collective de la part de ces militants qui ont le
sentiment d’être mal reconnus à l’intérieur de la société française.
Les associations
sociétaristes permettent aux militants
différentialistes qui militaient dans
les années soixante-dix au nom de leur classe sociale d’origine, la classe
ouvrière, de former une élite intellectuelle contestataire d’origine
maghrébine, et une moyenne bourgeoisie culturelle. Les
différentialistes étaient
anti-occidentaux, radicalement pro-palestiniens et arabistes, et considéraient
la suprématie de la civilisation occidentale comme une forme d’impérialisme.
S’inscrivant dans la contestation gauchiste française, ils critiquaient les «
appareils idéologiques d’État
[10] », et adhéraient à l’idéologie des années
soixante-dix dénonçant l’État ethnocidaire qui faisait disparaître les cultures
régionales. Plutôt kabyles, d’origine algérienne, diplômés de l’université, ils
se sont engagés dans l’action contestataire politique et syndicale. Certains
ont participé aux combats des travailleurs immigrés, comme les grèves des
loyers des foyers Sonacotra en 1977. D’autres se sont tournés vers le Parti
communiste français et l’extrême-gauche ; d’autres investirent de nouvelles
formes d’action collective à la fin des années soixante-dix : les concerts dans
les quartiers populaires, tel
Rock against
police, ou le journal
Sans
frontières, destiné aux immigrés, fondé en 1979.
Le militantisme associatif leur a facilité l’accès au pouvoir
culturel, c’est-à-dire notamment aux carrières de l’édition, du cinéma, de la
littérature, leur a permis d’acquérir une reconnaissance sociale, voire une
notoriété, et a favorisé un reclassement symbolique des plus diplômés. Les
organisations françaises, telles que le pcf, ont facilité aux uns une insertion
politique locale. Les nouvelles formes d’action collective ont permis aux
autres une insertion économique durable dans les sphères
médiatico-intellectuelles, dès la seconde moitié des années quatre-vingt.
Ainsi, toutes ces organisations ont contribué à constituer une élite culturelle
et politique contestataire d’origine maghrébine, inscrite dans une moyenne
bourgeoisie française fortement pourvue en capital culturel, plus faiblement en
capital économique, dont la réussite repose moins sur des critères
d’excellence, de pouvoir ou d’influence que sur celui de notoriété.
Les associations
sociétaristes assurent aux militants
différentialistes qui s’engagent au
nom de leur identité ethnique, à partir de 1982, une socialisation postscolaire
et constituent un mode alternatif de socialisation professionnelle. Nés en
France, de nationalité française, en ascension sociale, ces militants exercent
des professions intermédiaires dans les secteurs de la santé, de l’éducation,
de la protection sociale, ou dans le secteur associatif. Ils expriment leur
maghrébinité, algérianité ou berbérité, comme les Italiens dans les années
trente leur italianité, qui retournaient le stigmate de « rital » pour en faire
un objet de fierté. L’identité minoritaire prescrite est acceptée avec ses
traits stigmatisés, mais ceux-ci font l’objet d’un renversement sémantique qui
transforme la négativité en positivité
[11]. Ils célèbrent, dans le mouvement beur (1983-1985),
leur ethnicité, au moment où ils commencent à s’assimiler, en se référant au
mouvement noir américain (1965-1968), qui revendiquait une spécificité noire :
« Black power, black panther party, black is beautiful
[12]. » C’est pourquoi, ils réclament à la
fois un « droit à la différence » et l’égalité de traitement, et dénoncent l’«
égalité formelle » républicaine, qu’ils estiment abstraite. Dans les années
quatre-vingt, ils ont combiné leur vocation militante, liée à une tradition
familiale, et leur désir de se professionnaliser en instrumentalisant les
associations et le
ps. Ayant le
sentiment d’être victimes d’un racisme institutionnel, ils mènent une action
antiraciste contestataire dans des associations locales, telle Mémoire fertile
ou l’
angi (Association de la nouvelle
génération immigrée) et/ou à
sos
racisme, en véhiculant un « antiracisme différentialiste »,
relativiste et culturaliste, assimilant racisme et universalisme
[13]. Dans les années
quatre-vingt-dix, ils militent surtout pour des motifs professionnels, et de
plus en plus dans des associations locales car ils ont un fort sentiment
d’appartenance et d’identification au quartier.
Mémoire fertile, par exemple, était un collectif
d’associations, fondé en 1988 par des jeunes issus de l’immigration maghrébine
provenant du caif (Conseil
d’associations immigrées en France) et du mti (Mouvement des travailleurs immigrés)
destinée aux jeunes Français issus de l’immigration maghrébine, mais, aussi
ibérique et africaine appartenant aux classes populaires. Cette association
lutte contre l’exclusion sociale et économique des jeunes des quartiers
populaires. Les fondements de son identité étaient le mouvement associatif issu
de l’immigration et l’action pour une nouvelle citoyenneté locale.
L’angi (Association
de la nouvelle génération immigrée), quant à elle, est une association
socioculturelle située à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, créée en 1981 par
des jeunes militants d’origine algérienne de ce département qui venaient de la
troupe de théâtre Kaina, troupe de jeunes issus de l’immigration maghrébine
fondée en 1976. Se sont joints à ce noyau de jeunes militants du journal
immigré Sans Frontières et de
Radio Beur. Destinée aux jeunes issus
de l’immigration maghrébine, cette association regroupe à la fin des années
quatre-vingt une centaine d’adhérents. Elle a plusieurs commissions : la
commission Loisir et culture, la commission Galerie, la commission Intervention
en milieu carcéral dans le centre de jeunes détenus, la commission Accueil et
hébergement de jeunes femmes maghrébines en rupture familiale ou en fugue, la
commission Police et justice, qui recense les crimes à caractère raciste commis
en France depuis 1973, et renseigne sur l’appareil et l’aide judiciaire, la
commission Logement social, financée par le fas et le ministère de la Culture et du Temps
libre.
Ces associations
sociétaristes se substituent au rôle
traditionnel d’intégration des populations d’origine étrangère que jouait
encore l’école républicaine à la fin des années soixante-dix dans les banlieues
défavorisées. Pour beaucoup de ces jeunes, l’école ne semble plus, comme le
souligne Jean-Charles Lagree, une voie de promotion ni un vecteur d’entrée dans
la vie professionnelle
[14]. Et, affirme François Dubet, plus l’école
d’aujourd’hui intègre des élèves longtemps, plus elle se massifie, et plus elle
exclut en même temps. Sa capacité d’intégration culturelle est de plus en plus
difficile à assumer, dans la mesure où la massification scolaire a provoqué une
certaine dérégulation du système
[15]. Ces associations jouent donc le rôle d’école que
celle-ci n’assure plus, en permettant partiellement de corriger son rôle
reproducteur et en donnant une formation plus concrète et plus
professionnelle.
Elles forment ensuite pour ces jeunes un marché secondaire du
travail et de l’emploi, favorisent une insertion professionnelle spécifique,
leur permettant de devenir des fonctionnaires de l’État-providence, et
contribuant à la création d’une petite bourgeoisie d’origine maghrébine du
travail social. Favorisant leur insertion dans le secteur associatif,
humanitaire, du travail social et des
pme, elles semblent donc remplacer depuis la
deuxième moitié des années quatre-vingt, le rôle d’intégration que jouait
encore dans les années soixante-dix le travail salarié né de la société
industrielle. Elles permettent de trouver un stage ou un emploi spécifique,
donnent une qualification, notamment pour les détenteurs d’une formation, qui
subissent souvent une déqualification à l’embauche. Elles forment un réseau qui
est pour eux un « marché de l’emploi informel », un marché économique
parallèle, où ils peuvent développer progressivement des stratégies
alternatives. Elles leur offrent un statut que le marché du travail ne leur
donne pas, puisque certains connaissent activités et inactivités, ne sont ni
chômeurs ni salariés, et alternent stage, emploi, chômage, et travail au « noir
». Elles jouent le rôle d’assistance, de protection sociale plus valorisante
que le
rmi ou l’indemnité du chômage,
et leur donnent la possibilité de passer d’une zone de « vulnérabilité »,
associant précarité du travail et fragilité relationnelle, de « désaffiliation
» conjuguant absence de travail et isolement social, ou d’« assistance » à une
zone d’« intégration », où l’on dispose des garanties d’un travail permanent et
où l’on peut mobiliser des supports relationnels solides
[16].
Elles contribuent enfin à une insertion politique locale
périphérique, fragile, instable et souvent temporaire de ces militants. Elles
sont pour eux un moyen d’accéder aux partis politiques français, centraux et
périphériques. Ces derniers (Parti radical, Verts) ne permettent guère leur
intégration politique car ils ont eu peu d’élus aussi bien aux élections
cantonales et régionales de 1992 qu’aux européennes de 1994 ou aux municipales
de 1995. Les partis centraux de gauche (ps,
pcf), quant à eux, leur offrent souvent des places sur des listes
électorales en position inéligible. Et, lorsqu’ils sont élus sur leurs listes,
ils n’obtiennent qu’un siège de conseiller municipal.
En conclusion, on peut dire que les associations
sociétaristes et
communalistes jouent depuis la fin des
années soixante-dix un rôle qu’on peut rapprocher de celui qu’ont joué le parti
communiste, la
cgt ou encore l’Église
catholique des années trente à soixante-dix pour les immigrés italiens,
polonais, portugais et maghrébins. Elles correspondent à une nouvelle «
structure structurante », selon l’expression de Pierre Bourdieu. Elles assurent
au moins une socialisation des individus et au mieux une intégration économique
et sociale, voire politique pour les plus diplômés d’entre eux. Elles
compensent aussi les insuffisances de l’État-providence et constituent une des
dimensions d’un nouvel État-providence, d’un « État-providence de deuxième
génération », pour reprendre l’expression de Dominique Schnapper, c’est-à-dire
qu’elles jouent un rôle qui consiste à corriger par des mécanismes de
solidarité les effets parfois douloureux du marché
[17].
[1]
Expression de D. Schnapper, dans
La France de l’intégration, Paris, Gallimard,
1991.
[2]
D. Schnapper,
La Relation à
l’autre, Paris, Gallimard, 1998, p. 324.
[3]
M. Augé,
Non-Lieux,
Aubier, 1992.
[4]
D. Hervieu-Léger,
La Religion
pour mémoire, Cerf, 1993, p. 219.
[5]
Ibid., p.
139.
[6]
F. Dubet,
La Galère,
Fayard, 1987.
[7]
C. Camilleri,
Stratégies
identitaires, Paris,
puf,
1992, p. 33.
[8]
D. Schnapper,
Juifs et
Israélites, Paris, Gallimard, 1980, p. 191.
[9]
Expression de Max Weber, dans
L’Éthique protestante et l’esprit du
capitalisme, Plon, 1992.
[10]
Expression de Louis Althusser.
[11]
C. Camilleri,
op.
cit., p. 68-70.
[12]
E. Todd,
Le Destin des
immigrés, Paris, Le Seuil, 1994, p. 115.
[13]
P.-A. Taguieff,
Face au
racisme, La Découverte, 1992.
[14]
J.-C. Lagree,
Jeunes et
chômeurs,
cnrs, 1989, p.
36.
[15]
F. Dubet, « L’exclusion scolaire : quelles solutions ? », dans
L’Exclusion, l’état des savoirs, La
Découverte, 1996, p. 501-503.
[16]
J. Donzelot,
Face à
l’exclusion, Paris,
puf,
1991, p. 148.
[17]
D. Schnapper, « De l’État-providence à la démocratie culturelle
»,
Commentaire, n° 68, hiver
1994-1995.