2002
Sud/Nord
Encore l’ère de la guerre
Luciano Loiacono-Clouet
« Message destiné au peuple afghan – comme vous le savez
peut-être, le partenariat des Nations largue des rations quotidiennes de vivres
de couleur jaune. Elles ont la forme d’un carré et sont enveloppées dans du
plastique. Elles contiennent plein de vitamines, de la nourriture “halal”
préparée selon les préceptes de l’islam. »
« Loin de chez vous, nous larguons aussi des bombes à
fragmentation. Bien que ce soit improbable, il se peut que toutes ces bombes,
de couleur jaune et de forme cylindrique, n’explosent pas en touchant le sol.
[…] S’il vous plaît, s’il vous plaît, faites preuve de la plus grande prudence
en vous approchant de tout objet non identifié de couleur jaune dans des
secteurs récemment bombardés. »
Cet avertissement, radiodiffusé par les forces armées
américaines en octobre dernier
[1], en langues pachtoune et farsi, disait en substance
que les rations alimentaires sont de couleur jaune et de forme carrée, tandis
que les bombes à fragmentation, également jaunes, ont la forme de boîtes de
conserve !
Cette autocaricature involontaire du « militaro-humanitaire »
permet de ré-aborder deux questions de fonds : le respect du droit humanitaire
international censé protéger les non-combattants et l’indépendance
indispensable de l’action humanitaire.
À la suite des attentats de New York et de Washington, en
septembre 2001, les États-Unis et leurs alliés sont entrés en guerre contre un
réseau d’organisations politico-religieuses et un État, l’Afghanistan. Si les
stupéfiants attentats de Manhattan ont fait dire à certains observateurs que le
monde entrait dans une ère nouvelle, les contours de la riposte ont confirmé
une continuité des pratiques qui remonte à l’âge de pierre : détruire
l’adversaire, renverser un régime, par tous les moyens ou presque. Le massacre
instantané de plusieurs milliers de personnes, majoritairement des civils, aux
États-Unis, a entraîné des représailles massives générant des dommages
collatéraux importants. Si les « terroristes » se jouent des règles de la
guerre et du droit international, le gouvernement des États-Unis et certains de
ses alliés semblent s’être engagés dans la guerre en s’accommodant très vite
des risques que les moyens militaires employés faisaient courir aux populations
civiles. La mort vient du ciel.
Les transgressions et violations du droit humanitaire semblent
assumées par leurs commanditaires, puisque les conséquences d’un emploi des
bombes à fragmentation sont connues depuis la guerre du Kosovo. Chacune de ces
bombes disperse en effet des centaines de sous-munitions, dont 5 à 15 %
n’explosent pas à l’impact et se comportent dès lors comme des mines
antipersonnel. Aux destructions immédiates des bombardements il faut ajouter un
héritage mortel pour les populations. Au Kosovo, ces engins constituent
aujourd’hui une menace supérieure à celle des mines terrestres antichars ou
antipersonnel. En plus des engins défectueux, en Afghanistan, il faut compter
avec l’utilisation de systèmes mixtes de mines antipersonnel et antivéhicules
(munitions Gators
cbu-87). Larguées
en grappes, sans possibilité de ciblage précis sur des objectifs militaires,
ces sous-munitions n’explosent pas toutes à l’impact et constituent un danger
mortel pour les civils et les démineurs
[2].
On le sait, les différentes phases d’un conflit s’accompagnent
d’importants déplacements de population, conduisant des milliers de civils à
travers des zones polluées, mal connues, non sécurisées ou non marquées. En
Afghanistan, la dissémination massive de mines au cours de deux décennies de
guerre, aggravée par les nouveaux « déchets de guerre » conduira
malheureusement à une recrudescence des accidents
[3]. La dispersion au hasard de rations
alimentaires sur des zones non sécurisées constituant sans doute une incitation
à la prise de risques pour les civils tentés par la collecte.
Enfin, sur le plan politique et diplomatique, l’éventuelle
utilisation de mines antipersonnel plus traditionnelles par les États-Unis pose
également la question de la participation de pays signataires de la Convention
internationale d’interdiction des mines, le Royaume-Uni et la France notamment,
aux actions militaires conjointes en Afghanistan
[4]. L’absence de vigilance des responsables politiques
et des associations militantes pouvant avoir comme conséquence directe une
régression des acquis internationaux en ce domaine.
L’action humanitaire ne peut être que civile
Au-delà du cafouillage logistique que constitue le largage de
denrées alimentaires ressemblant à des armes non discriminantes dans une zone
de conflit, la question de l’instrumentalisation de l’humanitaire par le
politique et le militaire est une nouvelle fois posée.
Au risque de lasser, il est nécessaire de rappeler quelques
principes.
La revendication d’une étanchéité indispensable entre
humanitaire et militaire n’est pas un sous-produit de la culture
antimilitariste. Elle ne repose pas, non plus, sur l’incapacité ou le refus
d’assumer et de gérer une proximité – la promiscuité dans certains cas – entre
humanitaires et militaires sur le terrain des pays en conflit.
Ce besoin d’indépendance repose sur des principes : le
caractère pacifique et impartial de l’aide, le refus d’une pratique
discriminatoire de l’aide qui favoriserait les « bonnes » victimes et exclurait
les « mauvaises », celles du camp opposé.
Cette posture est aussi politique, dans la mesure où elle
rappelle que les acteurs intervenant dans un conflit ont des responsabilités
distinctes et poursuivent des buts qui ne peuvent être confondus. C’est à ce
titre que doit être apprécié le refus des amalgames. La distribution de denrées
par les armées, la retransmission télévisée de largage de vivres au-dessus d’un
pays qu’on bombarde ne relèvent pas de l’aide humanitaire. Les actions
psychologiques visant le ralliement des populations vivant dans les zones à
conquérir, tout comme la propagande réalisée pour rassurer l’opinion publique
en Occident n’ont rien à voir avec la protection des populations menacées et
une véritable assistance aux victimes.
Enfin, il est indispensable de rappeler que, sur le plan
opérationnel, la présence humanitaire n’est pratiquement jamais tributaire
d’une présence militaire étrangère ou internationale. Au contraire, la
confusion des genres fait courir des risques multiples. La mise en péril des
personnels nationaux ou internationaux chargés de l’aide (assimilés à des
éléments supplétifs de tel ou tel belligérant) peut conduire à la remise en
cause, progressive ou brutale, du principe même d’un espace d’humanité au cœur
des conflits… et par voie de conséquence à la dissolution des règles permettant
de protéger et d’assister les non-combattants et les populations
civiles.
L’impartialité de l’aide humanitaire repose sur des principes
actifs complémentaires : porter secours sans discrimination ; s’abstenir de
prendre part aux hostilités et aux controverses politiques, religieuses,
raciales et idéologiques qui alimentent le conflit.
L’action humanitaire c’est aussi faire vivre les règles
internationales. Il faut tenter de persuader les acteurs du conflit, quels
qu’ils soient, d’honorer leurs obligations en matière de protection des
populations. À cette fin, quand cela est nécessaire, l’humanitaire doit savoir
témoigner et dénoncer les violations, d’où qu’elles viennent.
[1]
Source : agence Reuters (Washington), 30 octobre 2001.
[2]
Des sous-munitions du même type ont été utilisées au Kosovo
avec les effets désastreux que l’on constate encore aujourd’hui. Chris North et
Lance Malin, démineurs du Kosovo pour Handicap International, ont régulièrement
affaire à ce type d’engins non explosés : « Les bombes
cbu-87 (Cluster Bomb Unit)
contiennent chacune deux cent deux sous-munitions ou bombelettes
blu-97 (Bomb Live Unit). Ces
bombelettes sont beaucoup plus dangereuses encore que les mines antipersonnel
classiques. Nous estimons que leur explosion peut tuer toute personne présente
dans un périmètre de cinquante mètres, et blesser sérieusement dans un
périmètre de cent mètres. Elles sont relativement faciles à détecter car elles
contiennent beaucoup de métal, et même à repérer visuellement car elles sont
peintes en jaune vif, pour le cas, justement, où elles n’exploseraient pas. La
contrepartie, c’est que tant qu’un important travail de sensibilisation des
populations, et surtout des enfants, n’a pas été effectué, cela en fait des
objets très attractifs, qui tuent à la moindre manipulation. » Source
hi, novembre 2001.
[3]
On estime qu’au cours des dix dernières années, près de 400 000
Afghans ont été victimes des mines. Pour l’année 2000, le nombre des victimes
s’élevait à environ 1 100 tués ou blessés. Le chiffre pour 2001 n’est pas
encore connu.
[4]
En décembre 2001, cent quarante-deux pays avaient signé cette
convention. Tous les membres de l’
otan, à l’exception des États-Unis, de la
Turquie et de la Grèce, l’ont signée et ratifiée. Son article premier interdit
aux États signataires de prêter assistance, en quelque circonstance que ce
soit, à quiconque emploierait des mines antipersonnel. Sur le plan interne, le
12 novembre 1998, une directive du chef d’état-major des Armées précisait,
entre autres, qu’il était interdit à tout militaire français…
de donner son accord à un document envisageant
l’utilisation des mines antipersonnel que ce soit sur le territoire français ou
sur tout autre territoire […] et […] d’accepter des règles d’engagement
prévoyant l’emploi des mines antipersonnel.