Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 103 à 105
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Rodin, Calder, Miró...

Jean Broustra
Après l’écroulement apocalyptique des tours de Manhattan, comme un holocauste, est montée vers le ciel une âcre fumée : elle contenait des humains de toutes nationalités « sublimés » au premier degré, mais aussi, a-t-on appris un peu plus discrètement, des sculptures et des dessins de Rodin, des œuvres de Calder, de Miró, des collages de Lichtenstein.
Ce réel nauséabond frappe non seulement l’Amérique, mais aussi le capitalisme arrogant qui contient pourtant en son giron la liberté de la création et de l’esprit… Pour nous Français, dans le sillage du musée imaginaire de Malraux, Rodin avait valeur d’intangibilité, d’immortalité.
Le Guernica de Picasso nous rappelle que la création vive, inspirée, rebelle, survit aux destructions des créatures vivantes et devient matière sublimée de la création. Après 1870, l’impressionnisme, après 1914, le surréalisme, après 1940, l’existentialisme et l’expressionnisme abstrait, etc. Dans les décennies à venir l’enjeu est bien à nouveau celui de la liberté ou pas des corps et de l’esprit.
Pourtant, si la libre création peut louvoyer avec la trivialité capitaliste, si elle peut tenir une certaine marge contre l’homogénéisation mondialiste, elle peut aussi, par une complicité inconsciente, laisser se développer, sans mot dire, la grande misère qui devient un jour ou l’autre meurtrière.
Peut-être en sommes-nous là, immergés dans ce moment de l’histoire où nous devrions enfin prendre en compte l’effroyable misère, la famine d’un tiers des humains, le génocide au Rwanda (un million de morts), l’impossibilité en de nombreux pays d’Afrique que les malades du sida soient soignés par la trithérapie (trop chère), les cinq mille enfants irakiens qui meurent tous les mois des suites du blocus maintenu par l’onu. L’argent des missiles et des bombes à ce jour largués sur l’Afghanistan pourrait nourrir bien des affamés…
Déjà, dans les années cinquante, Raoul Follereau demandait en vain aux États-Unis et à la Russie qu’ils puissent donner chacun l’équivalent financier d’un sous-marin atomique, ce qui aurait permis d’éradiquer la lèpre. Bien sûr, les talibans sont des fascistes, comme les nazis ils ont prospéré sur la misère. Ils transforment la capacité idéalisante de l’humain en fanatisme meurtrier : Allah tient la place de la race aryenne et Oussama ben Laden est un führer…
Nous refusons, jusqu’à devoir prendre les armes, une société où la pensée se suffit de la récitation mécanique des sourates coraniques, où le déni de l’histoire engage des actes destructeurs contre des statues, où les femmes sont cachées et reléguées au rang d’objets utilitaires. Cette même violence fasciste homosexuelle, fascinée par la mort, les Américains au milieu du xxe siècle ont aidé les alliés européens à la détruire… À nous sans doute de répondre à cette dette, avec détermination, intelligence, mais non sans considérations critiques.
Espérons que cette date du 11 septembre sera pour les démocraties le point de départ d’une révision déchirante par rapport aux aveuglements du passé. Comprendrons-nous enfin que défendre la liberté c’est aussi lutter contre la misère du monde, celle précisément qui divise le monde entre Sud et Nord ?
La revue Sud/Nord, dans son numéro 1 de 1994, « Ordre, désordre, folie », en annonçait déjà les enjeux dans l’éditorial signé par Michel Minard et Edmond Perrier. On y lit ces lignes terriblement prémonitoires : « Ordre moral, ordre nouveau, ordre fasciste, ordre zélote, ordre stalinien, ordre islamiste, ordre serbe, ordre maffieux, ordre imposé par le guerrier vainqueur ou le commerçant prospère, ordre du puissant, ordre colonial du chrétien, l’ordre obligatoire est toujours, par le va-et-vient de cette navette-là, de l’ordre du désordre, du dérangement. Entre ordre et désordre il est possible de s’égarer, de perdre le fil, de perdre le sens, de devenir insensé en de folles et sanguinaires navigations. »
Chronique d’une folie annoncée, nous n’avons cessé, jusqu’au numéro 14, paru en 2000, « Algéries », d’en décrire les risques et d’en craindre les agissements meurtriers.
Dans un numéro de 1998 dont le thème était « Croyances et convictions », j’écrivais en conclusion d’un article [1] : « Nous retrouvons volontiers la distinction de Bergson entre religion ouverte et religion fermée. Dans Totalité et infini, E. Levinas évoque le “Tsimtsoum” qui, dans la kabbale, signifie le retrait de Dieu. La croyance survit au retrait, elle conserve une participation à l’être dont on est séparé. Problématique du deuil et peut-être de la reconquête de l’objet. En tout cas, au contraire de l’idéologie, elle vise une altérité perdue et non encore atteinte. D’où la philosophie “de la caresse” qui incarne “la sagesse de l’incertitude” et, dans l’éthique “la mise en jeu continuelle du monde” dans le partage de l’altérité qui est peut-être le vrai visage de Dieu. Dans les systèmes religieux fermés, l’idéologie mène aux conduites totalitaires qui ont pour référent psychopathologique la paranoïa délirante. L’intersubjectivité est impossible puisque l’autre n’est pas absent mais violemment nié. »
Le 11 septembre 2001, Dieu, si souvent invoqué dans les jours suivants, s’est retiré. Sa main n’a pas dévié les avions kamikazes.
Peut-être fallait-il que nous traversions cette tragédie pour reconstruire des valeurs occidentales et universelles qui ne soient plus des idéologies marchandes ou religieuses, mais qui enfin puissent se tenir à hauteur de la dignité humaine.
 
NOTES
 
[1] Jean Broustra, « Proche et lointain : Toi, l’autre », Sud/Nord, numéro 10, 1998.
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