2002
Sud/Nord
La Grande Transformation et les attentats aux États-Unis
Eric Rugraff
« La nature a créé les hommes avec
la soif de tout embrasser, l’impuissance de tout atteindre, et le désir
d’avoir, l’emportant sans cesse sur la faculté d’acquérir, il en résulte un
dégoût secret de ce qu’ils possèdent auquel se joint le mécontentement
d’eux-mêmes. »
Nicolas Machiavel, Le
Prince.
En 1944, Karl Polanyi dans son ouvrage,
La Grande Transformation, a montré
comment le raisonnement économique s’est peu à peu imposé dans la vie sociale à
partir du xixe siècle. La victoire de « l’économisme
» a été absolue après la Seconde Guerre mondiale. Le tournant se situe dans les
années soixante-dix et quatre-vingt avec le triomphe du libéralisme économique.
À partir de cette époque, la grille de lecture économique des phénomènes
nationaux et internationaux est devenue la nouvelle catéchèse : pour les
libéraux, la création de richesse est l’objectif ultime de la société,
l’efficience en est la pierre d’achoppement. L’ensemble des champs sociétaux
(les activités culturelles, artistiques, sportives, la santé…) est passé par la
moulinette économique dans l’objectif
de « minimiser les dépenses » et de « maximiser la production ». Après tout, la
chute du communisme n’était-elle pas la preuve la plus flagrante de la fin de
l’histoire et de la supériorité du capitalisme et de sa logique d’accumulation
?
La pénétration de la logique économique dans les pores du corps
social a évincé les autres valeurs-clés d’un fonctionnement harmonieux de la
cité. Le principe d’égalité a cessé
d’être une valeur forte, tant au sein des pays que sur la scène internationale.
Les politiques mises en place ont majoritairement visé à accroître la richesse
disponible sans se préoccuper de la question de leur répartition.
La sécurité est également devenue une valeur de second rang au
service de la « chose économique », la seule variable décisive.
Ainsi, les États-Unis, notamment au cours des mandats
républicains, ont effectué des coupes sombres dans les budgets sociaux. Ils ont
substitué l’État carcéral à
l’État Providence : plutôt que de
mettre en place des programmes sociaux en faveur des plus démunis, il
apparaissait préférable, d’un point de vue économique, d’enfermer ceux qui
contestent l’ordre social établi : à l’arrivée 1,8 million de personnes sont en
prison aux États-Unis. Cette évolution de la société est largement soutenue par
un raisonnement en termes de coût-profit : la sécurité a été instrumentalisée
par l’économique.
Le fonctionnent actuel du système d’écoute
Échelon offre un exemple
supplémentaire de cette domination économique : alors qu’à l’origine il a été
pensé pour assurer la sécurité des citoyens américains, il a été
progressivement réorienté vers l’espionnage industriel d’entreprises étrangères
(notamment européennes) au profit de firmes américaines.
Mais c’est dans le domaine de la finance que la Grande
Transformation est allée le plus loin. L’histoire démarre, aux États-Unis, le
15 août 1971, trente ans, à quelques jours près, des attentats commis le 11
septembre 2001. Ce jour-là, les États-Unis, par la voix de leur président, R.
Nixon, annoncent la suppression temporaire de la convertibilité du dollar en
or. Cette décision sonne le glas du système de Bretton Woods et du système de
change fixe, tel qu’il existait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Désormais le cours des devises oscillera librement en fonction de l’offre et de
la demande, des décisions du marché. Un premier verrou à la spéculation vient
de sauter. Le second verrou, cède en 1979, sous la pression d’économistes
libéraux, les nouveaux conseillers des hommes politiques. L’administration
Carter organise en 1979 la libéralisation du transport aérien américain avec
l’Air Deregulation Act. Désormais le
vent soufflera dans le sens des politiques libérales. Très rapidement le libre
jeu du marché va se diffuser à l’ensemble des secteurs de l’industrie et des
services aux États-Unis. Les Européens font preuve d’un parfait suivisme en
adoptant le même type de politique. Dès 1983, en France, le carré
concurrence-privatisation-compétitivité-attractivité
devient la priorité politique. Dans les années quatre-vingt-dix, ces mêmes
politiques se diffusent aux pays du Sud.
La finance mondiale profite pleinement de cette nouvelle
liberté qui lui est accordée. À partir des années quatre-vingt, les capitaux
deviennent hypermobiles à l’échelle planétaire. L’organisation des transactions
est plus efficace, les produits financiers sont de plus en plus innovants et
complexes. Le monde entre de plain-pied dans l’économie-casino de l’argent
facile. Fin des années quatre-vingt-dix, le montant journalier des transactions
sur le marché des changes s’élève à mille deux cents milliards de dollars et
les transactions annuelles sur les marchés dérivés atteignent soixante dix
mille milliards de dollars. Pour les économistes libéraux, la libéralisation de
la finance laisse entrevoir des lendemains merveilleux : le libre jeu du marché
va permettre une allocation optimale des capitaux. Tous les acteurs
(entreprises, pays pauvres) pourront bénéficier de cette source, que des
financiers réfléchis et prudents alloueront avec beaucoup de rationalité. Les
exemples récents des crises asiatique et russe sont là pour attester de cette
très grande clairvoyance des marchés financiers. La libéralisation s’est
accompagnée du développement de places off
shore et de paradis fiscaux. Les États occidentaux ont perdu tout
contrôle sur les émetteurs et les récepteurs des flux financiers, ainsi que sur
leur nature. D’ailleurs, pourquoi auraient-ils cherché à limiter le gonflement
de la sphère financière alors que la libéralisation profite avant tout aux
maîtres du monde ?
Mais en ouvrant la boîte de Pandore contenant le
turbo-capitalisme (selon l’expression
de l’économiste américain Edward Luttwak), les États-Unis et les autres pays
développés ont accepté de voir leur pouvoir se réduire ; les banques centrales
sont désormais des naines face au marché financier. La libération des marchés a
ainsi permis l’émergence, à côté des États, de nouveaux acteurs sur la scène
internationale. Les réseaux terroristes internationaux sont en grande partie le
fruit de la Grande Transformation.
D’abord, par l’obsession productiviste : en abandonnant le
tiers monde et en se contentant de produire toujours plus, les pays développés
ont oublié qu’un développement durable n’est pas possible dans un monde marqué
par des inégalités absolues. Les économistes libéraux, incapables de
réintroduire le concept d’égalité dans leur raisonnement, ont tout bonnement
oublié, et cela même dans un raisonnement strictement économique, que des
inégalités trop massives sont un obstacle à la croissance à long terme. En
abreuvant les plus démunis, tant dans les pays du Nord que du Sud, d’images
d’une société de consommation de masse d’une richesse extrême, sans leur offrir
l’espérance de pouvoir un jour y pénétrer, les pays développés font le lit du
terrorisme.
Ensuite, par la libéralisation financière : les mafias de tous
poils et les groupes terroristes n’auraient jamais pu atteindre une telle
assise internationale sans la libéralisation financière. Le financement des «
groupes islamistes dormants », ainsi que des attentats de New York ont été
considérablement favorisés par la volonté farouche des États occidentaux
d’éliminer toutes les entraves qui pourraient nuire à la libre circulation des
capitaux. Pour les autorités des pays développés, paradis fiscaux et secrets
bancaires n’étaient jusqu’au 11 septembre 2001 que le prix à payer de
l’efficience économique.
Finalement, dans le drame américain la dimension symbolique est
omniprésente. Le secteur aérien est au cœur de l’événement : les avions ont
servi à commettre les attentats et le secteur aérien est le plus touché par la
crise actuelle. Or la première mesure de déréglementation, en 1979, a concerné
le transport aérien. Quant au secteur financier, il est celui dans lequel la
logique de création de richesse pour la richesse a été amenée à son zénith, et
c’est la libéralisation qui non seulement a permis l’organisation des
attentats, mais a également permis l’enrichissement de leurs
commanditaires.
On peut malheureusement craindre que les attentats aux
États-Unis ne changent pas le cours de l’histoire. La grille de lecture
économique du monde continuera à dominer : une fois le choc des événements
passé, les interventions militaires terminées, les dirigeants du G7 intégreront
les nouveaux risques (attentats, soulèvements…) dans leurs budgets nationaux,
en les considérant comme étant le coût à payer pour poursuivre le chemin sans
fin de la création de richesses. Quant aux consommateurs occidentaux, une fois
qu’ils auront pris conscience des risques supplémentaires pesant sur leur vie,
ils chercheront à se rassurer en se lançant dans une course plus effrénée
encore dans la consommation, en se persuadant ainsi du « je consomme, donc je
suis ».