2002
Sud/Nord
Folie, culture et terreur
[*]
Aldo Martin
Quel que soit le moment de l’histoire, penser le thème proposé
par la rédaction (« Culture et folie ») est, par sa complexité, un défi
intellectuel, vu la quantité énorme de variables qui interviennent en la
matière et à cause de la difficulté même d’élaborer les mécanismes quantitatifs
et qualitatifs qui permettent de confirmer les hypothèses que l’on peut
avancer.
L’un de mes intérêts centraux dans cette recherche est
l’incidence des aspects culturels dans la présentation (clinique et sociale) de
la folie, particulièrement dans le « discours schizophrénique » (ces dernières
années, surtout récemment). Il m’est difficile de penser de manière générique à
propos de « folie et culture », alors que le pouvoir central tente de nous
imposer un modèle déterminé et hégémonique de pensée et une forme « culturelle
» (?) spécifique de voir la vie, ce qui implique que nous vivions dans un état
de démence sociale universel ou, en d’autres termes dans une schizophrénie
culturelle, qui influe non seulement sur les patients schizophrènes, mais
également sur l’ensemble de la population.
Un des aspects du thème m’intéresse particulièrement : la
terreur d’État. C’est pourquoi, je tenterai, dans cet exposé rapide, de faire
apparaître mes doutes et mes inquiétudes sur le lien entre ces trois concepts :
culture, folie et terreur d’État. Ceci dans la perspective du social que peut
avoir un psychiatre clinique et psychothérapeute de formation
phénoménologique.
Sans aucun doute, et ce n’est pas novateur, l’aliénation
socioculturelle peut aussi être lue dans le psychopathologique. Ainsi, sans
forcer le raisonnement, beaucoup d’actes « sociopolitiques » de ces dernières
années paraissent une copie mot pour mot de la description de la phase d’état
de la schizophrénie. Les exemples sont innombrables, l’un des plus
significatifs est les bombardements effectués récemment dans différentes
régions du monde au nom des Droits de l’Homme. Face à ce phénomène, il serait
redondant d’expliquer comment apparaissent les marques de la schizophrénie :
ambivalence, désinhibition, perte du sens du réel, incohérence entre le
discours et les actes.
Dans le pathologique, nous nous trouvons face à une «
dépersonnalisation sociale » qui atteint la sphère du culturel, si nous donnons
à culture un sens très générique : ensemble des caractéristiques propres qu’un
groupe humain a construit au cours de son histoire.
Chacun de nous (cet « être-en-relation qu’est chaque être) est
une « personne culturelle » qui se trouve dans un processus permanent, lent et
progressif de construction de son identité ; tout ce qui nous porte à être
cette « personne culturelle » que nous sommes, de manière concrète et pour une
durée et un temps donnés.
Depuis toujours les cultures dominantes ont essayé d’imposer
leurs propres normes sociales dans les pays conquis et/ou colonies. Ce
processus, s’il prend des générations à se réaliser et même s’il échoue souvent
ou donne lieu à l’acceptation et/ou tolérance des degrés divers de syncrétismes
culturels, aboutit à l’apparition d’une nouvelle culture et d’un processus
d’échange et d’adaptation.
Les formes de gouvernement plus ou moins ouvertement
autoritaires, la censure, l’exploitation outrancière de la nature, la
marginalisation, l’exploitation économique et la dépendance ne sont pas non
plus innovantes.
La différence qui apparaît à ce moment présent de l’histoire
est que le monde (le fameux « village mondial ») est agressé par la culture
hégémonique à une vitesse si vertigineuse et avec si peu de possibilités de
riposte, que cela attente aux particularismes qui identifient chaque groupe
humain. C’est pour cela qu’il est difficile de trouver au sein de chaque
communauté ou culture des dispositifs personnels ou socioculturels pour
compenser ou contrecarrer l’aliénation.
Dans cette perspective, l’un des aspects les plus importants
est l’impact de la perte précipitée de l’identité
culturelle (c’est-à-dire ce qui est constitutif de la personne au
sein de son groupe). On assiste alors,
dans la pratique, à deux types de réponses aliénantes.
1. L’acceptation de l’imposition d’assimiler de façon massive
des modalités de comportements étrangers à son creuset culturel. La liste des
interactions est presque interminable et se décline dans des gammes très
diverses, parmi elles et pour n’en citer que quelques-unes : les interactions
commerciales, les us et habitudes alimentaires, l’alternative entre nomadisme
et sédentarité, les modèles de scolarisations « universelles » qui répondent
aux valeurs de la culture dominante et non à sa propre culture.
Un aspect central et d’actualité est la manipulation desdits «
modes de communication sociale » mondiaux qui tentent de déterminer les règles
du jeu du comportement à l’échelle mondiale et envisagent les problèmes que
nous traversons d’après leurs propres intérêts ponctuels. Ainsi ils annulent ou
banalisent (quand ils ne la détournent pas ouvertement) l’analyse des causes
plus profondes qui ont provoqué des faits dramatiques comme ceux des derniers
mois.
Dans une situation flagrante de umbilicus mundi, ces médias diffusent en
permanence la peur et la terreur compréhensibles qui affectent leur propre
peuple (à cause de souffrances effectives et terrifiantes). Ces médias ignorent
des situations tout aussi dramatiques dans d’autres cultures, et de plus, ils
transmettent une véritable « culture de la terreur universelle ». Le message
est très clair en ce sens : le mal est ce qui nous affecte à nous, et
au moment où il nous affecte, les
autres (le reste du monde) doivent s’adapter à nos préoccupations : c’est notre
façon de voir et de vivre le monde, le monde de notre propre culture et nos
intérêts ;
2. La fermeture presque absolue aux autres cultures rend
impossible une évolution de la « culture personnelle » et par conséquent de
celle du groupe, la culture sociale. Quoique très complexe dans ses causes
relevant des domaines philosophique, religieux, politique et économique, cette
réponse peut aussi être comprise comme un mécanisme de défense à la situation
aliénante du comportement.
Cette posture incite de larges pans de la population mondiale à
camper sur des repères connus, tentant de se protéger par un dispositif de
fonctionnement tel qu’il peut conduire à des altérations du système logique qui
lui donne alors un sens presque absolu « son adhésion aux valeurs métaphoriques
et aux archétypes symboliques
[1]. » Son mode particulier de connaissance (son «
être-culturel-particulier ») comme le dit Jaspers « s’érige dans l’être absolu
du monde ».
Ces deux postures sont source de discordance (au sens
psychopathologique) sur le plan individuel mais aussi social. Sur ce terrain,
l’une des manifestations les plus dramatiques de la « folie culturelle » de ces
derniers mois est cette tentative d’universalisation de la terreur, jusque dans
des aspects banals ou quotidiens, sous couvert d’un langage ambivalent qui
utilise la terreur comme moyen de lutte contre la terreur. Entendons par cette
dernière la juxtaposition des définitions psychologiques d’angoisse et de
terreur, ayant toutes deux un caractère stable,
persistant et imposé, et où chaque membre de la société :
- a la perception
qu’il subira quelque dommage ;
- n’est pas en situation de pouvoir s’en prévenir ;
- méconnaît l’intensité de celui-ci ;
- ne sait pas quel sera l’agent
direct qui peut le lui causer ni la voie (ou le moyen) spécifique qu’il
utilisera.
En parlant d’une « terreur acculturante universelle » nous
faisons référence à l’utilisation des caractéristiques de terreur décrites dans
le paragraphe antérieur qui, comme il est imposé par les centres de pouvoir,
tente de taire d’une façon brutale, radicale et permanente les normes de la
cohabitation et le concept d’appartenance a un « lieu culturel » particulier à
chaque personne ou groupe dans le monde
entier.
Nous tenons pour acquis que l’être humain a été paysan
d’un pays, citoyen d’une cité, bourgeois d’un bourg, croyant d’une foi. Ce « un… », est le « lieu culturel » temporel et
spatial de chaque sujet et est celui qui est en permanence agressé, et que l’on
essaie de contraindre à devenir « le »
territoire de la civilisation qui exerce une suprématie,
comme unique et totale circonscription et vision
possible de la planète. Ce qui interfère entre autres sur le
sentiment d’appartenance « des »
territoires des autres êtres et cultures du monde.
Aussi, culture et éthique ne sont pas synonymes, et sans entrer
dans le débat de l’universalité des valeurs éthiques, il n’est pas possible de
nier la relation entre les deux concepts. Rappelons que la plus archaïque des
étymologies du mot ethos est « stable
», c’est-à-dire qu’« éthique » dérive d’une expression qui fait référence à un
lieu de protection, ce qui implique également un lieu d’appartenance avec
lequel s’identifier : en effet une culture à
laquelle on appartient, et donc à laquelle on correspond et qui
répond de chacun de ses membres.
La « culture de son territoire » nous parle du « lieu culturel
» qui était connu jusque dans certains aspects dangereux qui provoquent la
peur, réveillent des craintes, mais devant lesquels la sagesse de chaque groupe
a su trouver, élaborer des mécanismes (réels ou/et magiques) qui permettent de
se défendre, comme individu et comme groupe.
Maintenant nous nous trouvons face à la tentative systématique
de créer un canton, un « territoire culturel » dont les limites sont imprécises
sur un mode de fonctionnement terroriste (le monde, l’univers, l’infini, le
durable), et avec lequel nous ne pouvons établir les liens d’union
indispensables, intériorisés de façon à pouvoir les ressentir comme propres,
alors que les caractéristiques que « doit avoir » ce domaine sont imposées par
des forces que chaque groupe culturel ne peut ni contrôler ni
conjurer.
Ainsi, et dans le sens que nous exposons, plutôt que de «
village mondial » nous devrions parler de la tentative de création d’une «
prison anomique mondiale », où exerçant une domination par la terreur l’on
dépouille les autres de leur possibilité de réponse, de mécanismes de défense
sains, ce qui conduit à un état de paralysie psychoaffective,
culturelle.
Malheureusement, en Uruguay, nous avons une triste expérience
de la problématique de la terreur d’État, de ses séquelles et de leur
traitement, puisque pendant plus d’une décennie nous les avons subis à travers
une dictature civico-militaire.
Des milliers d’Uruguayens ont été prisonniers politiques et ont
donc subi des formes de torture (d’acculturation) constantes psychoaffectives
:
- des modes de fonctionnement carcéraux arbitraires et
aléatoires ;
- l’isolement complet des individus ou avec de rares contacts
avec leurs familles et amis, et dans des conditions humiliantes ;
- l’indétermination incongrue de la durée de l’incarcération
;
- l’absence totale d’intimité.
Les prisonniers étaient obligés de vivre dans un état de
méfiance constant et généralisé (non pas une méfiance paranoïaque, mais bien
réelle) et avec un sentiment d’insécurité constamment « nourri » par les
matons.
Dans le même sens mais pratiqué différemment, le gouvernement
dictatorial imposait la terreur avec ce même type de mécanismes «
capricieux
[2] » de diktat
sur le reste de la population, indépendamment de l’opinion politique de chaque
personne.
En changeant quelques mots, nous croyons que l’on peut
appliquer, sans changer l’essence du raisonnement, ce qui s’est passé en
Uruguay et qu’a subi la population (prisonnière ou non), à l’état dans lequel
se trouve le « village de la terreur » dont nous avons parlé plus
haut.
Vu l’ambiance de « terreur universelle » dans laquelle nous
vivons actuellement, on peut sans problème rapprocher cette situation « terreur
acculturante » qui devient un quotidien pour une large part de l’humanité, à
l’expérience douloureuse vécue par les prisonniers politiques de différents
pays du monde et par les populations qui ont connu (ou connaissent) le joug
d’un terrorisme d’État.
En 2001, voilà seize ans que la dictature est terminée en
Uruguay mais elle a laissé des séquelles. Les effets de cette fameuse terreur
continuent de se faire sentir dans la société entière et
pas seulement chez les victimes directes de la
dictature. Voyons un exemple significatif : l’an dernier, un
dirigeant politique s’est suicidé, le diagnostic du suicide pour raisons
passionnelles est sans équivoque,
pourtant ce cas est resté gravé dans la mémoire collective (c’est-à-dire dans
la « culture de la terreur intériorisée ») comme un homicide
politique.
Les séquelles de la terreur sont nombreuses, elles paralysent
notamment la croissance culturelle et chez l’individu incite le sujet à revenir
à des réflexes de défense primitifs, où le particulier prime sur le lien social
(autrement dit l’« être-en-soi » prime sur l’« être-en-relation »). Ce qui
pourrait conduire le sujet à être indifférent aux valeurs éthiques de sa propre
culture.
La pratique nous indique que l’un des aspects centraux du
travail psychothérapeutique avec les victimes directes du terrorisme d’État
(les ex-prisonniers politiques) est de réussir à modifier le mécanisme de
défense fondamental qu’ils ont élaboré tandis qu’ils étaient agressés : le
silence et le renfermement sur soi. Il s’agit de faire en sorte que le patient
puisse reconstruire sa capacité d’intégration à la société en tant qu’« autre
», sans avoir recours aux dispositifs utilisés pendant la détention.
Au même titre que la prison est
terrible, la terreur emprisonne. Elle condamne au silence, est
aliénante, a symboliquement des caractéristiques très similaires à celles de la
prison. Dans les dernières années il ne s’agit plus de la perte d’identité d’un
groupe de personne, ou d’un peuple en particulier : cette « nouvelle prison »
tente d’acculturer, d’incarcérer l’humanité dans la terreur d’État.
Nous savons grâce à la clinique que la terreur-folie imposée
depuis le pouvoir continue d’agir sur ses victimes (personnes, groupes) souvent
d’une manière sous-clinique pendant très longtemps, parfois des décennies et
peut même être transgénérationnelle : par exemple, les séquelles pathologiques
individuelles, sociales et même politiques dans la troisième ou quatrième
génération des victimes des génocides subis au xxe siècle. Ce qui est exposé dans les
paragraphes précédents nous permet de penser qu’un phénomène similaire se
produit de façon plus universelle dans ce « monde de la terreur » que l’on
tente de nous imposer.
Nous craignons que ce phénomène (au-delà des horreurs
concrètes) laisse des séquelles à longue échéance et qu’elles seront utilisées
par ceux qui promeuvent de l’aliénation et combattent la diversité culturelle,
comprise comme l’enrichissement d’une culture par l’intégration d’autres
peuples sans qu’elle provoque la perte de ses valeurs propres.
Nous devons nous préparer à affronter cette nouvelle forme
d’aliénation et ses séquelles, encore inconnues, à moyen et long termes, mais
nous supposons qu’elles impliqueront un enfermement (le silence comme mécanisme
de défense) dans les aspects les plus concrets et indispensables de la culture
propre, afin d’éviter la folie de la perte de valeurs. Une des conséquences de
ce blindage sur soi est la « satanisation » de l’autre, du différent, que
malheureusement nous voyons et vivons tous les jours.
Nous avons les moyens et la responsabilité de mener une
prévention secondaire de l’état « anomisant » que nous subissons, en dénonçant
les mécanismes de terreur par tous les médias à notre portée : tous ceux qui,
comme nous, travaillent comme psychothérapeutes, savons que l’angoisse
déraisonnée perd une part importante de son substrat pathologique quand on peut
comprendre et affronter les causes de sa manifestation.
Chacun de nous, dans notre double rôle de citoyen et de
professionnels, a l’obligation éthique de mettre son intellect au service de
cette prévention, en dénonçant l’aliénation culturelle.
Des espaces comme cette revue sont un vecteur important pour la
réflexion, l’échange avec d’autres visions culturelles du monde dans lequel
nous vivons, ce qui permet d’enrichir notre « territoire culturel » et de ne
pas subir l’imposition terroriste de la culture de l’autre.
L’acculturation accélérée et terrifiante que nous vivons n’est
pas seulement une source de folie, génératrice de nouvelles formes et
manifestations psychotiques, c’est simplement et banalement une folie… Et il
s’agit d’une folie qu’aucun neuroleptique n’atténue.
[*]
Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Ana Saint-Dizier-Bujia
Invernizzi.
[1]
Comme le décrit H. Ey parmi les caractéristiques de la pensée
schizophrénique.
[2]
Par exemple : lois arbitraires dans le sens strict du terme,
manque d’intimité, incitation à la délation de parents ou voisins, obligation
des entreprises de renvoyer quelqu’un sans donner d’explications, caractère
aléatoire de la répression.