Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 119 à 128
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Quoi de neuf ?

Michel Minard
Ce qui étonne le plus, encore aujourd’hui, dans cette folie meurtrière et suicidaire du 11 septembre 2001, c’en est bien la forme qui paraît si proche d’un film catastrophe que certains spectateurs des actualités télévisées ont pu, ce jour-là, sentir leur esprit vaciller un instant et penser, le temps de ce vacillement, qu’il s’agissait peut-être d’une fiction.
Le choix des cibles – les symboles de la richesse du pays le plus riche du monde, et de la puissance du pays le plus puissant du monde –, le secret de la préparation minutieuse des attentats, leur presque parfaite synchronisation, le choix du suicide pour les pilotes d’un moment, le spectaculaire écroulement des tours sur elles-mêmes – peut-être imprévu par ceux-là mêmes qui perpétrèrent cette hécatombe humaine –, l’incrédulité des Américains face à leur propre vulnérabilité, la vision d’un président à la fois blessé et dépassé, et le fait que tout cela ait été filmé de manière quasiment continue et transmis au monde entier quasiment en direct – pour le désespoir des uns et la jubilation des autres –, voilà tout ce qui étonna le monde. La forme donc, dans toute sa brutalité cinématographique.
Mais dans le fond, quoi de neuf dans l’histoire des hommes ? Pas grand-chose en fait. L’histoire continue, au grand dam des imbéciles qui en avait annoncé la fin, en même temps que la fin prétendue des idéologies.
Elle continue dans ses oscillations éternelles entre la guerre et la paix, la haine et l’amour, l’asservissement des peuples et leur libération, la dictature et la démocratie, la destruction et la construction, la mort et la vie. Elle continue, l’histoire, en tant qu’histoire des humains, capables de tout, comme on le sait depuis que les humains gardent mémoire de leur histoire.
Je relisais ces jours-ci l’éditorial que nous avions écrit, Edmond Perrier et moi, pour le premier numéro de Sud/Nord titré Ordre, désordre, folie. Il ne disait rien d’autre que cela.
« Ordre, désordre, folie.
Ce thème choisi pour le premier numéro de la revue Sud/Nord est à la fois comme un des éléments constants d’étayage de chaque numéro à venir – et en ce sens, il participe de l’ordre, de l’arrangement, de la mise en rang des fils d’une trame – et comme une manière brûlante de se jeter d’emblée dans l’actuel qui se tisse et se dénoue, s’enchevêtre et s’embrouille, s’embrase et s’apaise, puis s’embrase encore – et en ce sens, il participe du désordre. La folie, de l’un à l’autre, fait la navette. Entre ordre et désordre, passant ses fils, à l’Est comme à l’Ouest, au Sud comme au Nord, la folie navigue, ici attachée pour un temps à l’ordre et là pour un autre au désordre.
Ordre moral, ordre nouveau, ordre fasciste, ordre zélote, ordre stalinien, ordre islamiste, ordre serbe, ordre maffieux, ordre imposé par le guerrier vainqueur ou le commerçant prospère, ordre du puissant, ordre colonial du chrétien, l’ordre obligatoire est toujours, par le va-et-vient de cette navette-là, de l’ordre du désordre, du dérangement.
Entre ordre et désordre, il est possible de s’égarer, de perdre le fil, de perdre les sens, de devenir insensé en de folles et sanguinaires navigations. Lorsque l’ordre suprême ou l’extrême désordre érige l’assassinat de l’hôte, du parent, de l’être sans défense, du vieillard, de la femme et de l’enfant, au rang de vertu cardinale, la folie meurtrière des hommes est alors à son apogée, avec laquelle aucun animal, même le plus carnassier, ne saurait rivaliser. Mais il en va de même lorsque l’ordre économique mondial du Nord impose au Sud la misère la plus radicale et un désespoir tel, que demeure seulement pour les desperados le recours aux solutions immondes. D’un ordre ignoble à l’autre, la folie meurtrière des hommes tisse ses fils de sang. »
La folie meurtrière des hommes, l’assassinat érigé en vertu cardinale, le recours aux solutions immondes prennent aujourd’hui un visage, celui d’un richissime saoudien, Oussama ben Laden, qui prêche le crime, au nom d’un Dieu auquel rien n’assure qu’il croit, et qui recrute ses troupes au sein des humiliés, des laissés-pour-compte et des illuminés du monde islamique, qu’il fanatise pour en faire ses armes vivantes et jetables, des assassins sacrifiés, comme avait su le faire, mille ans plus tôt, Hassan ben Sabbah. Ce premier Vieux de la montagne créa au début du second millénaire la secte islamiste des Assassins, dans sa forteresse des montagnes iraniennes d’où il envoyait à travers l’Iran, l’Irak et la Syrie, ses commandos d’assassins drogués et kamikazes sur des cibles musulmanes ou chrétiennes. Désir éternel d’être calife à la place du calife !
– La guerre sera terminée bien avant que l’épaulette et le hausse-col ne me soient donnés, monsieur Burns.
Je ne pus m’empêcher de soupirer, ce qui fit rire mon père et son ami.
– La guerre n’a pas de fin, Petit Morgat.
Pierre Mac Orlan, L’ancre de miséricorde.
Rien de bien neuf donc, sinon la médiatisation extrême et l’extrême puissance des moyens modernes d’extermination, même bricolés à partir de pacifiques moyens de transport.
L’hécatombe spectaculaire appelle inéluctablement la riposte, la vengeance, la neutralisation des nouveaux Assassins, de ceux qui les protègent et les financent. Les potentats tremblent, l’Occident s’inquiète, l’Orient s’enflamme, les populations civiles souffrent d’autant plus qu’elles sont misérables.
C’est la guerre. Oui, c’est la guerre, avec ses buts de toujours : perfectionner des armes, conquérir un espace, s’emparer d’un pouvoir, imposer une croyance, supprimer les résistants, terroriser les ennemis, renforcer d’anciennes alliances et en contracter de nouvelles, dans un mépris total pour la vie des hommes, des femmes et des enfants – les plus nombreux – qui n’ont que faire de ces buts de guerre. Sauf, précisément, lorsqu’il leur faut défendre cette vie méprisée par les fauteurs de crimes.
Freud nous avait bien expliqué tout cela, entre autres dans Totem et tabou : toute loi découle d’une double loi fondamentale. Et cette double loi, nous l’avions exprimée ainsi, Alain Castéra et moi, dans le numéro 2 de la revue Lire et savoir [1] : « Ne couche pas avec ta mère ni avec tes sœurs et ne tue ni ton père ni tes frères, sinon tu te prépares une kyrielle d’ennuis de toutes sortes, dont le pire n’est pas forcément la mort. » Cette double loi vint remplacer ce que nous avions appelé « la loi d’avant la loi », autrement dit la loi de la jungle, la loi du père de la horde primitive, loi très simple que nous avions résumée ainsi : « Le chef c’est moi, et ceux qui ne sont pas contents n’ont pas intérêt à le faire savoir, ou alors ils auront affaire à moi. »
Freud décrit la horde primitive, du temps de la loi d’avant la loi, comme un troupeau quasi animal soumis aux pulsions de son chef, seul autorisé par lui-même à féconder les femelles de son espèce, au grand détriment de ses petits frères et de ses fils, contraints de ce fait aux plaisirs solitaires de la masturbation et aux joies mitigées de la sodomie.
Mais le manque – de femme, de pouvoir, de liberté – rend astucieux, et pendant que le père de la horde primitive dort pesamment, repu et assouvi, ne manquant de rien, mais affaibli par l’âge et les abus de toutes sortes, ses fils éveillés cogitent et complotent son trépas. Un jour, ils oseront réaliser leur rêve : le père, à son tour, sera tué par ses fils réunis en un consortium du crime, et mangé par eux. Mais l’intelligence et le langage leur étant venus peu à peu, ils se diront qu’il est dangereux pour chacun d’entre eux de laisser un nouveau accéder au rang de Père tout-puissant, et qu’il convient, par voie de conséquence, d’abolir pour toujours la loi de la jungle, la loi du Père, et donc de renoncer aux fruits de leur victoire sur le Père, à savoir les femmes de la horde.
La loi de l’exogamie, nous dit Freud – qui utilise alors les connaissances anthropologiques de l’époque –, conséquence directe de l’interdit de l’inceste et de l’interdit du parricide, exige qu’on pratique alors le rapt et le viol des femmes de la horde voisine (en y massacrant s’il le faut leurs légitimes époux, leurs pères et leurs frères) afin d’éviter, au sein de sa propre horde, la reprise des bagarres assassines.
Dans les suites, les progrès de l’humanité pour appliquer cette double loi et pour l’étendre à l’ensemble de la planète, ont été bien lents, incomplets et souvent remis en question.
« La horde s’est élargie au clan, le clan au village, le village à la cité-État, la cité-État à la province, la province à la nation, et la loi a élargi dans le même temps son cadre réglementaire pour interdire toujours la même chose : on ne s’approprie pas ce qui n’est pas à soi mais à ces concitoyens – femme ou terre – et on ne tue pas ses dits concitoyens […]
Le christianisme et le marxisme ont, comme on l’a vu, échoué à faire admettre la “catholicité” de l’humanité, l’universalité d’une seule nation planétaire, la citoyenneté internationale et, par là même, l’extension à tous de la loi fondamentale. À l’opposé de l’extension progressive du groupe classique, qui avait pour but de repousser au loin les frontières du hors-la-loi et de l’horreur, la revendication nationaliste a pour fonction de réduire la taille du clan et de rendre plus nombreux et plus immédiats les ennemis potentiels. Les porteurs de cette revendication ont souvent pour méthode de faire comme si leur revendication avait force de loi et de tuer ceux qui ne font pas partie du clan après avoir violé leurs femmes ou pris leurs terres [2]. »
Les banlieues sinistres et misérables des mégapoles du Nord, souvent peuplées d’immigrés du Sud refoulés là par les indigènes, nous fournissent aussi quelques exemples de ces communautés de jeunes qui se mettent en marge, renoncent à la loi commune et érigent la leur propre, étroitement associée à l’éternel interdit de l’inceste comme le manifeste l’insulte suprême à la bande voisine : « Nique ta mère ! » Autrement dit : « Retourne à l’état dans lequel tu étais du temps de la loi de la jungle, quand tu vivais dans les arbres sous la domination d’un Père tout-puissant. » Mais aussi : « Fuck you ! », c’est-à-dire : « Ça y est, tu y es revenu au temps de la loi de la jungle, au temps de la horde primitive, où tu avait tellement peur du Père que tu étais condamné par lui aux seules pratiques homosexuelles. »
Jean-Pierre Chevènement avait traité ces jeunes-là de « sauvageons ». Les porte-étendards de l’angélisme et de l’aveuglement réunis avaient vilipendé l’encore ministre pour ce qu’ils considéraient comme un écart de langage. Il avait pourtant bien raison : c’est pour ces sauvageons le retour à la loi de la jungle, la loi de la forêt tropicale, la « sylve » qui a donné leur nom aux « sauvages ». Et l’un deux, il y a peu, après s’être étonné devant les caméras de télévision que les forces de police soient intervenues dans son quartier lors de quelque échauffourée, ajouta : « Ils vont quand même pas venir faire la loi chez nous ! », confirmant ainsi la justesse de l’emploi du mot « sauvageon » par Chevènement.
J’ai dit plus haut que le manque rendait astucieux. Il nous constitue et nous fait vivre : c’est le manque à comprendre qui nous fait penser, le manque à dire qui nous fait parler, le manque d’équilibre qui nous fait marcher, le manque qui nous fait avancer et entreprendre pour tenter à tout moment l’impossible : le combler.
Oui, mais à une condition essentielle, que les manques ne soient pas vitaux. Manque de nourriture, manque de protection, manque de toit, manque de considération, manque de travail, manque de liberté, sont des manques d’autant plus intolérables qu’ils sont inégalement partagés entre les nations de la terre, et au sein de chacune d’elle.
Et il n’y a pas de raison de faire accepter la loi fondamentale de toute vie en société, lorsque la société en question est incapable de fournir à chacun de ses sociétaires du pain, un toit, la liberté, la sécurité, le respect et du travail. C’est ainsi qu’abandonné aux marges de la société par la société elle-même, on refuse la loi, on crée la sienne, et on redevient sauvageon. Et quand plusieurs sauvageons qui n’ont plus rien à perdre se réunissent en bande de sauvageons, la voie est libre pour tous les Ben Laden de la terre qui n’ont plus qu’à cueillir dans ces bandes-là les fanatiques et les assassins de demain. À ceux-là, un seul mot d’ordre : « L’interdiction du meurtre et du viol ne vaut pas pour vous, par ordre exceptionnel du Père tout-puissant : tuez les infidèles et mourez ; pour ce qui est du viol, ne vous inquiétez pas : après votre mort, vous pourrez dépuceler et violer à loisir soixante-dix vierges expressément réservées pour vous par le Père tout-puissant. »
À l’hécatombe assassine et spectaculaire de New York et de Washington succéda le meurtre insidieux et invisible de la bactérie charbonneuse véhiculée par un mode de transport banal, celui des lettres, la poste. Lorsqu’on parle au nom de Dieu, qu’on tue au nom de Dieu, pourquoi, effectivement, ne pas répandre, comme un Dieu vengeur, la peste ? Oui, mais qui la répand ? Ben Laden ? L’extrême droite américaine, aussi néfaste et assassine ? Une des nombreuses sectes dont la démocratie américaine permet le développement fantastique et fanatique alors qu’elles n’ont aucun désir de démocratie, mais bien d’un retour à la loi d’avant la loi, la loi du Père de la horde primitive, la loi du gourou, seul maître ici-bas, parlant lui aussi au nom de Dieu – les dieux sont légion ! – seul maître de ses disciplines, de leurs âmes, de leurs corps, de leurs sexes et de leurs biens ? L’Amérique, telle le scorpion, se blesserait-elle elle-même, au travers d’une de ses communautés dévoyées peuplées de ces humains perdus qui ne trouvent de sens à leur existence que dans le non-sens, le contresens ou le sens interdit ?
L’intégrisme et le fanatisme des sectes n’ont rien à envier à l’intégrisme et au fanatisme des plus dangereux zélateurs des trois religions du livre : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ces intégristes-là sont tous, et pour les mêmes raisons, fauteurs de guerres, de meurtres et de destructions. Leur loi, c’est la loi d’avant la loi, parée des plumes de la loi fondamentale. Leur loi, c’est la loi du crime, parée des plumes de la vertu. Le gourou, l’inquisiteur, l’ayatollah, le zélote décident du bien et du mal. C’est Ben Laden qui affirme : « Il y a deux sortes de terrorisme, le bon et le mauvais. Celui que nous pratiquons est le bon terrorisme. » Dans le même message, son dernier, le même Ben Laden proclame à la face du monde ce que même Hitler n’avait proclamé ni si haut ni si fort : « Tuer les juifs est la priorité numéro un. »
Pendant ce temps, Ariel Sharon décide aussi du bien et du mal, du bon assassinat – celui des résistants palestiniens assimilé à une action de justice – et du mauvais assassinat – celui des soldats ou des ministres israéliens assimilé à une action terroriste. Les israélites intégristes poussent leurs pions au nom de Dieu qui, paraît-il, leur a donné cette terre, la Palestine, terre qu’ils minent, comme un gruyère, de leurs colonies, pour tenter de réaliser leur rêve : la restauration du grand Israël d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et de la Jérusalem de David et de Salomon.
Le grand Israël, la grande Serbie, la grande Allemagne ! L’éternel Israël, l’éternelle Serbie, l’Allemagne éternelle ! Au nom de quoi, Dieu aidant éventuellement, on pourra étendre notre domination meurtrière sur les terres qu’habitent les autres depuis des siècles, mais qui, autrefois, il y a très longtemps, étaient à nos pères. À nos pères tout-puissants. À notre horde primitive.
« Pour moi, les sionistes qui prétendent renouer avec l’État juif de l’an 70 après J.-C. (destruction de Jérusalem par Titus) sont tout aussi écœurants que les nazis. Avec leur manie de fouiner dans les liens du sang, leurs “vieilles racines culturelles”, leur désir mi-hypocrite, mi-borné de revenir aux origines du monde, ils sont tout à fait semblables aux nazis. La blague selon laquelle on aurait construit à Haïfa un monument à Hitler portant cette inscription “À notre Herführer” (celui qui nous a conduits ici) est en vérité d’une pertinence profonde et bien peu plaisante. Car en pensée aussi, il est leur Heerführer (guide des armées). C’est ce qu’il y a de fantastique chez les nazis, ils vivent dans une communauté idéologique à la fois avec la Russie soviétique et avec Sion. »
Ce n’est pas un antisémite qui écrit ces lignes en juin 1934 [3], mais un juif allemand, Victor Klemperer. Professeur de philologie à l’université de Dresde, sauvé de peu de la mort réservée aux Allemands d’origine juive du fait de son mariage avec une aryenne, la pianiste Eva Schlemmer, puis par le bombardement de Dresde en février 1945, il écrira son journal de 1933 à 1945.
Ce journal est un des témoignages les plus forts et les plus précis de ce que fut l’horreur nazie au quotidien, le retour majuscule à la loi d’avant la loi : on tue ses frères et ses fils, ses pères et ses oncles, on viole ses sœurs et ses filles, ses mères et ses tantes. C’est, malgré les apparences quelquefois policées, malgré les rationalisations pseudo-philosophiques, les arguties pseudo-scientifiques et, s’il le faut, les alibis religieux et la caution de Dieu, le retour à la horde primitive sous la conduite d’un guide illuminé et meurtrier : dans ce cas, Hitler, dans d’autres Staline, Franco, Mussolini, Pol Pot, Saddam Hussein, Karadjic, Khomeiny, Ben Laden et leurs frères de sang.
Klemperer ne changera jamais d’avis sur le fait que sionisme et nazisme avaient une étrange et mortifère parenté.
En avril 1935 : « Les Blumenfeld sont venus chez nous vendredi : nous nous sommes violemment opposés sur la question du sionisme, que lui défend et glorifie, et que moi j’appelle trahison et hitlérisme. »
En octobre 1936 : « Faut-il donc que je m’étonne encore qu’Hitler combatte l’“intellectualisme” et ne jure que par le sang ? Que fait d’autre la fille d’un magistrat juif de la Cour suprême du Reich ? Et en quoi les sionistes se distinguent-ils des nazis ? Ces gens traitent la raison comme si elle était ce qu’il y a de plus mineur et de plus nuisible en l’homme pris dans sa totalité. »
En juin 1942 : « Étude des écrits sionistes de Herzl. Incroyable parenté avec l’hitlérisme. Sauf que Herzl élude soigneusement la question du sang. La nation est pour lui “un groupe historique dont la cohésion est manifeste et qui a un ennemi commun.” (Une bien fade définition.) »
Le drame actuel que vivent Israël et la Palestine donne raison à Klemperer : le sionisme est fauteur de troubles meurtriers. Peut-on le dire ? Est-il politiquement correct de dire à l’actuel gouvernement israélien : « Vous vous comportez mal avec la Palestine et les Palestiniens » ? Ou doit-on, sous prétexte que les juifs ont été maltraités pendant plusieurs millénaires, avant et après le Christ, par les pharaons comme par les nazis, par les romains comme par les chrétiens, de Nabuchodonosor à Hitler en passant par Isabelle la catholique, ne leur faire aucun reproche ? Ne peut-on pas leur dire : « Ne vous identifiez pas à ceux qui furent vos persécuteurs » ? Ne peut-on pas leur dire : « Nous préférions Rabbin, le faiseur de paix, qu’un de vos croyants, fanatique et manipulé, a assassiné, à Sharon que ses fanfaronnades sur l’esplanade des Mosquées ont transformé en un faiseur de guerre. Vos colonies et vos colons sont une insulte au bon sens, une permanente provocation à la révolte. Ce qui les fonde est très exactement identique à ce qui fonda l’Anschluss » ? Ne peut-on pas leur dire que les israélites extrémistes ne valent pas mieux que les islamistes extrémistes et pas mieux que les nazis ?
Oui, on peut le leur dire : Victor Klemperer, juif allemand humilié et persécuté par les nazis allemands, nous a ouvert la voie. Pas plus que lui, nous ne pouvons rester silencieux. Et nous garderons en mémoire ce que le sous-commandant Marcos dit du silence : « Il y a plusieurs sortes de silences. Ceux qui sont indifférence face à tout ce qui arrive autour d’eux. Ceux qui sont cyniques face à la douleur de l’autre. Ceux qui sont complices devant les crimes et l’arbitraire. Ceux de l’impuissance face à celui qui écrase. Ceux de l’humiliation et du refus de la parole. Ceux qui sont fertiles pour les rêves. Et ceux qui sont subversifs et rebelles. »
Comme Ben Laden, comme Sharon, Georges W. Bush lui-même dit le bien et le mal. Il prêche, maladroitement, la « croisade » contre le mal. Quand on sait les folles équipées que furent les croisades et à quelles hécatombes elles conduisirent, on ne peut que s’inquiéter. Et lorsque la « croisade » regroupe une alliance hétéroclite de nations industrialisées, occidentales et orientales, la Russie qu’on se promet de ne plus sermonner sur la Tchétchénie, la Chine qu’on n’embêtera plus sur le Tibet, le Pakistan et l’Inde ennemis, et l’Arabie Saoudite, et d’autres encore, pris entre le zist et le zest, le marteau et l’enclume, on a tout lieu d’être plus inquiets encore.
Il est vrai que cette guerre est difficile. C’était si simple, si clair quand la guerre se faisait de nation à nation, ou d’alliance de nations à alliance de nations. Mais contre Ben Laden, le nouveau « Vieux de la montagne », sans état, sans nation, que peut faire une alliance de nations ? À la rigueur, attaquer la nation qui lui offre l’hospitalité, d’autant plus que presque aucune nation ne reconnaît son actuel gouvernement : les talibans. Qui s’en plaindra ? Les talibans représentent tout ce qui fait horreur aux hommes libres et aux esprits éclairés : le retour à la loi de la horde primitive, un pouvoir féodal des plus arriérés, une emprise de l’islam interprété de la manière la plus sotte et la plus cruelle, un sort ignoble réservé aux femmes – plus de travail, plus d’école, plus de soins médicaux pour elles, une rafale de Kalachnikov dans le corps sous les yeux d’hommes réjouis réunis dans un stade pour l’une d’elles condamnée à mort –, une tyrannie quotidienne dans les plus petits détails – barbe obligatoire, musique interdite –, un soutien actif à tous les extrémistes islamistes du monde. Mais le peuple afghan ? Ah, les pauvres ! Oui, c’est certain, il y aura des dégâts collatéraux, mais on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, diront les bonnes âmes. L’Amérique pilonne les positions des talibans, permettant à l’Alliance du Nord de progresser vers Kaboul, Alliance du Nord qui s’était distinguée il y a quelques années, à Kaboul même, par sa cruauté, sa tyrannie et ses divisions. Les Afghans n’auraient-ils le choix qu’entre la peste et le choléra ?
Si Pyrrhus n’était pas tombé en Argos sous le geste d’une harpie ou si César n’avait pas été lardé à mort. La pensée ne peut les biffer. Le temps les a marqués de son fer et chargés de ses chaînes, ils sont chambrés dans la cellule des possibilités infinies qu’ils ont évincées. Mais étaient-elles possibles ces possibilités qui ne furent pas ? Ou la seule possibilité était-elle ce qui fut ? Tisse tisseur de vent.
James Joyce, Ulysse.
Les talibans fuient vers le Sud. L’Alliance du Nord les pousse en avant. Pas trop vite ! disent les Américains, attendez que l’onu ait concocté le programme politique à venir. Mais les militaires n’écoutent jamais rien et vont plus vite que les politiques. Il y a là, vers le Sud, quelques affronts à venger et quelques prébendes à récupérer.
Non décidément, rien de neuf. Des hommes qui courent à droite, à gauche, à la recherche du pouvoir à n’importe quel prix, en écrasant d’autres hommes à leur passage.
Pendant les travaux guerriers, le commerce continue. Après le 11 septembre 2001, les Bourses avaient chuté mais elles se sont reprises. Dieu soit loué ! Le magasin planétaire reste ouvert et tient sa grande foire sur les rives du golfe Persique à Doha, au Qatar. Le nouvel ordre mondial tente d’y régler – sans grand succès, pas plus qu’à Seattle – ses chicanes épicières : les médicaments, les bananes, le bœuf aux hormones, le maïs transgénique, la privatisation de la santé et de l’éducation. Avec un mot d’ordre principal : chacun pour soi. Et un mot d’ordre accessoire : après nous le déluge.
J’exagère ? Peut-être !
Mais comment sortir des tyrannies de toutes natures, politiques, religieuses, économiques, militaires, financières, culturelles, sans se poser des questions politiquement non correctes, religieusement non correctes, économiquement non correctes, financièrement non correctes, culturellement non correctes ? Le dimanche après-midi du 10 avril 1938, Victor Klemperer écrivait dans son journal : « Je me pose aujourd’hui de plus en plus souvent des questions sur des choses […] qui pour moi, jusqu’à présent, allaient de soi. L’essentiel dans la tyrannie, de quelque nature qu’elle soit, c’est la répression du questionnement. »
Je souligne : l’essentiel dans la tyrannie, de quelque nature qu’elle soit, c’est la répression du questionnement.
Rien de neuf donc, sinon les questions qui surgissent, de plus en plus lancinantes, lorsque l’humanité retombe avec obstination dans ses mêmes errements sanglants.
Je laisserai à Qohélet fils de David roi à Jérusalem (Salomon ?) le soin de la conclusion, par le truchement de ces premiers versets de l’Ecclésiaste [4].
Que reste-t-il à l’homme
de son travail
et de sa peine
sous le soleil
Une génération vient
une génération va
et la terre
reste
Le soleil se lève
le soleil se couche
courant vers sa demeure
et se levant lui là
Vers le Sud vers le Nord
le vent souffle
le vent tourne
et revient sur ses pas
Les torrents vont vers la mer
la mer insatiable
les torrents vont vers la mer
où ils ne cessent d’aller
Toutes les paroles sont infirmes
comment pourrait l’homme dire
comment l’œil se combler de voir
et l’oreille d’entendre
Ce qui fut cela sera
et ce qui s’est fait se refera
Rien de nouveau
sous le soleil
Dax, 11 et 12 novembre 2001
 
NOTES
 
[1] Gallimard, janvier 1966.
[2] Alain Castéra, Michel Minard, « La loi d’avant la loi », Lire et savoir, n° 2, Gallimard, 1996.
[3] V. Klemperer, Mes Soldats de papier, Journal 1933-1941. Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1942-1945, Le Seuil, 2000.
[4] La Bible, Bayard, 2001.
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[1]
Gallimard, janvier 1966. Suite de la note...
[2]
Alain Castéra, Michel Minard, « La loi d’avant la loi », ...
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[3]
V. Klemperer, Mes Soldats de papier, Journal 1933-1941....
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[4]
La Bible, Bayard, 2001. Suite de la note...