2002
Sud/Nord
Terreur d’État État de terreur
[1]
Braulio de Almeida e Souza
Dans la suite des événements épouvantables et inattendus du 11
septembre, le président de l’État attaqué a proclamé une implacable vengeance
et a décidé des moyens politiques, diplomatiques, économiques, financiers,
policiers et militaires destinés à mettre en route l’opération de guerre qu’il
a d’abord nommée « justice infinie », puis, quelques jours après, « liberté
durable ».
Les médias ont diffusé sans arrêt, tout autour du globe, jour
après jour, les images de l’horreur. Le président apparaissait et
réapparaissait sans cesse sur tous les écrans du monde pour répéter son
discours manichéen
[2],
divisant les humains en « terroristes » (le Mal absolu) et « anti-terroristes »
(le Bien non moins absolu). Il ajoutait toujours à ce discours une menace : les
peuples, les États, les régimes politiques, les organisations ou les individus
qui refuseraient de s’allier à l’Amérique dans cette guerre que son
administration venait de déclarer, seraient, eux aussi, identifiés en tant que
« terroristes ». De manière implicite, il n’arrêtait pas d’insinuer ce que M.
Berlusconi a proclamé de manière explicite : il s’agit d’une guerre entre deux
civilisations, la civilisation occidentale chrétienne et la civilisation
orientale musulmane, dont la première sortira fatalement victorieuse. Ce
triomphalisme arrogant et fou, M. Bush l’affichait jour après jour. Et jour
après jour, M. Ben Laden apparaissait sur le petit écran pour nous répéter à
son tour le même discours manichéen avec quelques petites différences minimes :
il ne traitait pas les Américains de lapins à chasser, et ne promettait pas la
destruction totale de l’Amérique et de ses alliés, mais l’intranquillité et
l’insécurité sans fin.
Ces événements (avènements ?) du 11 septembre, que toute
conscience morale réprouvera forcément et condamnera, ont laissé le peuple
américain et le monde entier terrifiés, du fait de l’hécatombe de victimes
innocentes bien sûr, mais aussi du fait de l’efficacité technique avec laquelle
ils ont été planifiés et exécutés, et de la signification symbolique des cibles
atteintes. Les productions hollywoodiennes que l’« american culture » exporte
massivement à travers le monde entier devenaient une réalité qui blessait son
propre cœur.
En vérité, le peuple américain – et avec lui tous ceux qui
s’identifient à ses gouvernants et à l’« american way of life » – venait d’être
secoué et atteint dans l’orgueilleuse conscience (bonne conscience depuis
longtemps cultivée) qu’elle avait de l’invulnérabilité de son espace : les
risques de toutes sortes, les périls, la destruction et la mort politiquement
fomentées, décidées et exécutées, c’était uniquement pour les autres, ceux qui,
précisément, étaient au dehors de cet espace-là. À l’opposé de ce qui était
donné à croire aux Américains, du fait de plus d’un demi-siècle de
conditionnement de l’opinion publique, les faits venaient de s’imposer à eux,
bouleversant la conscience qu’ils avaient de partager une « Sainte Raison »
collective, une Invulnérabilité et un Pouvoir absolus. On comprend mieux ainsi
le mélange d’humiliation rageuse et de terreur sans limites de leurs réactions.
Elle a donc été bien naturelle l’identification générale avec le discours
présidentiel promettant l’implacable vengeance contre le Mal, c’est-à-dire
contre quiconque a été désigné par le président comme terroriste ou complice de
terroristes. Naturel a été aussi d’admettre comme légitimes et conformes à la
morale tous les objectifs et tous les moyens pour les atteindre décidés par le
président. Naturellement ce n’est pas maintenant que cette conscience
collective (qui n’est pas partagée par la totalité du peuple américain) va
s’interroger sur les raisons profondes des actes dont elle vient d’être
victime, et, moins encore, sur les raisons tactiques et stratégiques du
discours de son président et de son administration. Comme toujours, il lui a
été affirmé que ce que son administration décide et exécute contre les États,
les régimes politiques, les organisations sociales, les personnalités (les
fameux assassinats collectifs), c’est pour le Bien, pour la Liberté et pour la
Démocratie. Il est aussi naturel qu’elle n’essaye pas de comparer ses milliers
de morts et les destructions dont elle a été victime, avec les morts et les
destructions qui, à travers le monde, ont été la conséquence directe ou
indirecte de la politique obsessionnelle d’hégémonie absolue de ses
gouvernements successifs, hégémonie dans tous les domaines : politique,
militaire, économique, financier et culturel.
Croit-on que j’exagère ? Où je désigne la terreur, voudra-t-on
ne voir qu’une simple inconscience ? Mais vous le savez bien, que si l’esclave
est inconscient, ce n’est point de son esclavage, ce n’est point de ce qui jour
après jour l’écrase et l’humilie : c’est de la formidable puissance qu’il
pourrait opposer à cette force d’oppression, pour peu qu’il entreprenne de la
nier lui-même et qu’il parvienne à convaincre ses frères de la nier avec lui.
Avez-vous jamais sérieusement réfléchi à l’extraordinaire
résignation sur laquelle repose
l’équilibre de nos sociétés occidentales ? Vous êtes-vous jamais demandé
comment il se fait que parmi tant de frustrés, de brimés, de malmenés, parmi
tant de victimes, parmi tant de cocus, il n’y ait pas davantage de révoltés, de
voleurs, d’incendiaires et d’assassins ? Et comment expliquez-vous qu’il y ait
si peu de crachats sur les faces bourgeoises, si peu de coups de pied aux
aristocratiques culs de nos jeunes jean-foutres, si peu de provocateurs
châtiés, si peu de patrons, de colons et de flics châtrés, si peu d’Européennes
violées ?
Francis Jeanson,
Lignes de
départ.
Cette conscience collective aura tendance à accepter facilement
l’idée que les événements dont elle a été victime dans son propre espace ne
soient rien d’autre que les manifestations monstrueuses des monstres du Mal
éparpillés à travers le monde. Elle acceptera difficilement qu’il puisse
exister quelques relations de cause à effet entre ces tragiques événements et
les constantes de la politique de son administration. Et sa mémoire collective,
grosse de « victoires justes », aura beaucoup de peine à faire revenir à sa
propre surface les épouvantables destructions et les centaines de milliers de
morts qui ont résulté de la décision de M. Truman de faire lâcher des bombes
atomiques
[3] sur
Hiroshima et Nagasaki, alors que l’Allemagne nazie avait déjà capitulé et que
le Japon était effectivement vaincu. Elle aura aussi beaucoup de peine à se
remémorer les milliers et les milliers de morts consécutifs à des coups
militaires que l’administration américaine a décidés, planifiés et exécutés
dans le cadre de la guerre froide, en recourant à des militaires autochtones
qu’elle a elle-même choisis et techniquement préparés : en Indonésie avec
Suharto
[4], au Chili avec
Pinochet, en Argentine avec Videla, au Brésil avec Castelo Branco, au Paraguay,
en Uruguay, en Bolivie, etc. Et il ne lui sera pas non plus facile de se
souvenir des centaines de milliers de morts et des millions d’hommes et de
femmes terrorisés par les dictatures, les guerres civiles et les guerres
tribales dans lesquelles son administration a été directement ou indirectement
mêlée. Elle n’a certainement pas oublié ses propres mots lors de ses
interventions militaires en Grenade, au Panama et en Indochine ; mais se
rappelle-t-elle le nombre incalculable d’enfants, de femmes et de vieillards
innocents qui ont été victimes de ces mêmes interventions ? Et les villes et
les villages détruits, les cultures rasées, les enfants qui sont nés anormaux
et qui continuent de naître anormaux du fait du célèbre « gaz orange », utilisé
à profusion au Viêtnam ? Et se rappellera-t-elle que, dans le monde musulman,
c’est son administration qui a utilisé et armé M. Saddam Hussein pour
déclencher la guerre contre l’Iran, lorsque ses intérêts pétroliers et
stratégiques ont été compromis par la révolution fondamentaliste de M. Khomeyni
? Saura-t-elle se rappeler les deux millions de personnes qui ont péri dans
cette guerre ? Et l’appui militaire, politique et diplomatique que
l’administration américaine a toujours donné à Israël dans sa guerre
d’agression contre les États voisins, qui prend aujourd’hui la forme d’une
guerre d’extermination du peuple palestinien, en utilisant les balles, les
bombes, les roquettes, la faim et les assassinats sélectifs ? Et le martyre du
peuple innocent de l’Irak, tant par le blocus interminable et ses conséquences
– la faim et les maladies –, que par les bombardements répétés, peuple qui
continue de souffrir et de périr depuis la guerre du Golfe dont se servit M.
Bush père pour proclamer le « nouvel ordre mondial » ? Tous ces faits
historiques seront-ils pris en compte dans la recherche des causes du processus
d’émergence et de développement de cette culture du désespoir qui constitue
l’humus dans lequel s’enracinent les fondamentalismes ? Et, à propos de
fondamentalisme et de terrorisme musulman, se rappellera-t-elle que les chefs
du réseau des Frères musulmans, qui ont pratiqué et pratiquent encore tant
d’actes de terreur, ont été publiquement reconnus comme des héros par
l’administration américaine, et que M. Ben Laden lui-même a été entraîné et
armé par la
cia, puis glorifié en
tant que chef opérationnel héroïque dans son action contre les Russes et le
régime laïque prosoviétique de l’Afghanistan ?
Et en Europe, depuis le collapsus de l’Union soviétique et le
démantèlement de la Yougoslavie, se rappellera-t-elle qu’on aurait pu trouver
d’autres solutions au problème du Kosovo que le recours militaire imposé à
outrance par l’administration de M. Clinton ? Et combien de morts innocents et
de destructions ont résulté des fameux « bombardements chirurgicaux » sur le
territoire serbe, qui ne respectèrent ni les ambassades ni les hôpitaux ? Cette
intervention, hypocritement appelée « humanitaire », n’a-t-elle pas été, elle
aussi, faiseuse de crimes contre l’humanité ?
Il est possible que de tout cela, il reste quelque obscure
mémoire. Mais, pour beaucoup, elle sera recouverte du manteau justificatif de
la bonne conscience, puisque les médias répètent sans interruption que toutes
les décisions prises et toutes les actions entreprises, propres ou sales, le
sont pour la Liberté et la Démocratie, et que, de toutes manières, elles sont
toujours « humanitaires ».
Toutefois, il ne faut pas oublier que, dans la société
américaine, existent, et ont toujours existé, des consciences lucides qui
reconnaissent et dénoncent avec courage cette politique persistante et
obsessionnelle d’hégémonie arrogante, politique qui, tôt ou tard, ne laissera
pas de produire des effets boomerang. Il est vrai qu’au sein du peuple
américain, n’ont pas manqué les voix pour dénoncer cette politique d’« un
poids, deux mesures » et de prises de décisions unilatérales qui ne respectent
pas le droit international. Politique qui autorise l’Amérique à être le
gendarme, le juge et le bourreau du monde, à tout endroit de la planète où
pourraient émerger des résistances ou des outrages à ce que son administration
entend être les intérêts de l’Amérique ; politique qui intimide avec son « qui
n’est pas pour nous est contre nous » ; politique qui toujours impose ses
décisions et ses veto dans les relations et les instances internationales. Le
Tribunal international lui-même semble ne pas échapper à la domination de cette
politique, puisque seuls ceux qu’elle désigne comme des criminels de guerre,
des génocidaires ou des responsables de crimes contre l’humanité sont capturés
et jugés, et que, jusqu’à maintenant, aucun mandat d’arrêt n’a été lancé contre
M. Kissinger, lui qui a pourtant patronné tant de coups sanglants et tant
d’actions génocidaires.
C’est cette même politique qui est aujourd’hui poursuivie
contre l’Afghanistan, où des civils innocents sont massacrés, des villes et des
villages rasés, et où même les hôpitaux et les installations de la Croix-Rouge
internationale ne sont pas respectés. Et tout cela – sans compter ce qui
viendra par la suite – avec des appuis inconditionnels, comme celui de M.
Blair, ou avec les appuis tactiques et stratégiques de ceux qui se disent
civilisés, au nom de la lutte contre le terrorisme, comme si c’était là, en
Afghanistan, et grâce à cette politique de razzia, que le terrorisme pouvait
être effectivement combattu.
M. Bush et tous ceux qui le suivent, après y être entré,
avancent dans cette guerre contre cette forme inédite d’action terroriste, avec
la même logique politique et militaire que celle de M. Ariel Sharon et de son
gouvernement. C’est une logique dont on connaît hélas les résultats.
Et nous, que sommes-nous face à la possibilité d’une
mondialisation de cette même logique politique et militaire ?
Pourquoi cette insanité manichéenne d’un discours de « guerre
sainte », où la vie humaine, l’économie et la finance n’ont de valeur que si
elles sont du côté de la « Sainte Raison », et où on assiste à une légitimation
morale et idéologique massive de l’horreur et de la terreur, seulement si elles
sont pratiquées par le côté qui se présente lui-même comme « juste et saint »
?
Il semble pourtant bien clair que cette légitimation morale et
idéologique est nécessaire à la poursuite d’autres légitimations : politiques,
diplomatiques, d’action militaire, d’agression économique et financière du «
monde infidèle », creusant ainsi toujours un peu plus le fossé Nord-Sud ; mais
aussi légitimation de l’émission et de l’imposition mondialement concertées de
mesures législatives restrictives des droits des citoyens, et mondialisation
concertée de procédures, de méthodes et d’actions policières, parmi les plus
terroristes qui soient
[5].
Et, sous couvert de cette logique qui légitime tout au nom du
combat sans fin contre un terrorisme désigné de manière manichéenne, qu’est-ce
qui ne sera pas décidé en termes de méthodes et de concertations policières, de
manipulation de la communication sociale et de l’administration judiciaire,
contre tout ceux qui, individuellement ou collectivement, s’insurgent et
résistent à l’ordre totalitaire mondialisé du néolibéralisme économique qui a
submergé toutes les valeurs, hormis celles du « libre marché » et de
l’appropriation privé du profit ? Et, dès maintenant et à court terme,
qu’est-ce qui ne sera pas décidé, concerté et exécuté contre ceux qui,
publiquement, manifestent contre cet « ordre mondial », à l’occasion de ces
conclaves des maîtres du monde et de leurs serviteurs, que sont Davos, le
g7, l’omc, etc. ?
Et enfin, sous couvert de cette « guerre sainte » contre le Mal
Al-Qaida, M. Bush et son administration ne cachent-ils aussi un autre objectif
stratégique, celui de mettre enfin le pied – stratégique et militaire – dans
cette région hautement stratégique qu’est l’Asie centrale ?
Sesimbra, novembre 2001
[1]
Traduction de l’auteur, revue et corrigée par Michel
Minard.
[2]
Discours manichéen qui n’a rien de nouveau par rapport aux
stratégies totalitaires qui ont intoxiqué le monde au cours de la guerre dite
froide.
[3]
Et ainsi intimider le monde entier par la possession de l’arme
absolue.
[4]
Placer, journaliste connu, expert de l’histoire indonésienne
contemporaine, estime que ce coup d’État a entraîné un million d’assassinats,
dont cinq mille ont été perpétrés grâce à une liste fournie au dictateur
Suharto par les services secrets nord-américains et anglais.
[5]
À ce propos, et en rapport avec ce qui est en train de se
passer avec le
fbi aux États-Unis, on
lira l’article d’Éric Leser dans
Le
Monde du 26 octobre 2001.