2002
Sud/Nord
Sur le terreau de la misère et de l’humiliation
[1]
Témi Tidafi
Ce 18 septembre, une semaine seulement après les attentats de
New York et de Washington, l’Amérique a déclaré par la voix de son président
George W. Bush : « Nous sommes en guerre, engagés dans une campagne massive et
durable » qui s’étendra – selon la précision apportée par le secrétaire d’État
à la Défense, Donald Rumsfeld – « non sur des semaines ou des jours, mais sur
des années. »
Après quatre semaines de bombardements intenses, les frappes
aériennes ont montré leurs limites. Des interventions au sol s’imposent aux
stratèges américains qui envisagent l’installation d’une base permanente à
l’intérieur de l’Afghanistan. Ils se trouvent devant l’alternative : lancer
leurs propres troupes dans des opérations terrestres grandement risquées pour
les boys, ou se résigner à lancer dans
la bataille leurs « compagnons d’armes » de l’Alliance du Nord, plus aguerris
pour ce genre de combat. L’entrée en lice de l’Alliance du Nord serait la
solution la moins douloureuse pour les troupes américaines, elle serait aussi
la plus délicate à finaliser lorsque viendra le moment de contrôler cet allié
d’occasion qui aura contribué à la victoire finale mais dont les exigences
idéologiques fondamentales ne diffèrent pas sensiblement de celles des
talibans.
La guerre en Afghanistan est partie pour durer encore
longtemps, la « catastrophe humanitaire » est annoncée comme imminente par les
organisations humanitaires, ses répercussions pourraient se révéler
désastreuses pour les États-Unis et pour ses alliés. L’angélisme du président
Georges W. Bush quant au sentiment de la communauté musulmane à travers le
monde contre son pays – si bon par nature – est confondant. Ce sentiment n’est
pas propre aux musulmans, il s’est développé conjointement à la superbe
intransigeance américaine inaugurée par le Nouvel Ordre mondial prôné par
Georges Bush père, suite à l’effondrement du bloc soviétique en 1991. Il est
partagé par la plupart des pays du tiers monde soumis à rude épreuve par la
politique ultralibérale qui leur est imposée ; il est partagé par les militants
de l’antimondialisation comme par toutes les nations qui n’acceptent pas le
statut de vassalité qui leur est réservé. À moins de se délester de sa gangue
égocentriste et d’adopter une politique d’ouverture, de partage et de justice,
la prééminence américaine sera à plus ou moins long terme condamnée par tous
les peuples qui auront perdu tout espoir de voir leur sort amélioré.
Il est intéressant à ce propos de citer un passage de
l’allocution de M. Rubens Ricupero, secrétaire général de la
cnuced, le 12 février 2000 : «
Quelque temps après l’effondrement du mur de Berlin, on demanda au philosophe
Emmanuel Levinas s’il pensait que les démocraties avaient gagné. “Non,
répondit-il, je pense qu’elles ont perdu, et qu’elles ont beaucoup perdu.” En
dépit de toutes ses horreurs, de tous ses excès, le communisme avait toujours
été synonyme d’espoir et d’attente : espoir que tout le mal fait aux faibles
puisse être effacé, attente d’un ordre social équitable… C’était une idée qui
animait les hommes en occident depuis le xviiie siècle et qui, grâce à Marx, s’était
profondément enracinée dans le xxe siècle. Je ne pense pas que la perte
irrémédiable de cette idée représente une grande conquête spirituelle.
»
Les réactions contre la présence américaine dans la région se
multiplient, au Pakistan on enregistre une escalade de la violence qui pourrait
déboucher sur une insurrection islamiste fatale au Président Moucharraf, mais
aussi au Bengladesh, pays de cent vingt-sept millions d’habitants, et en Arabie
Saoudite, traditionnel et, jusqu’ici, sûr allié de l’Amérique.
Les réactions anti-américaines sont de surcroît exacerbées par
le conflit du Moyen-Orient intentionnellement conduit au pourrissement par la
politique cynique et à courte vue de M. Sharon.
La force d’attraction des islamistes réside dans leur
proposition d’un ordre moral nouveau, fondé sur la « oumma » – la grande nation
musulmane – qui seule serait en mesure de relever le défi lancé par l’Occident
impie, seule en mesure d’abattre les régimes installés, insensibles aux misères
de leur peuple et de les remplacer par des régimes théocratiques guidés par les
préceptes sacrés forcément justes et impartiaux. Pour ce faire, la présence de
plusieurs ingrédients est nécessaire :
- une population jeune marginalisée et désespérée ;
- une nomenklatura cynique et provocante ;
- un régime antidémocratique et soucieux de perdurer
;
- une société civile combative ;
- un réseau et un financement extérieurs, pour diaboliser et
fragiliser le régime ennemi.
Ces ingrédients se sont trouvés réunis en Algérie.
La situation économique s’est très rapidement dégradée au
milieu des années quatre-vingt, après la chute des prix du pétrole. La
démographie galopante post-indépendance mettait sur le marché du travail une
masse de jeunes condamnés à « tenir les murs » (être au chômage). La
libéralisation de l’économie pour répondre aux injonctions du
fmi a multiplié les entreprises
lucratives d’importation et ruiné une multitude de petits métiers.
La révolte des jeunes en octobre 1988 à l’échelle nationale
contre le parti unique (fln) – au
pouvoir depuis l’indépendance – et la malvie firent des centaines de morts. Le
régime dut battre en retraite. Le pluralisme politique – excluant les partis
fondés sur des bases ethniques ou religieuses –, fut introduit dans la
Constitution. De nombreux partis de gauche et de droite se sont constitués et
furent agréés. Profitant de complaisances gouvernementales, les islamistes
firent de même et furent agréés. Les bidonvilles prolifèrent aux périphéries
des grandes villes, l’économie informelle (le trabendo) s’est intensifiée, alimentée par les
collectes des intégristes dans les mosquées et les appels incendiaires des
imams fustigeant les responsables de la malvie que sont, selon eux, les
transgressions aux règles de l’islam.
Dès l’indépendance et pour faire échec aux forces
démocratiques, les gouvernements successifs ont encouragé l’émergence de
groupements islamistes propagandistes zélés du djihad. Des centaines de jeunes
furent endoctrinés et recrutés pour aller combattre le communisme jusqu’à le
bouter hors d’Afghanistan ; cela fait, nombre d’entre eux, entraînés par les
experts de la cia et fanatisés dans
les madrasas pakistanaises, sont revenus en Algérie, préparés et commandités
pour y installer le deuxième État intégriste après celui des talibans en
Afghanistan.
Toutes les occasions étaient bonnes pour se préparer à la prise
du pouvoir et à l’instauration d’un régime islamique fort et « juste » en
remplacement du régime en place « corrompu et chancelant ».
Les gouvernants occidentaux, soucieux de stabilité pour la
bonne marche des affaires, n’étaient pas loin – et pour cause – de partager
cette appréciation sur des régimes qu’ils ont longtemps soutenus, ils étaient
disposés à les voir remplacés par des régimes islamistes et à adopter
l’attitude des États-Unis qui se sont depuis longtemps accommodés de la
monarchie wahabbite la plus intégriste qui soit, et du Pakistan, principale
officine de talibans.
Non seulement l’Occident et l’Amérique sont restés sourds aux
appels lancés par les pays musulmans victimes de ces forcenés, mais ils
constituaient pour eux une base-vie de propagande, d’endoctrinement,
d’enrôlement et même de revendication des attentats les plus ignobles.
L’Égypte et surtout l’Algérie ont eu à souffrir de cet
ostracisme irresponsable.
Seuls les pays et les peuples qui ont souffert et souffrent
encore du terrorisme islamiste peuvent valablement compatir à la peine et au
deuil des victimes américaines. L’Algérie est de ceux-là, elle sur qui
l’acharnement terroriste déploie, depuis dix ans, l’étendue de sa violence
démentielle.
Le peuple algérien compatit à la peine et au deuil des victimes
américaines, il ne peut cependant éviter de penser – avec gêne certes –,
qu’enfin il va être compris et qu’enfin va être entreprise l’action concertée
contre le terrorisme intégriste qu’il appelle en vain de ses vœux depuis des
années.
Les commanditaires de ces effroyables attentats doivent être
poursuivis et châtiés avec une extrême vigueur, tout comme doit être éradiqué
le terrorisme islamiste international trop longtemps toléré sinon
instrumentalisé et dont les pays musulmans sont les premières victimes. Le
désir de riposte des Américains est justifié et sera d’autant mieux compris
qu’il aura à cœur d’épargner les innocentes populations civiles qui n’ont que
trop souffert des affres de la guerre ; dans le cas contraire, la riposte sera
exploitée par la propagande terroriste pour stigmatiser l’aveuglement des
frappes américaines et leur mépris des peuples musulmans.
Le nom de Ben Laden a été immédiatement avancé par les médias,
cela est d’autant plus plausible que les pays musulmans qui subissent le
terrorisme islamiste n’ont eu de cesse d’attirer l’attention de la communauté
internationale sur l’implication criminelle de son réseau dans la plupart des
attentats au demeurant souvent revendiqués.
La satisfaction d’assister enfin, en Occident, à une prise de
conscience de la dangerosité du terrorisme islamiste et au début concerté de
son éradication est cependant tempérée par certaines questions qui, demeurées
sans réponse, pourraient tenter certains d’expliquer ce mutisme par une
manipulation américaine dans le cadre de sa stratégie globale. En effet,
pourquoi n’avoir pas confondu le vice-Premier ministre afghan qui a renouvelé à
plusieurs reprises la proposition des talibans d’extrader Ben Laden à condition
qu’on leur apporte les preuves de son implication dans les attentats incriminés
? Les autorités américaines disent disposer de ces preuves ; que ne les
ont-elles fournies et ainsi éviter les bombardements sur l’Afghanistan et leurs
« effets collatéraux » sur une population civile exsangue ?
Comment se fait-il que dans l’heure qui suivit l’attentat et
dans la panique générale les médias aient été en mesure d’avancer le nom de Ben
Laden comme suspect n° 1, confirmé une semaine après par le président Bush sur
de simples suspicions sur sa culpabilité et sur la complicité de l’Afghanistan
? Est-il juste de bombarder un pays des semaines durant sur de simples
suspicions ?
Comment se peut-il que des terroristes aguerris – ils l’ont
hélas prouvé – aient laissé des traces aussi évidentes de leur identification :
badges, manuels en arabe de pilotage, véhicules, etc. ?
Comment expliquer l’importante spéculation boursière sur les
actions des principales sociétés d’assurances des tours jumelles à la veille du
11 septembre ?
Ce sont là quelques-unes des questions qui reviennent à chaque
évocation de cette catastrophe.
Le terrorisme islamiste se développe sur le terreau de la
misère, de l’humiliation et de la négation identitaire, par l’intermédiaire de
fanatiques religieux entretenus par des dictateurs et une monarchie pétrolière
protégée par l’Occident, monarchie où la charia (loi islamique) est appliquée dans toute
sa rigueur en contradiction flagrante avec les plus élémentaires droits de
l’homme.
L’éradication du terrorisme passe par l’instauration d’un
Nouvel Ordre mondial basé sur le partage équitable des richesses de la planète,
le règlement des foyers de tension en toute impartialité, le respect des
peuples et de la démocratie.
Ce ne sont pas les peuples qui sont bons ou mauvais par nature,
ils sont – à une période donnée – ce qu’en font leurs gouvernants.
[1]
S’il ne s’était agi que des talibans, j’aurai titré : « Qui
sème le vent récolte la tempête », hélas ce sont les civils afghans qui
souffrent le plus des bombardements américains, et ils n’y sont pour
rien.