2002
Sud/Nord
Des jeunes pensent que...
Alfred Brauner
Au départ, il y a eu une double rencontre, dans Paris, rive
gauche, avec, d’abord, un ami d’antan, devenu professeur d’anglais dans un
grand lycée, et, presque en même temps, un ami bien plus jeune, ingénieur et
homme d’affaires qui revenait, une fois de plus, des États-Unis. Dans un café
de Saint-Germain-des-Près, nous avons écouté André-Louis, l’ingénieur. Il se
trouvait à Manhattan, le 11 septembre, au moment de la catastrophe des deux
tours-gratte-ciel (qu’il n’aimait guère).
Nous sommes tous saturés d’écouter les récits parus dans la
presse, et radiodiffusés cent fois par jour. Mais entendre raconter un témoin
oculaire intelligent, voilà qui est bouleversant.
Dominique, le prof, a dit : « Si seulement mes élèves avaient
pu vous entendre ; on ne sait même pas ce qu’ils pensent, ces jeunes. Sur ces
événements, aucun ne s’est exprimé en classe. »
André-Louis, l’ingénieur, a accepté de venir raconter devant la
classe de Dominique. Cela l’intéressait, lui aussi, de connaître la réaction
des jeunes français.
Malheureusement, le proviseur du lycée a refusé une telle «
conférence » dans le cadre du lycée. On devine ses difficultés «
administratives ». Nous avons donc invité à titre personnel, six lycéens, de 16
et 17 ans, soigneusement choisis par leur professeur, dans une petite salle
d’un café proche du lycée : trois garçons et trois filles ; ils sont venus,
enthousiastes pour écouter un « vrai témoin ».
Les invités m’ont demandé de ne pas enregistrer ce qu’ils
diront, et j’ai évidemment obéi. De ce fait, ce qui suit est écrit de mémoire,
sans aucune structure. Hélas, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était.
Dominique a présenté l’invité : « Six semaines, environ, se
sont écoulées depuis le 11 septembre. Les journaux ont déjà tout dit sur la
catastrophe, et au-delà. Mais André-Louis a vu des choses qui n’ont pas été
imprimées et répétées à la radio ni montrées à la télévision. Vous pourrez lui
poser toutes les questions que vous voudrez. » De ce qu’André-Louis a dit, je
ne donnerai que quelques exemples, des « échantillons ». L’essentiel pour nous
était d’entendre la réaction des « gosses ».
Deux exemples pris dans son long récit : « Une jeune femme sort
de l’une des tours encore debout, elle approche des spectateurs, chancelante,
recouverte de gravats. On la soutient, on la fait s’asseoir à l’écart. Elle
bredouille en une langue incompréhensible pour nous (un accent slave ?). Une
autre femme se détache du public, elle sort un paquet de Kleenex et commence à
nettoyer les yeux gris de poussière de la survivante. Elle essuie sa bouche qui
crache une pâte grise, je passe sur les détails…
Cela a duré quelques minutes. La rescapée parvient à dire, en
anglais : “Oh thank you !” Puis continue à bredouiller, égarée, dans son
charabia. Un homme approche, et lui parle dans sa langue. Alors la “soignante”
se lève, souriante, et cède la place au compatriote qui, évidemment, ne
prolonge pas les soins corporels sur la victime. La “soignante” s’est éclipsée.
Cette prédominance des liens nationaux sur la solidarité entre femmes ne serait
pas possible en France, il me semble ! » conclut-il.
Autre « détail » dans le récit du témoin : « Les véhicules des
pompiers n’ont pu approcher. Les hommes arrivent donc à pied enjambant des
débris énormes, brûlants. Ils essaient de se frayer un passage. Puis, ce fut
l’écroulement des tours. Alors, tout le monde a pris la fuite en hurlant. Mais
encore longtemps, tous les efforts sont restés éparpillés, pendant cette
première journée… Or, dit notre témoin, je suis originaire du Nord de la
France, d’une région qui a terriblement souffert des inondations, l’an passé.
J’y suis allé pour aider ma famille. Partout, j’y ai vu, venant aussitôt de je
ne sais où, des barques ; chaque homme, et bien des femmes, avaient des pelles,
des pioches, des cordes, et cela a été efficace. À New York, je n’ai vu que les
professionnels à l’œuvre. La foule est restée à l’écart, passive, effrayée. Je
n’ai pas vu une seule pioche ou pelle dans leurs mains. Les New-Yorkais – les
hommes exclusivement – ont beaucoup photographié. Les femmes, elles,
pleuraient. J’ai remarqué que l’on ne parlait pas dans les rangs des
spectateurs. Dans mon pays, où les gens sont très calmes, et peu bavards, cela
bruissait d’appels et de paroles, face à l’eau qui est presque aussi
terrifiante que le tas énorme de ruines. »
J’arrête là le récit de notre témoin. Ce qui m’intéressait dans
cette réunion était d’abord l’opinion des jeunes. Tous avaient des réactions
intelligentes. Il me semble inutile de leur donner des pseudonymes. Je préfère
les numéroter comme ils étaient assis face à moi et j’essaierai de reprendre
leur façon de s’exprimer.
Garçon 1 : Je m’appelle… Je ne sais pas plus sur le drame que
ce qui a été écrit dans les journaux. Je suis plutôt admiratif, en général,
pour ce qui a été réalisé aux États-Unis, même si je préfère la France. Voici
ce que je veux demander à André-Louis : … je ne peux pas croire que les «
terroristes » aient voulu la mort de cinq mille êtres humains même s’ils
haïssent les Yankees. Ils n’ont simplement pas prévu, je crois, l’ampleur de la
catastrophe. Ils n’ont voulu, je suppose, que détruire les « symboles » de la
puissance du dollar : la Maison Blanche, le Pentagone, les tours démesurées des
hommes d’affaires, et les « symboles » de la puissance américaine. Je dirai
pour preuve que, à l’heure actuelle, les bacilles du « charbon », les
enveloppes de poudre blanche, ne sont envoyées que dans les administrations et
dans les immeubles du gouvernement, et non répandues dans le métro, ce qui
serait autrement « efficace »…
Fille 2 : J’approuve S., mon camarade. Ces attentats limités «
géographiquement » – vous me comprenez ? – sont encore moins brutaux (rires)
que les bombardements actuels sur l’Afghanistan… La tuerie aérienne actuelle
sur l’un des pays les plus pauvres du monde est moins logique que les attentats
de New York qui sont bien ciblés… Je crois que, avec Bill Clinton, cela
n’aurait pas été pareil, je crois !
Garçon 3 : Les tours de New York sont un prétexte pour une
conquête purement politique et économique contre les pays musulmans, conquête
déjà prévue, je crois, depuis longtemps au service d’une domination économique.
Moi aussi, j’ai eu beaucoup d’estime pour les États-Unis.
Fille 4 : On va maintenant assister à une augmentation de la
religiosité. Par angoisse, partout, aussi en Amérique, surtout par désespoir de
la population des pays pauvres, mais ce n’est pas vraiment un regain de
croyance proprement dite. Je dirai pour preuve que les autres religions que
l’islam ne retirent aucun profit des événements.
Fille 3 : C’est vrai ce que dit ma camarade M., pour la
religion. Nous avons un camarade. Il est assez basané, mais beau garçon. Il est
né en France, ainsi que ses deux sœurs, mais originaire d’un de ces pays là-bas
: l’Iran ou l’Irak, je ne sais pas. Il a un père très raisonnable. Le père le
laisse libre, et même aussi les deux sœurs qui s’habillent comme nous, qui
s’arrangent comme nous, et sont même très belles. Il leur a dit même qu’elles
feraient leur vie comme elles l’entendaient (mais qu’il ne faut pas quand même
« tout faire » comme les jeunes filles françaises. Vous comprenez ?). Eh bien,
ce père est devenu complètement cinglé depuis les événements, et il a
recommencé à prier dix fois par jour, et a demandé des trucs à Allah qui sait
tout. C’est très triste à voir pour ses enfants, m’a dit notre
camarade.
Garçon 1 : J’ai déjà dit que les Américains m’impressionnent
beaucoup par leur efficacité. Mais quand même : mon grand-père – qui vient de
mourir – avait mon âge quand les Allemands sont entrés dans Paris, en 1940. Il
a dit que tout le monde était impressionné par l’allure des Allemands. Tout le
monde regrettait qu’il ait fallu la guerre et la défaite française pour mieux
les connaître. Les Allemands, c’étaient des gens bien, même si on ne les aimait
pas. Avec les Américains, c’est un peu pareil : on ne les aime pas, mais on les
a estimés. Après est venue la déception avec les nazis.
Fille 3 : Nous connaissons des Américains, qui vivent à Paris.
Ils disent que la vie aux États-Unis est insupportable pour des artistes. Ils
sont fiers de leur pays sur le plan politique, et ils le détestent sur le plan
humain. Je suis heureuse d’être française.
Fille 2 : C’est vrai. Je suis évidemment pour l’égalité totale
entre hommes et femmes. Mais quand j’étais aux États-Unis, j’avais l’impression
que l’égalité entre hommes et femmes était trop grande. Comprenez-moi : rien ne
distingue un homme américain d’une femme américaine, sauf les vêtements…
j’espère que vous me comprenez. Exemple : en France, les femmes en dépit de
l’égalité, sont restées femmes, et c’est agréable pour les deux sexes.
Fille 3 : C’est vrai : en France, je trouve, on a plus de
contact avec n’importe qui qu’en Amérique. Là-bas, on vous répond et on s’en va
; en France, il y a toujours un sourire, un bonjour en plus. C’est plus humain.
Ce serait dommage si cela disparaissait avec la modernité de la société. J’aime
bien être femme…
Garçon 3 : Je reviens sur l’Afghanistan. Je trouve que c’est
inadmissible de détruire un pays entier, de vouloir mettre la main sur toute la
région, et de dire qu’ils recherchent un seul Ben Laden qu’ils ne trouveront
évidemment pas. C’est un prétexte. Si cela avait marché comme ils l’ont prévu,
ce serait, ensuite, au tour de l’Irak, de l’Iran, de la Syrie, etc. Je ne
comprends absolument pas que la France entre dans ce jeu. Je ne comprends pas
que notre Président ait été le premier à accourir pour assurer les États-Unis
de l’aide de la France. La majorité des grands pays, leurs citoyens j’entends,
n’approuvent pas, j’en suis convaincu. (S’adressant à ses camarades) Qu’en
pensez-vous ?
Garçon 2 : Cet été, nous étions en Croatie et Bosnie avant
d’aller en Grèce que Maman aime beaucoup. Mon père qui la connaissait déjà,
voulait revoir Sarajevo, une ville internationale, a-t-il dit. On y parle
toutes les langues, c’est impressionnant. Eh bien, il n’a pas reconnu la ville.
Elle a changé. Pardon, je reviens à nouveau sur la religiosité. C’est devenue
une ville musulmane, autant qu’il a pu en juger.
Garçon 1 : Dans deux ans, j’aurai le droit de voter. Mais je ne
voterai pas pour ces croulants, et je sais que beaucoup de mes camarades sont
de mon avis. Le malheur est que, même si la France change, les autres pays
restent ce qu’ils sont. Sauf l’Allemagne qui m’a étonné. Les pays nordiques qui
restent à l’écart ont raison. Je voudrais surtout que le français, je veux dire
la langue française, reste intacte. Et là, c’est mal emmanché. Je sais
maintenant plus ou moins bien trois langues ; c’est le français le plus
logique, je crois. L’anglais d’Angleterre est beau, je le trouve aristocratique
! ; mais je déteste l’américain, il est laid, pas vrai ?
Garçon 3 : Vous permettez que je revienne aux destructions de
New York ? Merci. J’ai entendu à la télé qu’il y avait des trésors dans les
bureaux des deux tours, et plus particulièrement tous les originaux des
sculptures de Rodin. Mais je ne comprends pas ce que font ces sculptures… à New
York ? Chez des particuliers. Rodin était français ; il y a un musée Rodin à
Paris. Mais ces œuvres sont à la France ! Maintenant, tout est foutu à cause de
ces marchands…
Fille 1 : C’est ça le vrai capitalisme…
Garçon 2 : Je suis content d’avoir entendu raconter monsieur
André-Louis. Ça change du baratin de la télé et de la radio… complètement
débiles.
Fille 1 : Là, je ne suis pas d’accord. Ils font ce qu’ils
peuvent. Mais ils ne peuvent pas dire du « nouveau » dix fois par jour. Les
émissions de distraction, oui, elles sont minables, « débiles » comme tu
dis.
Fille 3 : Le vrai problème des informations c’est ailleurs :
quand on entend, pendant une demi-heure, toutes les catastrophes et tous les
crimes qu’il y a eu à travers le monde, cela fait une accumulation
insupportable ; avant – pardon, je m’exprime mal, sans la radio-télé, on
connaissait les catastrophes de chez nous, maintenant, cela cumule de trop…
C’est insupportable !
André-Louis : Mais vous condamnez quand même les terroristes,
j’espère.
Garçon 1 : Oui, évidemment, et aussi non. C’est difficile à
dire, parce que de leur point de vue, ils ont raison.
Garçon 2 : Toujours moins que les Américains en Afghanistan
!
Fille 2 : Mais tuer des…
Garçon 1 : J’admire le courage de ces hommes « terroristes ».
Ce sont des gens cultivés, on l’a dit. Et ils donnent leur vie pour un idéal.
Moi, je n’aurais pas le courage, je l’avoue !
Fille 2 : On ne te le demande pas !
Garçon 1 : Je ne parle pas seulement de ces islamistes. Le mot
« kamikaze » vient du Japon. Les jeunes Japonais ont lancé leurs avions contre
les bateaux des Américains, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils étaient
gonflés ! Moi… ?…
Brauner : Pardon, si, – sur ce point – j’interviens. Les jeunes
Japonais n’étaient pas tous des volontaires. C’étaient des soldats, ils
n’avaient pas le choix. J’ai, à la maison, des copies de lettres des jeunes à
leur familles : ils disent qu’ils ne voulaient pas mourir, qu’ils n’étaient pas
volontaires, qu’il fallait le faire…
La discussion se perd dans le désordre. Dominique résume et
remercie André-Louis. Tout le monde semble très content, et on demande à
Dominique, le prof, de recommencer des interviews.