2001
Sud/Nord
Soins psychiques et précarité
Marcel Sassolas
Précarité et dépendance
Pour le Littré, est précaire une activité « qui ne s’exerce que par permission, par tolérance, avec dépendance », un objet « dont on ne jouit que par concession toujours révocable ».
Ce terme renvoie donc à la dépendance et à son corollaire, l’insécurité. Sur le plan psychodynamique nous retrouvons là des échos de la situation du petit enfant dont la vie matérielle et affective dépend totalement de ses parents. Pour les sujets qui ont vécu dans l’incertitude leur relation avec ces premiers objets d’amour, le traumatisme actuel de la précarité va réveiller la douleur ancienne induite par ces investissements archaïques défaillants. Les termes mêmes de cette définition situent la souffrance psychique induite par la précarité dans le registre des affects liés aux premiers investissements d’objet, et annoncent sa nature narcissique.
Une perte toujours possible : celle des objets sociaux
Cette définition fait évidemment référence à une perte toujours possible. Ce qui est ainsi sans cesse menacé d’être perdu, dans le cas des personnes vivant sur le registre de la précarité sociale, ce sont ce que les sociologues appellent les « objets sociaux ». Objets dont la particularité est d’être à la fois très fortement investis et très concrets : le métier, l’argent, le logement, les diplômes. Cet objet social n’est pas réductible à sa réalité et à l’usage qui peut en être fait. Il a pour fonction essentielle de faire lien, de donner à celui qui en est pourvu un statut, une reconnaissance sociale, une valeur – aux yeux d’autrui comme aux siens propres.
Les objets sociaux ont de tout temps joué ce rôle constitutif de l’identité sociale de chaque être humain. La particularité de la société actuelle est qu’ils ont supplanté dans cette fonction d’idéal social les objets non concrets qui partageaient cette place avec eux dans notre culture autrefois – ou qui l’occupent encore dans d’autres cultu-res : l’intégrité morale, la sagesse, le savoir, l’amour du prochain, le salut éternel, l’amour de la patrie, etc. Le fait qu’ils puissent être acquis et possédés a pour corollaire qu’ils peuvent être perdus – ce qui n’est pas le cas des objets immatériels idéalisés. Cette éventualité d’en être dépossédé alimente l’inquiétude et entretient la vulnérabilité, leur perte déclenche une authentique souffrance psychique car elle remet en question tout à la fois l’estime de soi et le sentiment d’appartenance du sujet.
Précarité et modernité
Cette précarité matérielle, celle des objets sociaux, est traumatique car elle vient se surajouter à d’autres précarités dont l’existence est l’une des caractéristiques des sociétés occidentales depuis une trentaine d’années : celles des liens sociaux et interpersonnels. Cette modification des liens sociaux a été décrite par les sociologues sous le terme de désaffiliation. Il s’agit moins d’un état que d’un processus de remise en question des connexions interhumaines dont l’ensemble constitue le cadre institué régissant les rapports humains. Ainsi depuis trente ans, les liens sociaux entre les hommes et les femmes ont été radicalement bouleversés, au même titre que les relations entre les parents et les enfants.
À cette déliaison des liens de la sphère privée se sont associés la déliaison des structures d’autorité et le brassage des cultures. Tous ces bouleversements n’ont pas été subis, mais activement voulus. Parler de crise, c’est seulement souligner d’une part l’importance du changement, d’autre part les difficultés à s’y adapter. Toute crise n’annonce pas forcément une catastrophe…
La culture actuelle impose à chacun de nous une véritable injonction d’autonomie. Pour y faire face, certaines capacités psychiques sont nécessaires – essentiellement une assise narcissique solide, que traduit l’expression commune de confiance en soi. Or c’est au moment où s’effritaient les ancrages et se brouillaient les codes, où cette injonction d’autonomie s’épanouissait sans retenue dans notre société et où cette modification des liens ébranlait pour chacun de nos contemporains sa base narcissique d’appartenance à un groupe social, qu’est survenue la crise économique qui a dépossédé une multitude d’entre eux d’un élément essentiel de leur identité personnelle et sociale, le travail. La conjonction de ces deux processus a transformé beaucoup de désaffiliés potentiels en authentiques exclus.
Les particularités de la souffrance psychique née de la précarité et de l’exclusion
Conséquence de situations très diverses, l’exclusion peut revêtir de multiples visages. La souffrance psychique qu’elle engendre peut revêtir elle aussi divers aspects : vécu dépressif, anxiété, crises d’angoisse, passages à l’acte suicidaires ou agressifs, troubles somatiques sans support organique, manifestations caractérielles, comportements d’échec.
Une souffrance psychique particulière
Mais quel que soit son mode d’expression, spectaculaire ou insidieux, cette souffrance est dans sa nature toujours la même. La répétition des échecs induit une perte de l’estime de soi, un intense vécu de déception par soi-même et par les autres. Au même titre qu’une maladie grave ou que la perte d’un proche disparu ou parti, l’échec social confronte celui qui le vit au constat de sa propre impuissance à se préserver de la douleur, de la perte, du malheur. Cette souffrance-là est de nature narcissique. Elle a souvent pour conséquence une véritable sidération des capacités du moi, comme c’est volontiers le cas dans les situations traumatiques.
La capacité de penser, d’éprouver, de fantasmer est alors défensivement gelée – ce qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, certains aspects des processus défensifs psychotiques qui attaquent la vie psychique et aboutissent à un appauvrissement apparemment déficitaire de la vie fantasmatique et des activités de pensée et à un recours fréquent à des agirs non mentalisés, comme les gestes suicidaires et divers troubles comportementaux.
Une souffrance venue de l’actualité du sujet ou de son passé ?
La facilité serait de voir dans ces processus réactionnels au traumatisme psychique de l’échec et de l’exclusion les témoignages d’une pathologie psychique intrinsèque. Freud lui-même avait fait remarquer que tous les troubles psychiques n’ont pas forcément leur origine dans des conflits infantiles, et doivent parfois être mis en relation non avec le passé, mais avec le présent du patient. Rappelons pour mémoire qu’il voyait dans les symptômes de ces « névroses actuelles » la conséquence d’une absence de satisfaction sexuelle – ou d’une satisfaction sexuelle inadéquate. Cette conception a ensuite été élargie à la répression actuelle de l’agressivité, dont Laplanche et Pontalis, dans leur Dictionnaire de la psychanalyse, font un facteur qui peut intervenir dans la genèse des névroses actuelles.
« Il y a plusieurs sortes de silences. Ceux qui sont indifférence face à tout ce qui arrive autour d’eux. Ceux qui sont cyniques face à la douleur de l’autre. Ceux qui sont complices devant les crimes et l’arbitraire. Ceux de l’impuissance face à celui qui écrase. Ceux de l’humiliation et du refus de la parole. Ceux qui sont fertiles pour les rêves. Et ceux qui sont subversifs et rebelles. »
Marcos, 2001
Tous les auteurs qui se sont ensuite intéressés à cette question ont mis l’accent sur les facteurs tels que l’humiliation infligée, la honte subie, les situations de dévalorisation et de disqualification répétées – qui induisent chez celui qui les vit des blessures narcissiques dont le résultat est une altération parfois irréparable des fonctions de son moi. Bruno Bettelheim a témoigné sur des situations extrêmes de ce type, celles des camps de concentration, où seules les personnes ayant pu maintenir vivantes les capacités de leur moi – à penser, à fantasmer, à éprouver – ont pu échapper à la mort physique, qui est toujours précédée d’une sidération de ces fonctions psychiques essentielles.
L’actuel, pour l’exclu, c’est la perte de ses repères, de ses objets sociaux et de la reconnaissance sociale dont ils sont les signes et les agents. Mais à quelle perte ancienne fait écho cette perte actuelle ? À celle d’un objet archaïque investi puis perdu ? Ou à celle d’une reconnaissance maternelle jamais obtenue, et qui peut-être même n’a jamais eu de représentation ? Pourquoi cette souffrance infantile, même non mentalisée, suscitée par cette non-reconnaissance, ne referait-elle pas surface aujourd’hui dans l’actuel ? Ainsi peut se comprendre l’intensité de la détresse psychique suscitée par les événements actuels et le vécu de perte qui les accompagne : elle est redoublée par l’écho actualisé de la détresse psychique de l’enfant.
Comment organiser une réponse soignante adaptée à cette souffrance psychique née de l’exclusion ?
Une particularité à prendre en compte
Si un des éléments constitutifs de la souffrance psychique née de l’exclusion est cette blessure narcissique dont la conséquence est l’altération ou le gel des capacités du moi, toute démarche de soins s’adressant à de telles personnes devra prendre en compte cette dimension particulière. C’est sans doute pour ne pas l’avoir fait jusqu’ici que la réponse psychiatrique classique est le plus souvent en situation d’échec avec ces personnes. En effet, rares sont ceux ou celles qui acceptent de rencontrer un psy, malgré l’insistance avec laquelle une telle rencontre leur est proposée par les divers professionnels qui sont en contact avec eux : travailleurs sociaux, médecins généralistes, intervenants des services d’urgence.
Si cette personne refuse de nous rencontrer ou nous fuit après une première rencontre, commençons par nous demander pourquoi, plutôt que d’invoquer sa pathologie ou ses préjugés. De toute façon, quels que soient l’une et les autres, c’est à nous de trouver la solution au problème – pas à elle.
Deux obstacles à surmonter
Il apparaît vite à la réflexion et sur le terrain que deux obstacles sont à surmonter ici.
- Celui de la première rencontre avec un inconnu, dont les conditions et le déroulement vont être déterminants pour la suite de la relation soignante. Les personnes dévalorisées par leur situation d’échec ou d’exclusion s’isolent ou se marginalisent par crainte du regard et du jugement d’autrui. Il est donc nécessaire de leur proposer une situation de rencontre avec nous qui n’aggrave pas ce vécu de dévalorisation. La prise d’un rendez-vous dans un cmp ou un cabinet privé est volontiers vécue comme une démarche anonyme, un risque de rencontre impersonnelle : le cadre et les conditions de la rencontre devraient donc être conçus de façon à démentir ce fantasme et non à le confirmer.
- Celui de la crainte inspirée par la psychiatrie et ses acteurs. Cette crainte est patente chez les personnes qui sont dans la nécessité de protéger un narcissisme fragile ou fragilisé par les aléas de la vie. Elles ne l’est pas moins chez celles (qui sont parfois les mêmes) qui ont construit leur vie personnelle et relationnelle en évitant le plus possible de rencontrer leur vie psychique (un tel fonctionnement mental est loin d’être rare, et le fait que nous le trouvions navrant ou discutable n’empêche pas qu’il soit très répandu). Enfin, cette crainte envers toute approche psy est fréquente chez ceux qui ont besoin de se protéger de la douleur de l’échec ou de la perte par un renoncement temporaire à leur capacité de penser.
Comment les surmonter
Pour surmonter ou contourner ces deux obstacles, il est nécessaire :
- de créer les conditions d’une première rencontre favorisant l’investissement ultérieur de la relation ;
- de proposer à nos interlocuteurs une situation de soins organisée de telle manière qu’elle vienne démentir les fantasmes de dangerosité de la vie psychique et du soin psychique ;
- que chacun puisse s’y sentir reconnu comme sujet, avec la possibilité d’exprimer cette souffrance de la non-reconnaissance, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui.
Divers dispositifs peuvent être imaginés à partir de ces trois critères fondamentaux, les particularités de chacun devant être pensées en fonction de celles de la population à laquelle il s’adresse. Il est évident qu’un dispositif souhaitant apporter une aide psychique à des sdf ne sera pas le même que celui destiné à des suicidants, à des femmes qui viennent de mettre au monde un enfant dans des conditions de grande précarité, ou encore à des étudiants en fin d’études qui échouent dans leurs tentatives d’insertion professionnelle. Mais les ingrédients fondamentaux nécessaires pour que chacun de ces dispositifs différents soit adapté à sa fonction de soin psychique sont les mêmes : 1. Une première rencontre conçue de façon à favoriser l’investissement ultérieur de la relation soignante ; 2. Une situation de soin démentant les fantasmes de dangerosité psychique du soin psychique ; 3. Une situation de soin qui offre la possibilité d’être reconnu comme sujet.
Rencontre initiale sur le territoire choisi par l’interlocuteur
Le premier point nécessite que la rencontre initiale ait lieu sur le territoire de la personne concernée, et non sur le nôtre, c’est-à-dire dans le bureau du travailleur social, au siège d’une association, au cabinet du généraliste, dans le service d’urgences auquel elle a fait appel, qui estime nécessaire de nous la confier.
Ce décentrement du lieu de la rencontre initiale va permettre la création de l’indispensable alliance thérapeutique sans laquelle il est vain d’espérer être utile à quiconque : en effet, notre interlocuteur perçoit le fait que nous nous soyons déplacés sur son terrain comme un signe d’intérêt de notre part, et cela va induire chez lui un investissement positif – ne serait-ce, au début, que de la curiosité ou de la perplexité. Si cet investissement est réciproque, il va pouvoir s’étoffer et glisser progressivement vers les autres membres et parties du dispositif soignant.
Évidemment, cela nécessite que le soignant psy qui a assuré cette première rencontre soit désormais l’interlocuteur personnel du patient et qu’il le reste, incarnant ainsi auprès de lui l’ensemble du dispositif soignant. Tout au long de la prise en charge, ce soignant personnel aura à démentir sans cesse les fantasmes d’abandon et de non-reconnaissance qui vont amener le patient à ne pas tenir ses engagements envers lui et envers le dispositif, par exemple en s’absentant sans prévenir. Par des appels téléphoniques, des courriers, parfois même des visites à domicile, ce soignant aura à apporter des preuves de son investissement à l’égard de cette personne et du projet thérapeutique proposé. En accompagnant, le moment venu, ces témoignages agis de notre reconnaissance du sujet de paroles cherchant à donner sens à ces absences et à nos réponses agies.
Associer d’autres interlocuteurs à la rencontre individuelle
Le deuxième point suppose que le patient ne soit pas seul face à cet interlocuteur personnel et que le dispositif soignant lui permette de rencontrer d’autres personnes auxquelles il puisse s’identifier : la dimension du groupe est ici essentielle. À nous d’imaginer un agencement relationnel permettant d’articuler ce soin groupal de façon fructueuse avec la relation individuelle, et de diminuer les aspects anxiogènes du groupe.
Le groupe a le grand intérêt de décentrer la question de la reconnaissance (sa quête et la souffrance qui l’accompagne) : ce n’est pas aux seuls professionnels qu’elle est désormais adressée, ce qui change radicalement le rapport de force entre la personne soignée et les soignants. Le groupe permet des identifications croisées, et devient le support d’une néovie sociale régie par d’autres règles, en particulier celle de l’écoute et de la sollicitude réciproques. Seules les conduites antisociales avérées et persistantes sont des contre-indications à une telle approche – ce qui suppose, avant de la proposer, une évaluation réaliste des capacités du sujet à maîtriser ses pulsions destructrices et son recours aux passages à l’acte agressifs.
Un exemple de mise en œuvre de soin groupal : alp à Villeurbanne
[1]
Tout fonctionnement groupal suppose des règles et un cadre, et mobilise un certain nombre d’angoisses et d’inquiétudes que le dispositif doit s’efforcer de rendre supportables. Diverses procédures sont envisageables. Nous en avons expérimenté une depuis 1997, qui nous semble satisfaisante à l’usage. Elle consiste à associer dans le même dispositif, pour une durée de deux mois, la relation individuelle évoquée ci-dessus et la participation à trois sortes de groupes.
- Chaque matin, un groupe-accueil informel réunit les participants – anciens et nouveaux venus – autour d’un café. La convivialité relationnelle banalise la situation groupale et familiarise chacun à la présence des soignants psy.
- Deux fois par semaine, les participants familiarisés les uns avec les autres par leur rencontre quotidienne dans les groupes-accueils se retrouvent dans un groupe psychothérapique classique centré sur le vécu récent de crise qui les a conduits à avoir recours à nous.
- Une fois par semaine, chacun participe à un groupe à médiation (collage, musique, écriture, relaxation).
- Tous les dix jours, la rencontre avec un psychiatre coordinateur de cette prise en charge multifocale authentifie sa dimension soignante – même si les prescriptions médicamenteuses sont exceptionnelles.
L’existence de ce cadre très structuré donne une cohérence rassurante à l’ensemble du dispositif, volontiers accepté par les patients – même par ceux qui, au départ, montraient une certaine réticence devant un abord psy et la participation à des groupes thérapeutiques.
Ce dispositif s’adresse à des personnes en crise relationnelle ou personnelle, le plus souvent au décours d’une tentative de suicide. Il ne saurait être présenté comme un modèle applicable à toute souffrance psychique liée à l’exclusion. Mais les principes qui ont conduit à sa mise en œuvre, et qui ont été évoqués ici, peuvent valablement inspirer toute autre structure soignante, à condition de les adapter aux particularités psychiques et sociales de ceux à qui elle a le projet de s’adresser.
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Davantage d’informations sur le dispositif évoqué ici sont disponibles dans un texte du même auteur intitulé : « Comment soigner la souffrance psychique née de l’exclusion », paru dans l’ouvrage collectif
Dire l’exclusion, sous la direction de Frédéric de Rivoyre, Toulouse, Érès, 1999.