2001
Sud/Nord
Marges ou conformismes
« Des jeunes au bord de la crise de nerfs »
Francis Maqueda
Notre société « postmoderne » est engagée depuis nombre d’années dans un processus qui peut se résumer à la remise en question des liens et des connexions dont l’ensemble constitue le cadre institué régissant les rapports humains. Depuis une trentaine d’années, les liens sociaux qui régissent les relations entre les hommes et les femmes ont été radicalement bouleversés, au même titre que les relations entre parents et enfants. Entre temps, la crise économique est passée par là, et c’est un aspect de la crise de nos sociétés à ne pas mésestimer. À cette déliaison des liens de la sphère privée se sont associés la déliaison des structures d’autorité et le brassage des cultures. Ces bouleversements n’ont pas été simplement subis : ils ont aussi été voulus. Subis quand cette crise économique provoque un chômage important, prive les parents d’ancrage identificatoire dans le travail et provoque au contraire un ancrage blessant dans le monde de l’assistance. Subis aussi quand cela provoque une désertification des campagnes ou des petites bourgades et une accumulation massive dans les cités-dortoirs des banlieues. Subis enfin quand cette crise mondialisée entraîne des migrations massives vers les pays les plus nantis, en écho à « la vague importatrice » de main-d’œuvre étrangère pour faire marcher l’industrie de ces dits pays après les conflits mondiaux. Voulus parce que théorisés dans une approche extrêmement libéraliste des systèmes économiques et sociaux. Globalement, ces bouleversements participent par leur généralisation et leur intensité à une véritable crise de civilisation.
Dans ces conditions, pour les jeunes, le monde des adultes et l’environnement social sont vécus comme globalement menaçants, et ils les provoquent dans ce sens pour répondre par la menace. Dans un registre extrême, on assiste à des rencontres d’un autre type où des émeutes dans un quartier ressemblent à des scènes de guerre, où des raids menés par des jeunes dans les centres-villes ressemblent à des opérations commandos. L’exposition médiatique et la formidable circulation de l’information ne font qu’amplifier les problèmes en gonflant artificiellement des narcissismes défaillants.
Reste que le modèle général d’identification pour les jeunes va consister en ceci : comment est-il possible de devenir soi-même, d’accomplir un travail de différenciation, de séparation, tout en conservant une partie des éléments d’identification qu’on a déjà reçus et en s’appropriant éventuellement des éléments d’identification rencontrés, y compris ceux qui seraient perçus comme pouvant être hors de la norme de l’environnement familial, groupal, culturel. Ceci veut dire encore une fois que l’adolescent se construit du dedans et du dehors et que cette voie proposée par les modèles identificatoires va jouer pour chacun un rôle régulateur, dans la mesure où l’organisation psychique reste tendue vers l’exécution de cette tâche. Cela implique une autoreprésentation de ce qui n’est pas à soi, de ce qui est étranger, comme si un conflit pouvait se mobiliser entre ce qu’il serait ou non légitime de s’approprier. Intérieurement un débat peut s’instaurer sur ce qui pourrait faire litige dans ces différentes appropriations. Ce débat intérieur, l’adolescent peut tout à fait l’exposer à l’extérieur, dans un va-et-vient où ce qui se mobilise dans ce passage-adolescent, c’est aussi la construction de la différence culturelle avec les risques de l’aménagement psychopathique de l’écart culturel. Nous savons qu’il va être plus ou moins sensible à des phénomènes hétérogènes mais convergents, ceux des mutations technologiques et des transformations des rapports sociaux, comme par exemple les formes culturelles qui se créent à partir des effets de la précarisation extrême (quart-monde) ou de ceux d’une certaine ghettoïsation des banlieues. Dans le même sens, il nous faut penser les conséquences des traumatismes non élaborés des guerres et des catastrophes dans les générations précédentes et présentes, et leurs effets de rupture dans les rapports intergénérationnels. Constatons enfin que nos sociétés sont pluriculturelles, tant elles ont dû aménager l’apport de population issue de l’immigration. Cependant, cet aménagement qui reste conflictuel produit des troubles psychiques liés à l’entrecroisement, voire à l’opposition entre différents idéaux culturels. Comme si les enveloppes protectrices de la psyché (si tant est qu’elles existent pour certains adolescents) ne savaient plus traiter la réalité extérieure violente, intrusive, d’autant que les assises intérieures fonctionnent mal, tant elles sont fragilisées et non contenues. Le sujet adolescent peut alors être tenté de s’incruster dans des enveloppes adaptatives de surface, sorte de « patchwork » chaotique qui ne prend sens que dans une réalité ou une néoréalité médiatique qui peut être en fait quasi délirante.
Plus généralement, nous vivons dans une société qui adhère dans sa majorité à un consensus valorisant le succès et la consommation. Or, une grande partie de la population se trouve rejetée de ce consensus et bricole des systèmes de survie ou de pseudo-adaptation à ces valeurs dominantes. En outre, on ne peut négliger les aspects pervers que peuvent prendre dans certains groupes sociaux les formes d’assistance diverses qui se sont déployées face à la précarité, ouvrant la voie à des béances narcissiques telles que des procédures de destruction peuvent se faire jour, dans lesquelles la violence s’exprimerait comme sans objet. Comment entendre, dans ce contexte, les conflits identificatoires des adolescents, d’autant que les jeunes de ces milieux parlent peu en termes de différenciation des sexes et des générations, le groupe des jeunes en « galère » recouvrant en amont et en aval une classe d’âge plus large que celle de l’adolescence en particulier ?
Il nous faut entendre aussi les symptômes de ces troubles dans des milieux culturels en perte de spécificité. Je pense en particulier aux jeunes issus de l’immigration pour qui la scolarisation (tout de même) et l’accès à une modernité médiatique ont pu modifier les rapports aux images parentales. Certains, nous le savons, se retrouvent coincés dans une position intermédiaire entre la société et les parents, avec les risques de renforcer la dévalorisation des seconds. En effet, l’accrochage des parents aux valeurs traditionnelles de leur société d’origine ne fait que renforcer parfois chez quelques jeunes, soit des positions de rejet de ces valeurs, soit des positions maximalistes dans des dérives intégristes qui peuvent s’alimenter de violences extrêmes. On retrouvera alors la panoplie des conduites de marginalisation face aux deux milieux : celui de l’origine des générations précédentes et celui de leur propre génération.
Enfin, il nous faut mentionner, parce qu’il n’est pas rare de rencontrer cet aspect dans nos consultations, les effets de la culpabilité que peut entraîner la réussite scolaire, universitaire et professionnelle pour un jeune issu d’un milieu migrant, voire défavorisé, quand cette réussite vient faire tache dans un environnement familial globalement en échec ou apparaît comme le signe d’une identification aux valeurs d’une autre culture. Des décompensations extrêmement graves peuvent venir obérer le conflit psychique dont ils sont la proie : celui d’une trahison des « idéaux familiaux » et d’une transgression des interdits de la culture d’origine. D’une manière générale, pour tous ces jeunes, il semble bien, encore une fois, que l’appareil psychique soit mis en défaut dans sa capacité intégratrice en raison de la multiplicité des messages paradoxaux qui émanent de l’extérieur.
Les troubles psychiques qui accompagnent le travail de différenciation et de maturation sont habituellement à resituer dans le groupe social et culturel auquel appartiennent l’adolescent et sa famille. Dans ce sens, chaque groupe perpétue des défenses qui lui paraissent fonder son ordre symbolique propre et la reproduction de cet ordre. L’accrochage des parents aux valeurs traditionnelles de leur société d’origine renforce chez ces jeunes des positions de rejet, même si elles restent fortement culpabilisées. L’expérience que des jeunes font de la sortie du groupe familial, notamment grâce à l’école, peut provoquer de véritables clivages entre les normes éprouvées à l’intérieur de la famille et celles qui sont en vigueur en dehors. Les jeunes filles sont particulièrement sensibles à ces écarts. Elles sont maintenues à l’intérieur dans un état de soumission, soumission que les frères peuvent alimenter sous couvert de protection. À l’extérieur, elles goûtent avec crainte aux plaisirs de l’émancipation, se servant parfois de l’école comme d’un levier pour asseoir une autonomisation secrètement désirée. Mais la pression culturelle reste très forte.
Ainsi cette jeune fille turque, bonne élève de lycée, qui m’est adressée par le médecin scolaire. Elle est décrite comme une boulimique de l’apprentissage doublée d’une boulimique alimentaire. Toutefois, les fréquentes visites qu’elle fait à l’infirmière du lycée dévoilent une profonde dépression, surtout depuis qu’elle a pu éprouver un sentiment amoureux à l’égard d’un de ses camarades de classe français. Je ne pourrai jamais la recevoir seule, son frère aîné imposant chaque fois sa présence dans le bureau. Il y aura deux séances et elle fera une tentative de suicide très grave qui nécessitera une longue hospitalisation. Celle-ci sera maintenue de nuit pour permettre la reprise et la poursuite de la scolarité et ouvrir la séparation.
Une autre jeune fille, Leïla, sur le point de passer les épreuves universitaires du troisième cycle qui la qualifieraient professionnellement, s’installe pratiquement en grève de la faim sur fond de comportement anorexique depuis la puberté. Elle déclenche l’inquiétude d’une infirmière du campus qui me l’adresse. Leïla est d’origine maghrébine par son père. Elle évoque un père violent, le plus souvent très persécuté par l’extérieur, qui a maintenu sa famille dans un climat de terreur. Elle dit avoir découvert la réalité externe à l’entrée au collège parce que, au collège, les enfants évoquent leur vie familiale. « Avant, ajoute-t-elle, je croyais que j’avais une vie normale. » Cependant, s’appuyant sur un désir de ce père qu’elle devienne avocate et le défende dans les multiples litiges qu’il provoque, elle entreprend des études dans ce sens. Mais, dans le même temps, elle s’oppose à sa mère française qu’elle tentait de protéger jusqu’alors de la violence du père à son égard. On voit bien le conflit dont elle est la proie quand elle est sur le point de réussir. Un compromis provisoire lui apparaît possible : ne pas devenir avocate et occuper une fonction de juriste bénévole dans une association d’aide aux victimes.
Hayette, quant à elle, est en cinquième année de sa formation universitaire. Elle répète une conduite d’échec aux épreuves successives qui lui permettraient d’obtenir son diplôme professionnel. C’est la deuxième année qu’elle échoue de la même façon, en quittant la salle d’examen, prise de crises d’angoisse qui la font vomir. Elle relève la survenue de ces mêmes crises lors des changements de cycle dans sa scolarité et à l’entrée en maternelle. Depuis la puberté, un eczéma important est apparu sur les mains et les articulations. Hayette, comme Leïla d’ailleurs, résiste aux pressions parentales d’accepter un mariage arrangé avec des hommes du pays d’origine. Toutes les deux le disent : réussir permettrait de s’autonomiser, mais avec quelle culpabilité ?
Dans les deux cas, les familles vivent loin de la grande ville universitaire et elles n’ont obtenu de venir faire des études qu’à la condition d’habiter avec des frères ou des membres de la famille. Les frères d’Hayette feront même intrusion dans une séance, ce qui montre aussi son ambivalence quant à une certaine discrétion sur sa vie privée… et il nous faudra faire avec leur présence.
L’une et l’autre retourneront vivre chez les parents. Elles me demanderont toutefois de les mettre en contact avec des collègues travaillant dans ces villes pour qu’elles puissent continuer un travail psychique de différenciation.
Sans trop simplifier, disons qu’une élaboration normale des identifications à l’adolescence, au terme de tout ce processus où il faut intérioriser ce qui a été mis au dehors après avoir rejeté au dehors ce qui a été mis au dedans (tout ceci dans un mouvement non linéaire), comporte ce moment où il faut se prendre tout seul pour marcher avec tout ça, avec soi-même, avec la conscience que c’est bien quelque chose qui avait été laissé de côté ou qui est culturellement de côté, s’opposant ainsi, tout en remettant à jour quelque chose d’essentiel.
Sur un autre plan, une constatation s’impose à l’adolescence : le jeune devient étranger à demeure. Les parents l’encombrent de leurs présences banales et conformistes. Lui ira chercher ses idéaux dehors, du côté des pairs avec lesquels le miroir sera à bonne hauteur. Ils lui servent de moi idéal. Il s’en sert aussi pour mobiliser la rupture avec les parents et s’accrocher au fonctionnement groupal, paradoxalement conformiste aussi, mais cela lui permet d’étayer un narcissisme individuel défaillant. On comprend alors les avantages et les bénéfices d’avoir une identité de taggeur, de skateur ou de jeune de banlieue (sans les mettre au même niveau). De ce groupe, il est extrêmement dépendant : il lui tient lieu de charpente identitaire provisoire, il met en veilleuse le travail d’appropriation de soi. Mais pour l’instant, il ne le sait pas ou, en tout cas, il ne sait pas qu’il lui faudra sortir du groupe, tout du moins du groupe des « mêmes », sortir de l’addiction au groupe, s’en dissocier, c’est-à-dire trouver le point de conflit minimum qui lui permettra de se différencier sans être détruit. Ça va lui « prendre la tête
[1] ». Pour l’instant, cela permet encore de rejeter à l’extérieur du groupe ce qui est mauvais et hostile. Cela lui permet aussi de ne pas trop se confronter à une figure de l’altérité, celle qui occupe une place à l’intérieur de chacun, mais au contraire de désigner comme autre tout ce qui étranger au groupe.
Cependant, une certaine violence peut se radicaliser dans le rejet ou l’exclusion ; fondamentalement, elle peut s’illustrer dans la formule « ou moi, ou l’autre », « ou nous, ou les autres ». La différenciation entre le dedans et le dehors du groupe procure en fait une réassurance identitaire qui se nourrit de l’effet miroir qu’elle produit.
Cette valorisation intragroupale s’effectue de ce fait à partir d’une dévalorisation de toute altérité externe, sociale et culturelle. Mais le vieil adage « On ne peut s’estimer que si l’on estime les autres » reste valable. En d’autres termes, ce qui est dévalorisé, c’est aussi le propre narcissisme de ces jeunes, leur propre identité et ce qui pourrait composer leur altérité interne. Ceci est assez caractéristique des groupes « ethniques » qui rassemblent des jeunes de seconde et troisième générations d’immigrés qui fonctionnent en fait avec des représentations et des identifications bricolées et paradoxales. René Kaës
[2] note, à propos des jeunes de sociétés postindustrielles : « Pour une part, les difficultés de la construction identitaire sont à référer à la désorganisation des repères symboliques. Ces transformations ont pour effet d’accentuer la tendance anomique et corrélativement la déstructuration psycho- logique : elles renforcent au niveau collectif comme au niveau individuel les identités imaginaires, illusoires et ségrégatives. »
Malik, un adolescent que j’ai suivi longtemps en psychothérapie sur une période de dix ans, avec des interruptions diverses dues à des incarcérations, me disait : « Je suis français par les papiers
[3]. » Il participait à un groupe de cette sorte. Il a pu me dire combien les manœuvres qu’il effectuait pour s’en dégager le faisaient passer pour un traître. Il est évident cependant que le départ d’un de ses membres met un tel groupe en danger si le secret est levé sur les différentes activités délictuelles qui le fondent. Malik fut plusieurs fois violemment menacé, puis battu, ce qui me laissait penser que c’était l’existence même du groupe que ses tentatives de séparation mettaient en danger.
On est là dans une exacerbation des fonctionnements groupaux, sans plasticité, sans variations, ce qui pose question pour l’avenir. En effet, comment imaginer, qu’adultes, ils pourront utiliser des groupes, s’en dissocier, appartenir à plusieurs, les contraster et les différencier ? Comment imaginer sortir d’un mouvement totalisant qui aliène parce qu’il fige dans une attitude de rejet vis-à-vis des autres ? Extrême tension de l’identité quand elle est aliénée à un même dans une répétition mortifère qui invalide le sujet non relié à un tiers. On voit combien le refus de cette mise en lien entraîne la violence massive. On voit bien aussi les risques de l’homogénéisation et de l’indifférenciation dans ce qu’elles procurent de sécurité quand elles protègent des angoisses archaïques d’anéantissement. Mais il s’agit moins là d’expression de la psychose que de troubles extrêmes de la déculturation qui rendent compte de faillites et de défaillances générationnelles.
Les replis « ethnicistes » sur lesquels ces violences et ces troubles de la déculturation trouvent en partie leurs origines font penser que « le narcissisme des petites différences » s’écoule à flots.
À l’adolescence en particulier, la scène sociale et la scène psychique s’interpénètrent. Assez spécifiquement, les violents bouleversements de l’intimité psychique sont particulièrement réceptifs à ce que le social, surtout, véhicule de violence. La violence psychique du passage de l’enfance à l’âge adulte, la nécessité du travail des identifications qui accompagne ce passage font que l’adolescent est pris dans un entre-deux générationnel. Cependant, la nécessité qu’il a de se poser contre l’adulte est maturative s’il rencontre des adultes qui résistent à la réalisation des fantasmes, aux satisfactions narcissiques primaires, aux simplifications idéologiques, et qui ne se comportent pas comme ayant des conflits éthiques pauvres et émoussés. Quand on les écoute attentivement, les jeunes disent combien les adultes sont défaillants, soit parce qu’ils ne sont plus que moralisateurs, soit parce que ceux dont on privilégie la représentation se présentent massivement comme satisfaisant leur narcissisme primaire. Le monde de la consommation valorise ce que l’on a au détriment de ce que l’on est. Les produits sont d’autant plus appréciés qu’ils sont éphémères et jetables, soumis à des effets de mode largement fabriqués. Les individus ne sont pas loin d’être utilisés dans ce sens. L’échange entre partenaires se limite de plus en plus à la consommation. Les modèles d’identification présentés sont les vedettes ou les champions, figures particulièrement éphémères qui peuvent cependant se montrer humanisantes quand elles font état de la somme de travail nécessaire pour être performants. Que dire, néanmoins, des modèles présentés massivement dans les jeux électroniques où les violences extrêmes, prévalentes, sont portées par des figures manichéennes et sectaires dont le but est le plus souvent l’appropriation de l’espace de l’autre. Ces jeux, pour paraphraser Winnicott, ne donnent évidemment pas des cadres chaleureux qui permettraient de penser, mais des cadres totalitaires qui obèrent l’activité de penser. Or, une des choses dont se nourrit l’activité de penser, c’est la gourmandise de l’autre, qui n’est pas un vilain défaut, comme on le disait autrefois aux enfants.
Cette gourmandise de l’autre, qui sonne comme une formule, c’est en fait un patient libanais, jeune adolescent que je voyais en psychothérapie il y a quelques années, qui me l’avait proposée : « À Beyrouth, disait-il, nous avons la gourmandise de l’autre. » Brillant scolairement, au prix d’un clivage important, réfugié avec ses parents dans la banlieue lyonnaise, il m’avait été adressé, après un bref séjour hospitalier, pour des « rétrécissements phobo-obsessionnels » qui handicapaient sa vie, et probablement une discrète activité délirante autour de préoccupations mystiques.
Il avait subi là-bas, à Beyrouth, de graves événements traumatiques dont la répétition ici l’envahissait, lors des trajets scolaires en particulier, et il commençait à se sentir persécuté par certains élèves. Il avait subi ce qu’on nomme communément « des traumatismes extrêmes », des événements traumatiques, « des situations traumatiques » que l’on confond avec le traumatisme qui est un événement psychique qui a à voir avec l’histoire du sujet, celle de sa famille, voire des générations. En d’autres termes, deux sujets confrontés à la même situation traumatique ne vont pas éprouver la même chose et, surtout pour les enfants, cela dépend aussi de la manière dont ils se trouvent étayés, comme la pulsion l’est par l’objet… en sachant que l’objet peut être contingent (je fais là une discrète critique de la notion de résilience).
Ce que je voudrais dire surtout, c’est que progressivement, nous avions construit – coconstruit – un espace thérapeutique. Il était très vigilant à mon égard – comme souvent chez des sujets traumatisés où tout autre peut être un agresseur potentiel – aux mouvements sensibles que je pouvais laisser exprimer sur des contenus culturels du bassin méditerranéen qu’il pouvait évoquer.
Il avait bien compris en fait qu’il existait entre nous à la fois une appartenance commune et une différence, deux éléments qui d’ailleurs permettent à l’espace thérapeutique de se construire. Il y eut même un objet médiateur : les paroles d’une chanson à retrouver, celle qu’il chantait avec les autres enfants à Beyrouth pour combattre la peur, chanson qui nous avait servi de point de rencontre. C’est une chanson très baroque qui mêle différents emprunts culturels et qui contient, en plus, un appel à l’accueil de l’autre… à la gourmandise de l’autre. On le voit, si on tolère, voire encourage, un certain estompage des frontières, « une mise en appel de l’accueil en soi de l’étranger, une mise à jour et une reconnaissance de ce qui en soi est inconnu et étranger peuvent s’effectuer », comme le signale René Kaës
[4] dans cette belle formulation. « Gourmandise de l’autre » donc ! Non pas d’un autre qui serait un même, car la différence serait mise en suspens et l’identification se réduirait à l’identique, mais d’un autre différent et pareil, familier et étranger, ce qui suppose un écart. La clinique nous permet de comprendre ce qui se passe à l’adolescence quand elle établit véritablement une rencontre avec des adolescents. Elle nous signale à nouveau que si la vie psychique est attaquée à cet âge, c’est parce qu’elle ravive la douleur de la séparation et de la différenciation.
Pour grandir, il faut se séparer. Pour se séparer, il faut rejeter dans un premier temps une trop grande proximité d’avec les représentations parentales. Mais plus tard, il faudra bien ré-intégrer quelque chose de l’héritage générationnel. Le premier mouvement de « désa-filiation » n’est pas péjoratif pour la suite s’il reprend ensuite un mouvement de « réa-filiation ». Encore faut-il, encore une fois, que ceux de la génération précédente aient survécu aux attaques générationnelles produites par les guerres militaires et économiques qui rompent les liens d’appartenance et de solidarité. Pour tolérer cette douleur de séparation, la partager pour la diluer et se comparer, l’adolescent a besoin des autres, des groupes des autres jeunes. Dans ces groupes, il va colmater les failles narcissiques que le mouvement pubertaire déclenche, mais aussi explorer des limites comportementales. Il est par ailleurs très perméable aux flatteries que nos sociétés médiatiques entretiennent avec les sujets qui jouent avec les limites. Mais, dans le même temps, il a un tel besoin absolu du groupe que ce qu’il va idéaliser de manière monolithique, c’est cette référence majoritaire de refuser à l’autre du groupe toute contribution à son altérité. Cela décrit bien évidemment des retraits psychotiques singuliers mais cela rend compte, aussi, de phénomènes où, face à la béance narcissique, la violence qui s’exprime est destructrice de l’altérité.
Ces adolescents-là font symptôme de nos sociétés, celles où l’homogénéisation et l’indifférenciation, figures de la mondialisation promues comme modèles, provoquent en fait des phénomènes de déculturation. La conséquence en est que des revendications fragmentaires, dont la réduction ethniciste est un exemple, apparaissent comme porteuses privilégiées de singularisation. Une confusion s’installe entre un retour à l’origine, qui voudrait que l’origine n’ait pas été « altérisée
[5] », et la promotion d’une finalité qui se réduirait au commerce relationnel seulement entre des mêmes. Rappelons que certains jeux virtuels violents illustrent cette confusion.
La construction de l’identité à l’adolescence est alors traversée par ces mouvements régressifs. Elle cesse donc d’être en tension, tension vers l’autre, et prend le chemin de s’établir dans la reproduction du même alors que ce même est appauvri. Le risque anomique est bien là, quand la violence massive refuse la mise en lien avec l’altérité ; c’est un mouvement binaire caractéristique d’ailleurs de la musique actuelle. Ce mouvement mettrait-il les jeunes « au bord de la crise de nerfs », entre hémorragie narcissique et surdosage narcissique ? C’est bien l’écart trop grand entre les deux pôles qui peut faire penser que ce qui fait souffrance, c’est la difficulté à lier autrement qu’avec un élastique. Or l’élastique a la particularité de venir s’écraser sur l’origine, sans pouvoir s’y arrêter. C’est épuisant à la fin, car l’adolescent n’a pas le temps de demander à l’origine si elle l’aime encore !
Image puérile peut-être, mais qui traduit en fait cette apparente précipitation avec laquelle il se défend de rentrer en contact avec l’objet parce qu’il a peur d’y rester collé ; à moins qu’il y découvre massivement que l’écart est impossible à combler. Il y a dans ces problématiques un poids de l’actuel qui s’origine dans les générations auxquelles on a infligé de l’humiliation, fait subir de la honte, qui se sont retrouvées dévalorisées et disqualifiées de manière répétitive. Les blessures narcissiques sont immenses et se transmettent. Dans ces conditions, elles peuvent apparaître comme signant une appartenance commune.
Se constituer comme sujet nécessite de se déprendre des appartenances qui nous lient quand elles nous ligotent. Il n’y a pas de soins individuels aux adolescents qui ne soutiennent l’expérience de la subjectivation mais, dans le même temps, cela demande de prendre soin du collectif. Non pas tant pour trouver des parades au malaise dans la civilisation sur un versant moralisateur et passéiste que pour comprendre ce conflit dans lequel nous nous trouvons tous.
Est-ce une manière de penser « la modernité » ? Probablement. Cela suppose que cette entreprise contemporaine de destruction de l’altérité que l’on retrouve ici et là-bas soit combattue. La curiosité pour l’autre, étranger à soi, est le gage d’une capacité à changer ; elle est résistance à la pulsion de mort et à la compulsion de répétition. Cela rappelle ce risque que Freud signalait déjà, celui d’avoir à affronter le territoire le plus familier et le plus inquiétant à la fois : celui de l’inquiétante étrangeté ou de la familière étrangeté. Mais la disponibilité thérapeutique que cela requiert nécessite par ailleurs de porter une attention citoyenne à ces problématiques destructrices. J’ajouterai finalement que c’est moins de marginalité qu’il s’agit que d’un tournant que prend actuellement notre société, dont les effets se font sentir dans la clinique quotidienne. Les pathologies du narcissisme deviennent massives, elles sont centrées sur la fragilisation des repères de groupe et la culture de plus en plus impérieuse de l’image de soi. Reste qu’il nous faut rester attentifs aussi aux pathologies liées aux angoisses de séparation, non seulement celles de quitter le foyer parental mais aussi celles de quitter l’environnement groupal social proche.
« Il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, mais de révolutionner les relations entre ceux qui l’exercent et ceux qui le subissent. »
Marcos,
Un Rêve rêvé dans les cinq continents. Chronique de la première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, 1997
[1]
Francis Maqueda,
Des jeunes se prennent la tête. Ici – là-bas, Hommes et perspectives, Revigny-sur-Ornain, 2001.
[2]
René Kaës,
Différence culturelle et souffrances de l’identité, Paris, Dunod, 1998.
[3]
Cf. Francis Maqueda,
Sud/Nord n° 9,
Identité : « Je suis français par les papiers » ou « L’identité en écart de sens », 1998, p. 133-149.
[5]
Selon la formule d’Olivier Douville, dans R. Kaës,
op. cit.