Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868818
208 pages

p. 165 à 179
doi: en cours

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no 15 2001/2

Le 2 décembre 2000, au lendemain de la prise de fonction du président Fox, l’ezln (Armée zapatiste de libération nationale), depuis le fin fond de la Selva Lacandona, rompit un long silence pour annoncer qu’elle enverrait pacifiquement une délégation à Mexico pour se faire entendre de l’Assemblée nationale. Il s’agissait notamment de faire respecter par l’État son propre engagement dans les accords de San Andres signés en 1996, soit deux ans après la prise audacieuse et inattendue de quatre villes de l’État du Chiapas, pour s’opposer aux conséquences catastrophiques de l’alena [1] pour les communautés indiennes.
Le mépris de la parole donnée était allé loin : jusqu’à ce que l’État déclare nulle la signature de son représentant d’alors, au prétexte que celui-ci aurait été ivre au moment où il avait paraphé un document qui représentait le résultat de deux années de négociations.
Avec la débâcle électorale du pri et les rodomontades du nouveau président, l’ezln avait posé trois conditions pour la réouverture du dialogue : libération de tous les prisonniers politiques, retrait d’autant de bastions de l’armée que d’années (sept) gâchées à développer une scélérate « guerre de basse intensité » au Chiapas, et respect de la signature donnée.
La marche est partie le 24 février 2001. Au terme d’une spirale serpentine de trois mille kilomètres, elle est arrivée au Zocalo, le centre de la capitale, le 11 mars. Il fallut attendre jusqu’au 28 mars pour que la représentation nationale prenne la mesure du séisme politique qui avait traversé alors le pays et que, pour la première fois dans l’histoire du Mexique, elle ouvre ses portes et ses oreilles à une parole indigène.
Sans argent, sans armes, portée par quelques autobus, la déferlante zapatiste a atteint son but, semant au passage une belle pagaille dans les machines politiques en place. Nous avons vu dans ce grand acte d’effraction de la cage idéologique du pouvoir par le pays réel un moment majeur de resymbolisation.
Nous avons même proposé, lors d’une réunion à la unam [2], deux jours après l’arrivée de la marche, l’utopie d’un « Laboratoire mondial de la resymbolisation » : à entendre non pas comme une folle machine constructiviste à retricoter les liens humains, mais bien plutôt comme un dispositif d’écoute de ce qui, aux quatre coins de la planète, résiste à la déroute de la culture. On se souvient à ce propos que la « Rencontre intergalactique contre le néolibéralisme » organisée par les zapatistes en 1996 a été la première manifestation d’une conscience universelle en gésine : un universalisme de notre temps, c’est-à-dire un universalisme situé.
 
Le centre
 
 
Le Templo Mayor de Mexico était le point central du pouvoir aztèque, le lieu même où, selon le mythe de fondation, les ancêtres mexicas avaient rencontré en 1325 le signe promis des dieux pour mettre un terme à leur longue marche depuis le Nord : un aigle dévorait un serpent sur une île, au centre du lac Texcoco. Ils divisèrent cette île en quatre et commencèrent à édifier en son centre un petit lieu de culte en pierre et en bois. Comme ce point géométrique de la manifestation des dieux était fixe, et comme chaque nouveau règne devait s’y enraciner par l’édification d’un temple particulier, chaque nouvelle pyramide devait nécessairement englober la précédente. Le temps trouvait ainsi sa traduction dans une exigeante forme spatiale.
Lorsque les Espagnols entreprirent, après la conquête de la ville en 1521, de raser la grande Tenochtitlan [3], et avec elle ce lieu symbolique, le feuilletage des pyramides emboîtées montait déjà aussi haut que la cathédrale de Séville. Et comme la destruction de l’édifice ne suffisait probablement pas à conjurer le pouvoir imaginaire de ce lieu, on érigea tout à côté des ruines béantes, et avec leurs pierres mêmes, la cathédrale de Mexico.
Aujourd’hui, c’est encore le centre où le pouvoir religieux se lie au politique, avec la proximité du palais du gouvernement et de la grande place, le Zocalo, lieu des grandes manifestations.
Mais l’histoire a des ruses imprévues. Ce qui avait été évacué du ciel, les célestes pyramides, a fait retour par la terre. En effet, à la faveur des travaux du métro, en 1978, le socle des anciennes de ces pyramides a alors été mis au jour. Or, dans la vision maya, le monde actuel de la vie communautaire (« ce monde-ci ») est comme une galette qui s’interpose entre les treize couches du supramonde et les neuf de l’inframonde. Cette mise en communication de l’en-haut et de l’en-bas, après un immense ravage fait au monde des humains, semble être un peu plus qu’une pirouette : elle appartient au destin anatomique du cosmos.
Au centre des ruines retrouvées se trouvait une grande pierre ronde avec un bas-relief. Coatlicue (la « jupe de serpents ») : la déesse de la Terre qui synthétise la conjonction de l’espace céleste et de l’inframonde, la mère des quatre milles premiers dieux et de toutes les créatures humaines, attendait là les hommes d’aujourd’hui. Il semble qu’elle avait quelques mots à leur dire. C’est à deux cents mètres de ce lieu que sera dressée l’estrade de la délégation zapatiste le 11 mars, et guère plus loin que la Comandanta Esther fera entendre la première voix indigène à la tribune de l’Assemblée nationale, deux semaines plus tard. Mais n’anticipons pas.
 
La marge
 
 
La clinique La unidad Juan Diego. En quittant la route de San Cristobal de las Casas, on y accède après trois heures de piste pierreuse et accidentée. Rien, si ce n’est la détente qui s’installe dans la camionnette, ne signale que l’on est entré dans la zone zapatiste. Le soleil couchant d’un rouge vif invraisemblable joue à travers les branches de grands arbres gris vert. Lorsque nous arriverons, seule la pleine lune et une ampoule électrique éclaireront le lieu. Un volontaire italien et barbu dort là, avec la compagnie d’un transistor et d’un luxuriant concert d’insectes.
C’est une clinique entièrement en bois, dont la construction par un grand concours de population venue de différentes communautés environnantes a débuté en février 1997. Le chantier a été bouclé deux mois plus tard. Pour l’équipement, il y a eu des dons en nature, et chaque communauté a apporté ce qu’elle pouvait en argent. De très petites sommes, compte tenu de l’extrême pauvreté de la population.
Le corps principal de l’ensemble est un lieu de consultations et d’hospitalisations pour des malades adultes, des enfants, des femmes enceintes. Les murs de la consultation, très propres, sont peints et décorés de planches anatomiques pédagogiques. Un cabinet dentaire la jouxte. Le fauteuil est fait d’une grande plaque de tôle épaisse découpée selon une géométrie peu conventionnelle. Le tour de récupération est une antiquité soigneusement entretenue. Les promoteurs de santé y font extractions et obturations. Rien de plus, mais ce n’est pas si mal. Les douleurs dentaires, surtout liées à la malnutrition, sont extrêmement fréquentes ici. L’éphémère miracle que provoque l’aspirine, libéralement distribuée sur leur passage par les sectes états-uniennes envoyées au Chiapas pour démoraliser la population, est d’ailleurs un puissant argument pour leur besogne.
La clinica dispose encore de cinq lits de planches, avec potence en bois. On hospitalise pour des malades en observation. Dans les cas sérieux, les promoteurs de santé qui travaillent ici tentent d’envoyer les patients dans un hôpital avec des vrais médecins, très loin, à la ville. Mais le déplacement et l’accueil là-bas relèvent de la prouesse…
Il y a encore une cuisine, avec une petite réserve, et une grande annexe, l’école de ces promoteurs de santé, qui n’ont généralement pas été scolarisés, et qui viennent de toute la zone apprendre la base des connaissances nécessaires pour des intervenants de première ligne. Ils repartiront au terme de leur stage, avec un petit manuel illustré, rédigé à partir de différentes brochures éditées par des ong et des organismes internationaux.
Une première partie de l’enseignement qui se fait ici décrit les maladies les plus fréquentes dans les communautés. On essaie de combiner la théorie et la pratique, et surtout de montrer comment on peut faire un diagnostic. Ici, il y a beaucoup de maladies parasitaires, des diarrhées, d’autres troubles digestifs, des maladies respiratoires, gynécologiques, et aussi des troubles liés à la dénutrition.
La lampe de poche éclaire les bancs de bois, les affiches clouées aux murs. La conversation animée se poursuivra longtemps avec notre ami italien qui milite en Lombardie pour la cause zapatiste. Son groupe s’appelle Eterotopia… cela ne s’invente pas.
 
Le centre et la marge
 
 
Commentant une initiative des services de communications de la présidence mexicaine, Alain Renaud, dans Le Monde du 1er juin 2001, titrait un article sur cette nouvelle : « Le président mexicain veut offrir un “kit de survie” à ses compatriotes émigrés. » Vincente Fox fut pdg de Coca-Cola–Mexique avant de se faire élire président du pays avec le soutien très appuyé des États-Unis et au terme d’une campagne publicitaire dispendieuse. Qu’il marque les premiers mois de sa mandature par le projet d’étancher ainsi la soif de ses compatriotes aventureux n’entame pas la persistante réputation de rafraîchissante niaiserie qui est attachée à son personnage. Mais en entrant plus avant dans le commentaire du journal, l’affaire paraît moins cocasse.
« Les Mexicains candidats à l’émigration aux États-Unis, légale ou clandestine, pourront recevoir un “kit de survie” offert par les autorités et contenant du sérum physiologique, des vaccins antivenins, des aliments déshydratés et même des préservatifs. Baptisée ironiquement cajita feliz (la petite boîte du bonheur), cette “trousse d’urgence” devrait être distribuée dans les aéroports, terminaux d’autobus ou postes frontières. Elle est destinée avant tout à venir en aide aux illégaux qui prennent des risques considérables, comme traverser à pied le désert de l’Arizona ou franchir à la nage le Rio Bravo… » Cette initiative est prise par le bureau présidentiel pour les Mexicains de l’étranger, « un organisme nouveau créé par le président Vincente Fox, qui a voulu par cette innovation démontrer l’importance qu’il accorde au problème de l’émigration ». Et le président de cette officine explique que « les Mexicains qui vont aux États-Unis reviennent avec le sida, la tuberculose ou l’hépatite […]. L’été prochain, des centaines de Mexicains vont mourir en essayant de franchir la frontière, et il est urgent pour nous de défendre leurs droits et de garantir leur santé… »
L’article indique alors sobrement que « quelques jours à peine après cette déclaration, quatorze Mexicains ont été retrouvés morts dans le désert de l’Arizona où ils avaient erré pendant cinq jours sur près de cinquante kilomètres, pratiquement sans eau et sans nourriture, sous une chaleur atteignant parfois 44 °C ».
Que la frontière États-Unis–Mexique, poreuse aux capitaux depuis l’instauration de l’alena, et étanche aux humains, fasse chaque année plus de morts que le mur de Berlin dans toute sa triste carrière, c’est une chose que l’on sait si l’on s’intéresse à cette situation. Que les candidats à l’exil qui stagnent devant la frontière constituent une masse vulnérable pour une surexploitation dans les ateliers clandestins (les maquiladoras) qui n’a qu’un rapport lointain avec ce que l’on conçoit généralement comme un travail salarié, c’est également une chose connue. Mais que la tentative des candidats à l’exil qui choisissent de s’engager dans la course à la mort contre le pire des murs, le désert, soit sponsorisée par la présidence mexicaine sous la forme d’un mécénat humanitaire tapageur, il y a là quelque chose qui manifeste l’avancée d’un délabrement moral des institutions.
La globalisation n’est pas délétère parce qu’elle accélère la généralisation des échanges humains à l’échelle de la planète. Elle l’est par la puissance de désymbolisation dont elle est porteuse, dès lors que le profit marchand y est le référent des référents, dès lors que le système est porté par des moteurs d’accumulation où l’économie mafieuse et la financiarisation de l’économie déqualifient le capitalisme comme mode de production et de construction sociale, et dès lors, enfin, qu’elle attaque tous les germes d’une conscience universelle qui pourrait accompagner l’humanité dans son intégration mondiale.
 
La spirale de la désintégration
 
 
En pratique, au Mexique, c’est le plan Puebla-Panama. Il prévoit l’éclatement du Mexique : sa division en deux par une voie de chemin de fer aux allures de nouveau canal de Panama, doublée d’un second mur, anti-immigration, qui séparerait un Nord absorbé dans le giron états-unien et un Sud dont les richesses naturelles et les ressources touristiques, tout comme celles des petits pays d’Amérique centrale, seraient promises à une mise en coupe réglée sur fond d’écrasement culturel des communautés indigènes.
Mieux qu’un discours général, les nouvelles qui nous arrivent du Chiapas [4] (au sud-est du pays) le jour où nous écrivons ces lignes illustreront ce propos.
Le 14 juin, donc, la clinique régionale autonome Nuevo amanecer (« Nouveau point du jour ») de Roberto Barrios, qui donne des soins à la population de cette localité, a été attaquée et pillée par un groupe de paramilitaires, qui sont revenus le lendemain pour couper à la machette l’alimentation électrique.
Ce même jour, la population dénonce les menaces dont elle est l’objet, sous forme de lettres anonymes qui rappellent celles qui ont déjà précédé des assassinats ciblés dans le cadre de la guerre dite « de basse intensité », et elle déclare que, malgré cela, elle continuera à s’opposer au projet d’installation d’un terrain de golf et d’un complexe hôtelier sur ses terres, à proximité de cascades juteuses pour un projet touristique. Détruire une clinique populaire pour briser la résistance d’une communauté afin d’installer un terrain de golf…
 
La marche
 
 
« Fox veut convertir notre histoire en marchandise. Nous sommes la dignité rebelle, le cœur oublié de la patrie. » Telle a été, selon la presse, la première clameur venue de la marche zapatiste lorsqu’elle est sortie, le 24 février 2001, de l’extrême marge de la scène politique mexicaine, le village de La Realidad, dans la profonde Selva Lacandona.
Le principe de cet acte symbolique considérable avait été annoncé le lendemain même de la prise de fonction de Vincente Fox, soit le 2 décembre 2000. Il s’agissait de tenter de se faire entendre par une classe politique aveugle et sourde (voir plus haut).
Le 24 février 2001, donc, les coletos (les métis et les Blancs) de San Cristobal de las Casas ont cru revivre leur grande trouille de janvier 1994, lorsque la ville a été investie par l’armée de gueux zapatiste. Sous la lune pleine, symbole de fertilité pour le grand acte d’ensemencement culturel qui s’inaugurait là, vingt mille Indiens silencieux, hommes et femmes, beaucoup parmi eux en costume traditionnel, se sont massé face à la cathédrale, armés de guitares, de harpes et de leurs chants : la plus grande mobilisation civile que la ville ait jamais connue. Le matin de ce 24 février, jour du drapeau national, à La Realidad, devant la presse, le sous-commandant Marcos s’était défait de sa cartouchière et de ses armes.
La caravane, avec le sous-commandant et les vingt-trois commandants indigènes avait alors pris la route. Les premiers mots du premier discours de Marcos donnèrent le ton.
« Ils racontent, les plus anciens de nos anciens, les premiers des premiers sur ces terres, qu’ils ont bien vu que les azules, les gens de pouvoir, sont venus pour nous apprendre la peur, pour faner nos fleurs, pour que la fleur des gens de pouvoir puisse vivre, et pour ça, ils ont voulu vider notre fleur de sa sève. Ils disent aussi, les plus anciens, que c’est la vie des gens de pouvoir qui s’est asséchée, que le cœur de leurs fleurs est mort, car ils étirent tout, jusqu’à l’écartèlement. Ils profanent les fleurs des autres et s’en abreuvent.
« Ils racontent, nos plus anciens, que la première fleur de ce sol, elle a pris les couleurs de la terre pour ne pas mourir. Que toute petite, elle a résisté, et que dans son cœur, elle a gardé la semence pour que, avec le cœur comme terre, un autre monde puisse naître. Pas le monde premier, pas le monde que les gens de pouvoir ont profané, mais un autre monde, un monde nouveau, un monde meilleur. “Dignité”, c’est le nom de cette fleur première. Elle doit marcher beaucoup, pour que sa semence rencontre le cœur de tous, et que dans la grande terre de toutes les couleurs puisse enfin naître ce monde, que tous appellent “Demain”. Aujourd’hui, c’est la dignité qui prend, à travers nos mains, ce drapeau (national).
« Jusqu’à maintenant, il n’y a pas de lieu dans ses plis, pour nous, nous qui sommes de la couleur de la terre. Nous avons attendu jusqu’à maintenant pour que les autres, qui s’en drapent, acceptent que nous appartenions aussi à l’histoire que rythment ses ondulations… »
Le lendemain, la caravane arrivait à Oaxaca, capitale d’un autre grand État indien en insurrection. Elle a été reçue par une foule de plus de quinze mille indigènes : une rencontre bigarrée, entre peuples différents, parlant chacun leur langue, mais avec une réalité et un espoir communs. Marcos cite le vieil Antonio [5] : « Un bon chasseur n’est pas un bon tireur, mais un bon écouteur : écouter, c’est discerner ce que signifie chaque son… », et il poursuit :
« La lutte pour la reconnaissance des droits et le respect des cultures indigènes, c’est aussi la lutte pour le respect de nos langues. Une fois encore, le faux dieu de l’argent veut nous déposséder de notre langue, parce qu’il sait que sans elle, nous cesserions d’être ce que nous sommes. Ceux qui n’y connaissent rien disent que si nous, les Indiens, nous regardons souvent vers le bas, c’est parce que nous sommes vaincus. Ce n’est pas vrai. Ils ne nous ont pas vaincus. La preuve, c’est que nous sommes encore là. Ils ne nous ont pas vaincus, et si nous marchons en regardant devant nos pas, c’est pour ne pas trébucher : pour ne pas céder à l’oubli, pour ne pas nous perdre. Quand on dit que nous exigeons la reconnaissance de nos langues, c’est parce que, en elles, il y a des mots qui parlent notre histoire, et qui nous disent notre lendemain. Et il faut savoir entendre ces mots. C’est peut-être de cela qu’ont peur les gens du pouvoir : parce que si nous apprenons à écouter notre langue, nous entendrons que notre lendemain, c’est d’être nous-mêmes, avec tout ce que nous sommes. »
Temps symbolique fort encore que celui où Marcos reçut les bâtons de commandement des communautés, mais aussi, et ce n’était pas une petite nouvelle, les communiqués transmettant l’admiration et le respect des groupes armés plus classiquement guérilleros de l’epr.
C’est aussi lors de cette étape que la Comandanta Esther lança un appel pour l’unité des luttes des femmes indigènes, métis et blanches, pour la paix dans la dignité.
Nurio, État de Michoacan, le 1er mars : arrivée de la caravane au IIIe Congrès indigène, qui réunissait les représentants des cinquante-six ethnies du pays. Durant trois jours, toutes les affaires communes allaient être discutées. On a exigé l’application des accords de San Andres, la constitution d’une commission pour la vérité sur les crimes liés à la « guerre de basse intensité » ; et les délégués ont déclaré leur hostilité au plan Puebla-Panama. Pour la première fois, les femmes se réunirent entre elles pour discuter de leurs droits. Le Congrès a transmis ses pouvoirs à la délégation zapatiste pour porter sa parole jusqu’à la capitale.
À partir de cette étape décisive, une délégation de deux cent cinquante Indiens allaient accompagner et protéger la caravane, rejoignant ainsi les monos blancos présents depuis le début (les « petits singes blancs », comme on appelait les délégués italiens, à cause de leurs chemises blanches et parce qu’ils ont surpris tout le monde avec leur façon de parler avec les mains).
La marche de la dignité indigène poursuivit alors sa spirale, en drainant le courant rebelle vers le centre, et même le centre du centre.
À Lxmiquilpan, en Hidalgo, la délégation est accueillie par une foule de paysans, d’ouvriers et d’étudiants. Marcos, c’est Quetzalcoatl, le dieu serpent à plumes aux mues infinies dont la dernière manifestation avait été cet homme barbu et blanc qui, selon la légende, est venu de la mer (c’était peut-être un Viking), puis s’en fut vers l’Orient en promettant de revenir [6].
À Cuernavaca (Morelos), elle fut reçue par les fils de Zapata et une gerbe fut déposée sur la tombe. Dès lors, elle repassa sur le sillon tracé en 1914 par Zapata et Villa pour rentrer dans la ville de Mexico. À Milpa Alta, un quartier populaire à la périphérie de Mexico, ce fut une chaîne humaine de vingt kilomètres. Les bus furent arrêtés, les commandants durent sortir pour une fête improvisée.
À Xochimilco, devant une vaste fresque bleu clair, après la cérémonie de purification : « Mars [le mois de mars] verra la chape de silence partir en morceaux, et une autre voix, une voix brune, prendra place au milieu de toutes les voix qui chantent. »
Dans la nuit avant l’arrivée au Zocalo, le centre de Mexico, Marcos est invité pour une interview qui sera retransmise en direct à 3 heures du matin par une télévision nationale qui ne poussera pourtant pas le zèle jusqu’à retransmettre des images de la manifestation monstre du lendemain.
« Oui, je pourrais dire que je ne suis pas un homme charismatique. Je ne suis pas un homme médiocre, mais les circonstances [le vide politique] dans lesquelles nous nous situons empêchent de prendre du recul à propos de ce qu’est le personnage. La majorité de nos prises de position sont très discutables, mais on ne les discute pas à l’extérieur, précisément parce qu’elles sont formulées dans un contexte social où elles impliquent d’autres choses. Discuter les propositions de Marcos comme une délégitimation de sa cause. Et ça, c’est toujours problématique, surtout parmi les intellectuels. D’une manière ou d’une autre, c’est cela que l’on nous a fait et nous, nous regrettons que la discussion de nos idées n’ait pas été possible jusqu’à présent […]
« Ce qu’il y a de commun entre Fox et moi ? C’est que tous les deux, nous racontons de très mauvaises blagues. Mis à part cela, nous représentons deux mondes diamétralement opposés. Nous, nous représentons le monde qui marche vers la reconnaissance des différences, et lui, le monde qui va hégémoniser et homogénéiser, pas seulement le pays, mais la planète entière […]
« Nous ne voulons pas d’un égalitarisme de type “table rase” qui masque l’écart entre l’élite dirigeante et la grande majorité appauvrie. Nous, nous prétendons que chaque secteur social doit pouvoir se réaliser en lui-même. Nous ne voulons pas la charité, mais la possibilité de pouvoir nous construire dans ce pays, comme une réalité différente. Quand on manifeste que ce nouveau siècle et ce nouveau millénaire sont ceux des différences, on marque une rupture fondamentale avec ce qu’a été le xxe siècle : la grande lutte des hégémonies […]
« Je suis un rebelle, je ne suis pas un révolutionnaire, car un révolutionnaire veut transformer les choses à partir d’en haut : je crée un mouvement, je prends le pouvoir, et je transforme les choses. Le rebelle social, lui, organise les masses et, depuis la base, il transforme la société, sans se fixer pour but la prise du pouvoir […].
« Vous voulez que je vous dise que ce serait le conte de la caravane… Voilà. Nous ne pouvions plus sortir. La seule façon de faire un coup de force, c’était de marcher. Mais nous n’avions pas de pieds. Nous étions des invalides. Nous avions la voix et le regard, mais il fallait amener cette voix là où elle pouvait être entendue, et là où notre regard se dirigeait. Alors, on a dû demander aux autres de nous prêter des pieds.
« Au moment où nous avons demandé à ces autres de nous prêter des pieds, nous avons dû les construire, parce qu’ils n’existaient pas. Donc, nous avons commencé à parler à l’autre, et nous avons commencé à lui donner un visage : celui qu’on lui avait nié. Celui qui est un numéro, celui qui est un pourcentage dans une enquête, s’il a la chance qu’on l’enquête, on a commencé à l’appeler et à lui donner un visage, et à lui demander qu’il soit des pieds pour nous. On a trouvé alors des pieds très disparates. C’est-à-dire que le corps que nous étions déjà : le regard, les oreilles, les lèvres que nous étions, étaient très petits pour d’aussi grands pieds. Finalement, quand nous avons commencé la marche, nous étions comme une sorte de marionnette grotesque : à première vue, un géant, avec un regard fixe, une marionnette difforme, avec des grands pieds, et un corps tout petit.
« Cette marionnette grotesque a commencé à avancer en clopinant, et elle a commencé à convaincre les pieds, qui n’étaient pas à elle, de ce que la caravane a fait chaque fois qu’elle s’arrête dans un lieu : dire que ce n’est pas nous qui avons rendu ça possible, que c’étaient les pieds qui nous portaient, les gens qui nous recevaient. C’est à ce moment-là que l’on a été confrontés avec ce problème : les pieds nous ont dit que c’est la tête qui commande aux pieds et que l’histoire est ainsi faite, ce ne sont pas les pieds qui commandent la tête.
« Mais la tête s’est entêtée à dire que ceux qui commandent, ce sont les pieds. Est arrivé alors le moment où les pieds et la tête ont dit ce qu’ils pensaient, mais que personne n’osait dire : à travers la marche, on s’apercevait que le monde a la tête en bas, car il y a ceux qui ont tout et qui n’ont besoin de rien, et les nécessiteux qui n’ont rien. Ce jour-là, c’est-à-dire demain, le 11, ils arriveront dans un lieu où ils pourront se retourner vers un côté, vers l’autre. Et à ce moment-là, quand le monde se retourne à nouveau, les pieds découvrent qu’en réalité, ils étaient la tête, et la tête découvre qu’elle n’a jamais cessé d’être un pied nu et brun. Enfin, voilà ! Oui, je sais. Mon conte, là, il n’est vraiment pas fameux… »
 
Le 11 mars : le coup de botte au centre
 
 
Une marée humaine converge vers le Zocalo : 150 000 ? 250 000 ? Plus ?
Un Zapata géant porté par un groupe de jeunes, des banderoles : Todos somos Marcos, somos de la color de la tierra ; palabra verdadera, consciencia de la patria ! et encore : Fox, tu es tellement pute que tu veux même séduire Marcos ! Tu es un con, Marcos n’est pas un vendeur de Coca-Cola, ou encore : Jose Saramago, Danielle Mitterrand, Elena Poniatowska, et des milliers d’intellectuels dans le monde ne peuvent pas se tromper. Vivent les zapatistes ! (Une partie des « intellectuels français » flottent au-dessus de cette foule, dans le supramonde du balcon de l’hôtel Magestic où la nuit coûte quelques mois de smic mexicain.) Des papas kangourous portant des bébés, des Che Guevara sur des tee-shirts, des sacs en tatouage, des joueurs de conque, un groupe de soldats-clowns battant tambour et cymbales, perruque arc-en-ciel au vent, casqué, nez rouge et fleurs dans les cheveux, des Chamulas aux chapeaux multicolores, des jeunes élèves de grandes écoles au charme de gravures de mode désuète, un grand homme blanc, veste et gilet, avec une femme distinguée à chapeau qui côtoie un pirate à drapeau anarchiste, une vieille femme en béquilles… Tous les âges et toutes les classes sociales. Et puis encore des périscopes, des hélicoptères, une armée de cameramen.
Discours de Marcos sous la grande banderole : Nunca mas un Mexico sin nos otros !
« Nous sommes là, et un miroir nous sommes. Frères et sœurs indigènes, ouvriers, paysans, instituteurs, étudiants, femmes au foyer, chauffeurs, pêcheurs, taxistes, emballeurs, employés, vendeurs des rues, bandes [de jeunes], chômeurs, travailleurs des médias, diplômés, religieux, homosexuels, lesbiennes, transsexuels, artistes, intellectuels, militants, activistes, marins, soldats, sportifs, législateurs, fonctionnaires, hommes, femmes, enfants, adolescents, anciens… frères et sœur du Conseil national indigène. Nous, nous ne devrions pas être là. Mais nous y sommes. Ceux qui devraient être ici, ce sont les communautés indigènes zapatistes en lutte et en résistance depuis sept années.
« Frères et sœurs indigènes et pas indigènes, un miroir nous sommes. Nous sommes ici pour vous voir et nous montrer. Pour que tu puisses nous voir, pour que tu te regardes, pour que l’autre se mire dans notre regard. Nous sommes ici, et un miroir nous sommes. Pas la réalité, mais à peine son reflet. Pas la lumière, mais à peine un scintillement. Pas le chemin, mais à peine quelques pas. Pas le guide, mais à peine une indication pour le futur.
« Nous sommes et nous serons un de plus dans la marche de la dignité indigène, celle de la couleur de la terre, celle qui a dévoilé et éveillé le Mexique d’en bas. Nous ne sommes pas son porte-voix. Nous sommes une voix parmi toutes ses voix. Avec celles-ci on s’additionne. Nous continuerons à être un écho. Voix nous sommes et nous serons…
« Mexique, nous ne venons pas pour te dire ce que tu dois faire. Nous ne venons pas pour te guider. Nous venons seulement pour te demander humblement, respectueusement, ton aide. Ne permet pas un nouveau lever de soleil sans que ce drapeau [geste vers l’immense drapeau national au centre de la place, illuminé par le soleil déclinant] nous fasse une place, nous qui sommes de la couleur de la terre.
« Merci.
« C’est la septième clé, celle qui nous manquait, c’est vous tous ! » [On apporte à la délégation une clé de plusieurs mètres.]
Le lendemain, c’est une adresse aux étudiants de l’École nationale d’anthropologie (voir p. 173-176) : première d’une série d’interventions (Université autonome métropolitaine, Institut polytechnique national, unam…). En même temps qu’un journal du soir faisait sa une avec un large Marcos, el rey et une image aérienne de l’immense foule de la veille, lui, il défaisait sa botte sous le nez sensible de son voisin de tribune, Alain Touraine, pour ponctuer un conte, variante de son cru d’une déprimante vision en abîme de Borges de joueurs d’échecs eux-mêmes manipulés par Dieu et le Dieu du Dieu.
Un Indien avait d’abord dû ravaler ses questions devant la partie d’échecs menée par deux graves messieurs, figuration de la capture réglée d’avance du pouvoir politique par l’économique. Ils l’avaient vertement renvoyé à sa supposée inculture et modicité de quotient intellectuel. Mais l’Indien avait pourtant bien saisi une chose, c’est que dans ce jeu des roublardises politiques convenues, il y allait de sa vie, et encore qu’il manque au système non pas une pièce, mais un autre joueur : « Il le sait, non pas parce qu’il le “sait”, mais parce qu’il l’a rêvé. » Et c’est par un jaque ! (« échec ! ») plutôt joyeux qu’il avait ponctué la pose de sa botte boueuse au milieu de l’échiquier des petits maîtres du monde. Métaphore de l’événement de la veille : le politique allait mettre encore quelques jours pour accepter ce que le journal populaire du soir avait immédiatement compris.
Enfin, le 28 mars, la boucle était bouclée, la Comandanta Esther montait la première à la tribune. La marge était au centre, le bas en haut. Bientôt chacun allait reprendre sa place, mais la dignité de la démonstration zapatiste a évité qu’elle puisse être réduite à un moment carnavalesque pour distraire les puissants ou amuser le petit peuple. Les zapatistes donnèrent la moitié des invitations qui leur avaient été attribuées au Conseil national indigènes. Ils invitèrent aussi des Indiens qui ne partageaient pas leurs idées (et qui étaient membres du pri, du Parti des travailleurs, du prd), des dirigeants indigènes du Nicaragua, du Venezuela, de Colombie et puis, sur les places qu’ils s’étaient réservées, ils réservèrent encore des fauteuils pour des militants zapatistes morts et des prisonniers politiques.
Ceux qui attendaient un show du sous-commandant Marcos en furent pour leurs frais : il resta en retrait à l’extérieur, et la Commandanta Esther prit la parole : « Nous ne voulons humilier personne, et encore moins légiférer à votre place. Nous venons dialoguer. Au Sub [7] et à tous ceux qui partagent avec lui le même espoir et désir, nous avons donné la mission de nous amener jusqu’ici, à cette tribune. Eux, nos combattants et nos combattantes, ont pu accomplir cela grâce à la mobilisation populaire au Mexique et dans le monde. Maintenant, c’est notre heure. Le respect que nous présentons au Congrès de l’union, il est de fond, mais il doit aussi être de forme. Je m’appelle Esther, mais cela n’a vraiment pas beaucoup d’importance. Je suis zapatiste, mais en ce moment, ce n’est pas très important non plus. Je suis une Indienne et une femme, et cela, c’est important maintenant… Nous allons partir, mais les paroles que nous avons dites, elles resteront ici. Elles ne s’assécheront pas et d’autres chemins continueront pour l’espoir d’un Mexique nouveau, plus juste et plus humain, dont nous ne serons plus exclus… »
Quatre heures plus tard, chacun allait reprendre sa place. Dans la manifestation de soutien, à l’extérieur, Marcos déclarera : « Voilà, nous avons fait notre travail, nous rentrons. » Les journalistes guetteront les traces d’humidité dans les yeux des commandants en passe-montagne. Ce qui est certain, c’est qu’au-delà de cet aspect sentimental, l’épreuve ainsi offerte à la représentation nationale laissera des traces durables pour toute la société.
 
Discours de Marcos aux étudiants de l’École d’anthropologie
 
 
Pour vous parler, comme zapatiste, des chemins de la dignité, on va vous raconter un conte. Il s’appelle « L’autre joueur ».
« Dans un grave recoin, les joueurs dirigent de lentes pièces. L’échiquier les retient jusqu’au lever du soleil, jusqu’à une arène dans laquelle deux couleurs se haïssent… Quand les joueurs seront partis, quand le temps les aura consommés, certainement, le rite n’aura pas cessé. Le joueur aussi est prisonnier. La sentence est… d’un autre échiquier, de nuits obscures et de jours blancs. Dieu fait mouvoir le jour et lui, la pièce. Mais quel Dieu derrière le Dieu ? La trame commence : de poussière, de temps, de rêve et d’agonie » Jose Luis Borges.
Ce qui suit, maintenant, c’est le conte. Un groupe de joueurs de haute volée se retrouve engagé dans une partie d’échecs. Un indigène s’approche, observe et questionne : « À quoi est-ce que vous jouez ? » Personne ne lui répond. Il s’approche de l’échiquier. Il observe la position des pièces, les visages sérieux, les sourcils froncés des joueurs et l’attitude expectative de l’entourage. Il répète sa question. Un des joueurs se donne la peine de lui répondre : « C’est un jeu que tu ne pourras pas comprendre. C’est un jeu pour les personnes importantes et savantes. » L’indigène continue d’observer en silence le jeu, l’échiquier, les mouvements des deux joueurs. Après un moment, il avance une autre question : « Et pourquoi est-ce que vous jouez, si vous savez déjà qui va gagner ? » Le même joueur qui lui avait déjà répondu lui dit : « Tu ne vas jamais comprendre. C’est pour des spécialistes. C’est au-delà de ta capacité intellectuelle. » L’indigène ne dit rien. Il continue à regarder. Peu après, il revient avec quelque chose.
Sans un mot, il s’approche de la table, et pose au milieu de l’échiquier une vieille botte pleine de boue. Les joueurs sont déconcertés, en colère. L’indigène sourit malicieusement et demande : « Échec ? »
Samuel Taylor Coleridge, poète anglais du xviii-xixe siècle. « Si un homme a traversé le paradis dans un rêve où on lui a donné une fleur comme preuve qu’il a vraiment été là et qu’au réveil, cette fleur se trouve dans sa main… alors quoi ? »
Dans cette marche de la dignité indigène, nous, comme zapatistes, nous avons vu une partie de la carte de la tragédie nationale, celle que l’on ne voit pas au journal télévisé à l’heure de grande écoute. N’importe qui parmi vous pourra nous rétorquer que ce n’est pas là un bien grand mérite et qu’il n’y a pas besoin d’organiser une telle « marche » pour s’apercevoir que le Mexique d’en bas est majoritaire en nombre et en indice de pauvreté.
Mais moi, je ne suis pas venu jusqu’ici pour vous parler des indices de pauvreté ni de la répression et de la tromperie. Dans cette marche, nous, les zapatistes, nous avons vu une partie du Mexique rebelle. Nous nous sommes vus nous-mêmes dans les autres. C’est cela, la dignité, et pas autre chose. Le Mexique d’en bas, et particulièrement le Mexique indigène, nous parle d’une histoire de lutte et de résistance qui vient de loin, et qui palpite en chaque lieu. Mais c’est aussi une histoire qui regarde vers l’avant. Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain jusqu’au Zocalo de Mexico, nous les zapatistes, avons traversé des territoires de rébellion qui nous ont donné une fleur de dignité brune, comme preuve que nous avons été là. Nous sommes arrivés au centre du pouvoir avec cette fleur, et la question, comme dans Coleridge, c’est : « Et alors, quoi ? »
Mais contrairement à ce que pensent les journalistes de la classe politique, la question ne se réfère pas à : « Et maintenant, qu’est-ce qui va se passer ? », mais à : « Qu’est-ce que signifie cette fleur brune ? », et surtout : « Qu’est-ce qu’elle signifie pour l’avenir ? »
Je sais que dans ce temps de modernité où les comptes en banque tiennent lieu de quotient intellectuel, les spots publicitaires de poésie et la diarrhée verbale de science, parler de rêve paraît anachronique.
Mais il se trouve que la lutte des peuples indigènes pour leur dignité, c’est fondamentalement un rêve. C’est certes un rêve différent. La lutte indigène au Mexique, c’est un rêve qui ne rêve pas seulement un lendemain qui inclut la couleur de la terre. C’est surtout un rêve de lutte qui presse le réveil de ce lendemain. Nous, les peuples indigènes, nous avons resurgi au moment même où ce qui nous nie apparaissait plus fort et plus solide. C’est que, précisément, notre rêve devine déjà que le monument que le néolibéralisme s’est érigé à lui-même n’est rien d’autre que les ruines du futur.
Le pouvoir veut rattraper la lutte indigène actuelle dans la nostalgie, l’autoflagellation, ou encore dans la mode de l’artisanat traditionnel.
Il veut inscrire la lutte indigène dans le cadre du passé. Quelque chose comme le passé nous rattraperait avec ses créances – pour employer le langage mercantile à la mode – comme si payer ses dettes, c’était un dissolvant efficace pour passer l’éponge et régner sans aucun problème : le « Aujourd’hui ! Aujourd’hui ! Aujourd’hui ! » que Fox a utilisé comme plate-forme électorale et qu’il utilise maintenant comme programme de gouvernement. Le même qui est aujourd’hui le nouveau credo religieux du néolibéralisme.
Si on nous avertit que le mouvement risque d’être converti en une mode, on ne fait pas seulement référence aux propos publicitaires dans lesquels on voudrait les emballer. Après tout, la mode, c’est seulement le retour dans un passé dont le présent est l’horizon final : l’aujourd’hui, l’actualité, la fugacité de l’instant, dans la lutte pour la dignité, on fait aussi un retour au passé, mais, et ça c’est fondamental, l’horizon final, c’est l’avenir.
Autrement dit, le néolibéralisme n’est rien d’autre qu’une mode : un retour au passé avec le présent comme horizon. C’est ce que signifie le « néo » dont se pare le libéralisme présent. Il considère le monde comme le seul possible, la culmination des temps.
C’est pour cela que Fox dit – et se dit – que toute lutte progressiste s’est terminée avec son arrivée au pouvoir. Ses intellectuels et ses promoteurs d’image, s’il y a une différence entre les deux, visent l’horloge de l’histoire pour en arrêter les aiguilles et s’assurer ainsi qu’il n’y aura jamais de lendemain, mais seulement des « aujourd’hui » qu’ils pilotent eux-mêmes.
Les intellectuels néolibéraux, à la différence de leurs prédécesseurs, ont renoncé à l’initiative historique, et ils n’annoncent plus le futur : non parce qu’ils ne sont pas capables de le voir, mais parce qu’ils le craignent. La lutte indigène mexicaine n’est pas venue pour retarder l’horloge. Il ne s’agit pas de retourner au passé et de décrire d’une voix inspirée la bonté du temps passé. Je crois que ça, ils l’auraient toléré, et même approuvé.
Non, nous le peuple indigène, nous sommes venus pour remonter l’horloge et ainsi assurer l’arrivée d’un demain accueillant, tolérant et pluriel, lequel, soit dit en passant, est le seul « lendemain » possible.
Pour donner cette impulsion au ressort de l’humanité, nous avons eu recours à l’art de lire ce qui n’a pas encore été écrit. Parce que c’est cela, le rêve qui nous anime comme indigènes, comme Mexicains, et surtout comme êtres humains.
Avec notre lutte, on lit le futur que l’on avait déjà semé hier, qui se cultive aujourd’hui et que l’on pourra seulement récolter si ça se lutte, c’est-à-dire si ça se rêve.
Au scepticisme fait doctrine d’État, à l’indifférence néolibérale et au réalisme cynique de la globalisation, nous, les indigènes, nous avons opposé la mémoire, la parole et le rêve. En nous impliquant dans cette lutte, nous les indigènes mexicains, comme individus et comme collectifs, nous avons agi avec une impulsion universellement humaine : la rébellion.
La rébellion nous a fait mille fois meilleurs qu’avant. Elle nous a convertis en une force historique : pas pour se transcender dans des livres ou des monuments, mais comme capacité de faire l’histoire comme ça, écrite en minuscules.
La clé du conte « L’autre joueur » n’est pas dans la vieille botte qui interrompt et subvertit le jeu d’échecs médiatique du Monsieur pouvoir et du Monsieur argent et le jeu de triche qu’il y a entre ceux qui ont fait du pouvoir l’art de la simulation et de la triche. L’essentiel est dans le sourire de l’indigène. Il sait quelque chose. Il sait qu’il manque un autre joueur qui est lui-même, et encore un autre qui manque aussi, mais surtout, il sait qu’il n’est pas certain que la lutte soit finie et qu’on l’ait perdue. Il sait que nous venons à peine de commencer. Il le sait non pas parce qu’il le « sait », mais parce qu’il le rêve.
En somme, nous les indigènes, nous ne sommes pas une pièce du jeu, nous sommes une partie de l’avenir.
Et puisque botte, culture et lendemain…
… on se rappelle aujourd’hui ce que nous avons écrit en regardant vers le passé et en rêvant vers l’avenir.
Une botte s’est trompée de chemin et elle aspire à devenir ce à quoi aspirent toutes les bottes, c’est-à-dire [à devenir] un pied nu.
Et ça, parce que dans le lendemain dont nous rêvons, il n’y aura ni bottes militaires ni santiags de cow-boys. Mais il y aura des pieds nus, parce que c’est ainsi que l’on doit avoir les pieds le matin au réveil.
Merci.
« Dans le monde des premiers Dieux, ceux qui ont formé le monde, tout est rêve. La Terre dans laquelle nous vivons et nous mourrons est un grand miroir de ce rêve dans lequel vivent les Dieux. Ils vivent tous ensemble, les grands Dieux. Ils sont semblables, il n’y a pas ceux d’en haut et ceux d’en bas. C’est l’injustice qui s’est faite gouvernement, et qui décompose le monde et met un petit nombre en haut et beaucoup en bas. Ce n’est pas comme ça dans le monde. Le vrai monde, ce grand miroir du rêve des premiers Dieux, les accoucheurs du monde, ce miroir, donc, est très grand, et il y a assez de place pour que tout le monde y soit égal aux autres. Ce n’est pas comme le monde d’aujourd’hui, qu’ils font tout petit, pour que très peu soient en haut, et la majorité soit en bas. Le monde actuel, ce n’est pas un bon miroir, c’est pour cela que les dieux ont offert aux hommes de maïs un miroir qui s’appelle “dignité”. Dans celui-ci, les hommes se voient tous pareils. Et alors, ils deviennent rebelles devant l’inégalité. Ainsi a commencé la rébellion de nos premiers grands-parents. »
Marcos, Relatos de El Viejo Antonio, 1999
 
NOTES
 
[1]Le marché commun des trois pays d’Amérique du Nord : Canada, États-Unis, Mexique.
[2]Université nationale autonome du Mexique.
[3]Nom ancien de ce qui est aujourd’hui la ville de Mexico.
[4]Ces nouvelles sont régulièrement diffusées par : enlacecivil@laneta.apc.org ou enlacecivil@listas.laneta.apc.org ainsi que sur un site de Enlace civil : http://www.enlacecivil.org.mx
[5]Marcos raconte que le vieil Antonio, rencontré dans la montagne pendant la période initiale de la guerilla zapatiste, a introduit le groupe auprès des communautés indiennes. Marcos l’invoque régulièrement lorsqu’il s’agit des grandes affaires.
[6]Le mythe de Quetzalcoatl facilita la tâche prédatrice de Cortes, qui fut d’abord accueilli avec ferveur lorsqu’il apparut, venant de ce même horizon quelques siècles après l’apparition du barbu blanc.
[7]Appellation familière du sous-commandant Marcos (subcommandante).
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