Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 173 à 182
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Le 11 septembre 2001 des Arabes à Aïni Bennaï

Rita El Khayat
Le monde a changé depuis le 11 novembre 2001.
J’ai eu la surprise indescriptible de regarder en direct les attentats grâce au décalage horaire et j’ai vu non seulement le deuxième immeuble se faire encastrer par le deuxième avion mais une heure ou un peu plus après, la chute des deux constructions dans une vision d’apocalypse.
Je ne suis pas allée travailler ce jour-là et j’ai passé des heures à réfléchir et à méditer devant ces scènes depuis Casablanca ; j’étais envahie par des émotions, des sentiments et des idées aussi nombreuses que contradictoires et prégnantes. L’incroyable et l’inattendu s’étaient produits sous les yeux du monde entier, ahuri, stupéfait ou content, bouleversé ou traumatisé.
Pour avoir pris il y a longtemps un déjeuner au sommet de l’une des tours, j’étais dans un connu qui me donna fort à penser. Dans les explications offertes aux visiteurs, il était décrit comment les deux tours oscillaient chacune sur son axe d’un mètre par jour pour tenir l’équilibre de ce colossal ensemble architectural, le plus en vue dans le monde. J’avais, par ce jour de beau temps, éprouvé des sensations vertigineuses dans le ciel, ivresse à être dans une réalisation aussi extraordinaire, hommage à ce que l’habileté humaine peut arriver à faire. Vertige et aussi émotion devant le nombre de morts par accident du travail ; je ne perdais pas de mémoire cette fonction aussi admirable de l’humain à sa tâche livré pour réaliser ce qui est la gloire et la fierté de tous les autres hommes. Je me souvenais que c’étaient les Indiens américains qui sautaient comme des chats en montant les structures métalliques de plus en plus haut en vissant des milliers et des milliards de vis pour arriver à cette hauteur absolument extraordinaire au-dessus du niveau de la mer…
Les ambivalences et les contradictions me gagnèrent pour tenter de mettre de l’ordre dans les pensées qui s’imposaient à moi… J’avais donné, à Paris deux mois auparavant, à une maison d’édition un manuscrit d’un texte intitulé « Lettre ouverte à l’Occident » traité par le plus grand mépris car les vérités qu’il contenait n’étaient pas dicibles en Europe… Ce texte était « né » dès octobre 2000, avait été amendé après les sommets de Gênes et celui de Durban, qui, lui, n’avait pas été évoqué car le livre était parti avant cette rencontre sur le racisme. Il ne faudra jamais oublier que le sommet de Durban en Afrique du Sud s’est tenu quelques jours seulement avant le 11 septembre 2001…
Je me retrouvais en situation de révolte, de découragement, et de questionnements assez insolubles. Soumise à l’impérieuse loi des éditions occidentales et aux positions des journalistes les plus en vue en France concernant ce qu’ils attendaient que je leur dise, je me retrouvais vaincue une fois de plus par la force de l’Occident et ma faiblesse à exprimer ce que je voulais dire non seulement dans le monde arabo-musulman mais à l’Europe et à tous les Occidentaux. Je dit non à tous les poncifs en cours, par exemple en ce qui concerne la vision occidentale de la femme arabe, à tous les clichés en psychopathologie qui veulent considérer l’hystérie comme la principale maladie psychique des arabo-musulmanes, à tous les schémas réducteurs qui empêchent justement le tissage de liens différents et égalitaires entre les mondes orientaux et occidentaux.
Mais mes propos sont très difficiles à faire entendre pour le moment. Si Noam Chomsky (« Cette Amérique qui n’apprend rien », Le Monde, 22 novembre 2001, p. VIII) peut les écrire, c’est parce qu’il est américain et que cela lui donne la puissance, curieusement même pour se dresser contre son propre pays. Moi, je suis trop faible, aussi faible que le monde d’où je viens et dans lequel fut inventée la bombe humaine. Elle se fait sauter car l’Occident refuse d’entendre ce que nous avons tous à lui dire, Arabes, musulmans, intellectuels du tiers monde, Américains du Sud, pauvres, opprimés, femmes tuées pour être nées à la mauvaise place, vies laminées et détruites par l’absence de liberté et des libertés dans nos pays qui ont horreur de la liberté.
Comme exemple, on peut prendre mon ouvrage Une psychiatrie moderne pour le Maghreb resté au fond d’un tiroir d’éditeur à Paris pendant plusieurs années, car le sujet n’intéresserait pas, d’après le responsable de collection, les lecteurs français. On aurait voulu que je traite de l’hystérie féminine au Maroc et au Maghreb… jusqu’à la mort du professeur de psychiatrie Mustapha Boucebsi assassiné parce qu’il propageait en Algérie des idées trop modernistes. Faisant valoir que nous allions être tués jusqu’au dernier d’entre nous si nos idées n’étaient pas diffusées, le livre a enfin été édité et doit sa sortie à la mort de Boucebsi. Ainsi, on voit que la mauvaise qualité de la compréhension entre les individus et les peuples a opéré des désastres d’abord dans les champs de la cognition, du savoir, de la culture, de la capacité des intellectuels à établir des relations utiles et fécondes entre les sociétés et les peuples.
Ce lent travail d’accumulation de la négligence des pays du Nord à l’égard des pays du Sud a provoqué la catastrophe du 11 septembre 2001, et c’est une catastrophe anthropologique, car elle n’a fait que faire se creuser un fossé plus démentiel entre des cultures trop différentes qui ne trouveront peut être plus les moyens humains du rapprochement. Huttington, un Américain, a écrit un livre que les Occidentaux s’accordent à trouver remarquable, Le Choc des cultures.
Edward Saïd, encore un Américain d’adoption, en a fait une critique marquante (dans Le Monde, octobre 2001). Ce spécialiste de la relation entre l’Orient et l’Occident nous fait percevoir, une fois de plus, l’européo et l’américanocentrisme. On ne peut négliger non plus son ouvrage fondamental paru en 1978, L’Orientalisme, l’Orient vu par l’Occident, un classique qui abordait les impossibilités de rencontre entre engeances arabes et orientales et Occidentaux attachés en premier lieu à rêver sur des créations fantasmatiques, davantage sorties de leur imagination que de la réalité des déserts, des oasis et des yeux noirs des femmes lascives dansant dans leurs sept voiles. En général, les points de vue et les opinions des uns et des autres sont radicalement différents voire opposés. Pour l’Occidental, je suis marocaine donc orientale, mais Maroc en arabe veut dire Occident, ponant, couchant, et je me vois ainsi affublée de qualificatifs aussi absurdes que si je traitais une Portugaise de Lapone ou d’Ukrainienne blanche !
Cette cécité des Occidentaux concernant les autres cultures est tout simplement un mépris pour l’Autre et une indifférence dans les meilleurs cas. Connaissant six langues, uniquement parce que j’ai été colonisée, et ayant appris la géographie de la France à la place de celle de mon pays, le siècle classique au lieu du siècle des Abbassides ou des œuvres complètes de Jalal Dine Roumi, sachant tout de l’Europe et des États-Unis puis du monde, grâce à cet éclatement qui a fait que je ne pouvais rester biculturée seulement et uniquement ; ce n’était pas assez ou plus assez, j’ai entrepris des recherches dans toutes les cultures du monde. Et bien m’en a pris sous la férule du très grand maître Georges Devereux, lui-même un déchiré entre les cultures comme moi : Devereux était le créateur mondial de la discipline dite « ethnopsychiatrie » et de cela m’est resté un projet de « re » connaissance de tous les Autres et une revendication égalitariste entre tous les peuples et toutes les culturocivilisations. C’est ainsi que je voudrais télescoper les deux concepts, car une culture correspond obligatoirement à une civilisation et réciproquement. Les cultures ne sont pas univoques et les civilisations ne sont ni étanches ni parfaitement isolées et autarciques.
Quelque chose entre les êtres humains a circulé d’un bout à l’autre de la planète et si l’Amazonien et l’Aborigène semblent très différents, voire autres, si le cannibale et le Zoulou, le Pygmée et le Peuhl sont noyés dans la même ignorance égalisatrice, ils ont à voir avec l’Indien des Plaines si cher à Devereux, celui qui a été exterminé par les Américains pour qu’ils occupent tout le sol, mais surtout, surtout, circule en eux tous une âme humaine, la même pour tout le monde. C’est le même Indien des Plaines qui a grimpé au mépris de sa vie les hauteurs vertigineuses des deux tours du World Trade Center pour les construire. Et Colin Powell oublie qu’il est noir et ne s’embarrasse pas d’états d’âme pour décider, en consensus, de la mort des « soft targets » ou cibles molles ou douces dans les « side effects » ou effets latéraux de la guerre contre l’Afghanistan qui tue des milliers de civils directement par les armes, et des millions par la faim et toutes les sortes de privations. Mais les anciens esclaves et opprimés ne deviennent-ils pas les plus féroces oppresseurs, les plus zélés et les plus déterminés ? Ce sont des processus psychologiques inconscients. Ceux qui opèrent en madame Condoleeza Rice, conseillère de G.W. Bush, elle qui avait été victime des mesures d’ostracisme exercées contre les Noirs quand elle était enfant. Sa mère la consolait en lui disant de rester à sa place mais de travailler surtout pour devenir Présidente des États-Unis, ce que la sage petite fille fit, et on connaît son extraordinaire réussite. Elle en a oublié qu’elle fut aussi méprisée que les femmes arabes, que les femmes afghanes, que les esclaves, ses ancêtres pas si lointains… L’Occident va de mal en pis dans son misunderstanding ou « mécompréhension » des autres s’il ne change radicalement d’« entendement » des Autres, de tous les Autres.
Que l’on ne s’y trompe pas : aux États-Unis et en Europe, Oussama ben Laden est un terroriste, le terroriste le plus recherché de la planète. Mais aux yeux des deux cent cinquante millions d’Arabes et du milliard deux cents millions de musulmans, dans leur écrasante majorité, Ben Laden n’est pas un terroriste mais le héros et le sauveur de la nation et du peuple arabo-musulman écrasé par le racisme des pays riches, par le mépris des pays démocratiques, par la majeure partie des individus qui peuplent le monde dit libre. Les Occidentaux l’ont porté au pouvoir de ce qu’ils appellent le terrorisme quand les Américains l’armaient contre l’ex-urss pour la chasser d’Afghanistan. Ils en ont fait un immense personnage contre lequel toute la planète blanche et riche s’arme, et de notre point de vue arabe et musulman, nous avons beaucoup de pitié et de mépris à l’égard d’une coalition contre un individu terré au fond de grottes et de cavernes qui fait trembler le monde libre par sa seule volonté, paranoïaque.
Ben Laden, pour moi, femme arabe, ne peut être porteur de projets de société valables même s’il arrivait à détruire tout l’Occident. Je refuse de vivre comme moitié d’un être humain, dégradée et anéantie par les hommes de ma propre engeance. Ce projet de déchéance de la femme est principalement agissant dans la cosmogonie anthropologique de Oussama ben Laden qui ne craint d’épouser une enfant quand bien même c’est son père, le mollah Omar, qui la lui a offerte et réciproquement, il offre sa fille, une enfant, au même mollah Omar créant des cercles d’inceste, d’homophilie et de pédophilie entre eux que personne n’a seulement songé à expliquer et divulguer. Ces filles de 15 ou 16 ans ont continué à payer pour l’aberration des hommes arabes et musulmans qui ne conçoivent leurs rapports aux femmes que dans une intégrale domination des femmes par les hommes ; cela doit changer et si des fous furieux comme Ben Laden prennent le pouvoir, c’en est fait de la nation arabe et musulmane pendant des siècles. Les Arabes et les musulmans pensent que l’évolution de la condition des femmes n’est qu’une errance de type occidental et une aventure impulsée par le colonialisme qui doit s’arrêter pour que les femmes retournent sous le voile, dans la maison, sous la tutelle de tous les hommes, de la famille, de la société et de l’État.
Il ne faut pas oublier – et un monsieur comme Georges W. Bush est inapte à le comprendre (ses conseillers ignorent superbement l’arabe comme langue, la culturocivilisation arabo-musulmane comme un système tout juste bon autrefois à faire des films hollywoodiens dans lesquels des Américaines brunes dansent lascivement les fameuses danses des sept voiles…) – qu’Oussama ben Laden a créé une idéologie et un système de pensée et de comportements qui lui survivront. Les Arabes et les musulmans tragiquement révélés à leur misère et à leur insatisfaction ont appris à se suicider en se transformant en bombes humaines et kamikazes capables de se jeter dans n’importe quelle aventure en harmonie avec leurs croyances.
Il y a aujourd’hui dans le monde arabo-musulman une série de Ben Laden car l’Occident a tué Mehdi Ben Barka (Marocain), Patrice Lumumba, Sira Wiwa (Nigérian), Che Guevara (Colombien), Salvador Allende (Chilien), tous gauchistes qui rêvaient d’un monde plus vrai, plus juste, plus égalitaire entre les hommes et les femmes sur toute la planète.
Ils ont été tués parce que l’Europe et les États-Unis avaient peur du réveil des peuples, et leurs leaders les plus justes ont été éliminés un par un tandis que les tyrans, les dictateurs, les satrapes et les personnages les plus corrompus se sont arrogé les pays, les gens, les richesses et le pouvoir de vie et de mort sur les êtres les plus courageux, et les plus à même de sauver humainement leurs contrées et de sauver une idée juste du monde et de la vie. Giscard d’Estaing donnait du « mon cousin » à l’horrible Jean-Bedel Bokassa, et « Papa Doc » martyrisait Haïti avec sa milice (les Tontons Macoutes) sous les yeux des Américains et à leur porte… tandis que son fils, le repoussant « Bébé » Doc, est toujours réfugié en France.
Les Occidentaux ont privilégié les royaumes les plus pourris de la création, en péninsule Arabique, et ces chantres de la démocratie et du progrès humain traitent avec la famille Al Sabah au Koweït qui possède ce pays, gouvernent comme au Moyen Âge florentin sans l’esprit de la Renaissance et sans l’art et le raffinement des cours italiennes, interdisant aux femmes de voter et de se présenter aux élections. En somme des bêtes ou des serves. Ce sont ces fameux Al Sabah qui ont été défendus en 1990-1991 lors de la guerre du Golfe, parce que ce pays – une petite excroissance autrefois province de l’Irak – a été dépecé par les Anglais quand ils occupaient la région et faisaient ce qu’ils voulaient. Ben Laden exècre ces pays et a juré leur ruine ; on est obligé de se rendre à l’évidence : il a raison.
Mais là où le bât blesse cruellement, c’est que ce qu’il préconise à la suite de la chute éventuelle de ces pays, c’est pire, peut-être : asservissement complet des femmes, réaction fasciste musulmane d’extrême droite, inhibition, interdiction de l’art et de la culture émancipationniste et libertaire ou libératoire. Ce qui est un résultat tragique pour la cuturocivilisation arabo-musulmane. Tous nos espoirs de vie meilleure se sont effondrés avec le 11 septembre 2001, car nous allons être pris en étau entre l’Occident qui n’a que la réaction du corps blessé, celle de se défendre par tous les moyens, qui va ignorer les exigences et les nécessités du tiers monde, et spécifiquement des Arabes et des musulmans, et l’incapacité des chefs arabes et musulmans à dicter une politique démocratique et valable parce qu’ils ne se sont maintenus au pouvoir que par le meurtre et la rapine depuis cinquante ans.
Si les États arabes et musulmans s’affilient à la tendance internationale dominante et à la ligne de conduite des instances onusiennes, les Arabes et les musulmans, dans leur immense majorité, ne sont pas d’accord avec leurs dirigeants et vivent avec un narcissisme blessé et une personnalité amoindrie et dévalorisée à travers l’histoire, à travers les aberrations de l’histoire récente depuis les luttes d’indépendance et les libérations factices des pays du tiers monde totalement dominés économiquement par les pays riches et puissants. Les périodes de colonisation sont prolongées du fait de la guerre toujours perdue de la Palestine contre Israël et aussi depuis la manière effroyable dont a été menée la destruction systématique de l’Irak où Saddam Husseïn est perçu lui aussi comme un héros et un grand de la nation arabe. Qui sait en Occident que Sabra et Chatila sont deux camps palestiniens où deux mille civils, en majeure partie femmes et enfants, ont été massacrés par les Israéliens ? Il faut le spécifier le lendemain de deux attentats qui font trente morts en Israël le 1er décembre 2001 au grand dam de la communauté internationale qui crie au scandale. Le problème atroce est que la peau d’un Noir, d’un Arabe ou d’un musulman ce n’est rien, ça ne vaut rien, même pas un papier dans la presse avec la rubrique des chiens écrasés. Deux bombes humaines se sont encore sacrifiées pour faire entendre au monde le drame du peuple palestinien. Le calcul des morts de la deuxième Intifada donne, pour une année, deux cents morts israéliens pour huit cents palestiniens. Les chiffres parlent ; on oublie aussi que cette seconde Intifada, « la guerre des pierres » a débuté quand un enfant palestinien a été tiré comme un canard par les soldats israéliens… L’acharnement de l’Amérique à détruire l’Irak, par ailleurs, est immonde et effroyable. Cette destruction massive a été justifiée par une désinformation absolue des masses occidentales et des instances aptes à défendre des causes justes. L’Irak n’est pas ce que la propagande américaine a voulu nous faire croire à travers cnn et ses affabulations.
C’était l’État arabe le plus avancé, le plus laïque, le plus nanti en chances de progrès. L’Irak a fait la guerre avec l’Iran à la place de tous les États arabes de la région en raison d’une haine légendaire entre Arabes et Persans et pour des problèmes actuels d’hégémonie, de mainmise sur les lieux saints de l’islam par la seule Arabie Saoudite, de pétrole et de relations avec l’Occident que l’Iran islamiste a appelé le Grand Satan. Quand la guerre qui avait causé des millions de morts fut finie, les paiements promis par les royaumes arabes ne furent pas faits à l’Irak qui avait supporté seul l’effort de la guerre. On sait la suite. C’est un règlement de comptes entre Arabes dans lequel les États-Unis ont mis le nez pour des raisons économiques, parce que l’Irak était sur le point de fabriquer la bombe nucléaire, parce que le niveau scientifique du pays était très avancé pour un pays arabe et menaçait Israël, parce que les Arabes ne peuvent être aux yeux des Occidentaux que ceux qui donnent leur pétrole, encaissent quelques dollars par baril et se taisent en laissant leurs capitaux ainsi volés à la nation arabe et musulmane fructifier en Occident.
Aux dernières nouvelles, les magnats et nababs arabes sont en train de faire fuir leurs capitaux vers… la Suisse qui se frotte les mains. Les Américains ont cru bon de confisquer les avoirs du monde arabe en prétextant que de l’argent servait à la structuration du terrorisme. Ils oublient cependant le terrorisme des États du Golfe arabique sur leurs populations et la condition réservée aux femmes, une condition monstrueuse dont tout le monde se moque, au fond.
Nous contestons, nous Arabes libres, que l’argent du pétrole et des recettes du pèlerinage à la Mecque ne soit pas redistribué entre tous les Arabes et les musulmans. Si ! Les Saoudiens, très généreux, envoient les dépouilles des moutons sacrifiés par deux ou trois millions de pèlerins pendant l’accomplissement de leurs rites aux pauvres d’entre les pauvres, au Bengla Desh et au Pakistan.
Certains trésors de guerre de nos pays sont gelés par la mort des leaders qui partaient faire ce qu’ils voulaient en Occident et sont décédés emportant avec eux les combinaisons des comptes suisses, comme certains hommes d’affaires maghrébins et arabes qui n’avaient pas prévu les cancers et les crises cardiaques et ont laissé des trésors au Panama et dans les paradis fiscaux du monde entier, en fait l’argent de la nation arabe et musulmane. Nous réclamons ces sommes colossales pour bâtir nos hôpitaux, lycées et universités, maisons de jeunes, crèches et orphelinats, maison de la jeunesse et jardins publics, musées et aéroports, laboratoires de recherche, observatoires d’astrophysique – il n’y en a pas un seul pour l’immense territoire arabo-musulman –, pour édifier les infrastructures sportives, les ports et maternités, pour électrifier nos campagnes et dessaler l’eau de mer pour l’immensité aride de nos vingt et un pays arabes ou pour la centaine de pays musulmans…
Ces éléments de la réalité ne sont ici rapportés que pour expliquer ce que les Occidentaux ignorent et ne veulent même pas comprendre pour que les choses changent dans le monde.
Le 11 septembre c’est l’instauration à jamais de la croisade entre musulmans et Occidentaux comme lors des siècles de haine et d’agressivité que l’on croyait révolus. Les millions d’innocents qui meurent en Afghanistan et en Irak – qui sait en Occident qu’un million d’enfants irakiens sont morts en dix ans à cause des bombardements massifs sur le pays, morts de faim, de maladies, d’absence de soins, parce que, de surcroît, tout manque et surtout les médicaments ? –, les millions d’Africains qui n’ont pas de quoi soigner leur vingt-huit millions de sidéens, les laissés-pour-compte de toute la planète ne peuvent qu’entrer en guerre contre le gendarme du monde, cette Amérique arrogante qui dans une autre position paranoïaque ne comprend pas que l’on puisse la haïr. Chelsea Clinton est très triste de savoir que l’on hait l’Amérique et elle n’a pas pensé, pauvre petite riche, étudiante en Angleterre où elle a fait sa déclaration, qu’elle a bénéficié dans son enfance des deux mandats de son père, et a vécu dans les meilleures conditions qu’un enfant puisse avoir entre 10 et 18 ans. Pendant ce temps passé à la Maison Blanche, combien de petites filles ont été excisées ? combien ont été légalement violées dans le cadre légal du mariage ? combien sont mortes fautes de soins, de nourriture, de tendresse et de confort ? Son père n’a reconnu que quatre ans après qu’il avait une forte responsabilité dans le génocide du Rwanda et a demandé pardon comme si demander pardon allait ressusciter des millions de morts. Ces drames ont amené des intellectuels comme moi à désespérer de l’Occident et de leurs pays, dans une attitude de repli et de suicide scientifique et idéel, en sachant que rien ne peut changer, les uns nous ignorant ou cherchant à acheter nos capacités et les autres, les nôtres, tuant en nous jusqu’à la volonté de créer encore et de s’exprimer. Pour ma part, je demande justice tant à mon pays qu’à l’Occident pour le fait que je n’utiliserai que le dixième de ce que j’ai appris : il s’agit d’un meurtre commis sur ma personne, sur mes possibilités, sur mes désirs, sur mon être philosophique, sur mon sexe saccagé en terre d’islam. Cette tuerie commise sur moi, qui suis un être libre et inviolable au même titre que tout individu sur la Terre, est un scandale affreux que ne peux plus taire, et je redoute en même temps que la revue Sud/Nord qui m’a demandé à deux reprises – la deuxième fois à la suite de mon hésitation due à l’humeur pessimiste, due aux éléments précédemment évoqués – ne soit d’accord pour livrer in extenso ce que j’ai écrit. Cela ne serait qu’habituel entre l’Occident et moi… mais l’heure est grave.
Le drame est cette haine forcenée que les Américains sont arrivés à faire naître chez les Arabes et les musulmans : il n’y a aucun espoir aujourd’hui d’une quelconque possibilité de rapports d’estime et d’amitié entre Arabes et Américains.
C’est une horreur de le dire et c’est une horreur que cela existe. Les tiers mondistes ne veulent pas des Américains, de leur civilisation qui gagne partout et de leur désir de régenter le monde. Arabes et musulmans sont en train de démontrer qu’ils sont les seuls capables de se dresser contre l’hégémonie américaine avec les moyens du faible et du pauvre contre le riche et le puissant.
Les Occidentaux doivent redouter que les futurs Oussama (le prénom se donne à une infinité de petits garçons qui viennent au monde ! et en arabe il signifie « Le Lion » – qui le sait en Occident ?), que les futurs rebelles, donc, ne réussissent là où Ben Laden risque d’échouer. Il n’a pas échoué à entrer dans l’histoire.
La radicalisation de l’islam politique dans le monde y compris en Occident (cinq millions de musulmans en France, l’Angleterre base de l’action islamique dans le monde, les Noirs américains, Black Muslims…) conduira à l’édification d’une énorme nation musulmane, un milliard et deux cents millions d’individus, à un projet de société en complète opposition avec le monde occidental. Ses valeurs, ses buts, ses méthodes sont radicalement opposés à ceux des pays chrétiens, riches et prospères. La bombe atomique de la nation musulmane, c’est le ventre de leurs femmes qui repeuple l’Occident et lui donne les bras dont l’économie a besoin pour continuer à être prospère.
Travaillant en Italie dans le monde de l’émigration, je peux déjà dire que l’autre bombe, c’est la présence des migrants en Occident et, il ne faut pas s’y tromper, les descendants de ces gens qui ont quitté la pauvreté, l’absence de démocratie, l’esclavage déguisé, ne sont pas plus bêtes que d’autres. Leurs enfants produiront aussi des génies, des chercheurs, des savants, des artistes, des personnalités de renom. Il faut redouter que la blessure très profonde de leur être ne se transforme en ce que les Occidentaux appellent le terrorisme basé sur tous les sentiments de frustration qui le déclenchent et l’expliquent. Ceux-là font partie de l’Occident sur sa terre.
Pour ma part, je me demande où va cette humanité si elle se complaît dans la haine et le mépris. On est là pour l’instant. La solution est l’aisance du monde arabe et musulman, aisance matérielle morale et humaine, et on en est très très loin. Il faut vivre dans la peur que la radicalisation ne continue encore.
Je suis celle qui dit à l’Occident : les bombes humaines ont aussi des mères qui crèvent de chagrin quand leurs fils explosent. Je suis celle qui dit : la solution n’est plus entre les mains des politiques du monde entier. Elle est entre les circonvolutions cérébrales des penseurs, des philosophes, des psychiatres, psychanalystes, écrivains et poètes. Personne ne les écoute.
Le désespoir est celui des penseurs, philosophes, psychiatres, psychanalystes, écrivains et poètes du tiers monde auxquels leurs collègues occidentaux n’ont pas donné la main pour sauver l’humanité, démolie dans les tours de ses désirs et de ses idéaux. Ces désirs et ces idéaux sont sous les gravats et sous les décombres des tours jumelles américaines et des taudis d’Afghanistan, sous les tentes des camps palestiniens dressées depuis cinquante ans, où vivent ceux qui n’ont plus de terre et de maisons, sous mon crâne livré au vertige des injustices provocant des révoltes impuissantes, à la vindicte des tyrans et des dictateurs qui ont fait de ma nation un champ de détresse sans lendemain qui chante ! Qui, des Occidentaux, sait que nous ne vivons pas et encore moins, nous les femmes, les sacrifiées des sacrifiés ?
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