Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 147 à 151
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

La peste n’a que cent jours

Bernard Doray
Le 10 septembre, j’ai posté à L’Humanité une contribution à la réflexion générale sur le capitalisme global que j’avais rédigée à Tuzla (Bosnie) où pendant une semaine je venais de prendre la mesure de la longue durée d’une guerre dont même l’Europe commence à se fatiguer du souvenir : le Kosovo, la Macédoine sont venus façonner un palimpseste de l’humanitairerie balkanique. Et pourtant ! les puits de sels datant des Turcs ont retrouvé leur activité, mais la production de sel de cuisine fût-il le plus réputé de l’ancienne Yougoslavie ne suffit pas tout à fait à nourrir la ville. La grande usine chimique qui fournissait des savons et des détergents pour toute la Yougoslavie travaille à 10 % de son rendement : comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement puisque la voie de chemin de fer qui reliait la ville à Sarajevo et par où l’on exportait les productions de l’usine est détruite sur cent cinquante kilomètres pour une période indéterminée. Ailleurs, des salariés non payés depuis des mois ont manifesté dans la rue pour qu’on se décide enfin à fermer leur entreprise.
À l’occasion d’une recherche menée conjointement par Enfants réfugiés du monde, l’association bosniaque Djeciji Svijet, le Cedrate et Les enfants du Lude, je me suis fait expliquer l’histoire de ces adolescents qui constituent une bonne part du public de la ludothèque ambulante. Je pense à Djemsida, la fille sourde née au début de la guerre : le père parti aux combats où il allait mourir deux mois après sa naissance, la mère profondément déprimée accouchant seule d’une enfant dont on ne repèrera la surdité qu’après une année. La mère et la fille vivent depuis six ans dans un bâtiment-refuge à Tuzla, où elles disposent exactement de six mètres carrés. On m’a fait remarquer qu’elle n’était pas l’enfant la plus en difficulté. C’est probablement vrai. Sa mère a retrouvé ses forces. Elle travaille et vit pour sa fille, qui manifeste de son côté une énergie de vie bagarreuse et possessive. Elle ne bénéficie d’aucune rééducation, mais se débrouille avec une sorte de langage des signes improvisé que l’on comprend autour d’elle.
De la guerre, c’est d’abord cela que l’on devrait montrer : pas seulement les traumatismes indélébiles, les silences ou les récits des anciens guerriers qui fatiguent ceux qui n’imaginent pas ce qu’ils ont vécus. On devrait montrer les pertes de substance dans le corps social, et la mise en panne individuelle et collective de la Kulturarbeit (j’y reviendrai).
C’est pour cela que ma contribution du 10 septembre à la réflexion globale sur la globalisation portait sur l’affaire de la dioxine au Viêtnam. Non pas six ans après, mais trois générations après : le crime impuni de ce qui se dessine comme la première pollution génétique criminelle et massive de l’histoire de l’humanité. Notre société qui protège tellement bien le patrimoine de l’humanité que les « lois bioéthiques » ont inscrit dans le code la prohibition des thérapies géniques germinales qui introduiraient une modification transmissible du génome des quelques individus qui verraient leurs gamètes débarrassés de particularités à l’origine de maladies cruelles et invalidantes. Mais s’agissant de la dioxine vietnamienne, un jeu complexe d’influences a laissé le « patrimoine de l’humanité-vietnamienne » à son sort, comme si, pour des raisons de commodité, et par l’effet d’un rapport de forces économiques écrasant, une partie de la mémoire biologique de l’humain n’appartenait pas au genre, alors même que l’humanité sait parfaitement bien maintenant de quoi il retourne.
Comme je sais bien le peu de pouvoir de la simple affirmation face à la force du déni et du négationnisme, j’avais pris l’affaire par un autre bout : Monsanto, l’une des firmes les plus impliquées dans la production consciente et massive de l’arme biologique terrifiante utilisée au Viêtnam, qui a fait de juteux profits dans cette affaire, qui contrôle 90 % du marché des ogm aux États-Unis, qui a poussé la passion biocidaire jusqu’à annoncer au monde entier avoir découvert la clé magique pour mettre en dépendance l’agriculture mondiale face aux semenciers sous la forme de Terminator : un gène généraliste qui permettrait aux plantes performantes dont on vend la semence de ne pas se reproduire.
Monsanto, c’est aussi un projet pharaonique de brevetage de l’ensemble des formules géniques produites découvertes dans les plantes et reconnues comme utiles par les humains, c’est aussi un passage dans la carrière de plusieurs membres du premier cercle des proches du Président Bush, et c’est cette transnationale illuminée qui menace des foudres de la loi les écologistes de la Drôme, faucheurs de colza ou de maïs transgéniques.
Ce texte a été envoyé à la rédaction de L’Humanité le 10 septembre. Au plan purement rédactionnel, cela tombait évidemment bien mal, au milieu des débordements d’américanophilie qui accueillit cette nouvelle sidérante : quelques types armés de cuters achetés dans un supermarché peuvent faire s’effondrer le Pentagone pour gagner, pense-t-on, un paradis de carton pâte. Le monde avait à l’évidence perdu de sa verticalité avec l’effondrement des tours jumelles. Il paraissait difficile d’en rajouter. Pourtant, Jean-Paul Monferran, le chef de la rubrique du journal, est un journaliste respectueux du travail de la pensée.
L’essentiel de ma contribution, évidemment modifiée pour y inclure le bouleversement du paysage apporté par les attentats, a été publiée le 23 septembre sous l’heureux titre rédactionnel « La mémoire-argent » (reprise d’une expression que j’avais employée en référence à l’interrogation d’un ancien ministre de la Perestroïka, lors d’un colloque que nous avions organisé à Moscou à un moment où les paquets de Marlboro servaient de pseudo-dollars dans les rues alentour).
Aujourd’hui, au terme des cent jours du Président junior après l’attentat, où en sommes-nous ?
Évidemment, nous commençons à prendre la mesure de ce qui se passe. Et cette mesure-là rendrait tout ce qui précède dérisoire, presque comique même, si l’on ne pensait pas que notre travail continu de la pensée est en somme notre seule force, et qu’en rendre compte de temps en temps est peut-être utile pour ne pas trop céder au sentiment d’une radicale impuissance. Aujourd’hui, donc, rien ne vient démentir que le projet de peste planétaire engagé par Al-Qaida se déroule comme prévu, sans grande anicroche. Avec une passion inébranlable, le pouvoir des États-Unis s’est engagé dans la grande guerre pseudo-éradicatrice qui devrait le mener vers son paradis à lui : le bouclier anti-missile (la leçon des cuters n’a visiblement pas été entendue), et la maîtrise du monde : après l’implantation turco-balkanique, les progrès dans la vassalisation politique de l’Europe de l’Ouest, le nettoyage de l’Arabie Saoudite (30 % des réserves mondiale de pétrole), la promesse, un jour, d’une félicité sans rivage : l’Irak, l’Iran, la saignée afghane qui devrait permettre l’acheminement au Pakistan des réserves pétrolières d’Asie centrale.
La peste, ou plutôt une maladie auto-immunitaire de l’humanité : Sharon et le Hamas, le Pakistan et l’Inde. En nappe, ses forces se choisissent leurs duettistes pour des empoignades mortelles qui n’admettraient pas de tiers et dont personne ne pourrait prévoir ni le terme ni même l’issue.
Dans un tel contexte, que faire depuis notre place ? J’ai tenté un effort d’anticipation et de pensée, à partir d’un regard essentiellement clinique éprouvé dans différents terrains du cannibalisme guerrier version « capitalisme global ». Cette réflexion forcément inaboutie a été reprise par d’autres et ce livre vit sa vie. On peut en faire son profit. Je m’en réjouis. Mais, si je m’en tiens à la dimension de nos engagements qui puisent à nos professionalités, c’est au livre déjà cité de Nathalie Zaltzman que je voudrais surtout faire référence dans la circonstance où nous nous trouvons. La psychanalyse devrait retrouver l’intérêt pour la Kulturarbeit, rompre avec la confusion éculée entre l’extraterritorialité de la cure et sa caricature ventripotente qui s’arc-boute sur la privatisation individualisante des affaires de l’inconscient.
Nous devrions ainsi apprendre à lire la passion biocidaire qui bout dans les eaux froides de calculs égoïstes et qui se concentre dans des zones d’hyper-pouvoirs auxquels nous prêtons une rationalité qu’ils n’ont guère. Nous ne devrions pas nous contenter de rire devant les déclarations de croisades morales des intégrismes en présence ou déclarer que l’ordre symbolique qui fait tenir à la fois les sociétés et les sujets n’est ni bien ni mal car, après tout, le fmi ou les apparats du fascisme sont des productions symboliques au même titre que la marche de la dignité indigène des Indiens du Chiapas.
L’affaire du symbolique n’est pas seulement une histoire de fonction : la coupure dans la relation imaginaire, la castration, etc., c’est aussi une question de système, de pouvoir, qui peut basculer dans la dérive autoréférencée et propriétaire de qui en est dépositaire ou dans la mise de sa fonction au service de ce qui n’est pas lui. Et évidemment, il n’y a pas lieu de compter sur la seule vertu des hommes et des femmes de pouvoir pour maintenir la perspective d’un plus grand dénominateur commun. C’est l’affaire d’une citoyenneté mondiale qui n’est pas seulement une question de défilés, c’est l’affaire d’une conscience universelle qui n’a de valeur que d’être située, ancrée dans le travail local de la Culture.
Application : peu après leur déclaration de guerre à l’État mexicain, en 1992, les dirigeants de l’Armée zapatiste de libération nationale avaient précisé leur pensée de la façon suivante : « Nous voyons que le chemin du gouvernement que nous avons nommé n’est pas un chemin pour la majorité. Ce sont les moins nombreux qui commandent, et ils commandent sans obéir, ils commandent en commandant. Ils commandent sans raison, les moins nombreux. Le mot venu de loin disent qu’ils commandent sans démocratie, sans mandat du peuple. Et l’absence de raison de ceux qui commandent en commandant est ce qui trace la voie à notre malheur. » Réponse différée de ceux qui commandent au nom du principe endogame et tautologique de la force des forts (résumé d’un article publié à Mexico dans la Jornada du 21 décembre 2001) : « Le Congrès des États-Unis a levé cette semaine les restrictions imposées à la cia pour embaucher des agents étrangers ayant de lourdes histoires de violations des droits de l’homme et a approuvé une augmentation de 8 % du budget de cette agence dans le contexte de la nouvelle guerre contre le “terrorisme”. »
Paris, le 25 décembre 2001
 
Épilogue
 
 
Toujours de la Jornada, du 26 janvier, cette fois-ci : un article bien documenté de Carmen Lira Saade sous le titre « Maïs contre les humains » fait état des procédés mis au point par la compagnie « Epicyte », composante de Dow Chemicals (groupe Dow et Dupont), et qui a son siège à San Diego (États-Unis) pour implanter des anticorps humains dans du maïs transgénique.
« Une de ces expérimentations porte sur la mise au point d’un maïs spermicide. Le président Mitch Heine de cette compagnie a déclaré – ironie de l’histoire – le 9 septembre 2001 à The Observer : “Nous avons une serre pleine de maïs qui produit des anticorps spermicides. Mais nous avons aussi des plans de maïs contre le virus de l’herpès.” »
La Jornada fait justement remarquer que la contamination génétique à partir de tels implants agricoles est à peu près incontrôlable et indétectable et elle ajoute que, comme solution à son incontinence génétique, l’industrie biotechnologique est en train de convaincre de l’opportunité que représenterait la « technologie Terminator » appliquée à la stérilisation des humains (on pense ici, naturellement, au plan Puebla-Panamá qui suppose un « nettoyage » massif des zones indigènes du sud du Mexique). L’article, écrit par une chercheuse peu portée sur la polémique, se termine par une conclusion somme toute très modérée à l’endroit des projets de génocide doux que l’on entraperçoit ici : « Il semble que “l’industrie de la vie”, comme aiment à se désigner les entreprises biotechnologiques, se dédient à des méthodes pour produire la stérilisation des graines et l’infertilité des humains. Nous pensons que ce sont les mêmes entreprises qui nous ont légué des armes biologiques comme “l’agent orange” et des dizaines d’agents de contamination qui ont produit des maladies et des décès par dizaines de milliers, et qu’il conviendrait mieux de les appeler les “industries de la mort”. »
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis