Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868818
208 pages

p. 181 à 192
doi: en cours

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no 15 2001/2

2001 Sud/Nord

Notes de lecture en forme de carte postale

Patrick Faugeras
Il est difficile, voire impossible, au voyageur pressé d’émettre, à propos du Maroc, un quelconque point de vue, faute de point, justement, à partir duquel déployer le regard, jeter les fils de la perspective. Au lieu de cela, ce voyageur pressé se trouve exposé à la dispersion.
Dispersion des perceptions d’abord, l’intensité des couleurs pures, le rouge de la terre par exemple, ou bien le bleu des tenues touarègues, le jaune safran de l’épice ou la couleur de la laine sortant du bain de teinture. Puis les odeurs, lorsque, au printemps, le parfum des orangers en fleur se trouve limité par l’odeur de l’essence brûlée, des égouts et des tanneries.
Dispersion des sensations aussi, où le temps, par exemple, semble parfois tout entier contenu en un instant quelconque, d’autres fois égaré sous une lourde indifférence, où l’espace défait n’est qu’enchevêtrements de parcelles arpentées par des hommes aux longs bras sémaphoriques, acteurs échappés d’une pièce de Beckett.
Dispersion des idées, enfin, lorsque le voyageur pressé avec son esprit de synthèse, face à l’effronterie des regards sous les voiles austères, face à la pauvreté et à la résignation, face à la douce amertume des hommes inemployés, face à l’étreinte de la culture et à l’analphabétisme, comme un désert au seuil des villes, ou face aux Mercedes garées devant les portes des mosquées, butte sur un désordre où parfois, fugitivement, par hasard, une chose en accompagne une autre, frêle association bientôt défaite.
Comment penser la différence si l’unité n’existe pas ? Au lieu de cette dialectique, seule la dispersion, qui ne supporte ni contraire, ni opposition, ni contradiction, ni non plus le conflit.
Se font souvent jour une résignation souriante devant le mauvais sort et une agressivité qui ne serait que feinte. Et comme le voyageur pressé, déconcerté, ne peut tout de même pas ne pas essayer de comprendre, il se dit, avec un certain goût du paradoxe, que peut-être, dans le fond, le seul et le plus sûr ferment d’une révolution (nécessaire) à venir, c’est encore le Roi, apparemment le seul principe que tout un chacun reconnaît, sinon tolère (le Prince comme principe, en quelque sorte).
C’est avec l’avènement du nouveau roi, Mohamed VI, qui serait, dit-on, beaucoup mieux entouré que son père Hassan II, qu’un certain nombre d’ouvrages peuvent paraître aujourd’hui au Maroc, ce qui marquerait, semble-t-il, un relâchement effectif de la censure, y compris lorsque le roi Hassan II se trouve directement mis en question. C’est pour cela qu’il a fallu attendre l’avènement du nouveau roi, et surtout le limogeage de Driss Basri, supérieur hiérarchique d’Allabouche et des agents de la dst, pour que le libre témoignage d’Ahmed Mazourki, Tazmamart, cellule 10, Tarik éditions, quoique écrit depuis longtemps, puisse enfin être publié. Ainsi trouve-t-on aisément, dans les librairies du Maroc, ce récit bouleversant qui touche, au-delà de l’intime, au point le plus extrême et le plus pur de la souffrance, là où l’humanité de l’humain se détermine.
Pendant longtemps, les autorités marocaines ont nié l’existence du bagne de Tazmamart, situé au sud du pays, en plein désert, où cinquante-huit officiers et sous-officiers (fantassins et aviateurs) furent enfermés pour avoir été impliqués, certains malgré eux, dans les deux tentatives de coup d’État de juillet 1971 (Skhirat) et août 1972 (attaque contre l’avion royal).
D’abord, donc, sous l’impulsion du général Medbouh, chef de la Maison royale, le lieutenant-colonel Mohamed Ababou entraîna, sous couvert de manœuvres, les élèves et officiers de l’École militaire d’Ahermoumou dans un putsch contre le Palais royal de Skhirat qui, loin d’être l’amorce d’un coup d’État, se transforma rapidement en un carnage au cours duquel hôtes du Palais et cadets de l’armée furent massacrés. Ahmed Marzouki, alors officier, après avoir été longuement torturé et après une caricature de procès, fut condamné à l’emprisonnement sans se douter que tous ceux qui, comme lui, en avaient pris pour au moins trois ans, s’ils n’étaient pas morts auparavant, allaient passer dix-huit années d’horreur absolue.
En août 1972, à l’initiative de Mohamed Oufkir, ministre de la Défense nationale, le lieutenant-colonel Amekrane et le commandant Kouira ordonnèrent à un certain nombre d’aviateurs d’abattre le Boeing royal dans le ciel de Tétouan, au nord du Maroc. Cet attentat ayant « miraculeusement » échoué, certains responsables, au cours du procès dit « des aviateurs », furent condamnés à mort alors qu’une trentaine d’aviateurs furent condamnés à de lourdes peines et vinrent rejoindre les condamnés de Skhirat. Lorsque, après dix-huit ans de détention dans le bagne de Tazmamart, les portes s’ouvrirent, seuls vingt-huit détenus avaient survécu, et c’est l’occupant de la cellule 10, Ahmed Marzouki, qui aujourd’hui témoigne au nom de tous, disparus et vivants.
Ahmed Marzouki, au fil des trois cents pages de son ouvrage, va donc décrire la vie quotidienne des cinquante-huit prisonniers qui passèrent (pour ceux qui survécurent) six mille cinq cent cinquante nuits dans des conditions inhumaines, au bagne de Tazmamart, dans des cellules de deux mètres sur trois, dormant sur une dalle de ciment, n’en sortant en tout et pour tout qu’une trentaine de fois et se contentant d’une nourriture dont la rareté et la saleté n’avaient rien à envier l’une à l’autre et qui empêchait tout juste de mourir de faim.
« De nos corps crasseux émanait une odeur de charogne qui s’ajoutait à celle, tout aussi infâme, de nos toilettes bouchées. Nous souffrions plus souvent de diarrhée en été qu’en hiver. Nous sentions plus mauvais qu’une benne à ordures. Un nombre considérable de bestioles, mouches moustiques, cafards, punaises, scorpions se mettaient à pulluler dans les deux bâtiments, n’épargnant aucune cellule… Nous recevions la visite de serpents et de rats qu’aucune porte n’a jamais arrêtés. »
En février 1974, il y eut le premier décès, celui du lieutenant Chamcy qui « commença à se cogner contre la porte de fer de sa cellule en appelant d’une voix désespérée Méryam, sa fille qu’il adorait, réclamant aussi sa femme et sa mère. Il demeura ainsi quelques jours, tantôt prostré, tantôt hurlant dans l’indifférence générale de ses gardiens, jusqu’à ce que l’un de ceux-ci le découvrît un matin, raide mort, la tête et les mains appuyées contre la porte ».
Puis les morts se succédèrent, toutes plus horribles et plus tragiques les unes que les autres ; l’un pourrissant sur place, « il avait le dos et les flancs écorchés ; ses côtes étaient abîmées, son thorax n’était plus bombé mais incurvé, son bassin s’était aplati complètement de l’arrière. En un mot, il était devenu un squelette déformé, enveloppé d’une peau mince, déchirée et trouée de toutes parts ». Un autre, glissant inexorablement dans le délire : « Vous devez tous savoir que j’ai été tué en 1953 par un djinn qui s’est emparé de mon âme alors que je jouais au bord d’un lac près de la maison paternelle. Depuis lors, j’ai vécu sans âme ; aujourd’hui, je dois donc mourir. Le djinn, d’ailleurs, me répète souvent le verset du Coran : “Ils n’attendront pas ! Un seul cri les saisira tandis qu’ils seront en train de se disputer. Ils ne pourront donc ni faire leur testament ni retourner dans leur famille.” Et il finit par se pendre. »
Ainsi, avec une grande pudeur qui pourtant n’ignore pas l’horreur la plus crue, Ahmed Marzouki décrit les infimes faits et gestes quotidiens auxquels la vie humaine semble s’être réduite et qui pourraient paraître totalement dérisoires si ce n’était le caractère rituel qui les entoure, qui, par le rythme induit, peut à la fois s’avérer être la seule protection possible contre l’absence quasi totale de repères spatio-temporels et qui peut aussi permettre que la moindre anecdote devienne un événement majeur auquel l’humanité encore un peu s’accroche.
Tout au long d’un très beau chapitre, Ahmed Marzouki raconte l’importance que prit pour lui et pour ses compagnons la présence d’un pigeon qui trouva refuge dans sa cellule ; ce qui vient à point, bien loin des métaphores, nous rappeler que lorsque au niveau des affaires humaines tout semble fichu, il existe un au-delà, un socle, un réel, du vivant.
Puis on commença à parler peu à peu de Tazmamart, parce qu’il y eut d’abord les effets de démarches entreprises par la femme américaine du lieutenant M’barek Touil, condamné à vingt ans, qui réussit à mobiliser, après des années de lutte obstinée et courageuse, ambassade et opinion. Par ailleurs, en 1991, « l’affaire Tazmamart battait son plein dans les stations de radio étrangères, rfi, en particulier, s’était mobilisée pour mettre en lumière la réalité et l’horreur du bagne… Gilles Perrault, Christine Serfati, épouse d’Abraham, avaient fait de notre libération leur raison d’être… La lettre ouverte d’Abraham Serfati et de ses compagnons d’Ilal Amam réclamant notre libération nous émut profondément. C’était sans doute la première fois que des prisonniers réclamaient la liberté pour d’autres prisonniers… Leur libération ainsi que celle de la famille Oufkir constitua un véritable coup de théâtre. Il ne restait donc plus que nous mais hélas, pour les autorités, Tazmamart n’existait pas et n’avait jamais existé ».
Puis ce fut enfin le départ du bagne, les forces de l’ordre s’employant en vain à rendre présentables les loques humaines qui sortirent après dix-huit ans de détention de leurs cellules et les sommant de dire au monde que « tu as été consigné pour raison d’État dans une caserne où tu as été très bien traité, tu diras que tu mangeais bien, que tu faisais du sport et que tu es même parvenu à apprendre par cœur le Coran… Refuse toute discussion… Nous serons au courant de la moindre indiscrétion de ta part ».
La persécution au-delà du bagne se poursuivait et se poursuivit encore pendant des années sous des formes diverses, visant toutes à empêcher le travail de « reconstruction » que Mazourki avait entrepris à sa sortie du bagne (entre autres en engageant des études supérieures) pour faire en sorte qu’il reste en marge de la société, mais il s’avérait ainsi que le bagne de Tazmamart n’était pas seulement l’exagération monstrueuse d’un système répressif mais que, de façon paradigmatique, il révélait la vérité intime et dernière de la folie du pouvoir, plus exactement de la tyrannie qui, au-delà de la négation de l’individu, au-delà de son meurtre perpétré, vise, par décret de non-existence, à son effacement pur et simple.
Comme la souffrance d’un homme à qui l’on aurait un peu trop longtemps maintenu la tête immergée jusqu’à redouter que ses poumons n’éclatent et qui, remontant à la surface, aux premières bouffées aspirées, éprouverait une souffrance tout aussi grande :
« Prend fin l’exil
Les mains aux longues brûlures d’attente
La joie veines ouvertes
Et la ronde qui n’en finit pas de se dévider
Jusqu’aux lointains retranchements du rêve. »
Le livre d’Abdellatif Laâbi, Le Fou d’espoir ou le chemin des ordalies (édit. Autres temps, Casablanca), loin et proche à la fois, comme la version poétique et lyrique, de l’ouvrage de Marzouki, relate le passage douloureux, d’abord de la prison à la liberté retrouvée mais aussi plus largement le passage douloureux auquel toute expérience de création et, ici, du travail d’écriture, expose : « Tu ne planifies pas, tu ne pratiques pas l’économie des matériaux, tu es une sorte d’illuminé de l’écriture, tu te mets en entier dans ce que tu écris car tu sais que le déluge peut survenir à n’importe quel moment et, sans dramatisation aucune, tu sais qu’à l’instant où tu écris, tu es peut-être en train de rédiger ton testament immatériel. »
Enfermé pendant dix ans après avoir été torturé, « criblé de coups, tu te protégeais la tête et le visage avec les bras, tu te recroquevillais au maximum pour n’offrir que ton dos à la giboulée des coups, la douleur ne te faisait pas encore crier, tu l’avalais férocement en te mordant les lèvres, en broyant tes dents, en écrasant fortement tes paupières sur tes yeux. Tu te faisais tout petit comme si cela pouvait servir à limiter l’espace de la douleur ou à donner à réfléchir aux Épouvantails, une étincelle qui aurait pu tempérer leur ardeur s’ils pouvaient se regarder du dehors, se rendre compte de l’inégalité des forces brutes mises en présence, l’immensément petit et l’immensément grand ».
Enfermé, donc, pour des raisons politiques qui ne sont ici qu’entrevues, Laâbi traite de la libération comme d’un passage particulier, où le temps est désagrégé, diffracté, comme si l’atteinte subjective était telle que les différents moments à partir desquels la vie s’organise se trouvaient violemment libérés et faisaient irruption de façon sauvage dans la pensée, où les souvenirs mêlés à cette brusque prolifération ne se trouvaient pas encore constitués dans et par la mémoire, où le temps n’avait pas encore choisi la direction à prendre.
Là où Mazourki a choisi la forme du témoignage, A. Laâbi choisit, lui, la voie du poétique, multipliant les adresses, « Awdah, tu es là, ton cœur bat dans ma paume. Nous avons abattu tant d’années. Bûcherons patients et méthodiques, nous avons avancé dans la jungle du temps. Et dans notre marche, nous avons confectionné nous-mêmes l’outil, l’arme et la boussole… Il a fallu tout cela pour mater l’exil chaque fois qu’il reprenait du poil de la bête et qu’il risquait de décharger dans nos cœurs les torpilles du doute, le vitriol de l’abandon », les mêlant au besoin comme les pronoms personnels, les genres, poèmes, récits, invocations, en une forme éclatée, analogue à l’expérience de la dispersion, nous obligeant à éprouver l’expérience du passage et à la penser comme une expérience poétique, « … tu as toujours refusé d’être un rond-de-cuir de l’écriture, un exorciste de tes seuls fantasmes, parce qu’il n’a jamais été question pour toi de t’enfermer dans un cabinet de confession pour reconstituer le théâtre d’ombres de tes enfers. Écrire, même lorsque tu croyais que ton cri s’élevait au-dessus de tous les autres, était un acte de scalp public, une ordalie », et retrouver l’expérience, jamais très lointaine, de la création, où les mots, les énoncés, les sens, les impressions, les sensations, les images dispersées s’entrechoquent ou s’accompagnent, de façon parfois fiévreuse et chaotique, lorsque, abordant l’ouvert, le monde, en attente d’être monde, à notre insu et sous une forme encore incertaine, devient. Temps de l’inquiétude, où la prolifération laisse craindre l’absence de monde : comme sous la torture par exemple où lorsque la vie et la mort s’inversent, plus aucun monde n’est possible : « Tu t’apprêtes au sacrifice 26; Vivre, c’est lever le doigt, lâcher le premier mot, les premiers noms, ramper sur le terre-plein visqueux de l’obéissance, faire briller dans les yeux des Épouvantails cette lueur de jouissance qui est le clignotant du règne de la mort. Vivre, c’est en finir avec le plus précieux qu’on porte en soi-même : les rêves et les idées qui ne se conçoivent qu’en majuscules, la confiance, qui est le cordon ombilical de la fraternité et la quiétude de l’appartenance. Vivre, comme le geste dément de la mère infanticide qui s’avance vers son nouveau-né pour lui broyer le crâne. Vivre, cette mort crapuleuse qui pourra seule arrêter l’implacable douleur. Mourir. Ne pas parler. »
Alors, il ne reste encore une fois qu’à revenir aux mots et à la nécessité du simple, les protégeant le plus longtemps possible d’une soumission à l’ordre du discours : « Alors frère, prends garde à ces mots qui sonnent comme le gong de l’irréparable. Nous ne sommes plus au temps des discours-étincelles, qui peuvent mettre le feu à toute la plaine, des analyses à la sauvette dont les conclusions sont déjà programmées dans les prémisses… Notre scène est maintenant nue… Alors, frère, prends garde aux mots et aux actes dont tu ne t’es pas assuré des racines au préalable. L’espoir est un dur métier. C’est un artisanat d’amoureux, perpétuellement inquiet. Ce n’est pas une industrie dont l’instrument serait le chalumeau de l’anathème et de l’exclusion. La vérité ne saurait être objet de monopole, ni la souffrance. »
Mais pour cela encore faut-il être « de ceux qui peuvent encore entendre le cri de l’homme », celui, entre autres, nous rappelle Laâbi, qui s’élève lorsqu’on constate (comme le film de Abil Aillouche, Ali Zaoua, prince de la rue, qui décrit la vie misérable des enfants des rues de Casablanca, le montre avec violence) que « le droit à la vie des enfants n’est pas respecté au Maroc où 200 000 enfants meurent chaque année, où l’on connaît cette honte devant la réalité de tant d’enfants des quartiers populaires des grandes villes cherchant, par exemple, dans la vapeur du mazout des autobus, de quoi tromper leur faim et oublier leur misère ». Et à cela, la réponse que l’on apportera changera le cours de la vie et la pratique des sentiments
« Oui frère. Pouvais-tu seulement en douter ! Cette ceinture de fosses communes pour enfants condamnés à mort dès la naissance est bien la frontière sûre et reconnue qui fait de nous les hommes de la même exigence, nous tenant sur la même ligne, veillant dans la même tranchée… C’est la ligne de démarcation qui nous a séparés et nous séparera toujours des chiens de garde, des oiseaux de mauvais augure, des chevaux de trait qui acceptent “avec ou sans œillères” de faire tourner la noria impassible des réformettes, des Cassandre qui demandent grâce à chaque revirement de l’histoire, rentrant dans les petits souliers de l’impuissance et du réalisme prostitué et reviennent au giron facile de leurs premières amours. »
C’est aussi par un poème de révolte, adressé aux femmes, de Nizar Qabbani, qui clame :
« Révolte-toi ! Je t’aime révoltée
Révolte-toi contre l’orient du gynécée… des oreillers… de l’encens.
Révolte-toi contre l’histoire et vaincs la grande illusion ; ne crains personne.
Le sommeil est le cimetière des aigles
Révolte-toi contre l’orient qui te voit une ripaille sur le lit »
que se conclut l’ouvrage d’Abdelak Serhane, L’Amour circoncis (Eddiff éditions, Casablanca). Cet ouvrage, dont l’intention est « d’enfreindre la loi du silence, l’hypocrisie qui prévaut généralement dès lors que l’on évoque la pratique sexuelle en pays musulman… Devant la formidable révolution des mentalités qui se prépare au Maghreb, l’auteur préfère jouer cartes sur table, au risque d’encourir les foudres des docteurs de la Loi. Circoncision, apartheid sexuel, cantonnement de la femme dans un statut de soumission au mâle, homosexualité, prostitution, zoophilie : les expériences complexes de l’acteur social marocain sont décrites sans complaisance ni faux-fuyants, en tant que phénomènes sociaux, qui conduisent le sujet à intérioriser une conception tronquée, passive, culpabilisante, de la sexualité » (quatrième de couverture).
Ce livre, donc, qui peut, en un sens, s’inscrire parmi ces textes qui visent à désigner, décrire, mettre en question les conditions de l’oppression, sinon de la répression, et qui pourrait en cela avoir une certaine parenté avec le texte de Laâbi, se situe en fait à ses antipodes. Il s’agit d’un travail universitaire s’appuyant sur une hypothèse générale assez lâche et contestable selon laquelle la contradiction entre une société traditionnelle et les générations nouvelles tournées de plus en plus vers une occidentalisation irréversible, se creusant, les modèles identificatoires se trouveraient mis en cause (d’où l’on peut, en passant, déduire que la mutation n’est pas le passage !). Malgré cela, cet ouvrage peut présenter un double intérêt : celui d’abord de proposer un matériau assez abondant et explicite pour nous inviter à envisager sérieusement la question et celui, quelque peu irritant, qui consiste à imaginer ce que pourrait devenir un tel sujet s’il était débarrassé de certaines références théorico-idéologiques quelque peu disparates, comme par exemple une psychologisation excessive de la psychanalyse ou bien la croyance qu’une synthèse entre, par exemple, les sciences positives occidentales et les valeurs sociales marocaines serait non seulement possible mais souhaitable. Ces partis pris empêchent une approche plus innovante et émoussent un peu le côté dérangeant que l’on voudrait bien reconnaître à un ouvrage annoncé comme tel.
Le jeune Marocain serait donc placé « entre deux mondes ambivalents : d’un côté un milieu hostile, conservateur, agressif, où règne la loi de l’Ancêtre et où se font jour des règles inhibitrices… de l’autre, le monde de liberté, de progrès, de plaisir, où naissent des modalités nouvelles concernant la sexualité et le statut de la femme… les jeunes choisissent désormais leurs épouses, décident du nombre d’enfants à avoir, associent leur femme à la gestion de leurs biens. Mais ces choix nouveaux constituent un danger qui menace de faire éclater la société traditionnelle ». La source de tension et de conflits dans le système marocain serait avant tout d’origine sexuelle.
Ainsi donc, le décor est dressé et ce genre d’opposition duale va courir tout au long du texte : si, par exemple, la société traditionnelle ne peut refuser l’évolution des mœurs, elle va toutefois défendre avec ténacité les questions relatives à la virginité, à la répudiation, à la polygamie, au pouvoir de l’homme sur la femme, à l’inégalité juridique entre les sexes. Toutes les formes de déviance sexuelle existent dans la société marocaine, mais elles sont objets de tabous, de h’chouma, la honte. Ne plus être soumis à la h’chouma est une sorte de « passivité absolue » ou de « refus obstiné », bref, une contestation du rôle et de la place que le groupe a assigné à l’individu. Celui-ci va voir sa première enfance, où la relation à la mère est décrite comme quasi fusionnelle, se clore par l’entrée à l’école coranique appelée m’sid ou jama, où il va faire la connaissance d’un agent de l’autorité autre que son père, à savoir le f’qih, celui qui éduque, instruit et châtie tout à la fois, qui dresse les enfants, et où la dimension sexuelle va occuper une large place… « L’enfant, très souvent, va contourner l’agressivité du maître en proposant les faveurs de son corps. » Il peut ainsi faire l’apprentissage de la sodomisation, qu’il subit dans la peur, la soumission et la violence… Les écoles, dont le but est l’apprentissage de la parole divine, peuvent servir également « de cours tacites de pédérastie appliquée, avec ou sans le concours de l’honorable maître d’école » (Driss Chraïbi). « Qui veut apprendre doit passer sous le maître », dit un proverbe… Bien que tout le monde soit au courant de ces pratiques, les parents continuent à obliger les enfants à se rendre au m’sid.
À peu près à cette époque, l’enfant marocain va être circoncis, ce qui va avoir pour conséquence immédiate, entre autres, son expulsion du bain des femmes. Les premières expériences sexuelles du jeune Marocain s’organisent dans et autour du hammam dont il sera exclu au moment de la circoncision, devant ainsi renoncer aux satisfactions qu’il tirait jusque-là de cette relation privilégiée avec la mère, et ce sont les adultes mâles qui vont s’occuper désormais de son éducation : « L’enfant quitte l’univers impur des femmes pour rejoindre celui de la pureté, de la virilité et des prières. »
Si l’islam met le paradis sous les pieds des mères, le Prophète énonce : « L’enfer est peuplé de femmes », justifiant ainsi la discrimination sexuelle dans les sociétés musulmanes. Dès son plus jeune âge, la fille va apprendre à étouffer ses désirs parce que sa vie ne va être qu’une succession sans fin d’avertissements et d’interdits car toutes les femmes « manquent d’esprit et de religion ». Le père ayant tout pouvoir sur ses enfants mineurs, la fille est une marchandise qui n’hérite que de la moitié de la part du garçon et qui ne peut, devant les droits de l’homme d’être polygame et de répudier sa femme quand il le désire, que se livrer à la fantaisie de son époux pour le conserver. Une enquête a montré que 55 % des filles étaient mariées avant la puberté et 44 % juste après, par peur, probablement, d’une perte éventuelle de la virginité ou des risques d’inceste. De toute façon, la femme est sale et doit rester voilée, sinon dévoiler une femme, écrit Franz Fanon, « c’est mettre en évidence la beauté, c’est mettre à nu son secret, briser sa résistance, la faire disponible pour l’aventure ». Et son destin est d’arriver vierge au mariage (généralement, l’acte de dévirginisation revêt un caractère brutal et sadique, souligné par l’attitude apeurée de la jeune fille qui est livrée à la déchirure, pieds et poings liés dans certains cas), de ne connaître qu’une certaine forme de sexualité (sans plaisir) dans le cadre strict du mariage (« la société marocaine ne tolère l’exercice de la sexualité que dans le cadre du nikâh, terme désignant à la fois le mariage et le coït », seule forme légale de lien sexuel), d’être une bonne reproductrice qui atteste de la virilité de son époux. La sexualité n’est alors qu’une activité purement masculine, le destin des femmes se réduisant à la reproduction.
L’auteur va ainsi traiter aussi bien de « l’habitude secrète », la masturbation – qui serait dans l’imaginaire marocain entourée de deux représentations culpabilisantes, l’une équivalant à coucher avec sa mère ou sa sœur et l’autre, beaucoup plus grave, à se posséder soi-même dans sa propre chair – que de l’homosexualité qui, quoique soumise à un strict interdit, est largement répandue dans la société marocaine, ou que de la prostitution quasi institutionnalisée alors que l’islam l’interdit rigoureusement.
Ainsi, ce que l’auteur décrit richement ne peut, peut-être pas, être seulement ramené à la confrontation, voire au conflit de deux systèmes, le traditionnel et le moderne mais plutôt à une disparité : la société marocaine qui, selon l’auteur, méconnaît la causalité, pourrait bien accepter comme garantie d’un immobilisme la coexistence d’attitudes les plus éloignées. On peut se demander dans bien des cas en quoi les modèles occidentaux seraient signe de progrès, cette notion de progrès charriant avec elle des relents parfois tout aussi nauséabonds que ceux que provoque l’immobilisme des sociétés traditionnelles.
Lu dans la presse : « Mustapha Adib, en grève de la faim au Maroc : incarcéré depuis janvier 2000 pour “outrages à l’armée et violation des consignes militaires”, le jeune capitaine est en grève de la faim depuis une semaine à la prison civile de Sali. Condamné […] à deux ans et demi de prison pour avoir dénoncé un cas de corruption dans son unité, Mustapha Adib ne proteste pas seulement contre les conditions de son procès […] mais s’élève contre le fait que sa plainte visant ses supérieurs accusés de corruption ne soit toujours pas instruite et se plaint de la dégradation de ses conditions de détention que nient les autorités. Pourtant, selon son avocat, il n’a plus droit aux visites familiales tandis que certains gardiens le provoquent, le harcèlent et le menacent […] », Libération, 17 mars 2001.
En 1999 paraissait aux éditions Le Fennec (Casablanca) un ouvrage un peu particulier, dirigé et rédigé par un collectif regroupant des associations sous le sigle Transparency Maroc au prix modique de 30 dirhams (20 francs), écrit en français et en arabe, et dont l’intention est de décrire et de proposer les moyens de lutte contre la « corruption au quotidien ». Une trentaine d’associations aussi différentes entre elles que l’Association des barreaux du Maroc, l’Association marocaine des droits humains, le Centre d’écoute et d’orientation juridique et psychologique pour femmes agressées, le Club convergences 21 ou le Forum des femmes marocaines, etc., ont écrit une charte, créé une association et un collectif afin de lutter contre la corruption au Maroc, véritable plaie qui envahit tous les secteurs de la vie publique et qui, en tant que phénomène « ne peut être isolé de la société qui le génère et qu’il transforme en retour ». On ne peut par conséquent « lutter contre lui sans élucider son rapport à l’État, à la société civile, la loi ou la morale publique ». Si d’un côté, au Maroc, l’indignation grandit contre les profiteurs et les corrompus, d’un autre côté, l’existence même de la corruption continue à être perçue, d’une façon consciente ou non, comme inévitable. Le seul rempart contre la corruption pourrait être l’état de droit mais le Bulletin officiel du royaume du Maroc est un « cimetière de lois adoptées dans les règles constitutionnelles mais inappliquées », parfois trop en avance sur l’état des rapports sociaux. Par ailleurs « les sources du droit sont plurielles ». En dehors de la loi adoptée au bo, d’autres sources informelles de régulation existent : la loi religieuse, la coutume et les pratiques du secteur informel, c’est-à-dire des sources fonctionnant en dehors du droit positif et invoquées souvent contre lui en s’appuyant sur l’argument d’une légitimité supérieure (la Chari’a) ou sur celui de la nécessité. Or, la question de la corruption est aujourd’hui explosive au Maroc parce qu’un système occulte de finances publiques persiste, survivance d’une époque où les agents du pouvoir central se payaient directement et normalement sur l’habitant sans que soit toujours précisée la part revenant au makhzen central et celle restant entre les mains du collecteur. Le vacillement des communautés (religieuses, éthiques, culturelles, familiales) pourrait contribuer à ce que l’individu d’aujourd’hui ne se sente plus tenu par les règles morales de la solidarité communautaire et les salaires des fonctionnaires exposés à la corruption, car détenteurs d’une parcelle d’autorité de fonds publics, sont si peu élevés que l’accès à une vie moderne et décente leur est aujourd’hui interdite.
Cet ouvrage détaille donc les diverses formes de la corruption dans les appareils d’État comme l’école où la corruption, pratique courante qui est considérée comme responsable de la faillite du système éducatif marocain. Parmi les formes de la corruption, il y a par exemple, à un certain niveau, ce qu’on appelle le kahwa ou le tangia, c’est-à-dire les cadeaux ou « cours particuliers », lorsque les parents, confrontés à des réticences administratives dues à des imprécisions, pour ne pas mettre l’avenir de leurs enfants en danger, doivent satisfaire à une « attente » ; à un autre niveau, on peut trouver la vente de sujets d’examen par des enseignants ou des fonctionnaires.
La santé publique n’est pas épargnée, où l’usager, confronté à l’imprécision des indications, renforcée par l’analphabétisme et un accueil déficient, va se trouver pris en main et va devoir payer les agents de service pour être informé, accompagné, payer des infirmiers pour avancer un rendez-vous, éventuellement dans le secteur privé, ou bien pour être reçu dans les services publics à un tarif inférieur à celui du privé ou pour, pendant l’hospitalisation, bénéficier d’un certain confort, de « compréhension », ou payer pour que le paiement d’un soin soit imputé à un autre patient.
La justice elle-même peut commettre sciemment l’injustice, soit parce qu’elle est ordonnée au juge par le pouvoir politique, par la raison d’État, soit parce que la justice a obéi au pouvoir de l’argent : la Commission des grâces peut vendre des réductions de peine, l’administration peut vendre une mutation intéressante à un magistrat, la police peut orienter ses investigations en fonction des cadeaux faits au commissaire, les greffiers, les experts peuvent favoriser celui qui paye. À tous les niveaux, le parquet, le juge d’instruction, le tribunal, la Cour, la corruption va jouer de mille et une manières, en retardant ou en avançant les dossiers, en émettant des sentences aux antipodes de ce qu’elles auraient dû être par une application tendancieuse du droit ou en méconnaissant volontairement tel ou tel fait, telle ou telle pièce. Autant de pratiques qui ne seront jamais sanctionnées parce que les textes de loi sont souvent trop vagues, mal rédigés, ou laissent aux juges un pouvoir d’appréciation trop grand parce qu’il n’y a pas de collégialité dans les prises de décision et parce que la justice et la politique sont dévalorisées.
Cet ouvrage propose donc un inventaire des formes de corruption au quotidien dans tous les secteurs de la vie publique, mais malgré l’importance qu’une telle initiative revêt aujourd’hui au Maroc, ce projet appelle toutefois quelques critiques. Tout d’abord, les textes proposés sont très disparates, certains se dispensent d’analyser les rouages de la corruption pour énoncer de fait une sorte de code de moralité. D’autres sont curieusement trop succincts, trop elliptiques. On peut par ailleurs être quelque peu soucieux à la lecture de ce livre-manifeste qui, reconnaissant à juste titre le lien consubstantiel entre la corruption et un système, semble, lorsque la nécessité d’une transparence s’impose, prendre pour modèle les démocraties occidentales (Quelle démocratie ? Celle de l’Italie berlusconienne ?). La voie est étroite entre d’un côté, le risque d’une sur-moralisation de la vie publique sous couvert de « bons sentiments » (le politiquement correct) et d’un autre côté, le risque d’ouvrir toutes grandes les avenues dans lesquelles les formes modernes du capitalisme triomphant pourront s’engouffrer. On peut croire que dans ce dernier cas – au niveau de l’apparence –, on pourrait y gagner en clarté, mais si l’on retient cette précieuse hypothèse d’une consubstantialité entre corruption et système, alors il se pourrait fort que la radicalité de certaines formes de corruption inhérentes au système capitaliste, qui n’hésite pas chemin faisant à parsemer son trajet de réformettes sociales, mette le pays en coupe réglée.
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