2001
Sud/Nord
Marge et abandon
Yannick François
À l’origine, on ne choisit pas la marge, on est repoussé vers elle, confiné dans son espace mort, laissé à l’abandon, écarté vers un ailleurs qui n’a même pas de lieu au profit d’un arbitraire qui serait la destinée elle-même.
La marge se tient du côté de l’irrésolu, de l’indéterminable. Elle se déplace aux bords de l’établi et de l’institué. Si mon regard se porte vers elle, je crains qu’il ne fige des découpages artificiels. En décidant de voir la marge, je redoute d’en fixer les significations. Je voudrais qu’elle reste au bord du regard, qu’elle dessine ses propres lignes d’erre. Cependant, la catastrophe a déjà eu lieu et m’entraîne avec elle. Nous sommes dans le temps du « trop tard ». La réserve n’est plus possible et je dois me laisser traverser par les failles qui dessinent la marge et la débordent. Avec, à l’horizon, l’espoir d’un autre ordonnancement des lumières et des ombres.
De la violence qui renvoie sur la touche au regard qui voudrait se détourner, un même geste à l’œuvre, celui de l’abandon. L’abandon est la figure centrale de la marge.
Le rapprochement de ces deux situations présuppose qu’elles nouent des liens qui ne sont pas circonstanciels et que l’on peut tirer enseignement de l’une pour comprendre l’autre. Être jeté dans la marge, c’est d’abord se briser sur le sentiment indicible d’être abandonné. L’abandon est semblable à ces figures fractales qui se répètent à l’identique quelle que soit l’échelle dans laquelle on les place, une même formule s’applique à l’abandon d’un enfant, d’un adulte, aussi bien qu’à celui de populations entières. Communauté du geste qui écarte et de l’état psychique qui lui répond. Il est facile de reprendre la clinique du syndrome d’abandon de l’enfant pour la retrouver déclinée lors de situations de rupture avec l’institué : colère, repli, revendication et dépendance affective, masochisme, régression orale, activités autoérotiques, carence de symbolisation, troubles psychosomatiques, psychomoteurs, atteinte de l’estime de soi, pessimisme, etc. En 1946, Spitz en avait inauguré la description par celles de la dépression anaclitique et de l’hospitalisme à partir du désarroi quasi expérimental de nourrissons séparés précocement de leur mère. Plus tard, en 1950, Germaine Guex avait défendu la notion de névrose ou de syndrome d’abandon. Avant eux, Freud lui-même avait connoté de façon tragique la dépendance vitale du nourrisson à l’égard de sa mère grâce à un terme que la langue allemande lui avait offert, Hilflosigkeit. Cependant, quels que soient les mots ou les concepts, ils ne sont jamais à la hauteur de la détresse fondamentale dont ils voudraient se saisir. Au début de la vie, la séparation affecte l’être sans lui laisser aucun recours ; il est moins que seul, il est l’absence. Qu’en est-il de l’abandon qui touche un être devenu adulte ? On l’identifie alors au deuil ou bien à la dépression. Par une sorte d’avidité à comprendre à tout prix, on tend à réduire au connu le deuil ou la dépression, une expérience qui le déborde ou plutôt l’anéantit. Pourtant l’adulte n’est pas mieux outillé que l’enfant esseulé quand survient l’abandon, contrairement à ce que l’on voudrait croire. Qu’il survienne à l’origine, ou plus tardivement, l’abandon reste toujours une mise en cause du langage, il est une assignation au mutisme.
L’observation naturaliste des effets psychiques de l’abandon est impropre à rendre compte d’une telle agression dans l’ordre de la fonction symbolique. On peut en méconnaître la portée ou l’ignorer d’autant plus facilement que le mutisme est rarement total en raison du clivage psychique. Pourtant, en brisant le lien affectif, c’est à la valeur « cohésive » du langage que l’on porte une atteinte irrémédiable. En l’absence de l’autre, on ne se désigne jamais sans une adresse latente à lui s’il a laissé sa trace ; l’abandon n’a pas même la consistance de l’absence, il est sans épaisseur et sans corps.
Mais comment l’exprimer puisque justement l’abandon ne produit qu’un blanc dans la pensée ? Tout le problème tient à cette pénalisation redoublée d’être dépossédé par l’abandon de ce qui aurait permis de le penser. Quand l’autre-parent, l’autre-groupe, l’autre-institution nous délaissent et nous mettent dans la marge, ils prennent l’initiative unilatérale d’interrompre une histoire dont ils deviennent dès lors l’unique propriétaire. La rupture de lien entraîne une régression dans le narcissisme, elle aliène à la matérialité du corps et aux perceptions immédiates. La fonction symbolique ne soutient plus qu’une communication avec ses propres éprouvés. Il n’est pas question ici de psychose mais d’un état psychique suspendu et enclavé, à la fois hors du temps et aliéné à la nostalgie de l’objet.
Le passage de l’observation naturaliste à la prise en compte de la fonction symbolique est la condition d’une pensée qui ne dépende pas, elle aussi, de l’objet. Il existe en effet un piège qui consiste à s’identifier à l’objet perdu. À ce titre l’abandon ou la marge seraient insurmontables, l’un et l’autre se voyant retenus à la frontière d’un deuil dans lequel il est impossible d’entrer ; on sait que, après la sidération du début, c’est la mélancolie qui occupe la scène si l’objet a capté dans sa disparition les qualités qu’il incarnait. Tout se passe comme si l’abandon ou la mise à la marge avaient le pouvoir de fixer à jamais l’instant où le sujet avait conçu le leurre d’avoir connu l’objet parfait. Mais cela ne soutient que l’illusion narcissique d’avoir gagné par ce détour l’autonomie absolue et, par déplacement, c’est l’abandon lui-même ou bien la marginalité qui viennent en place de l’objet. Tout l’enjeu d’une pensée de l’abandon et de la marge consiste à s’arracher à la fascination exercée par l’objet disparu. En d’autres termes, la marge comme l’abandon sont à rétablir dans l’ordre des discours.
Si l’on veut à la fois penser la marge et ne pas s’y laisser prendre, il est nécessaire de tendre vers le point d’où le regard embrasse ensemble la présence et l’absence, le corps du texte en même temps que ses marges. Il faut parvenir à démonter la construction idéologique qui surajoute ses découpages au traumatisme initial. Dans cette perspective, la notion de marge et la référence à l’abandon, qui me paraît pouvoir lui être associée, deviennent des concepts éminemment « psychosociaux » car ils imposent une pensée et des pratiques qui tiennent ensemble les constructions psychiques et collectives. Dans les observations de Spitz, il y avait les enfants, mais aussi leur mère-absente et le « professionnel » qui se contentait de noter des listes de symptômes : la dépression anaclitique ne surgissait pas hors de tout contexte. Il en est de même de la marge qui n’a toujours qu’un caractère relatif : elle n’existe ni par essence ni par effet de la nature. L’enjeu véritable est bien celui des inflexions du récit où s’inscriront abandon et marginalisation.
Pourtant la mise en récit, strictement orale ou médiatisée par une production plastique, ne conduit qu’au surgissement d’une forme qui reste imaginaire. Celle-ci constitue néanmoins le leurre nécessaire à la reprise symbolisée et symbolisable de ce qui fut le passage à l’acte d’un autre, qu’il ait été représenté par une personne, un groupe ou une institution. Dès lors qu’il est énoncé à l’adresse d’un tiers, le récit imaginaire est traversé des codes de la langue et de la culture. Le renversement du traumatisme, subi dans la passivité, en une épreuve symbolisée par le sujet opère dans le même temps que surgissent les mots qui le racontent. Si le travail de symbolisation dont il est question ici n’est pas propre aux situations d’abandon ou de marginalisation, celles-ci imposent en revanche leurs spécificités aux deux bouts de la chaîne. En amont, la situation traumatique n’a pas été l’objet d’un refoulement mais plutôt d’un déni. Les souvenirs sont là, à portée de main ou aisément remémorables, mais soumis au travail psychique du clivage qui les sépare d’une chaîne narrative. Avant que les souvenirs puissent être symbolisés, il faut parvenir à les retrouver activement pour se les approprier. Il y a une véritable bagarre à mener contre les non-dits, les demi-vérités, les silences pudiques, non pas dans l’espoir vain d’accéder à la vérité, mais pour arracher la mémoire à sa fossilisation. Cette dimension active me paraît tout à fait propre aux situations liées à l’abandon. Elle participe à l’élargissement du regard qui s’arrache de la marque traumatique pour se porter vers les conditions de son inscription.
C’est dans la suite de ce mouvement qu’il est possible d’évoquer une autre sorte de fin que la « guérison » au processus de symbolisation de l’abandon, lequel est en lui-même irréparable. De façon similaire, la marginalité n’a pas non plus pour horizon d’être « soignée ». C’est à ce titre surtout que le rapprochement entre marge et abandon trouve tout son intérêt. Leur passage par le défilé des symbolisations n’a pas, dans ces circonstances, pour but d’étouffer la colère des débuts, mais de la muter en réaction ou résistance. Après que l’abandon a été renversé en une castration symbolique, la marginalisation peut devenir un choix, ou mieux, une succession de choix. La levée du mutisme, la « désidentification » à l’objet perdu, la remise en contexte de l’instant inaugural de la séparation sont des opérations à valeur herméneutique qui mettent dans le même temps en cause les discours tenus sur l’abandon ou sur la marginalité. C’est la substance du lien social, ou de « l’inconscient du collectif » pour reprendre la formule de René Major, qui est alors interrogé, car l’abandon ou la marge sont dès lors rendus solidaires de ses déchirures. Les discours établis à propos du lien et de la norme ne sont tenables qu’au prix de montages idéologiques d’où les contradictions sont écartées, car leur surgissement brutal est au cœur de la violence de l’abandon et de la formation des marges.
On commence aujourd’hui à mesurer l’ampleur de cette espèce de guerre contre l’esprit, qu’elle se désigne comme « violence symbolique » (Bourdieu), « montée de l’insignifiance » (Castoriadis) ou « désymbolisation » (Doray). Les situations extrêmes – guerres dites ethniques, violences organisées, surexploitation marchande des pays du tiers-monde, etc. – la rendent plus manifeste, mais son emprise s’étend à bien d’autres groupes humains et sous des formes plus latentes. Ici, on parle des « exclus », dans une tentative évidente de substantialiser ce qui n’est que la conséquence d’une cascade de choix idéologiques. Une autre façon de légitimer l’abandon.
Mais par cette désignation, on crée dans le même temps le « hors-champ » d’où peuvent venir les mises en cause. Par son défaut de substance, la marge peut justement jouer la fonction de « hors-lieu » qui permet la symbolisation. En d’autres termes, aux frontières de l’institué, la subjectivation redevient le principal enjeu, quand le négatif est à chaque instant en souffrance de signification. Au renoncement programmé dans le scénario abandonnique, la marge peut opposer un espace potentiel d’invention et de recombinaison de matériaux culturels épars ou oubliés.
Après la Seconde Guerre mondiale, le refus des totalitarismes fut le moteur de l’innovation dans tous les domaines de la folie. Les situations extrêmes d’aujourd’hui sont moins de nature concentrationnaire que des registres de l’oubli et de l’abandon, la marge est devenue un état qu’aucun romantisme ne vient plus embellir. Le psychiatre, pas plus que le « travailleur social », n’est là pour accompagner le renoncement qui sanctionne l’abandon ou le rejet quand ils sont acceptés sans révolte. Sa vocation ne saurait être non plus de contribuer à édifier l’homo psychologicus qui sert si bien les intérêts marchands et les débats de société convenus qui alimentent les médias. En revanche, psychiatres, professionnels de la santé mentale, et plus généralement tous les acteurs du champ psychosocial, sont en situation de prendre la mesure à la fois des conséquences subjectives de l’abandon et de la nature idéologique de l’exclusion. Dans un ouvrage récent, Pourquoi la psychanalyse, Élizabeth Roudinesco argumente en faveur de la théorie freudienne en l’opposant au modèle de la dépression qui lui paraît s’imposer aux sociétés contemporaines. En dénonçant l’interdépendance entre l’expansion de la société marchande, le déni de la vie psychique inconsciente qu’elle soutient et la souffrance dépressive, Roudinesco circonscrit ce qu’elle désigne comme un nouveau paradigme : le paradigme de la dépression répond aujourd’hui à celui de l’hystérie qui domina la subjectivité du xixe siècle. Une analyse de même nature me paraît applicable à la question des marges. L’exclusion, l’abandon, ainsi que leur expression sociale, la marginalisation, mériteraient peut-être tout autant que la dépression d’être élevés au rang des paradigmes contemporains de violences subjectives. À ce titre, la tâche des professionnels confrontés à ces situations ne saurait se réduire à faire œuvre réparatrice. Elle doit s’ouvrir à une réflexion globale sur les instruments des violences symboliques et sur les moyens de leur résister. La psychanalyse appliquée à la psychothérapie, les pratiques systémiques, au même titre que certaines approches sociologiques ou philosophiques, représentent d’incontournables outils critiques des lieux communs idéologiques de l’époque : ils ont en commun de distinguer la subjectivation de l’action solitaire de la conscience ou du moi. Ils restent nos viatiques, quoi qu’on en dise, à la condition toutefois que ces discours supportent d’être affectés par ce qui se tient à leur marge, ou dans les marges.
Le 12 février 2001, Arte diffusait un documentaire réalisé par Sophie Bredier qui la montrait retournant en Corée, pays de son abandon et de son adoption, en quête des traces de ses origines. Je lui écrivis cette lettre qui fut au fond le point de départ du texte qui précède.
Paris, le 14 février 2000
Madame,
J’ai suivi avant-hier soir sur Arte le récit de vos retrouvailles avec la Corée. Avec difficulté au début, je vous trouvais trop assurée, trop exigeante, trop brutale à vrai dire. Puis votre entêtement à retrouver vos origines a fini par me convaincre, je veux dire à me convaincre qu’il n’y avait pas d’autre façon de forcer ainsi le temps. Votre raideur des débuts m’est apparue alors comme l’expression la plus authentique d’une sorte de courage nécessaire. J’imagine que le choix de faire ce chemin sous le regard d’une caméra relève du même besoin d’aller jusqu’à ce point où il est impossible de détourner les yeux ou de se raconter des histoires.
Je vous livre tout cela parce que j’ai moi-même accompli, il y a quelques années, un voyage semblable vers le Viêt-nam. Bien que mon histoire soit un peu différente de la vôtre, j’ai dû aussi aller vers l’Asie pour tenter d’y trouver des répondants de moi-même. Je me souviens de l’arrivée de l’avion au-dessus de Hanoi et des méandres du fleuve Rouge que je voyais pour la première fois et qui pourtant me semblaient familiers. Dès ce premier voyage, dès ce premier moment, le jeu des leurres et des illusions m’a constamment tenu à distance de tout sentiment clair à l’égard de ce pays. Je n’ai rencontré que des miroirs pleins de chimères sans parvenir tout simplement à poser mes questions, comme vous le faites au contraire avec obstination. On en revient au courage, et aussi je crois aux curieux effets du mot « abandon ». Vous voulez l’entendre prononcer, sa densité douloureuse est moins éprouvante que les réponses vagues, il peut du moins tenir lieu de fondations. Pour moi, l’abandon ouvrage plutôt un gouffre, c’est-à-dire exactement un espace vide voué à l’abandon, et l’abandon ne renvoie désespérément qu’à lui-même. J’ai souvent en tête le titre d’un poème de Jean de La Croix, Malgré la nuit, qui est son appel à un dieu auquel il veut croire en dépit de son silence. Il y a dans la formule une tension dont je ne perçois qu’aujourd’hui la dimension mélancolique ; votre exigence têtue à vouloir des réponses lui est en réalité préférable.
Comme vous le voyez, ma profession ne me porte pas plus que d’autres à des jugements bien affirmés sur la façon de surmonter l’abandon. Je pressens seulement qu’il est question de conjurer la part de soi-même assignée au mutisme. Ce petit mot est au fond une manière de lui échapper.
Très cordialement à vous.