Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 183 à 187
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Sur le terreau de la misère et de l’humiliation  [1]

Témi Tidafi
Ce 18 septembre, une semaine seulement après les attentats de New York et de Washington, l’Amérique a déclaré par la voix de son président George W. Bush : « Nous sommes en guerre, engagés dans une campagne massive et durable » qui s’étendra – selon la précision apportée par le secrétaire d’État à la Défense, Donald Rumsfeld – « non sur des semaines ou des jours, mais sur des années. »
Après quatre semaines de bombardements intenses, les frappes aériennes ont montré leurs limites. Des interventions au sol s’imposent aux stratèges américains qui envisagent l’installation d’une base permanente à l’intérieur de l’Afghanistan. Ils se trouvent devant l’alternative : lancer leurs propres troupes dans des opérations terrestres grandement risquées pour les boys, ou se résigner à lancer dans la bataille leurs « compagnons d’armes » de l’Alliance du Nord, plus aguerris pour ce genre de combat. L’entrée en lice de l’Alliance du Nord serait la solution la moins douloureuse pour les troupes américaines, elle serait aussi la plus délicate à finaliser lorsque viendra le moment de contrôler cet allié d’occasion qui aura contribué à la victoire finale mais dont les exigences idéologiques fondamentales ne diffèrent pas sensiblement de celles des talibans.
La guerre en Afghanistan est partie pour durer encore longtemps, la « catastrophe humanitaire » est annoncée comme imminente par les organisations humanitaires, ses répercussions pourraient se révéler désastreuses pour les États-Unis et pour ses alliés. L’angélisme du président Georges W. Bush quant au sentiment de la communauté musulmane à travers le monde contre son pays – si bon par nature – est confondant. Ce sentiment n’est pas propre aux musulmans, il s’est développé conjointement à la superbe intransigeance américaine inaugurée par le Nouvel Ordre mondial prôné par Georges Bush père, suite à l’effondrement du bloc soviétique en 1991. Il est partagé par la plupart des pays du tiers monde soumis à rude épreuve par la politique ultralibérale qui leur est imposée ; il est partagé par les militants de l’antimondialisation comme par toutes les nations qui n’acceptent pas le statut de vassalité qui leur est réservé. À moins de se délester de sa gangue égocentriste et d’adopter une politique d’ouverture, de partage et de justice, la prééminence américaine sera à plus ou moins long terme condamnée par tous les peuples qui auront perdu tout espoir de voir leur sort amélioré.
Il est intéressant à ce propos de citer un passage de l’allocution de M. Rubens Ricupero, secrétaire général de la cnuced, le 12 février 2000 : « Quelque temps après l’effondrement du mur de Berlin, on demanda au philosophe Emmanuel Levinas s’il pensait que les démocraties avaient gagné. “Non, répondit-il, je pense qu’elles ont perdu, et qu’elles ont beaucoup perdu.” En dépit de toutes ses horreurs, de tous ses excès, le communisme avait toujours été synonyme d’espoir et d’attente : espoir que tout le mal fait aux faibles puisse être effacé, attente d’un ordre social équitable… C’était une idée qui animait les hommes en occident depuis le xviiie siècle et qui, grâce à Marx, s’était profondément enracinée dans le xxe siècle. Je ne pense pas que la perte irrémédiable de cette idée représente une grande conquête spirituelle. »
Les réactions contre la présence américaine dans la région se multiplient, au Pakistan on enregistre une escalade de la violence qui pourrait déboucher sur une insurrection islamiste fatale au Président Moucharraf, mais aussi au Bengladesh, pays de cent vingt-sept millions d’habitants, et en Arabie Saoudite, traditionnel et, jusqu’ici, sûr allié de l’Amérique.
Les réactions anti-américaines sont de surcroît exacerbées par le conflit du Moyen-Orient intentionnellement conduit au pourrissement par la politique cynique et à courte vue de M. Sharon.
La force d’attraction des islamistes réside dans leur proposition d’un ordre moral nouveau, fondé sur la « oumma » – la grande nation musulmane – qui seule serait en mesure de relever le défi lancé par l’Occident impie, seule en mesure d’abattre les régimes installés, insensibles aux misères de leur peuple et de les remplacer par des régimes théocratiques guidés par les préceptes sacrés forcément justes et impartiaux. Pour ce faire, la présence de plusieurs ingrédients est nécessaire :
  • une population jeune marginalisée et désespérée ;
  • une nomenklatura cynique et provocante ;
  • un régime antidémocratique et soucieux de perdurer ;
  • une société civile combative ;
  • un réseau et un financement extérieurs, pour diaboliser et fragiliser le régime ennemi.
Ces ingrédients se sont trouvés réunis en Algérie.
La situation économique s’est très rapidement dégradée au milieu des années quatre-vingt, après la chute des prix du pétrole. La démographie galopante post-indépendance mettait sur le marché du travail une masse de jeunes condamnés à « tenir les murs » (être au chômage). La libéralisation de l’économie pour répondre aux injonctions du fmi a multiplié les entreprises lucratives d’importation et ruiné une multitude de petits métiers.
La révolte des jeunes en octobre 1988 à l’échelle nationale contre le parti unique (fln) – au pouvoir depuis l’indépendance – et la malvie firent des centaines de morts. Le régime dut battre en retraite. Le pluralisme politique – excluant les partis fondés sur des bases ethniques ou religieuses –, fut introduit dans la Constitution. De nombreux partis de gauche et de droite se sont constitués et furent agréés. Profitant de complaisances gouvernementales, les islamistes firent de même et furent agréés. Les bidonvilles prolifèrent aux périphéries des grandes villes, l’économie informelle (le trabendo) s’est intensifiée, alimentée par les collectes des intégristes dans les mosquées et les appels incendiaires des imams fustigeant les responsables de la malvie que sont, selon eux, les transgressions aux règles de l’islam.
Dès l’indépendance et pour faire échec aux forces démocratiques, les gouvernements successifs ont encouragé l’émergence de groupements islamistes propagandistes zélés du djihad. Des centaines de jeunes furent endoctrinés et recrutés pour aller combattre le communisme jusqu’à le bouter hors d’Afghanistan ; cela fait, nombre d’entre eux, entraînés par les experts de la cia et fanatisés dans les madrasas pakistanaises, sont revenus en Algérie, préparés et commandités pour y installer le deuxième État intégriste après celui des talibans en Afghanistan.
Toutes les occasions étaient bonnes pour se préparer à la prise du pouvoir et à l’instauration d’un régime islamique fort et « juste » en remplacement du régime en place « corrompu et chancelant ».
Les gouvernants occidentaux, soucieux de stabilité pour la bonne marche des affaires, n’étaient pas loin – et pour cause – de partager cette appréciation sur des régimes qu’ils ont longtemps soutenus, ils étaient disposés à les voir remplacés par des régimes islamistes et à adopter l’attitude des États-Unis qui se sont depuis longtemps accommodés de la monarchie wahabbite la plus intégriste qui soit, et du Pakistan, principale officine de talibans.
Non seulement l’Occident et l’Amérique sont restés sourds aux appels lancés par les pays musulmans victimes de ces forcenés, mais ils constituaient pour eux une base-vie de propagande, d’endoctrinement, d’enrôlement et même de revendication des attentats les plus ignobles.
L’Égypte et surtout l’Algérie ont eu à souffrir de cet ostracisme irresponsable.
Seuls les pays et les peuples qui ont souffert et souffrent encore du terrorisme islamiste peuvent valablement compatir à la peine et au deuil des victimes américaines. L’Algérie est de ceux-là, elle sur qui l’acharnement terroriste déploie, depuis dix ans, l’étendue de sa violence démentielle.
Le peuple algérien compatit à la peine et au deuil des victimes américaines, il ne peut cependant éviter de penser – avec gêne certes –, qu’enfin il va être compris et qu’enfin va être entreprise l’action concertée contre le terrorisme intégriste qu’il appelle en vain de ses vœux depuis des années.
Les commanditaires de ces effroyables attentats doivent être poursuivis et châtiés avec une extrême vigueur, tout comme doit être éradiqué le terrorisme islamiste international trop longtemps toléré sinon instrumentalisé et dont les pays musulmans sont les premières victimes. Le désir de riposte des Américains est justifié et sera d’autant mieux compris qu’il aura à cœur d’épargner les innocentes populations civiles qui n’ont que trop souffert des affres de la guerre ; dans le cas contraire, la riposte sera exploitée par la propagande terroriste pour stigmatiser l’aveuglement des frappes américaines et leur mépris des peuples musulmans.
Le nom de Ben Laden a été immédiatement avancé par les médias, cela est d’autant plus plausible que les pays musulmans qui subissent le terrorisme islamiste n’ont eu de cesse d’attirer l’attention de la communauté internationale sur l’implication criminelle de son réseau dans la plupart des attentats au demeurant souvent revendiqués.
La satisfaction d’assister enfin, en Occident, à une prise de conscience de la dangerosité du terrorisme islamiste et au début concerté de son éradication est cependant tempérée par certaines questions qui, demeurées sans réponse, pourraient tenter certains d’expliquer ce mutisme par une manipulation américaine dans le cadre de sa stratégie globale. En effet, pourquoi n’avoir pas confondu le vice-Premier ministre afghan qui a renouvelé à plusieurs reprises la proposition des talibans d’extrader Ben Laden à condition qu’on leur apporte les preuves de son implication dans les attentats incriminés ? Les autorités américaines disent disposer de ces preuves ; que ne les ont-elles fournies et ainsi éviter les bombardements sur l’Afghanistan et leurs « effets collatéraux » sur une population civile exsangue ?
Comment se fait-il que dans l’heure qui suivit l’attentat et dans la panique générale les médias aient été en mesure d’avancer le nom de Ben Laden comme suspect n° 1, confirmé une semaine après par le président Bush sur de simples suspicions sur sa culpabilité et sur la complicité de l’Afghanistan ? Est-il juste de bombarder un pays des semaines durant sur de simples suspicions ?
Comment se peut-il que des terroristes aguerris – ils l’ont hélas prouvé – aient laissé des traces aussi évidentes de leur identification : badges, manuels en arabe de pilotage, véhicules, etc. ?
Comment expliquer l’importante spéculation boursière sur les actions des principales sociétés d’assurances des tours jumelles à la veille du 11 septembre ?
Ce sont là quelques-unes des questions qui reviennent à chaque évocation de cette catastrophe.
Le terrorisme islamiste se développe sur le terreau de la misère, de l’humiliation et de la négation identitaire, par l’intermédiaire de fanatiques religieux entretenus par des dictateurs et une monarchie pétrolière protégée par l’Occident, monarchie où la charia (loi islamique) est appliquée dans toute sa rigueur en contradiction flagrante avec les plus élémentaires droits de l’homme.
L’éradication du terrorisme passe par l’instauration d’un Nouvel Ordre mondial basé sur le partage équitable des richesses de la planète, le règlement des foyers de tension en toute impartialité, le respect des peuples et de la démocratie.
Ce ne sont pas les peuples qui sont bons ou mauvais par nature, ils sont – à une période donnée – ce qu’en font leurs gouvernants.
 
NOTES
 
[1] S’il ne s’était agi que des talibans, j’aurai titré : « Qui sème le vent récolte la tempête », hélas ce sont les civils afghans qui souffrent le plus des bombardements américains, et ils n’y sont pour rien.
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S’il ne s’était agi que des talibans, j’aurai titré : « Qui...
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