2002
Sud/Nord
Le 11 septembre 2001 des Arabes à Aïni Bennaï
Rita El Khayat
Le monde a changé depuis le 11 novembre 2001.
J’ai eu la surprise indescriptible de regarder en direct les
attentats grâce au décalage horaire et j’ai vu non seulement le deuxième
immeuble se faire encastrer par le deuxième avion mais une heure ou un peu plus
après, la chute des deux constructions dans une vision d’apocalypse.
Je ne suis pas allée travailler ce jour-là et j’ai passé des
heures à réfléchir et à méditer devant ces scènes depuis Casablanca ; j’étais
envahie par des émotions, des sentiments et des idées aussi nombreuses que
contradictoires et prégnantes. L’incroyable et l’inattendu s’étaient produits
sous les yeux du monde entier, ahuri, stupéfait ou content, bouleversé ou
traumatisé.
Pour avoir pris il y a longtemps un déjeuner au sommet de l’une
des tours, j’étais dans un connu qui me donna fort à penser. Dans les
explications offertes aux visiteurs, il était décrit comment les deux tours
oscillaient chacune sur son axe d’un mètre par jour pour tenir l’équilibre de
ce colossal ensemble architectural, le plus en vue dans le monde. J’avais, par
ce jour de beau temps, éprouvé des sensations vertigineuses dans le ciel,
ivresse à être dans une réalisation aussi extraordinaire, hommage à ce que
l’habileté humaine peut arriver à faire. Vertige et aussi émotion devant le
nombre de morts par accident du travail ; je ne perdais pas de mémoire cette
fonction aussi admirable de l’humain à sa tâche livré pour réaliser ce qui est
la gloire et la fierté de tous les autres hommes. Je me souvenais que c’étaient
les Indiens américains qui sautaient comme des chats en montant les structures
métalliques de plus en plus haut en vissant des milliers et des milliards de
vis pour arriver à cette hauteur absolument extraordinaire au-dessus du niveau
de la mer…
Les ambivalences et les contradictions me gagnèrent pour tenter
de mettre de l’ordre dans les pensées qui s’imposaient à moi… J’avais donné, à
Paris deux mois auparavant, à une maison d’édition un manuscrit d’un texte
intitulé « Lettre ouverte à l’Occident » traité par le plus grand mépris car
les vérités qu’il contenait n’étaient pas dicibles en Europe… Ce texte était «
né » dès octobre 2000, avait été amendé après les sommets de Gênes et celui de
Durban, qui, lui, n’avait pas été évoqué car le livre était parti avant cette
rencontre sur le racisme. Il ne faudra jamais oublier que le sommet de Durban
en Afrique du Sud s’est tenu quelques jours seulement avant le 11 septembre
2001…
Je me retrouvais en situation de révolte, de découragement, et
de questionnements assez insolubles. Soumise à l’impérieuse loi des éditions
occidentales et aux positions des journalistes les plus en vue en France
concernant ce qu’ils attendaient que je leur dise, je me retrouvais vaincue une
fois de plus par la force de l’Occident et ma faiblesse à exprimer ce que je
voulais dire non seulement dans le monde arabo-musulman mais à l’Europe et à
tous les Occidentaux. Je dit non à tous les poncifs en cours, par exemple en ce
qui concerne la vision occidentale de la femme arabe, à tous les clichés en
psychopathologie qui veulent considérer l’hystérie comme la principale maladie
psychique des arabo-musulmanes, à tous les schémas réducteurs qui empêchent
justement le tissage de liens différents et égalitaires entre les mondes
orientaux et occidentaux.
Mais mes propos sont très difficiles à faire entendre pour le
moment. Si Noam Chomsky (« Cette Amérique qui n’apprend rien »,
Le Monde, 22 novembre 2001, p. VIII)
peut les écrire, c’est parce qu’il est américain et que cela lui donne la
puissance, curieusement même pour se dresser contre son propre pays. Moi, je
suis trop faible, aussi faible que le monde d’où je viens et dans lequel fut
inventée la bombe humaine. Elle se fait sauter car l’Occident refuse d’entendre
ce que nous avons tous à lui dire, Arabes, musulmans, intellectuels du tiers
monde, Américains du Sud, pauvres, opprimés, femmes tuées pour être nées à la
mauvaise place, vies laminées et détruites par l’absence de liberté et des
libertés dans nos pays qui ont horreur de la liberté.
Comme exemple, on peut prendre mon ouvrage
Une psychiatrie moderne pour le
Maghreb resté au fond d’un tiroir d’éditeur à Paris pendant
plusieurs années, car le sujet n’intéresserait pas, d’après le responsable de
collection, les lecteurs français. On aurait voulu que je traite de l’hystérie
féminine au Maroc et au Maghreb… jusqu’à la mort du professeur de psychiatrie
Mustapha Boucebsi assassiné parce qu’il propageait en Algérie des idées trop
modernistes. Faisant valoir que nous allions être tués jusqu’au dernier d’entre
nous si nos idées n’étaient pas diffusées, le livre a enfin été édité et doit
sa sortie à la mort de Boucebsi. Ainsi, on voit que la mauvaise qualité de la
compréhension entre les individus et les peuples a opéré des désastres d’abord
dans les champs de la cognition, du savoir, de la culture, de la capacité des
intellectuels à établir des relations utiles et fécondes entre les sociétés et
les peuples.
Ce lent travail d’accumulation de la négligence des pays du
Nord à l’égard des pays du Sud a provoqué la catastrophe du 11 septembre 2001,
et c’est une catastrophe anthropologique, car elle n’a fait que faire se
creuser un fossé plus démentiel entre des cultures trop différentes qui ne
trouveront peut être plus les moyens humains du rapprochement. Huttington, un
Américain, a écrit un livre que les Occidentaux s’accordent à trouver
remarquable, Le Choc des
cultures.
Edward Saïd, encore un Américain d’adoption, en a fait une
critique marquante (dans Le Monde,
octobre 2001). Ce spécialiste de la relation entre l’Orient et l’Occident nous
fait percevoir, une fois de plus, l’européo et l’américanocentrisme. On ne peut
négliger non plus son ouvrage fondamental paru en 1978,
L’Orientalisme, l’Orient vu par
l’Occident, un classique qui abordait les impossibilités de
rencontre entre engeances arabes et orientales et Occidentaux attachés en
premier lieu à rêver sur des créations fantasmatiques, davantage sorties de
leur imagination que de la réalité des déserts, des oasis et des yeux noirs des
femmes lascives dansant dans leurs sept voiles. En général, les points de vue
et les opinions des uns et des autres sont radicalement différents voire
opposés. Pour l’Occidental, je suis marocaine donc orientale, mais Maroc en
arabe veut dire Occident, ponant, couchant, et je me vois ainsi affublée de
qualificatifs aussi absurdes que si je traitais une Portugaise de Lapone ou
d’Ukrainienne blanche !
Cette cécité des Occidentaux concernant les autres cultures est
tout simplement un mépris pour l’Autre et une indifférence dans les meilleurs
cas. Connaissant six langues, uniquement parce que j’ai été colonisée, et ayant
appris la géographie de la France à la place de celle de mon pays, le siècle
classique au lieu du siècle des Abbassides ou des œuvres complètes de Jalal
Dine Roumi, sachant tout de l’Europe et des États-Unis puis du monde, grâce à
cet éclatement qui a fait que je ne pouvais rester biculturée seulement et
uniquement ; ce n’était pas assez ou plus assez, j’ai entrepris des recherches
dans toutes les cultures du monde. Et bien m’en a pris sous la férule du très
grand maître Georges Devereux, lui-même un déchiré entre les cultures comme moi
: Devereux était le créateur mondial de la discipline dite « ethnopsychiatrie »
et de cela m’est resté un projet de « re » connaissance de tous les Autres et
une revendication égalitariste entre tous les peuples et toutes les
culturocivilisations. C’est ainsi que je voudrais télescoper les deux concepts,
car une culture correspond obligatoirement à une civilisation et
réciproquement. Les cultures ne sont pas univoques et les civilisations ne sont
ni étanches ni parfaitement isolées et autarciques.
Quelque chose entre les êtres humains a circulé d’un bout à
l’autre de la planète et si l’Amazonien et l’Aborigène semblent très
différents, voire autres, si le cannibale et le Zoulou, le Pygmée et le Peuhl
sont noyés dans la même ignorance égalisatrice, ils ont à voir avec l’Indien
des Plaines si cher à Devereux, celui qui a été exterminé par les Américains
pour qu’ils occupent tout le sol, mais surtout, surtout, circule en eux tous
une âme humaine, la même pour tout le monde. C’est le même Indien des Plaines
qui a grimpé au mépris de sa vie les hauteurs vertigineuses des deux tours du
World Trade Center pour les construire. Et Colin Powell oublie qu’il est noir
et ne s’embarrasse pas d’états d’âme pour décider, en consensus, de la mort des
« soft targets » ou cibles molles ou douces dans les « side effects » ou effets
latéraux de la guerre contre l’Afghanistan qui tue des milliers de civils
directement par les armes, et des millions par la faim et toutes les sortes de
privations. Mais les anciens esclaves et opprimés ne deviennent-ils pas les
plus féroces oppresseurs, les plus zélés et les plus déterminés ? Ce sont des
processus psychologiques inconscients. Ceux qui opèrent en madame Condoleeza
Rice, conseillère de G.W. Bush, elle qui avait été victime des mesures
d’ostracisme exercées contre les Noirs quand elle était enfant. Sa mère la
consolait en lui disant de rester à sa place mais de travailler surtout pour
devenir Présidente des États-Unis, ce que la sage petite fille fit, et on
connaît son extraordinaire réussite. Elle en a oublié qu’elle fut aussi
méprisée que les femmes arabes, que les femmes afghanes, que les esclaves, ses
ancêtres pas si lointains… L’Occident va de mal en pis dans son
misunderstanding ou « mécompréhension
» des autres s’il ne change radicalement d’« entendement » des Autres, de tous
les Autres.
Que l’on ne s’y trompe pas : aux États-Unis et en Europe,
Oussama ben Laden est un terroriste, le terroriste le plus recherché de la
planète. Mais aux yeux des deux cent cinquante millions d’Arabes et du milliard
deux cents millions de musulmans, dans leur écrasante majorité, Ben Laden n’est
pas un terroriste mais le héros et le sauveur de la nation et du peuple
arabo-musulman écrasé par le racisme des pays riches, par le mépris des pays
démocratiques, par la majeure partie des individus qui peuplent le monde dit
libre. Les Occidentaux l’ont porté au pouvoir de ce qu’ils appellent le
terrorisme quand les Américains l’armaient contre l’ex-urss pour la chasser d’Afghanistan. Ils en ont
fait un immense personnage contre lequel toute la planète blanche et riche
s’arme, et de notre point de vue arabe et musulman, nous avons beaucoup de
pitié et de mépris à l’égard d’une coalition contre un individu terré au fond
de grottes et de cavernes qui fait trembler le monde libre par sa seule
volonté, paranoïaque.
Ben Laden, pour moi, femme arabe, ne peut être porteur de
projets de société valables même s’il arrivait à détruire tout l’Occident. Je
refuse de vivre comme moitié d’un être humain, dégradée et anéantie par les
hommes de ma propre engeance. Ce projet de déchéance de la femme est
principalement agissant dans la cosmogonie anthropologique de Oussama ben Laden
qui ne craint d’épouser une enfant quand bien même c’est son père, le mollah
Omar, qui la lui a offerte et réciproquement, il offre sa fille, une enfant, au
même mollah Omar créant des cercles d’inceste, d’homophilie et de pédophilie
entre eux que personne n’a seulement songé à expliquer et divulguer. Ces filles
de 15 ou 16 ans ont continué à payer pour l’aberration des hommes arabes et
musulmans qui ne conçoivent leurs rapports aux femmes que dans une intégrale
domination des femmes par les hommes ; cela doit changer et si des fous furieux
comme Ben Laden prennent le pouvoir, c’en est fait de la nation arabe et
musulmane pendant des siècles. Les Arabes et les musulmans pensent que
l’évolution de la condition des femmes n’est qu’une errance de type occidental
et une aventure impulsée par le colonialisme qui doit s’arrêter pour que les
femmes retournent sous le voile, dans la maison, sous la tutelle de tous les
hommes, de la famille, de la société et de l’État.
Il ne faut pas oublier – et un monsieur comme Georges W. Bush
est inapte à le comprendre (ses conseillers ignorent superbement l’arabe comme
langue, la culturocivilisation arabo-musulmane comme un système tout juste bon
autrefois à faire des films hollywoodiens dans lesquels des Américaines brunes
dansent lascivement les fameuses danses des sept voiles…) – qu’Oussama ben
Laden a créé une idéologie et un système de pensée et de comportements qui lui
survivront. Les Arabes et les musulmans tragiquement révélés à leur misère et à
leur insatisfaction ont appris à se suicider en se transformant en bombes
humaines et kamikazes capables de se jeter dans n’importe quelle aventure en
harmonie avec leurs croyances.
Il y a aujourd’hui dans le monde arabo-musulman une série de
Ben Laden car l’Occident a tué Mehdi Ben Barka (Marocain), Patrice Lumumba,
Sira Wiwa (Nigérian), Che Guevara (Colombien), Salvador Allende (Chilien), tous
gauchistes qui rêvaient d’un monde plus vrai, plus juste, plus égalitaire entre
les hommes et les femmes sur toute la planète.
Ils ont été tués parce que l’Europe et les États-Unis avaient
peur du réveil des peuples, et leurs leaders les plus justes ont été éliminés
un par un tandis que les tyrans, les dictateurs, les satrapes et les
personnages les plus corrompus se sont arrogé les pays, les gens, les richesses
et le pouvoir de vie et de mort sur les êtres les plus courageux, et les plus à
même de sauver humainement leurs contrées et de sauver une idée juste du monde
et de la vie. Giscard d’Estaing donnait du « mon cousin » à l’horrible
Jean-Bedel Bokassa, et « Papa Doc » martyrisait Haïti avec sa milice (les
Tontons Macoutes) sous les yeux des Américains et à leur porte… tandis que son
fils, le repoussant « Bébé » Doc, est toujours réfugié en France.
Les Occidentaux ont privilégié les royaumes les plus pourris de
la création, en péninsule Arabique, et ces chantres de la démocratie et du
progrès humain traitent avec la famille Al Sabah au Koweït qui possède ce pays,
gouvernent comme au Moyen Âge florentin sans l’esprit de la Renaissance et sans
l’art et le raffinement des cours italiennes, interdisant aux femmes de voter
et de se présenter aux élections. En somme des bêtes ou des serves. Ce sont ces
fameux Al Sabah qui ont été défendus en 1990-1991 lors de la guerre du Golfe,
parce que ce pays – une petite excroissance autrefois province de l’Irak – a
été dépecé par les Anglais quand ils occupaient la région et faisaient ce
qu’ils voulaient. Ben Laden exècre ces pays et a juré leur ruine ; on est
obligé de se rendre à l’évidence : il a raison.
Mais là où le bât blesse cruellement, c’est que ce qu’il
préconise à la suite de la chute éventuelle de ces pays, c’est pire, peut-être
: asservissement complet des femmes, réaction fasciste musulmane d’extrême
droite, inhibition, interdiction de l’art et de la culture émancipationniste et
libertaire ou libératoire. Ce qui est un résultat tragique pour la
cuturocivilisation arabo-musulmane. Tous nos espoirs de vie meilleure se sont
effondrés avec le 11 septembre 2001, car nous allons être pris en étau entre
l’Occident qui n’a que la réaction du corps blessé, celle de se défendre par
tous les moyens, qui va ignorer les exigences et les nécessités du tiers monde,
et spécifiquement des Arabes et des musulmans, et l’incapacité des chefs arabes
et musulmans à dicter une politique démocratique et valable parce qu’ils ne se
sont maintenus au pouvoir que par le meurtre et la rapine depuis cinquante
ans.
Si les États arabes et musulmans s’affilient à la tendance
internationale dominante et à la ligne de conduite des instances onusiennes,
les Arabes et les musulmans, dans leur immense majorité, ne sont pas d’accord
avec leurs dirigeants et vivent avec un narcissisme blessé et une personnalité
amoindrie et dévalorisée à travers l’histoire, à travers les aberrations de
l’histoire récente depuis les luttes d’indépendance et les libérations factices
des pays du tiers monde totalement dominés économiquement par les pays riches
et puissants. Les périodes de colonisation sont prolongées du fait de la guerre
toujours perdue de la Palestine contre Israël et aussi depuis la manière
effroyable dont a été menée la destruction systématique de l’Irak où Saddam
Husseïn est perçu lui aussi comme un héros et un grand de la nation arabe. Qui
sait en Occident que Sabra et Chatila sont deux camps palestiniens où deux
mille civils, en majeure partie femmes et enfants, ont été massacrés par les
Israéliens ? Il faut le spécifier le lendemain de deux attentats qui font
trente morts en Israël le 1er
décembre 2001 au grand dam de la communauté internationale qui crie au
scandale. Le problème atroce est que la peau d’un Noir, d’un Arabe ou d’un
musulman ce n’est rien, ça ne vaut rien, même pas un papier dans la presse avec
la rubrique des chiens écrasés. Deux bombes humaines se sont encore sacrifiées
pour faire entendre au monde le drame du peuple palestinien. Le calcul des
morts de la deuxième Intifada donne, pour une année, deux cents morts
israéliens pour huit cents palestiniens. Les chiffres parlent ; on oublie aussi
que cette seconde Intifada, « la guerre des pierres » a débuté quand un enfant
palestinien a été tiré comme un canard par les soldats israéliens…
L’acharnement de l’Amérique à détruire l’Irak, par ailleurs, est immonde et
effroyable. Cette destruction massive a été justifiée par une désinformation
absolue des masses occidentales et des instances aptes à défendre des causes
justes. L’Irak n’est pas ce que la propagande américaine a voulu nous faire
croire à travers cnn et ses
affabulations.
C’était l’État arabe le plus avancé, le plus laïque, le plus
nanti en chances de progrès. L’Irak a fait la guerre avec l’Iran à la place de
tous les États arabes de la région en raison d’une haine légendaire entre
Arabes et Persans et pour des problèmes actuels d’hégémonie, de mainmise sur
les lieux saints de l’islam par la seule Arabie Saoudite, de pétrole et de
relations avec l’Occident que l’Iran islamiste a appelé le Grand Satan. Quand
la guerre qui avait causé des millions de morts fut finie, les paiements promis
par les royaumes arabes ne furent pas faits à l’Irak qui avait supporté seul
l’effort de la guerre. On sait la suite. C’est un règlement de comptes entre
Arabes dans lequel les États-Unis ont mis le nez pour des raisons économiques,
parce que l’Irak était sur le point de fabriquer la bombe nucléaire, parce que
le niveau scientifique du pays était très avancé pour un pays arabe et menaçait
Israël, parce que les Arabes ne peuvent être aux yeux des Occidentaux que ceux
qui donnent leur pétrole, encaissent quelques dollars par baril et se taisent
en laissant leurs capitaux ainsi volés à la nation arabe et musulmane
fructifier en Occident.
Aux dernières nouvelles, les magnats et nababs arabes sont en
train de faire fuir leurs capitaux vers… la Suisse qui se frotte les mains. Les
Américains ont cru bon de confisquer les avoirs du monde arabe en prétextant
que de l’argent servait à la structuration du terrorisme. Ils oublient
cependant le terrorisme des États du Golfe arabique sur leurs populations et la
condition réservée aux femmes, une condition monstrueuse dont tout le monde se
moque, au fond.
Nous contestons, nous Arabes libres, que l’argent du pétrole et
des recettes du pèlerinage à la Mecque ne soit pas redistribué entre tous les
Arabes et les musulmans. Si ! Les Saoudiens, très généreux, envoient les
dépouilles des moutons sacrifiés par deux ou trois millions de pèlerins pendant
l’accomplissement de leurs rites aux pauvres d’entre les pauvres, au Bengla
Desh et au Pakistan.
Certains trésors de guerre de nos pays sont gelés par la mort
des leaders qui partaient faire ce qu’ils voulaient en Occident et sont décédés
emportant avec eux les combinaisons des comptes suisses, comme certains hommes
d’affaires maghrébins et arabes qui n’avaient pas prévu les cancers et les
crises cardiaques et ont laissé des trésors au Panama et dans les paradis
fiscaux du monde entier, en fait l’argent de la nation arabe et musulmane. Nous
réclamons ces sommes colossales pour bâtir nos hôpitaux, lycées et universités,
maisons de jeunes, crèches et orphelinats, maison de la jeunesse et jardins
publics, musées et aéroports, laboratoires de recherche, observatoires
d’astrophysique – il n’y en a pas un seul pour l’immense territoire
arabo-musulman –, pour édifier les infrastructures sportives, les ports et
maternités, pour électrifier nos campagnes et dessaler l’eau de mer pour
l’immensité aride de nos vingt et un pays arabes ou pour la centaine de pays
musulmans…
Ces éléments de la réalité ne sont ici rapportés que pour
expliquer ce que les Occidentaux ignorent et ne veulent même pas comprendre
pour que les choses changent dans le monde.
Le 11 septembre c’est l’instauration à jamais de la croisade
entre musulmans et Occidentaux comme lors des siècles de haine et d’agressivité
que l’on croyait révolus. Les millions d’innocents qui meurent en Afghanistan
et en Irak – qui sait en Occident qu’un million d’enfants irakiens sont morts
en dix ans à cause des bombardements massifs sur le pays, morts de faim, de
maladies, d’absence de soins, parce que, de surcroît, tout manque et surtout
les médicaments ? –, les millions d’Africains qui n’ont pas de quoi soigner
leur vingt-huit millions de sidéens, les laissés-pour-compte de toute la
planète ne peuvent qu’entrer en guerre contre le gendarme du monde, cette
Amérique arrogante qui dans une autre position paranoïaque ne comprend pas que
l’on puisse la haïr. Chelsea Clinton est très triste de savoir que l’on hait
l’Amérique et elle n’a pas pensé, pauvre petite riche, étudiante en Angleterre
où elle a fait sa déclaration, qu’elle a bénéficié dans son enfance des deux
mandats de son père, et a vécu dans les meilleures conditions qu’un enfant
puisse avoir entre 10 et 18 ans. Pendant ce temps passé à la Maison Blanche,
combien de petites filles ont été excisées ? combien ont été légalement violées
dans le cadre légal du mariage ? combien sont mortes fautes de soins, de
nourriture, de tendresse et de confort ? Son père n’a reconnu que quatre ans
après qu’il avait une forte responsabilité dans le génocide du Rwanda et a
demandé pardon comme si demander pardon allait ressusciter des millions de
morts. Ces drames ont amené des intellectuels comme moi à désespérer de
l’Occident et de leurs pays, dans une attitude de repli et de suicide
scientifique et idéel, en sachant que rien ne peut changer, les uns nous
ignorant ou cherchant à acheter nos capacités et les autres, les nôtres, tuant
en nous jusqu’à la volonté de créer encore et de s’exprimer. Pour ma part, je
demande justice tant à mon pays qu’à l’Occident pour le fait que je
n’utiliserai que le dixième de ce que j’ai appris : il s’agit d’un meurtre
commis sur ma personne, sur mes possibilités, sur mes désirs, sur mon être
philosophique, sur mon sexe saccagé en terre d’islam. Cette tuerie commise sur
moi, qui suis un être libre et inviolable au même titre que tout individu sur
la Terre, est un scandale affreux que ne peux plus taire, et je redoute en même
temps que la revue Sud/Nord qui m’a
demandé à deux reprises – la deuxième fois à la suite de mon hésitation due à
l’humeur pessimiste, due aux éléments précédemment évoqués – ne soit d’accord
pour livrer in extenso ce que j’ai
écrit. Cela ne serait qu’habituel entre l’Occident et moi… mais l’heure est
grave.
Le drame est cette haine forcenée que les Américains sont
arrivés à faire naître chez les Arabes et les musulmans : il n’y a aucun espoir
aujourd’hui d’une quelconque possibilité de rapports d’estime et d’amitié entre
Arabes et Américains.
C’est une horreur de le dire et c’est une horreur que cela
existe. Les tiers mondistes ne veulent pas des Américains, de leur civilisation
qui gagne partout et de leur désir de régenter le monde. Arabes et musulmans
sont en train de démontrer qu’ils sont les seuls capables de se dresser contre
l’hégémonie américaine avec les moyens du faible et du pauvre contre le riche
et le puissant.
Les Occidentaux doivent redouter que les futurs Oussama (le
prénom se donne à une infinité de petits garçons qui viennent au monde ! et en
arabe il signifie « Le Lion » – qui le sait en Occident ?), que les futurs
rebelles, donc, ne réussissent là où Ben Laden risque d’échouer. Il n’a pas
échoué à entrer dans l’histoire.
La radicalisation de l’islam politique dans le monde y compris
en Occident (cinq millions de musulmans en France, l’Angleterre base de
l’action islamique dans le monde, les Noirs américains, Black Muslims…)
conduira à l’édification d’une énorme nation musulmane, un milliard et deux
cents millions d’individus, à un projet de société en complète opposition avec
le monde occidental. Ses valeurs, ses buts, ses méthodes sont radicalement
opposés à ceux des pays chrétiens, riches et prospères. La bombe atomique de la
nation musulmane, c’est le ventre de leurs femmes qui repeuple l’Occident et
lui donne les bras dont l’économie a besoin pour continuer à être
prospère.
Travaillant en Italie dans le monde de l’émigration, je peux
déjà dire que l’autre bombe, c’est la présence des migrants en Occident et, il
ne faut pas s’y tromper, les descendants de ces gens qui ont quitté la
pauvreté, l’absence de démocratie, l’esclavage déguisé, ne sont pas plus bêtes
que d’autres. Leurs enfants produiront aussi des génies, des chercheurs, des
savants, des artistes, des personnalités de renom. Il faut redouter que la
blessure très profonde de leur être ne se transforme en ce que les Occidentaux
appellent le terrorisme basé sur tous les sentiments de frustration qui le
déclenchent et l’expliquent. Ceux-là font partie de l’Occident sur sa
terre.
Pour ma part, je me demande où va cette humanité si elle se
complaît dans la haine et le mépris. On est là pour l’instant. La solution est
l’aisance du monde arabe et musulman, aisance matérielle morale et humaine, et
on en est très très loin. Il faut vivre dans la peur que la radicalisation ne
continue encore.
Je suis celle qui dit à l’Occident : les bombes humaines ont
aussi des mères qui crèvent de chagrin quand leurs fils explosent. Je suis
celle qui dit : la solution n’est plus entre les mains des politiques du monde
entier. Elle est entre les circonvolutions cérébrales des penseurs, des
philosophes, des psychiatres, psychanalystes, écrivains et poètes. Personne ne
les écoute.
Le désespoir est celui des penseurs, philosophes, psychiatres,
psychanalystes, écrivains et poètes du tiers monde auxquels leurs collègues
occidentaux n’ont pas donné la main pour sauver l’humanité, démolie dans les
tours de ses désirs et de ses idéaux. Ces désirs et ces idéaux sont sous les
gravats et sous les décombres des tours jumelles américaines et des taudis
d’Afghanistan, sous les tentes des camps palestiniens dressées depuis cinquante
ans, où vivent ceux qui n’ont plus de terre et de maisons, sous mon crâne livré
au vertige des injustices provocant des révoltes impuissantes, à la vindicte
des tyrans et des dictateurs qui ont fait de ma nation un champ de détresse
sans lendemain qui chante ! Qui, des Occidentaux, sait que nous ne vivons pas
et encore moins, nous les femmes, les sacrifiées des sacrifiés ?