Il me souvient le temps de ma petite enfance
à Lyon, j’avais un an
je ne me souviens d’ailleurs de rien
sinon d’un nom
Mamoud
mon copain de crèche
afghan
Il me souvient le temps de mon enfance
à Grenoble, j’avais quatre ans
nous venions te voir toi et tes parents
à Lyon, fiers comme Artaban
dans nos gilets brodés
de laine de mouton
afghan
Il me souvient le temps de mon enfance
à Dakar, j’avais huit ans
la découverte de l’Afrique
de ses mystères, de ses sorciers
Le temps des cavalcades à vélo
dans la savane de Fann
le temps de l’aventure et des explorations
le temps d’un film tout spécialement marquant
l’épopée fantastique du grand bouzkachi royal
Kessel, les cavaliers
afghan
Il me souvient le temps de mon adolescence
À Nice, j’avais quinze ans
les affiches du Che, les disques de Bob Marley
le temps de la révolte, le temps de la passion
les premiers flirts, les premières pétitions
contre l’invasion soviétique sur le sol
afghan
Il me souvient le temps de ma jeunesse
À Paris, j’avais vingt ans
les études de médecine
le temps de l’engagement
Touche pas à mon pote, Solidarnosc
Les boat people de mer de Chine
Médecins du monde et sans frontières
l’action humanitaire
le temps des manifestations
pour la libération du docteur Augauillard
des prisons de ses geôliers
afghan
Il me souvient le temps
le temps de l’enfance,
le temps de l’adolescence
le temps de la jeunesse
le temps de l’insouciance
le sentiment de toute-puissance
Maintenant que j’ai trente-sept ans
me poussent des cheveux blancs
psychiatre et impuissant
à modifier le cours du temps
temps qui passe et ne résout rien à l’affaire
de ces damnés de la terre
que sont les pauvres hères
afghan
Temps de la mondialisation
temps d’injustices et tant de souffrances
temps de violence et tant de guerres
qu’on foute enfin la paix
aux orphelins de notre ami
Massoud
l’afghan