Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 107 à 111
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Des jeunes pensent que...

Alfred Brauner
Au départ, il y a eu une double rencontre, dans Paris, rive gauche, avec, d’abord, un ami d’antan, devenu professeur d’anglais dans un grand lycée, et, presque en même temps, un ami bien plus jeune, ingénieur et homme d’affaires qui revenait, une fois de plus, des États-Unis. Dans un café de Saint-Germain-des-Près, nous avons écouté André-Louis, l’ingénieur. Il se trouvait à Manhattan, le 11 septembre, au moment de la catastrophe des deux tours-gratte-ciel (qu’il n’aimait guère).
Nous sommes tous saturés d’écouter les récits parus dans la presse, et radiodiffusés cent fois par jour. Mais entendre raconter un témoin oculaire intelligent, voilà qui est bouleversant.
Dominique, le prof, a dit : « Si seulement mes élèves avaient pu vous entendre ; on ne sait même pas ce qu’ils pensent, ces jeunes. Sur ces événements, aucun ne s’est exprimé en classe. »
André-Louis, l’ingénieur, a accepté de venir raconter devant la classe de Dominique. Cela l’intéressait, lui aussi, de connaître la réaction des jeunes français.
Malheureusement, le proviseur du lycée a refusé une telle « conférence » dans le cadre du lycée. On devine ses difficultés « administratives ». Nous avons donc invité à titre personnel, six lycéens, de 16 et 17 ans, soigneusement choisis par leur professeur, dans une petite salle d’un café proche du lycée : trois garçons et trois filles ; ils sont venus, enthousiastes pour écouter un « vrai témoin ».
Les invités m’ont demandé de ne pas enregistrer ce qu’ils diront, et j’ai évidemment obéi. De ce fait, ce qui suit est écrit de mémoire, sans aucune structure. Hélas, ma mémoire n’est plus ce qu’elle était.
Dominique a présenté l’invité : « Six semaines, environ, se sont écoulées depuis le 11 septembre. Les journaux ont déjà tout dit sur la catastrophe, et au-delà. Mais André-Louis a vu des choses qui n’ont pas été imprimées et répétées à la radio ni montrées à la télévision. Vous pourrez lui poser toutes les questions que vous voudrez. » De ce qu’André-Louis a dit, je ne donnerai que quelques exemples, des « échantillons ». L’essentiel pour nous était d’entendre la réaction des « gosses ».
Deux exemples pris dans son long récit : « Une jeune femme sort de l’une des tours encore debout, elle approche des spectateurs, chancelante, recouverte de gravats. On la soutient, on la fait s’asseoir à l’écart. Elle bredouille en une langue incompréhensible pour nous (un accent slave ?). Une autre femme se détache du public, elle sort un paquet de Kleenex et commence à nettoyer les yeux gris de poussière de la survivante. Elle essuie sa bouche qui crache une pâte grise, je passe sur les détails…
Cela a duré quelques minutes. La rescapée parvient à dire, en anglais : “Oh thank you !” Puis continue à bredouiller, égarée, dans son charabia. Un homme approche, et lui parle dans sa langue. Alors la “soignante” se lève, souriante, et cède la place au compatriote qui, évidemment, ne prolonge pas les soins corporels sur la victime. La “soignante” s’est éclipsée. Cette prédominance des liens nationaux sur la solidarité entre femmes ne serait pas possible en France, il me semble ! » conclut-il.
Autre « détail » dans le récit du témoin : « Les véhicules des pompiers n’ont pu approcher. Les hommes arrivent donc à pied enjambant des débris énormes, brûlants. Ils essaient de se frayer un passage. Puis, ce fut l’écroulement des tours. Alors, tout le monde a pris la fuite en hurlant. Mais encore longtemps, tous les efforts sont restés éparpillés, pendant cette première journée… Or, dit notre témoin, je suis originaire du Nord de la France, d’une région qui a terriblement souffert des inondations, l’an passé. J’y suis allé pour aider ma famille. Partout, j’y ai vu, venant aussitôt de je ne sais où, des barques ; chaque homme, et bien des femmes, avaient des pelles, des pioches, des cordes, et cela a été efficace. À New York, je n’ai vu que les professionnels à l’œuvre. La foule est restée à l’écart, passive, effrayée. Je n’ai pas vu une seule pioche ou pelle dans leurs mains. Les New-Yorkais – les hommes exclusivement – ont beaucoup photographié. Les femmes, elles, pleuraient. J’ai remarqué que l’on ne parlait pas dans les rangs des spectateurs. Dans mon pays, où les gens sont très calmes, et peu bavards, cela bruissait d’appels et de paroles, face à l’eau qui est presque aussi terrifiante que le tas énorme de ruines. »
J’arrête là le récit de notre témoin. Ce qui m’intéressait dans cette réunion était d’abord l’opinion des jeunes. Tous avaient des réactions intelligentes. Il me semble inutile de leur donner des pseudonymes. Je préfère les numéroter comme ils étaient assis face à moi et j’essaierai de reprendre leur façon de s’exprimer.
Garçon 1 : Je m’appelle… Je ne sais pas plus sur le drame que ce qui a été écrit dans les journaux. Je suis plutôt admiratif, en général, pour ce qui a été réalisé aux États-Unis, même si je préfère la France. Voici ce que je veux demander à André-Louis : … je ne peux pas croire que les « terroristes » aient voulu la mort de cinq mille êtres humains même s’ils haïssent les Yankees. Ils n’ont simplement pas prévu, je crois, l’ampleur de la catastrophe. Ils n’ont voulu, je suppose, que détruire les « symboles » de la puissance du dollar : la Maison Blanche, le Pentagone, les tours démesurées des hommes d’affaires, et les « symboles » de la puissance américaine. Je dirai pour preuve que, à l’heure actuelle, les bacilles du « charbon », les enveloppes de poudre blanche, ne sont envoyées que dans les administrations et dans les immeubles du gouvernement, et non répandues dans le métro, ce qui serait autrement « efficace »…
Fille 2 : J’approuve S., mon camarade. Ces attentats limités « géographiquement » – vous me comprenez ? – sont encore moins brutaux (rires) que les bombardements actuels sur l’Afghanistan… La tuerie aérienne actuelle sur l’un des pays les plus pauvres du monde est moins logique que les attentats de New York qui sont bien ciblés… Je crois que, avec Bill Clinton, cela n’aurait pas été pareil, je crois !
Garçon 3 : Les tours de New York sont un prétexte pour une conquête purement politique et économique contre les pays musulmans, conquête déjà prévue, je crois, depuis longtemps au service d’une domination économique. Moi aussi, j’ai eu beaucoup d’estime pour les États-Unis.
Fille 4 : On va maintenant assister à une augmentation de la religiosité. Par angoisse, partout, aussi en Amérique, surtout par désespoir de la population des pays pauvres, mais ce n’est pas vraiment un regain de croyance proprement dite. Je dirai pour preuve que les autres religions que l’islam ne retirent aucun profit des événements.
Fille 3 : C’est vrai ce que dit ma camarade M., pour la religion. Nous avons un camarade. Il est assez basané, mais beau garçon. Il est né en France, ainsi que ses deux sœurs, mais originaire d’un de ces pays là-bas : l’Iran ou l’Irak, je ne sais pas. Il a un père très raisonnable. Le père le laisse libre, et même aussi les deux sœurs qui s’habillent comme nous, qui s’arrangent comme nous, et sont même très belles. Il leur a dit même qu’elles feraient leur vie comme elles l’entendaient (mais qu’il ne faut pas quand même « tout faire » comme les jeunes filles françaises. Vous comprenez ?). Eh bien, ce père est devenu complètement cinglé depuis les événements, et il a recommencé à prier dix fois par jour, et a demandé des trucs à Allah qui sait tout. C’est très triste à voir pour ses enfants, m’a dit notre camarade.
Garçon 1 : J’ai déjà dit que les Américains m’impressionnent beaucoup par leur efficacité. Mais quand même : mon grand-père – qui vient de mourir – avait mon âge quand les Allemands sont entrés dans Paris, en 1940. Il a dit que tout le monde était impressionné par l’allure des Allemands. Tout le monde regrettait qu’il ait fallu la guerre et la défaite française pour mieux les connaître. Les Allemands, c’étaient des gens bien, même si on ne les aimait pas. Avec les Américains, c’est un peu pareil : on ne les aime pas, mais on les a estimés. Après est venue la déception avec les nazis.
Fille 3 : Nous connaissons des Américains, qui vivent à Paris. Ils disent que la vie aux États-Unis est insupportable pour des artistes. Ils sont fiers de leur pays sur le plan politique, et ils le détestent sur le plan humain. Je suis heureuse d’être française.
Fille 2 : C’est vrai. Je suis évidemment pour l’égalité totale entre hommes et femmes. Mais quand j’étais aux États-Unis, j’avais l’impression que l’égalité entre hommes et femmes était trop grande. Comprenez-moi : rien ne distingue un homme américain d’une femme américaine, sauf les vêtements… j’espère que vous me comprenez. Exemple : en France, les femmes en dépit de l’égalité, sont restées femmes, et c’est agréable pour les deux sexes.
Fille 3 : C’est vrai : en France, je trouve, on a plus de contact avec n’importe qui qu’en Amérique. Là-bas, on vous répond et on s’en va ; en France, il y a toujours un sourire, un bonjour en plus. C’est plus humain. Ce serait dommage si cela disparaissait avec la modernité de la société. J’aime bien être femme…
Garçon 3 : Je reviens sur l’Afghanistan. Je trouve que c’est inadmissible de détruire un pays entier, de vouloir mettre la main sur toute la région, et de dire qu’ils recherchent un seul Ben Laden qu’ils ne trouveront évidemment pas. C’est un prétexte. Si cela avait marché comme ils l’ont prévu, ce serait, ensuite, au tour de l’Irak, de l’Iran, de la Syrie, etc. Je ne comprends absolument pas que la France entre dans ce jeu. Je ne comprends pas que notre Président ait été le premier à accourir pour assurer les États-Unis de l’aide de la France. La majorité des grands pays, leurs citoyens j’entends, n’approuvent pas, j’en suis convaincu. (S’adressant à ses camarades) Qu’en pensez-vous ?
Garçon 2 : Cet été, nous étions en Croatie et Bosnie avant d’aller en Grèce que Maman aime beaucoup. Mon père qui la connaissait déjà, voulait revoir Sarajevo, une ville internationale, a-t-il dit. On y parle toutes les langues, c’est impressionnant. Eh bien, il n’a pas reconnu la ville. Elle a changé. Pardon, je reviens à nouveau sur la religiosité. C’est devenue une ville musulmane, autant qu’il a pu en juger.
Garçon 1 : Dans deux ans, j’aurai le droit de voter. Mais je ne voterai pas pour ces croulants, et je sais que beaucoup de mes camarades sont de mon avis. Le malheur est que, même si la France change, les autres pays restent ce qu’ils sont. Sauf l’Allemagne qui m’a étonné. Les pays nordiques qui restent à l’écart ont raison. Je voudrais surtout que le français, je veux dire la langue française, reste intacte. Et là, c’est mal emmanché. Je sais maintenant plus ou moins bien trois langues ; c’est le français le plus logique, je crois. L’anglais d’Angleterre est beau, je le trouve aristocratique ! ; mais je déteste l’américain, il est laid, pas vrai ?
Garçon 3 : Vous permettez que je revienne aux destructions de New York ? Merci. J’ai entendu à la télé qu’il y avait des trésors dans les bureaux des deux tours, et plus particulièrement tous les originaux des sculptures de Rodin. Mais je ne comprends pas ce que font ces sculptures… à New York ? Chez des particuliers. Rodin était français ; il y a un musée Rodin à Paris. Mais ces œuvres sont à la France ! Maintenant, tout est foutu à cause de ces marchands…
Fille 1 : C’est ça le vrai capitalisme…
Garçon 2 : Je suis content d’avoir entendu raconter monsieur André-Louis. Ça change du baratin de la télé et de la radio… complètement débiles.
Fille 1 : Là, je ne suis pas d’accord. Ils font ce qu’ils peuvent. Mais ils ne peuvent pas dire du « nouveau » dix fois par jour. Les émissions de distraction, oui, elles sont minables, « débiles » comme tu dis.
Fille 3 : Le vrai problème des informations c’est ailleurs : quand on entend, pendant une demi-heure, toutes les catastrophes et tous les crimes qu’il y a eu à travers le monde, cela fait une accumulation insupportable ; avant – pardon, je m’exprime mal, sans la radio-télé, on connaissait les catastrophes de chez nous, maintenant, cela cumule de trop… C’est insupportable !
André-Louis : Mais vous condamnez quand même les terroristes, j’espère.
Garçon 1 : Oui, évidemment, et aussi non. C’est difficile à dire, parce que de leur point de vue, ils ont raison.
Garçon 2 : Toujours moins que les Américains en Afghanistan !
Fille 2 : Mais tuer des…
Garçon 1 : J’admire le courage de ces hommes « terroristes ». Ce sont des gens cultivés, on l’a dit. Et ils donnent leur vie pour un idéal. Moi, je n’aurais pas le courage, je l’avoue !
Fille 2 : On ne te le demande pas !
Garçon 1 : Je ne parle pas seulement de ces islamistes. Le mot « kamikaze » vient du Japon. Les jeunes Japonais ont lancé leurs avions contre les bateaux des Américains, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils étaient gonflés ! Moi… ?…
Brauner : Pardon, si, – sur ce point – j’interviens. Les jeunes Japonais n’étaient pas tous des volontaires. C’étaient des soldats, ils n’avaient pas le choix. J’ai, à la maison, des copies de lettres des jeunes à leur familles : ils disent qu’ils ne voulaient pas mourir, qu’ils n’étaient pas volontaires, qu’il fallait le faire…
La discussion se perd dans le désordre. Dominique résume et remercie André-Louis. Tout le monde semble très content, et on demande à Dominique, le prof, de recommencer des interviews.
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