Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 189 à 192
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

La Grande Transformation et les attentats aux États-Unis

Eric Rugraff
« La nature a créé les hommes avec la soif de tout embrasser, l’impuissance de tout atteindre, et le désir d’avoir, l’emportant sans cesse sur la faculté d’acquérir, il en résulte un dégoût secret de ce qu’ils possèdent auquel se joint le mécontentement d’eux-mêmes. »
Nicolas Machiavel, Le Prince.
En 1944, Karl Polanyi dans son ouvrage, La Grande Transformation, a montré comment le raisonnement économique s’est peu à peu imposé dans la vie sociale à partir du xixe siècle. La victoire de « l’économisme » a été absolue après la Seconde Guerre mondiale. Le tournant se situe dans les années soixante-dix et quatre-vingt avec le triomphe du libéralisme économique. À partir de cette époque, la grille de lecture économique des phénomènes nationaux et internationaux est devenue la nouvelle catéchèse : pour les libéraux, la création de richesse est l’objectif ultime de la société, l’efficience en est la pierre d’achoppement. L’ensemble des champs sociétaux (les activités culturelles, artistiques, sportives, la santé…) est passé par la moulinette économique dans l’objectif de « minimiser les dépenses » et de « maximiser la production ». Après tout, la chute du communisme n’était-elle pas la preuve la plus flagrante de la fin de l’histoire et de la supériorité du capitalisme et de sa logique d’accumulation ?
La pénétration de la logique économique dans les pores du corps social a évincé les autres valeurs-clés d’un fonctionnement harmonieux de la cité. Le principe d’égalité a cessé d’être une valeur forte, tant au sein des pays que sur la scène internationale. Les politiques mises en place ont majoritairement visé à accroître la richesse disponible sans se préoccuper de la question de leur répartition.
La sécurité est également devenue une valeur de second rang au service de la « chose économique », la seule variable décisive.
Ainsi, les États-Unis, notamment au cours des mandats républicains, ont effectué des coupes sombres dans les budgets sociaux. Ils ont substitué l’État carcéral à l’État Providence : plutôt que de mettre en place des programmes sociaux en faveur des plus démunis, il apparaissait préférable, d’un point de vue économique, d’enfermer ceux qui contestent l’ordre social établi : à l’arrivée 1,8 million de personnes sont en prison aux États-Unis. Cette évolution de la société est largement soutenue par un raisonnement en termes de coût-profit : la sécurité a été instrumentalisée par l’économique.
Le fonctionnent actuel du système d’écoute Échelon offre un exemple supplémentaire de cette domination économique : alors qu’à l’origine il a été pensé pour assurer la sécurité des citoyens américains, il a été progressivement réorienté vers l’espionnage industriel d’entreprises étrangères (notamment européennes) au profit de firmes américaines.
Mais c’est dans le domaine de la finance que la Grande Transformation est allée le plus loin. L’histoire démarre, aux États-Unis, le 15 août 1971, trente ans, à quelques jours près, des attentats commis le 11 septembre 2001. Ce jour-là, les États-Unis, par la voix de leur président, R. Nixon, annoncent la suppression temporaire de la convertibilité du dollar en or. Cette décision sonne le glas du système de Bretton Woods et du système de change fixe, tel qu’il existait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Désormais le cours des devises oscillera librement en fonction de l’offre et de la demande, des décisions du marché. Un premier verrou à la spéculation vient de sauter. Le second verrou, cède en 1979, sous la pression d’économistes libéraux, les nouveaux conseillers des hommes politiques. L’administration Carter organise en 1979 la libéralisation du transport aérien américain avec l’Air Deregulation Act. Désormais le vent soufflera dans le sens des politiques libérales. Très rapidement le libre jeu du marché va se diffuser à l’ensemble des secteurs de l’industrie et des services aux États-Unis. Les Européens font preuve d’un parfait suivisme en adoptant le même type de politique. Dès 1983, en France, le carré concurrence-privatisation-compétitivité-attractivité devient la priorité politique. Dans les années quatre-vingt-dix, ces mêmes politiques se diffusent aux pays du Sud.
La finance mondiale profite pleinement de cette nouvelle liberté qui lui est accordée. À partir des années quatre-vingt, les capitaux deviennent hypermobiles à l’échelle planétaire. L’organisation des transactions est plus efficace, les produits financiers sont de plus en plus innovants et complexes. Le monde entre de plain-pied dans l’économie-casino de l’argent facile. Fin des années quatre-vingt-dix, le montant journalier des transactions sur le marché des changes s’élève à mille deux cents milliards de dollars et les transactions annuelles sur les marchés dérivés atteignent soixante dix mille milliards de dollars. Pour les économistes libéraux, la libéralisation de la finance laisse entrevoir des lendemains merveilleux : le libre jeu du marché va permettre une allocation optimale des capitaux. Tous les acteurs (entreprises, pays pauvres) pourront bénéficier de cette source, que des financiers réfléchis et prudents alloueront avec beaucoup de rationalité. Les exemples récents des crises asiatique et russe sont là pour attester de cette très grande clairvoyance des marchés financiers. La libéralisation s’est accompagnée du développement de places off shore et de paradis fiscaux. Les États occidentaux ont perdu tout contrôle sur les émetteurs et les récepteurs des flux financiers, ainsi que sur leur nature. D’ailleurs, pourquoi auraient-ils cherché à limiter le gonflement de la sphère financière alors que la libéralisation profite avant tout aux maîtres du monde ?
Mais en ouvrant la boîte de Pandore contenant le turbo-capitalisme (selon l’expression de l’économiste américain Edward Luttwak), les États-Unis et les autres pays développés ont accepté de voir leur pouvoir se réduire ; les banques centrales sont désormais des naines face au marché financier. La libération des marchés a ainsi permis l’émergence, à côté des États, de nouveaux acteurs sur la scène internationale. Les réseaux terroristes internationaux sont en grande partie le fruit de la Grande Transformation.
D’abord, par l’obsession productiviste : en abandonnant le tiers monde et en se contentant de produire toujours plus, les pays développés ont oublié qu’un développement durable n’est pas possible dans un monde marqué par des inégalités absolues. Les économistes libéraux, incapables de réintroduire le concept d’égalité dans leur raisonnement, ont tout bonnement oublié, et cela même dans un raisonnement strictement économique, que des inégalités trop massives sont un obstacle à la croissance à long terme. En abreuvant les plus démunis, tant dans les pays du Nord que du Sud, d’images d’une société de consommation de masse d’une richesse extrême, sans leur offrir l’espérance de pouvoir un jour y pénétrer, les pays développés font le lit du terrorisme.
Ensuite, par la libéralisation financière : les mafias de tous poils et les groupes terroristes n’auraient jamais pu atteindre une telle assise internationale sans la libéralisation financière. Le financement des « groupes islamistes dormants », ainsi que des attentats de New York ont été considérablement favorisés par la volonté farouche des États occidentaux d’éliminer toutes les entraves qui pourraient nuire à la libre circulation des capitaux. Pour les autorités des pays développés, paradis fiscaux et secrets bancaires n’étaient jusqu’au 11 septembre 2001 que le prix à payer de l’efficience économique.
Finalement, dans le drame américain la dimension symbolique est omniprésente. Le secteur aérien est au cœur de l’événement : les avions ont servi à commettre les attentats et le secteur aérien est le plus touché par la crise actuelle. Or la première mesure de déréglementation, en 1979, a concerné le transport aérien. Quant au secteur financier, il est celui dans lequel la logique de création de richesse pour la richesse a été amenée à son zénith, et c’est la libéralisation qui non seulement a permis l’organisation des attentats, mais a également permis l’enrichissement de leurs commanditaires.
On peut malheureusement craindre que les attentats aux États-Unis ne changent pas le cours de l’histoire. La grille de lecture économique du monde continuera à dominer : une fois le choc des événements passé, les interventions militaires terminées, les dirigeants du G7 intégreront les nouveaux risques (attentats, soulèvements…) dans leurs budgets nationaux, en les considérant comme étant le coût à payer pour poursuivre le chemin sans fin de la création de richesses. Quant aux consommateurs occidentaux, une fois qu’ils auront pris conscience des risques supplémentaires pesant sur leur vie, ils chercheront à se rassurer en se lançant dans une course plus effrénée encore dans la consommation, en se persuadant ainsi du « je consomme, donc je suis ».
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