2002
Sud/Nord
Quoi de neuf ?
Michel Minard
Ce qui étonne le plus, encore aujourd’hui, dans cette folie
meurtrière et suicidaire du 11 septembre 2001, c’en est bien la forme qui
paraît si proche d’un film catastrophe que certains spectateurs des actualités
télévisées ont pu, ce jour-là, sentir leur esprit vaciller un instant et
penser, le temps de ce vacillement, qu’il s’agissait peut-être d’une
fiction.
Le choix des cibles – les symboles de la richesse du pays le
plus riche du monde, et de la puissance du pays le plus puissant du monde –, le
secret de la préparation minutieuse des attentats, leur presque parfaite
synchronisation, le choix du suicide pour les pilotes d’un moment, le
spectaculaire écroulement des tours sur elles-mêmes – peut-être imprévu par
ceux-là mêmes qui perpétrèrent cette hécatombe humaine –, l’incrédulité des
Américains face à leur propre vulnérabilité, la vision d’un président à la fois
blessé et dépassé, et le fait que tout cela ait été filmé de manière quasiment
continue et transmis au monde entier quasiment en direct – pour le désespoir
des uns et la jubilation des autres –, voilà tout ce qui étonna le monde. La
forme donc, dans toute sa brutalité cinématographique.
Mais dans le fond, quoi de neuf dans l’histoire des hommes ?
Pas grand-chose en fait. L’histoire continue, au grand dam des imbéciles qui en
avait annoncé la fin, en même temps que la fin prétendue des
idéologies.
Elle continue dans ses oscillations éternelles entre la guerre
et la paix, la haine et l’amour, l’asservissement des peuples et leur
libération, la dictature et la démocratie, la destruction et la construction,
la mort et la vie. Elle continue, l’histoire, en tant qu’histoire des humains,
capables de tout, comme on le sait depuis que les humains gardent mémoire de
leur histoire.
Je relisais ces jours-ci l’éditorial que nous avions écrit,
Edmond Perrier et moi, pour le premier numéro de Sud/Nord titré Ordre, désordre, folie. Il ne disait rien
d’autre que cela.
« Ordre, désordre, folie.
Ce thème choisi pour le premier numéro de la revue
Sud/Nord est à la fois comme un des
éléments constants d’étayage de chaque numéro à venir – et en ce sens, il
participe de l’ordre, de l’arrangement, de la mise en rang des fils d’une trame
– et comme une manière brûlante de se jeter d’emblée dans l’actuel qui se tisse
et se dénoue, s’enchevêtre et s’embrouille, s’embrase et s’apaise, puis
s’embrase encore – et en ce sens, il participe du désordre. La folie, de l’un à
l’autre, fait la navette. Entre ordre et désordre, passant ses fils, à l’Est
comme à l’Ouest, au Sud comme au Nord, la folie navigue, ici attachée pour un
temps à l’ordre et là pour un autre au désordre.
Ordre moral, ordre nouveau, ordre fasciste, ordre zélote,
ordre stalinien, ordre islamiste, ordre serbe, ordre maffieux, ordre imposé par
le guerrier vainqueur ou le commerçant prospère, ordre du puissant, ordre
colonial du chrétien, l’ordre obligatoire est toujours, par le va-et-vient de
cette navette-là, de l’ordre du désordre, du dérangement.
Entre ordre et désordre, il est possible de s’égarer, de
perdre le fil, de perdre les sens, de devenir insensé en de folles et
sanguinaires navigations. Lorsque l’ordre suprême ou l’extrême désordre érige
l’assassinat de l’hôte, du parent, de l’être sans défense, du vieillard, de la
femme et de l’enfant, au rang de vertu cardinale, la folie meurtrière des
hommes est alors à son apogée, avec laquelle aucun animal, même le plus
carnassier, ne saurait rivaliser. Mais il en va de même lorsque l’ordre
économique mondial du Nord impose au Sud la misère la plus radicale et un
désespoir tel, que demeure seulement pour les desperados le recours aux
solutions immondes. D’un ordre ignoble à l’autre, la folie meurtrière des
hommes tisse ses fils de sang. »
La folie meurtrière des hommes, l’assassinat érigé en vertu
cardinale, le recours aux solutions immondes prennent aujourd’hui un visage,
celui d’un richissime saoudien, Oussama ben Laden, qui prêche le crime, au nom
d’un Dieu auquel rien n’assure qu’il croit, et qui recrute ses troupes au sein
des humiliés, des laissés-pour-compte et des illuminés du monde islamique,
qu’il fanatise pour en faire ses armes vivantes et jetables, des assassins
sacrifiés, comme avait su le faire, mille ans plus tôt, Hassan ben Sabbah. Ce
premier Vieux de la montagne créa au début du second millénaire la secte
islamiste des Assassins, dans sa forteresse des montagnes iraniennes d’où il
envoyait à travers l’Iran, l’Irak et la Syrie, ses commandos d’assassins
drogués et kamikazes sur des cibles musulmanes ou chrétiennes. Désir éternel
d’être calife à la place du calife !
– La guerre sera terminée bien avant que l’épaulette et le
hausse-col ne me soient donnés, monsieur Burns.
Je ne pus m’empêcher de soupirer, ce qui fit rire mon père et
son ami.
– La guerre n’a pas de fin, Petit Morgat.
Pierre Mac Orlan,
L’ancre de
miséricorde.
Rien de bien neuf donc, sinon la médiatisation extrême et
l’extrême puissance des moyens modernes d’extermination, même bricolés à partir
de pacifiques moyens de transport.
L’hécatombe spectaculaire appelle inéluctablement la riposte,
la vengeance, la neutralisation des nouveaux Assassins, de ceux qui les
protègent et les financent. Les potentats tremblent, l’Occident s’inquiète,
l’Orient s’enflamme, les populations civiles souffrent d’autant plus qu’elles
sont misérables.
C’est la guerre. Oui, c’est la guerre, avec ses buts de
toujours : perfectionner des armes, conquérir un espace, s’emparer d’un
pouvoir, imposer une croyance, supprimer les résistants, terroriser les
ennemis, renforcer d’anciennes alliances et en contracter de nouvelles, dans un
mépris total pour la vie des hommes, des femmes et des enfants – les plus
nombreux – qui n’ont que faire de ces buts de guerre. Sauf, précisément,
lorsqu’il leur faut défendre cette vie méprisée par les fauteurs de
crimes.
Freud nous avait bien expliqué tout cela, entre autres dans
Totem et tabou : toute loi découle
d’une double loi fondamentale. Et cette double loi, nous l’avions exprimée
ainsi, Alain Castéra et moi, dans le numéro 2 de la revue
Lire et savoir
[1] : « Ne couche pas avec ta mère ni avec
tes sœurs et ne tue ni ton père ni tes frères, sinon tu te prépares une
kyrielle d’ennuis de toutes sortes, dont le pire n’est pas forcément la mort. »
Cette double loi vint remplacer ce que nous avions appelé « la loi d’avant la
loi », autrement dit la loi de la jungle, la loi du père de la horde primitive,
loi très simple que nous avions résumée ainsi : « Le chef c’est moi, et ceux
qui ne sont pas contents n’ont pas intérêt à le faire savoir, ou alors ils
auront affaire à moi. »
Freud décrit la horde primitive, du temps de la loi d’avant la
loi, comme un troupeau quasi animal soumis aux pulsions de son chef, seul
autorisé par lui-même à féconder les femelles de son espèce, au grand détriment
de ses petits frères et de ses fils, contraints de ce fait aux plaisirs
solitaires de la masturbation et aux joies mitigées de la sodomie.
Mais le manque – de femme, de pouvoir, de liberté – rend
astucieux, et pendant que le père de la horde primitive dort pesamment, repu et
assouvi, ne manquant de rien, mais affaibli par l’âge et les abus de toutes
sortes, ses fils éveillés cogitent et complotent son trépas. Un jour, ils
oseront réaliser leur rêve : le père, à son tour, sera tué par ses fils réunis
en un consortium du crime, et mangé par eux. Mais l’intelligence et le langage
leur étant venus peu à peu, ils se diront qu’il est dangereux pour chacun
d’entre eux de laisser un nouveau accéder au rang de Père tout-puissant, et
qu’il convient, par voie de conséquence, d’abolir pour toujours la loi de la
jungle, la loi du Père, et donc de renoncer aux fruits de leur victoire sur le
Père, à savoir les femmes de la horde.
La loi de l’exogamie, nous dit Freud – qui utilise alors les
connaissances anthropologiques de l’époque –, conséquence directe de l’interdit
de l’inceste et de l’interdit du parricide, exige qu’on pratique alors le rapt
et le viol des femmes de la horde voisine (en y massacrant s’il le faut leurs
légitimes époux, leurs pères et leurs frères) afin d’éviter, au sein de sa
propre horde, la reprise des bagarres assassines.
Dans les suites, les progrès de l’humanité pour appliquer cette
double loi et pour l’étendre à l’ensemble de la planète, ont été bien lents,
incomplets et souvent remis en question.
« La horde s’est élargie au clan, le clan au village, le
village à la cité-État, la cité-État à la province, la province à la nation, et
la loi a élargi dans le même temps son cadre réglementaire pour interdire
toujours la même chose : on ne s’approprie pas ce qui n’est pas à soi mais à
ces concitoyens – femme ou terre – et on ne tue pas ses dits concitoyens
[…]
Le christianisme et le marxisme ont, comme on l’a vu, échoué
à faire admettre la “catholicité” de l’humanité, l’universalité d’une seule
nation planétaire, la citoyenneté internationale et, par là même, l’extension à
tous de la loi fondamentale. À l’opposé de l’extension progressive du groupe
classique, qui avait pour but de repousser au loin les frontières du
hors-la-loi et de l’horreur, la revendication nationaliste a pour fonction de
réduire la taille du clan et de rendre plus nombreux et plus immédiats les
ennemis potentiels. Les porteurs de cette revendication ont souvent pour
méthode de faire comme si leur revendication avait force de loi et de tuer ceux
qui ne font pas partie du clan après avoir violé leurs femmes ou pris leurs
terres [2]. »
Les banlieues sinistres et misérables des mégapoles du Nord,
souvent peuplées d’immigrés du Sud refoulés là par les indigènes, nous
fournissent aussi quelques exemples de ces communautés de jeunes qui se mettent
en marge, renoncent à la loi commune et érigent la leur propre, étroitement
associée à l’éternel interdit de l’inceste comme le manifeste l’insulte suprême
à la bande voisine : « Nique ta mère ! » Autrement dit : « Retourne à l’état
dans lequel tu étais du temps de la loi de la jungle, quand tu vivais dans les
arbres sous la domination d’un Père tout-puissant. » Mais aussi : « Fuck you !
», c’est-à-dire : « Ça y est, tu y es revenu au temps de la loi de la jungle,
au temps de la horde primitive, où tu avait tellement peur du Père que tu étais
condamné par lui aux seules pratiques homosexuelles. »
Jean-Pierre Chevènement avait traité ces jeunes-là de «
sauvageons ». Les porte-étendards de l’angélisme et de l’aveuglement réunis
avaient vilipendé l’encore ministre pour ce qu’ils considéraient comme un écart
de langage. Il avait pourtant bien raison : c’est pour ces sauvageons le retour
à la loi de la jungle, la loi de la forêt tropicale, la « sylve » qui a donné
leur nom aux « sauvages ». Et l’un deux, il y a peu, après s’être étonné devant
les caméras de télévision que les forces de police soient intervenues dans son
quartier lors de quelque échauffourée, ajouta : « Ils vont quand même pas venir
faire la loi chez nous ! », confirmant ainsi la justesse de l’emploi du mot «
sauvageon » par Chevènement.
J’ai dit plus haut que le manque rendait astucieux. Il nous
constitue et nous fait vivre : c’est le manque à comprendre qui nous fait
penser, le manque à dire qui nous fait parler, le manque d’équilibre qui nous
fait marcher, le manque qui nous fait avancer et entreprendre pour tenter à
tout moment l’impossible : le combler.
Oui, mais à une condition essentielle, que les manques ne
soient pas vitaux. Manque de nourriture, manque de protection, manque de toit,
manque de considération, manque de travail, manque de liberté, sont des manques
d’autant plus intolérables qu’ils sont inégalement partagés entre les nations
de la terre, et au sein de chacune d’elle.
Et il n’y a pas de raison de faire accepter la loi fondamentale
de toute vie en société, lorsque la société en question est incapable de
fournir à chacun de ses sociétaires du pain, un toit, la liberté, la sécurité,
le respect et du travail. C’est ainsi qu’abandonné aux marges de la société par
la société elle-même, on refuse la loi, on crée la sienne, et on redevient
sauvageon. Et quand plusieurs sauvageons qui n’ont plus rien à perdre se
réunissent en bande de sauvageons, la voie est libre pour tous les Ben Laden de
la terre qui n’ont plus qu’à cueillir dans ces bandes-là les fanatiques et les
assassins de demain. À ceux-là, un seul mot d’ordre : « L’interdiction du
meurtre et du viol ne vaut pas pour vous, par ordre exceptionnel du Père
tout-puissant : tuez les infidèles et mourez ; pour ce qui est du viol, ne vous
inquiétez pas : après votre mort, vous pourrez dépuceler et violer à loisir
soixante-dix vierges expressément réservées pour vous par le Père
tout-puissant. »
À l’hécatombe assassine et spectaculaire de New York et de
Washington succéda le meurtre insidieux et invisible de la bactérie
charbonneuse véhiculée par un mode de transport banal, celui des lettres, la
poste. Lorsqu’on parle au nom de Dieu, qu’on tue au nom de Dieu, pourquoi,
effectivement, ne pas répandre, comme un Dieu vengeur, la peste ? Oui, mais qui
la répand ? Ben Laden ? L’extrême droite américaine, aussi néfaste et assassine
? Une des nombreuses sectes dont la démocratie américaine permet le
développement fantastique et fanatique alors qu’elles n’ont aucun désir de
démocratie, mais bien d’un retour à la loi d’avant la loi, la loi du Père de la
horde primitive, la loi du gourou, seul maître ici-bas, parlant lui aussi au
nom de Dieu – les dieux sont légion ! – seul maître de ses disciplines, de
leurs âmes, de leurs corps, de leurs sexes et de leurs biens ? L’Amérique,
telle le scorpion, se blesserait-elle elle-même, au travers d’une de ses
communautés dévoyées peuplées de ces humains perdus qui ne trouvent de sens à
leur existence que dans le non-sens, le contresens ou le sens interdit
?
L’intégrisme et le fanatisme des sectes n’ont rien à envier à
l’intégrisme et au fanatisme des plus dangereux zélateurs des trois religions
du livre : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ces intégristes-là sont
tous, et pour les mêmes raisons, fauteurs de guerres, de meurtres et de
destructions. Leur loi, c’est la loi d’avant la loi, parée des plumes de la loi
fondamentale. Leur loi, c’est la loi du crime, parée des plumes de la vertu. Le
gourou, l’inquisiteur, l’ayatollah, le zélote décident du bien et du mal. C’est
Ben Laden qui affirme : « Il y a deux sortes de terrorisme, le bon et le
mauvais. Celui que nous pratiquons est le bon terrorisme. » Dans le même
message, son dernier, le même Ben Laden proclame à la face du monde ce que même
Hitler n’avait proclamé ni si haut ni si fort : « Tuer les juifs est la
priorité numéro un. »
Pendant ce temps, Ariel Sharon décide aussi du bien et du mal,
du bon assassinat – celui des résistants palestiniens assimilé à une action de
justice – et du mauvais assassinat – celui des soldats ou des ministres
israéliens assimilé à une action terroriste. Les israélites intégristes
poussent leurs pions au nom de Dieu qui, paraît-il, leur a donné cette terre,
la Palestine, terre qu’ils minent, comme un gruyère, de leurs colonies, pour
tenter de réaliser leur rêve : la restauration du grand Israël d’Abraham,
d’Isaac et de Jacob et de la Jérusalem de David et de Salomon.
Le grand Israël, la grande Serbie, la grande Allemagne !
L’éternel Israël, l’éternelle Serbie, l’Allemagne éternelle ! Au nom de quoi,
Dieu aidant éventuellement, on pourra étendre notre domination meurtrière sur
les terres qu’habitent les autres depuis des siècles, mais qui, autrefois, il y
a très longtemps, étaient à nos pères. À nos pères tout-puissants. À notre
horde primitive.
« Pour moi, les sionistes qui prétendent renouer avec l’État
juif de l’an 70 après J.-C. (destruction de Jérusalem par Titus) sont tout
aussi écœurants que les nazis. Avec leur manie de fouiner dans les liens du
sang, leurs “vieilles racines culturelles”, leur désir mi-hypocrite, mi-borné
de revenir aux origines du monde, ils sont tout à fait semblables aux nazis. La
blague selon laquelle on aurait construit à Haïfa un monument à Hitler portant
cette inscription “À notre Herführer” (celui qui nous a conduits ici) est en
vérité d’une pertinence profonde et bien peu plaisante. Car en pensée aussi, il
est leur Heerführer (guide des
armées). C’est ce qu’il y a de fantastique chez les nazis, ils vivent dans une
communauté idéologique à la fois avec la Russie soviétique et avec Sion.
»
Ce n’est pas un antisémite qui écrit ces lignes en juin
1934
[3], mais un juif
allemand, Victor Klemperer. Professeur de philologie à l’université de Dresde,
sauvé de peu de la mort réservée aux Allemands d’origine juive du fait de son
mariage avec une aryenne, la pianiste Eva Schlemmer, puis par le bombardement
de Dresde en février 1945, il écrira son journal de 1933 à 1945.
Ce journal est un des témoignages les plus forts et les plus
précis de ce que fut l’horreur nazie au quotidien, le retour majuscule à la loi
d’avant la loi : on tue ses frères et ses fils, ses pères et ses oncles, on
viole ses sœurs et ses filles, ses mères et ses tantes. C’est, malgré les
apparences quelquefois policées, malgré les rationalisations
pseudo-philosophiques, les arguties pseudo-scientifiques et, s’il le faut, les
alibis religieux et la caution de Dieu, le retour à la horde primitive sous la
conduite d’un guide illuminé et meurtrier : dans ce cas, Hitler, dans d’autres
Staline, Franco, Mussolini, Pol Pot, Saddam Hussein, Karadjic, Khomeiny, Ben
Laden et leurs frères de sang.
Klemperer ne changera jamais d’avis sur le fait que sionisme et
nazisme avaient une étrange et mortifère parenté.
En avril 1935 : « Les Blumenfeld sont venus chez nous vendredi
: nous nous sommes violemment opposés sur la question du sionisme, que lui
défend et glorifie, et que moi j’appelle trahison et hitlérisme. »
En octobre 1936 : « Faut-il donc que je m’étonne encore
qu’Hitler combatte l’“intellectualisme” et ne jure que par le sang ? Que fait
d’autre la fille d’un magistrat juif de la Cour suprême du Reich ? Et en quoi
les sionistes se distinguent-ils des nazis ? Ces gens traitent la raison comme
si elle était ce qu’il y a de plus mineur et de plus nuisible en l’homme pris
dans sa totalité. »
En juin 1942 : « Étude des écrits sionistes de Herzl.
Incroyable parenté avec l’hitlérisme. Sauf que Herzl élude soigneusement la
question du sang. La nation est pour lui “un groupe historique dont la cohésion
est manifeste et qui a un ennemi commun.” (Une bien fade définition.)
»
Le drame actuel que vivent Israël et la Palestine donne raison
à Klemperer : le sionisme est fauteur de troubles meurtriers. Peut-on le dire ?
Est-il politiquement correct de dire à l’actuel gouvernement israélien : « Vous
vous comportez mal avec la Palestine et les Palestiniens » ? Ou doit-on, sous
prétexte que les juifs ont été maltraités pendant plusieurs millénaires, avant
et après le Christ, par les pharaons comme par les nazis, par les romains comme
par les chrétiens, de Nabuchodonosor à Hitler en passant par Isabelle la
catholique, ne leur faire aucun reproche ? Ne peut-on pas leur dire : « Ne vous
identifiez pas à ceux qui furent vos persécuteurs » ? Ne peut-on pas leur dire
: « Nous préférions Rabbin, le faiseur de paix, qu’un de vos croyants,
fanatique et manipulé, a assassiné, à Sharon que ses fanfaronnades sur
l’esplanade des Mosquées ont transformé en un faiseur de guerre. Vos colonies
et vos colons sont une insulte au bon sens, une permanente provocation à la
révolte. Ce qui les fonde est très exactement identique à ce qui fonda
l’Anschluss » ? Ne peut-on pas leur dire que les israélites extrémistes ne
valent pas mieux que les islamistes extrémistes et pas mieux que les nazis
?
Oui, on peut le leur dire : Victor Klemperer, juif allemand
humilié et persécuté par les nazis allemands, nous a ouvert la voie. Pas plus
que lui, nous ne pouvons rester silencieux. Et nous garderons en mémoire ce que
le sous-commandant Marcos dit du silence : « Il y a plusieurs sortes de
silences. Ceux qui sont indifférence face à tout ce qui arrive autour d’eux.
Ceux qui sont cyniques face à la douleur de l’autre. Ceux qui sont complices
devant les crimes et l’arbitraire. Ceux de l’impuissance face à celui qui
écrase. Ceux de l’humiliation et du refus de la parole. Ceux qui sont fertiles
pour les rêves. Et ceux qui sont subversifs et rebelles. »
Comme Ben Laden, comme Sharon, Georges W. Bush lui-même dit le
bien et le mal. Il prêche, maladroitement, la « croisade » contre le mal. Quand
on sait les folles équipées que furent les croisades et à quelles hécatombes
elles conduisirent, on ne peut que s’inquiéter. Et lorsque la « croisade »
regroupe une alliance hétéroclite de nations industrialisées, occidentales et
orientales, la Russie qu’on se promet de ne plus sermonner sur la Tchétchénie,
la Chine qu’on n’embêtera plus sur le Tibet, le Pakistan et l’Inde ennemis, et
l’Arabie Saoudite, et d’autres encore, pris entre le zist et le zest, le
marteau et l’enclume, on a tout lieu d’être plus inquiets encore.
Il est vrai que cette guerre est difficile. C’était si simple,
si clair quand la guerre se faisait de nation à nation, ou d’alliance de
nations à alliance de nations. Mais contre Ben Laden, le nouveau « Vieux de la
montagne », sans état, sans nation, que peut faire une alliance de nations ? À
la rigueur, attaquer la nation qui lui offre l’hospitalité, d’autant plus que
presque aucune nation ne reconnaît son actuel gouvernement : les talibans. Qui
s’en plaindra ? Les talibans représentent tout ce qui fait horreur aux hommes
libres et aux esprits éclairés : le retour à la loi de la horde primitive, un
pouvoir féodal des plus arriérés, une emprise de l’islam interprété de la
manière la plus sotte et la plus cruelle, un sort ignoble réservé aux femmes –
plus de travail, plus d’école, plus de soins médicaux pour elles, une rafale de
Kalachnikov dans le corps sous les yeux d’hommes réjouis réunis dans un stade
pour l’une d’elles condamnée à mort –, une tyrannie quotidienne dans les plus
petits détails – barbe obligatoire, musique interdite –, un soutien actif à
tous les extrémistes islamistes du monde. Mais le peuple afghan ? Ah, les
pauvres ! Oui, c’est certain, il y aura des dégâts collatéraux, mais on ne fait
pas d’omelette sans casser les œufs, diront les bonnes âmes. L’Amérique pilonne
les positions des talibans, permettant à l’Alliance du Nord de progresser vers
Kaboul, Alliance du Nord qui s’était distinguée il y a quelques années, à
Kaboul même, par sa cruauté, sa tyrannie et ses divisions. Les Afghans
n’auraient-ils le choix qu’entre la peste et le choléra ?
Si Pyrrhus n’était pas tombé en Argos sous le geste d’une
harpie ou si César n’avait pas été lardé à mort. La pensée ne peut les biffer.
Le temps les a marqués de son fer et chargés de ses chaînes, ils sont chambrés
dans la cellule des possibilités infinies qu’ils ont évincées. Mais
étaient-elles possibles ces possibilités qui ne furent pas ? Ou la seule
possibilité était-elle ce qui fut ? Tisse tisseur de vent.
James Joyce,
Ulysse.
Les talibans fuient vers le Sud. L’Alliance du Nord les pousse
en avant. Pas trop vite ! disent les Américains, attendez que l’onu ait concocté le programme politique à
venir. Mais les militaires n’écoutent jamais rien et vont plus vite que les
politiques. Il y a là, vers le Sud, quelques affronts à venger et quelques
prébendes à récupérer.
Non décidément, rien de neuf. Des hommes qui courent à droite,
à gauche, à la recherche du pouvoir à n’importe quel prix, en écrasant d’autres
hommes à leur passage.
Pendant les travaux guerriers, le commerce continue. Après le
11 septembre 2001, les Bourses avaient chuté mais elles se sont reprises. Dieu
soit loué ! Le magasin planétaire reste ouvert et tient sa grande foire sur les
rives du golfe Persique à Doha, au Qatar. Le nouvel ordre mondial tente d’y
régler – sans grand succès, pas plus qu’à Seattle – ses chicanes épicières :
les médicaments, les bananes, le bœuf aux hormones, le maïs transgénique, la
privatisation de la santé et de l’éducation. Avec un mot d’ordre principal :
chacun pour soi. Et un mot d’ordre accessoire : après nous le déluge.
J’exagère ? Peut-être !
Mais comment sortir des tyrannies de toutes natures,
politiques, religieuses, économiques, militaires, financières, culturelles,
sans se poser des questions politiquement non correctes, religieusement non
correctes, économiquement non correctes, financièrement non correctes,
culturellement non correctes ? Le dimanche après-midi du 10 avril 1938, Victor
Klemperer écrivait dans son journal : « Je me pose aujourd’hui de plus en plus
souvent des questions sur des choses […] qui pour moi, jusqu’à présent,
allaient de soi. L’essentiel dans la tyrannie, de quelque nature qu’elle soit,
c’est la répression du questionnement. »
Je souligne : l’essentiel dans la
tyrannie, de quelque nature qu’elle soit, c’est la répression du
questionnement.
Rien de neuf donc, sinon les questions qui surgissent, de plus
en plus lancinantes, lorsque l’humanité retombe avec obstination dans ses mêmes
errements sanglants.
Je laisserai à Qohélet fils de David roi à Jérusalem (Salomon
?) le soin de la conclusion, par le truchement de ces premiers versets de
l’Ecclésiaste
[4].
Que reste-t-il à l’homme
de son travail
et de sa peine
sous le soleil
Une génération vient
une génération va
et la terre
reste
Le soleil se lève
le soleil se couche
courant vers sa demeure
et se levant lui là
Vers le Sud vers le Nord
le vent souffle
le vent tourne
et revient sur ses pas
Les torrents vont vers la mer
la mer insatiable
les torrents vont vers la mer
où ils ne cessent d’aller
Toutes les paroles sont infirmes
comment pourrait l’homme dire
comment l’œil se combler de voir
et l’oreille d’entendre
Ce qui fut cela sera
et ce qui s’est fait se refera
Rien de nouveau
sous le soleil
Dax, 11 et 12 novembre 2001
[1]
Gallimard, janvier 1966.
[2]
Alain Castéra, Michel Minard, « La loi d’avant la loi »,
Lire et savoir, n° 2, Gallimard,
1996.
[3]
V. Klemperer,
Mes Soldats de
papier, Journal 1933-1941. Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal
1942-1945, Le Seuil, 2000.
[4]
La Bible, Bayard,
2001.