2002
Sud/Nord
Rodin, Calder, Miró...
Jean Broustra
Après l’écroulement apocalyptique des tours de Manhattan, comme
un holocauste, est montée vers le ciel une âcre fumée : elle contenait des
humains de toutes nationalités « sublimés » au premier degré, mais aussi,
a-t-on appris un peu plus discrètement, des sculptures et des dessins de Rodin,
des œuvres de Calder, de Miró, des collages de Lichtenstein.
Ce réel nauséabond frappe non seulement l’Amérique, mais aussi
le capitalisme arrogant qui contient pourtant en son giron la liberté de la
création et de l’esprit… Pour nous Français, dans le sillage du musée
imaginaire de Malraux, Rodin avait valeur d’intangibilité,
d’immortalité.
Le Guernica de Picasso
nous rappelle que la création vive, inspirée, rebelle, survit aux destructions
des créatures vivantes et devient matière sublimée de la création. Après 1870,
l’impressionnisme, après 1914, le surréalisme, après 1940, l’existentialisme et
l’expressionnisme abstrait, etc. Dans les décennies à venir l’enjeu est bien à
nouveau celui de la liberté ou pas des corps et de l’esprit.
Pourtant, si la libre création peut louvoyer avec la trivialité
capitaliste, si elle peut tenir une certaine marge contre l’homogénéisation
mondialiste, elle peut aussi, par une complicité inconsciente, laisser se
développer, sans mot dire, la grande misère qui devient un jour ou l’autre
meurtrière.
Peut-être en sommes-nous là, immergés dans ce moment de
l’histoire où nous devrions enfin prendre en compte l’effroyable misère, la
famine d’un tiers des humains, le génocide au Rwanda (un million de morts),
l’impossibilité en de nombreux pays d’Afrique que les malades du sida soient
soignés par la trithérapie (trop chère), les cinq mille enfants irakiens qui
meurent tous les mois des suites du blocus maintenu par l’onu. L’argent des missiles et des bombes à ce
jour largués sur l’Afghanistan pourrait nourrir bien des affamés…
Déjà, dans les années cinquante, Raoul Follereau demandait en
vain aux États-Unis et à la Russie qu’ils puissent donner chacun l’équivalent
financier d’un sous-marin atomique, ce qui aurait permis d’éradiquer la lèpre.
Bien sûr, les talibans sont des fascistes, comme les nazis ils ont prospéré sur
la misère. Ils transforment la capacité idéalisante de l’humain en fanatisme
meurtrier : Allah tient la place de la race aryenne et Oussama ben Laden est un
führer…
Nous refusons, jusqu’à devoir prendre les armes, une société où
la pensée se suffit de la récitation mécanique des sourates coraniques, où le
déni de l’histoire engage des actes destructeurs contre des statues, où les
femmes sont cachées et reléguées au rang d’objets utilitaires. Cette même
violence fasciste homosexuelle, fascinée par la mort, les Américains au milieu
du xxe siècle ont aidé les alliés européens à
la détruire… À nous sans doute de répondre à cette dette, avec détermination,
intelligence, mais non sans considérations critiques.
Espérons que cette date du 11 septembre sera pour les
démocraties le point de départ d’une révision déchirante par rapport aux
aveuglements du passé. Comprendrons-nous enfin que défendre la liberté c’est
aussi lutter contre la misère du monde, celle précisément qui divise le monde
entre Sud et Nord ?
La revue Sud/Nord,
dans son numéro 1 de 1994, « Ordre, désordre, folie », en annonçait déjà les
enjeux dans l’éditorial signé par Michel Minard et Edmond Perrier. On y lit ces
lignes terriblement prémonitoires : « Ordre moral, ordre nouveau, ordre
fasciste, ordre zélote, ordre stalinien, ordre islamiste, ordre serbe, ordre
maffieux, ordre imposé par le guerrier vainqueur ou le commerçant prospère,
ordre du puissant, ordre colonial du chrétien, l’ordre obligatoire est
toujours, par le va-et-vient de cette navette-là, de l’ordre du désordre, du
dérangement. Entre ordre et désordre il est possible de s’égarer, de perdre le
fil, de perdre le sens, de devenir insensé en de folles et sanguinaires
navigations. »
Chronique d’une folie annoncée, nous n’avons cessé, jusqu’au
numéro 14, paru en 2000, « Algéries », d’en décrire les risques et d’en
craindre les agissements meurtriers.
Dans un numéro de 1998 dont le thème était « Croyances et
convictions », j’écrivais en conclusion d’un article
[1] : « Nous retrouvons volontiers la
distinction de Bergson entre religion ouverte et religion fermée. Dans
Totalité et infini, E. Levinas évoque
le “Tsimtsoum” qui, dans la kabbale, signifie le retrait de Dieu. La croyance
survit au retrait, elle conserve une participation à l’être dont on est séparé.
Problématique du deuil et peut-être de la reconquête de l’objet. En tout cas,
au contraire de l’idéologie, elle vise une altérité perdue et non encore
atteinte. D’où la philosophie “de la caresse” qui incarne “la sagesse de
l’incertitude” et, dans l’éthique “la mise en jeu continuelle du monde” dans le
partage de l’altérité qui est peut-être le vrai visage de Dieu. Dans les
systèmes religieux fermés, l’idéologie mène aux conduites totalitaires qui ont
pour référent psychopathologique la paranoïa délirante. L’intersubjectivité est
impossible puisque l’autre n’est pas absent mais violemment nié. »
Le 11 septembre 2001, Dieu, si souvent invoqué dans les jours
suivants, s’est retiré. Sa main n’a pas dévié les avions kamikazes.
Peut-être fallait-il que nous traversions cette tragédie pour
reconstruire des valeurs occidentales et universelles qui ne soient plus des
idéologies marchandes ou religieuses, mais qui enfin puissent se tenir à
hauteur de la dignité humaine.
[1]
Jean Broustra, « Proche et lointain : Toi, l’autre »,
Sud/Nord, numéro 10, 1998.