2002
Sud/Nord
Seules les femmes et la poésie nous sauveront
[*]
Giovanni Sias
Si diligitis eos qui vos diligunt,
quam mercedem habebitis ? (Mt. 5, 46). Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros, et orate
pro persequentibus vos. (Mt. 5, 44).
Je relis ces phrases juste après le vil et terrible homicide
new-yorkais.
Je les relis, ces phrases de saint Augustin citant l’Évangile
de Matthieu, envahi par une angoisse impuissante et quelque peu désespérée.
Cette même angoisse que je ressentis au début de la guerre du Golfe. Que se
passe-t-il ?, me demandai-je. Me parviennent la course des commentaires d’un
bout à l’autre du monde télévisuel, l’effarement, les cris, le bavardage des
journalistes, les désirs de justice et de vengeance, les articles de journaux
qui affirment en cœur que nous sommes tous des Américains, et ceux qui
annoncent des guerres et des catastrophes toujours pires.
Les hommes qui, volontiers, changent de maître dans l’espoir
d’améliorer leur sort (en quoi ils se trompent), et qui, dans cette folle
espérance, se sont armés contre celui qui les gouvernait, pour en prendre un
autre, ne tardent pas à se convaincre, par l’expérience, que leur condition est
devenue pire.
Nicolas Machiavel,
Le
Prince.
À certains moments de l’histoire, il est très mal vu et assez
risqué de ne pas hurler avec les loups. Je veux dire par là, ne pas hurler avec
les médias, quand la condamnation des journalistes et des commentateurs
politiques est unanime, quand il n’est question que de stratégies, de
catastrophes, de guerres, de bruit des armes et de fantasmes nucléaires,
d’attaques et de retraites, de graphiques et de cartes.
Il s’agit, bien sûr, de tout mettre en œuvre pour que le
citoyen comprenne sans pour autant renoncer au divertissement, qu’il se fasse
son idée et, si possible, qu’il dorme tranquillement. Se distinguer en un
moment pareil est vraiment très risqué.
« Nous sommes tous des Américains » titraient, peu après ce
jour dramatique, le Corriere della
Sera et Le Monde. Et tous,
à l’unisson ou presque, d’affirmer : « Nous sommes tous des Américains. » Ou
presque, car le lendemain, dans Le
Monde, un professeur de l’École pratique des Hautes Études répondait
: « Je ne suis pas et je ne me sens pas américaine », s’exposant ainsi, de
façon inconsidérée, aux coups comme aux insultes des Français. Il en alla de
même pour le célèbre Dario Fo, prix Nobel, qui s’attira par ses déclarations –
tout aussi inconsidérées – les critiques et les insultes de tous. Même à ce
vieux maître qu’est Saul Bellow ne furent point épargnées les remarques acides
et venimeuses, pas plus qu’à Susan Sontag ou qu’à la députée démocrate Barbara
Lee qui, seule entre tous, vota à la Chambre contre l’attribution des pouvoirs
spéciaux au Président George W. Bush. Depuis lors, elle ne peut plus se
déplacer sans la protection de la police.
C’est avec une grande joie que je constate – et c’est le seul
espoir qui reste pour cette pauvre terre et pour nous-mêmes, hommes misérables
– que de nombreux intellectuels et artistes de langues et de convictions
diverses, comme cela se produit toujours à des moments particuliers de
l’histoire, n’ont pas hurlé avec les loups et ont pu se faire entendre même si
cela ne suffit pas à contrarier le jeu du monde. Ces commentaires ont été
considérés par beaucoup comme des commentaires pétris d’un humanisme banal, si
bien que les commentateurs ne les ont jamais repris dans leurs harangues sinon
pour laisser entendre que ces intellectuels ne sont que de pauvres
visionnaires, qu’ils ne veulent rien savoir de ce monde rempli de méchants
parce qu’ils vivent dans un autre monde. Heureusement, il y a les bons héros
qui, eux, savent bien comment va le monde et ce qui est en train de s’y passer
: et ce qui va compter, désormais, ce ne sont plus les bavardages mais la
diplomatie de guerre. N’est-il pas jusqu’aux prêtres qui viennent prêter main
forte et annoncer à tous que l’islam a fini par laisser voir son vrai visage, à
savoir qu’il veut détruire tous les chrétiens, tous, pour rester le seul sur
terre et imposer ainsi son emprise fanatique et terroriste. Face à ces
histoires d’oratoire (et l’on sait que l’histoire n’a jamais été le fort des
séminaires) la lucidité que l’on reconnaît à l’un des plus grands historiens
occidentaux, Franco Cardini, ne suffit pas.
Le lecteur comprendra aisément que, dans un tel climat, je
puisse avoir peur, réellement peur, de traduire les phrases de saint Augustin,
par lesquelles cet écrit s’est ouvert.
Mais il y a des moments de l’histoire où les hommes de culture,
de science et d’art doivent assumer le risque d’être seuls parmi les hommes,
pour le salut des hommes justement. Le problème est que leur véritable solitude
est due au fait que personne ne les écoute, que leur paroles semblent tomber
dans le vide, être englouties par le néant, parce que de nombreux hommes, ceux
qui savent ce qu’est le monde, feront la guerre et qu’ainsi justice sera
rendue. Et ce sera une guerre télévisuelle bien sûr, comme la guerre du Golfe
où l’on a pu quasiment tout voir, de même que l’on a tout vu, ou presque, de la
catastrophe qui s’est abattue sur New York. Tout et même plus, avec ces images
montrées avec obsession pendant des heures et des jours. Pour pouvoir être
entendu, il faut être commentateur politique, militaire, expert en
géopolitique, en statistiques, en armes, ou savoir présenter des scénarios
catastrophiques en même temps que salvateurs, comme dans un grand feuilleton où
l’intrépide lecteur tremble aux côtés du héros qui sauve le monde de tous les
mauvais noirs et méchants qui l’infestent.
Et que les comiques se taisent, s’il vous plaît, qu’ils
s’occupent simplement de faire rire, que les danseuses s’échauffent et lèvent
la jambe pour nos troupes. Par Dieu, ils auront bien le droit, nos garçons qui
risquent leur vie pour nous, pour notre sainte Liberté, pour notre Justice et
notre Démocratie, après une journée de travail, de prendre un peu de bon
temps.
Il faut dire que les journaux, cette fois-ci plus que d’autres
me semble-t-il, ont laissé beaucoup de place aux intellectuels, permettant que
leurs paroles multiformes mais toujours soucieuses de comprendre et de dépasser
l’émotivité spontanée et contagieuse atteignent les lecteurs. Je crois que
cette fois-ci, les propos les plus intellectuels, nous avons pu les lire dans
les rédactions des journaux… Mais je doute que cette volonté ait touché
beaucoup de lecteurs parmi ceux qui s’empressent d’imaginer des scénarios ou
qui pestent parce que la Bourse ne remonte pas. Il y a une peur voilée et
diffuse, non pas tant de la guerre que de l’instabilité qui s’est installée, du
train-train qui s’est brisé comme la tour de Babel, et de la propagation des
rumeurs et des bavardages.
Désormais, rien ne sera plus
comme avant ; espérons que tout revienne vite comme avant ; peu importe si on
ne reconstruit pas les tours ; avec ou sans les tours, de toute façon, espérons
que cela revienne vite. Quels délinquants ces terroristes ! mais non, quel
terrorisme que cette guerre. Il faut une bonne guerre qui les jette tous
dehors, ces terroristes ! guerre ou délinquance, il faut les attraper
rapidement, sinon qui sait ce qui peut s’écrouler ; déjà la Bourse chute sans
arrêt, puis elle monte, puis elle redescend, on n’y comprend plus rien ; qui
sait combien d’argent je suis en train de perdre, c’est inouï, on n’a jamais vu
une chose pareille ; qui sait quand l’économie redémarrera ; tu verras,
l’Amérique ne laissera pas les choses aller ainsi ; quand ils s’y mettent, ils
ne sont pas comme nous, les Italiens, ils savent ce qu’est la Patrie, eux ; et
puis tu as vu, ils se serrent tous autour de leur président ; même l’ancien
président, oui, et puis l’autre, celui d’avant, comment il s’appelle déjà ? Et
puis leur maire, ah ! ce maire, il n’est pas comme les nôtres qui sont tous
pris par leurs querelles de clocher : en moins de deux, en huit jours à peine,
il a déjà remis New York sur pieds ! Ah ! ce n’est pas Cinisello Balsamo, tu
sais ! tu as lu ce qu’a écrit Liala, non ? mais qu’est-ce que tu racontes ? tu
veux parler de la Baronne Orczy ? mais elle parlait des révolutionnaires
français, de la Terreur, pas des terroristes actuels ; non ! non ! je parle de
celle qui a écrit dans les journaux, pas celle pleine de rancœur, ah ! mais oui
! la Liala journaliste, comment elle s’appelle déjà ? et j’ai pleuré, oh, ce
que j’ai pu pleurer, j’étais entièrement enveloppé dans le drapeau et j’ai du
l’essorer ; et ce qu’elle écrivait sur les Américains, tu sais ceux dont les
pères ont tant étudié, pas comme les nôtres, eux ils connaissaient aussi le
grec et le latin, ah, ces Américains ; oui mais il faut qu’ils se dépêchent,
afin que le Nasdaq ne recommence pas à aller mal, mais regarde, à cause de
quatre envoyés d’Allah, tu as vu ce carnage ? mais que faisaient les services
secrets ? pour moi ça sent mauvais, mais non, c’est que de la haine, la haine,
ah la haine, ce sont des barbares, désormais c’est le choc entre civilisations,
tu sais, après la chute du mur, aujourd’hui il n’y a plus un ennemi repérable,
on n’a plus aucune certitude, ils peuvent arriver de tout côté, qui sait
combien ils sont et puis « qui sème le vent récolte la tempête », oui mais en
Amérique, qui l’aurait dit, jamais personne n’en était arrivé là ; et
maintenant que va-t-il se passer, que va devenir notre économie ? oui, oui, un
vrai désastre, et qui sait combien d’argent j’ai perdu ? tu vas voir les
Américains, tu vas voir, ils vont faire justice, ils vont envoyer des soldats,
des avions, des bombes, oui des bombes, et tu verras, la Bourse comme elle
s’envolera, nous reprendrons tout notre argent, et avec les intérêts, oui oui,
les bombes sauveront notre économie, elles sauveront le marché, oui oui, les
bombes sauveront notre merveilleuse civilisation supérieure. Ah ! Le Nasdaq
!
« Nous sommes tous des Américains ». C’est juste et en même
temps c’est faux. C’est juste face à la tragédie, au désastre, à la mort et à
la terrible violence qui les a frappés. Nous ne pouvons qu’être avec eux,
prostrés nous aussi par l’effet de l’angoisse et de l’effroi, nous ne pouvons
que vivre leur souffrance et dans leur souffrance. Mais pour nous, Européens,
être américains, cela peut vouloir dire offrir une véritable solidarité, qui
contribue à ce que plus jamais de telles horreurs n’adviennent entre les
hommes. Mais comment faire, surtout lorsque l’on sait qu’il ne pourra en être
autrement et même que le pire est encore à venir ? La haine et la guerre entre
les hommes sont plus anciennes que l’amour et la coexistence, elles sont
naturelles. Le psychanalyste sait bien que le caractère naturel et la
spontanéité humaine répondent aux lois de la haine et non à celles de l’amour.
Et c’est précisément pour cela que la contribution de la culture, la véritable
richesse des humains, doit prévaloir ; parce qu’elle est la seule, même si elle
est difficile et contraignante, à affirmer la liberté et la civilisation, et
avec celles-ci, le sentiment de la coexistence pacifique comme étant une réelle
possibilité d’évolution, de progrès et de bien-être.
« Nous sommes tous des Américains », certes, au sens où nous ne
pouvons qu’être solidaires avec eux. Mais comment faire ? Nous sommes tous
Américains de la même façon que nous autres, Européens, sommes (ou devrions
être) tous des juifs, tous des Palestiniens, tous des citoyens d’Hiroshima et
de Nagasaki.
Mais l’expression « Nous sommes tous des Américains » est en
même temps tout aussi erronée. Est-ce que, le matin où les informations nous
ont appris qu’en Algérie, 400 personnes, en majorité des femmes et des enfants,
avaient été égorgées, quelqu’un a dit ou écrit « Nous sommes tous des Algériens
» ? Est-ce que, à partir de ce « Nous sommes tous des Algériens », les
politiques et les militaires ont pris la direction de la question
internationale ? Non, ce jour-là, nous n’étions pas tous des Algériens, nous
pensions que c’étaient leurs affaires et nous avons fait une grossière erreur.
Parce que ces Algériens égorgés étaient le produit de la même pensée, de la
même racine, du même délire de terroristes qui, jusqu’à hier, étaient aidés,
financés, armés, technologiquement assistés par le gouvernement
américain.
Car la politique internationale n’a pas pour base la
collaboration, la justice, les intérêts réciproques, elle s’appuie uniquement
sur l’utilité immédiate ; chacun est le concurrent de l’autre et ne vise qu’à
la réalisation de ses buts immédiats ; l’intérêt particulier et le goût du
pouvoir prévalent en permanence sur l’intérêt général, sur le bien-être et sur
la liberté des peuples. D’où vient ce modèle de barbarie politique ? N’est-il
pas aussi le produit de la civilisation occidentale et chrétienne ? Pourquoi
est-ce que personne ne se pose cette question ? Et pourquoi devrions-nous être
tous des Américains et non tous des Algériens ?
C’est la magistrature qui traite la question algérienne ! C’est
un fait de terrorisme fondamentaliste ! Oui, c’est juste ! Mais alors pourquoi
ne serait-ce pas à la magistrature de traiter la question américaine ? Ne
s’agit-il pas là d’un fait de terrorisme fondamentaliste ? Pourquoi le problème
devient-il un fait de politique militaire ? Pourquoi mobiliser l’armée et les
armées de tout l’Occident ? Parce qu’il y a eu 6 000 morts, 7 000 morts, 8 000
morts ? Mais 8 000 morts, est-ce plus que 400 morts ? Que 40 morts ? Que 4
morts ?
Fais attention lecteur, ne ris pas trop vite de ce qui pourrait
sembler à première vue une erreur numérique ! Un seul mort tué par le
fondamentalisme équivaut à un million de morts, un milliard de morts. L’arme
qui l’a tué est l’arme d’un damné de la terre. Un seul mort crie justice pour
tous. Et les hommes doivent s’appuyer sur la justice. Mais pour que celle-ci
soit véritable, il faut que la malédiction s’interrompe, sinon ce n’est pas la
justice. Pour nous, peuples du Livre, la justice est celle de Dieu qui, quand
la terre recueillit le sang d’Abel, mit un signe sur Caïn ordonnant que
personne ne le touche. Notre conception de la justice ne peut naître que de cet
impératif. Mais il est vrai que les peuples du Livre ont préféré le régime de
la vengeance. C’est pour cela qu’il est important que les intellectuels, ceux
qui ont accédé à ce statut-là, continuent à produire la culture de la justice.
L’œuvre de la civilisation, c’est la culture, c’est-à-dire ce qui vient
s’opposer à la barbarie que le processus de civilisation emporte avec
lui.
Alors, lecteur, raisonnons. Raisonnons sur ce que l’on a dit et
fait après le massacre américain où ont été sauvagement massacrés, de la même
façon barbare, des chrétiens, des juifs, des musulmans enfermés dans les tours
et qui se sont effondrés avec elles. Sommes-nous sûrs que ce qui nous a
épouvantés, horrifiés, ce sont ces milliers d’hommes inconscients qui sont
tombés en poussière, enterrés sous les tours devenues des tombes de l’humanité
? Sommes-nous sûrs que c’est la mort qui nous a, nous, Occidentaux, épouvantés
? Nous qui sommes indifférents au fait que notre technologie tue plusieurs
milliers de personnes chaque année, chaque mois, chaque jour ? Sommes-nous si
sûrs d’éprouver un sentiment de pitié proche de celui qu’ont éprouvé ces
pompiers qui devaient mourir en cherchant à sauver leurs concitoyens ?
Sommes-nous sûrs que ces Américains qui ont sorti leurs petites bannières
étoilées pensaient aux morts ? à leurs morts ? Je te le dis, lecteur, ne nous
laissons pas aller à une rhétorique facile à propos du drapeau. Peut-on tirer
quelque fierté de son drapeau, que ce soit celui qu’on reconnaît comme étant le
sien ou celui sous lequel on est né ? Non, par Bacchus ! La vie entière nous
apprend que les drapeaux, teintés du sang des hommes, aspirent la vie et la
liberté comme des vampires. Les drapeaux sont peut-être des signes, mais ce
sont des signes de guerre et des insignes de mort. Les drapeaux se nourrissent
tout autant du sang de leurs propres citoyens que de celui de leurs
voisins.
Je ne suis pas si sûr qu’Américains et Européens aient été, en
général, frappés, profondément et humainement frappés, par ces morts. Car
alors, ces morts seraient considérées de la même façon que toutes les autres
morts perpétrées par des hommes maudits de la terre. Mais c’est tout le
contraire, lecteur. Ces morts étaient des morts particulières, beaucoup plus
particulières que toutes les autres, incommensurablement plus particulières, si
particulières que les cris des journaux occidentaux, repris par de nombreux
commentateurs, obligeaient tout le monde à, surtout, ne pas se permettre de
comparer ces morts-là à toutes les autres morts, parce que la terre qui les
avaient englouties hurlait vengeance. Mais qu’avait-elle englouti ? Les hommes
ou les tours ? Les vies ou le béton ?
Ce n’est pas une vaine question. Parce que nous tous,
Occidentaux chrétiens, avons été profondément atteints par ce fracas. La chute
de ces tours nous a fait craindre pour notre civilisation, et non à cause des
morts. Nous avons tous pensé que ces tours étaient le symbole le plus puissant,
et pour certains le plus arrogant, de ce que nous appelons notre civilisation,
la civilisation occidentale. Nous avons pensé qu’après la chute de ce béton,
rien dans notre vie ne serait plus pareil et que la certitude inébranlable que
nous avions de notre puissance avait été mise à mal, avait été minée dans ses
fondements. Parce que, ces tours, on a voulu croire qu’elles étaient le
fondement de notre civilisation supérieure. Et cette chute catastrophique et
meurtrière égale pour nous en horreur la destruction de la tour de Babel. De
même que plus rien ne fut comme avant pour les hommes de ce temps-là, de même
qu’il n’y eut plus alors de fausse compréhension fondée sur l’arrogance parce
que les langues se brouillèrent et que les humains ne se comprirent plus, de
même, aujourd’hui, dans notre croyance, nous avons décrété que rien ne serait
plus comme avant parce que les signes de notre puissance sont tombés en
poussière. Et, tétanisés par l’épouvante, nous avons cru que la catastrophe ne
faisait que commencer. Et alors, dans ce revirement, nous n’avons plus porté un
regard de pitié sur ces morts, assassins et victimes étroitement enlacés dans
la même étreinte qui les a tous engloutis sous la terre, mais nous avons porté
notre regard sur les pierres ; nous avons voulu que la colère remplace la pitié
et nous nous sommes mis à crier vengeance. Ah, je sais bien ! Je sais qu’on l’a
appelée « justice », mais il ne suffit pas de changer les mots pour que change
la réalité. Je sais que tous les commentateurs ont été unanimes à dire que s’il
s’était agi de vengeance, on n’aurait pas attendu un mois pour riposter et il
n’y aurait pas eu une activité diplomatique aussi intense. Mais n’oublions pas
que la vengeance est un plat qui se mange froid. La vengeance est toujours
préparée avec beaucoup de soin, afin que rien ne soit laissé au hasard ou que
le hasard ne s’en mêle pas.
Mais qu’est-ce à dire que : « notre civilisation » ? Dès lors
que nous appelons « civilisation » les conquêtes de l’humanité, comment
pouvons-nous parler de « notre » civilisation, comment pouvons-nous faire des
comparaisons et, plus encore, comment pouvons-nous établir des hiérarchies ?
Les tombes de l’Antiquité comme celles des temps modernes sont œuvre de
civilisation, la Grande Muraille de Chine est œuvre de civilisation tout comme
le mur des Lamentations, la Mecque, la mosquée d’Omar et celle de Cordoue, la
cathédrale de Montréal ou celle de Chartres, le dôme de Milan, la basilique de
Sant’Ambrogio ou Saint-Pierre de Rome, le Bouddha de Bamiyan, la bibliothèque
de Sarajevo, le pont de Mostar et le tunnel sous la Manche. J’ai encore sous
les yeux les merveilles qu’enfant je regardais dans ce qui était pour moi alors
un gros livre, Les Merveilles du
monde. Ce livre n’existe peut-être plus aujourd’hui, ou bien alors
dans quelque bibliothèque, et l’on peut certainement en trouver de mieux faits,
avec des photographies en couleurs, plus belles, plus précises. Mais quelle que
soit l’image que l’on regarde, on s’aperçoit que la civilisation n’est pas ici
ou là, mais qu’elle est ici et là, au Nord comme en Orient, en Occident comme
au Midi. La civilisation est partout où l’homme s’est manifesté par sa pitié et
sa force de création. Et combien d’œuvres avons-nous déjà perdues, nous,
habitants de cette modernité défraîchie ? Nous avons détruit plus d’œuvres de
civilisation que ne l’a fait l’humanité dans toute son histoire. Nous pouvons
distinguer dans les œuvres de l’homme celles qui sont tournées vers la
civilisation ou celles qui sont tournées vers la barbarie, c’est-à-dire les
œuvres de destruction de l’homme. Et quand l’homme se consacre à la destruction
de ses semblables, il ne regarde pas ce qu’il détruit. Ce qui l’intéresse c’est
uniquement de détruire et nous ne pouvons appeler cela « civilisation ». Les
tours de New York étaient-elles une œuvre de civilisation ? peut-être pas ;
elles étaient le symbole d’un pouvoir, ça oui, le symbole d’un pouvoir qui ne
vise qu’à s’étendre à tout l’Occident, s’étendre toujours davantage, par tous
les moyens. Pouvons-nous dire que le mur de Berlin fut une œuvre de
civilisation ? Je ne crois pas ; peut-être fut-ce une œuvre de civilisation que
de le détruire. Mais est-ce que ce fut une œuvre de civilisation que de
détruire à coups de canon la bibliothèque de Sarajevo ou le pont de Mostar ? Ou
de faire disparaître à la dynamite et à coups de pioche les Bouddha de Bamiyan
? Les villes de Dresde, d’Hiroshima et de Nagasaki étaient des œuvres de
civilisation. Mais est-ce que ce fut une œuvre de civilisation que de lancer
des bombes qui les détruisirent d’un seul coup ? Cher lecteur, il faut que nous
nous décidions à évaluer la portée des mots que nous utilisons, autrement ce
sera pire que lors de l’écroulement de la tour de Babel. Nous finissons par ne
plus nous comprendre nous-mêmes. Nous finissons par croire que les bombes sont
réellement intelligentes et qu’elles sont donc une œuvre de civilisation.
Sont-elles si intelligentes ces bombes qui frappèrent et réduisirent en
poussière cette merveille qu’était la mosquée bleue de Mazar-i-Sharif ? Nous
finissons par croire que les opérations de guerre sont réellement «
chirurgicales » et donc une marque de civilisation. Et, comme toute opération
chirurgicale, nous finissons par croire que la guerre sert le bien du patient.
Non, arrêtons-nous. Arrêtons-nous pour penser et considérer les choses.
Arrêtons-nous, lecteur. Et si les tours étaient sans aucun doute la marque
d’une suprématie, elles étaient aussi, à cause de l’amour et de l’art de celui
qui en conçut le projet et les construisit, œuvre de civilisation. Peut-être
que moi, à la place des architectes qui ont conçu ces tours, je serais mort ou
devenu fou en voyant mes créations disparaître ainsi. Et aujourd’hui, ces tours
sont devenues la tombe de milliers d’hommes. Alors, s’il est vrai que nous
sommes tous américains, qu’en est-il de la pitié que l’on devrait éprouver
devant cette tombe ? Je n’ai jamais vu que la pitié criait vengeance. La pitié
appelle à de nombreuses choses, qui se situent entre la prière, le silence et
la justice, mais jamais à la vengeance, à la guerre ou à la destruction. La
pitié suppose que la réponse soit d’une tout autre tonalité que celle de
l’offense. Mais si elle va dans le même sens, si les effets de la réaction sont
encore plus dramatiques (résolus, disent les politiciens) que l’action, qu’en
est-il de la pitié ? Ces tombes new-yorkaises, aujourd’hui, nous devons les
rappeler à la civilisation.
La question de la civilisation tient précisément au style de la
réponse. Cela a été précisé par le juge Garzon dans un article publié par
El País, article rigoureux, lucide, un
des meilleurs publiés à ce jour depuis le désastre new-yorkais. La civilisation
se mesure au droit. Et le droit s’exerce à travers les lois et les juges, non à
travers les politiques et les armées. Quand l’armée entre en jeu, il y a
suspension du droit, lecteur, et non son exercice. C’est la plus grande force
destructrice, et la plus terrible, que les humains puissent mettre en jeu.
Pourquoi cet événement n’a-t-il pas été pris en charge par la magistrature des
États-Unis ? Pourquoi n’a-t-on pas d’abord engagé une action de police
internationale, comme cela a toujours été le cas avec le terrorisme, afin de
livrer les coupables à la justice ? Cela n’est pas nouveau. Il suffit de penser
au drame que fut, dans les années soixante-dix, le terrorisme en Europe. En
Italie, nous en avons su quelque chose. Aujourd’hui encore, le terrorisme n’est
pas complètement éteint. Mais jamais personne n’a pensé que cela ne relevait
pas d’une opération de police (à part peut-être les Anglais en Irlande, obligés
d’occuper un territoire). Car le terrorisme, quel qu’il soit et où qu’il soit,
est l’effet de choix opérés au cours du processus de civilisation. Nous ne
pouvons pas l’extirper, nous pouvons le combattre ; mais notre bataille sera
d’autant plus efficace que nous ferons plus appel à la culture et au droit,
c’est-à-dire que nous ferons œuvre de civilisation ; alors que la guerre, au
contraire, a toujours été perpétrée non pour vaincre le terrorisme mais pour
rasseoir une suprématie en faveur de l’un ou de l’autre. Aujourd’hui, il nous
aura fallu un vacher avec des guêtres pour nous dire que le but de cette guerre
est la justice, la paix et la liberté (de qui ? du vainqueur ?), que cette
guerre sera une « justice infinie ».
On dit que le coupable est Oussama ben Laden et son
organisation Al-Qaida. On dit qu’il y a des preuves, certaines et irréfutables,
même si personne ne les a jamais vues. Et cette fois-ci, l’opinion publique,
sur laquelle, dit-on, se fonde une démocratie moderne, n’est plus souveraine.
D’ailleurs, ce n’est pas une nouveauté que de dire que l’opinion publique n’est
qu’un fantoche qui ne sert aux démocraties – et pas seulement aux démocraties –
qu’à mobiliser et manipuler les opinions (contre ses adversaires et rivaux,
chez soi comme à l’extérieur). Donc, à bien regarder le cas afghan, on peut
constater qu’il y a une guerre contre un ennemi certain qui est en même temps
un coupable incertain (encore incertain malgré la dernière cassette vidéo mise
en circulation ; quoi qu’il en soit, au moment du déclenchement de la guerre,
cette preuve écrasante – au dire de tous – n’existait pas). Ce qui fait que
cette guerre n’est pas une intervention contre le terrorisme, comme tous l’ont
juré, mais contre un peuple qui n’est pas terroriste et contre lequel aucune
guerre n’a été déclarée. Nous sommes en plein paradoxe, et c’est autour de ce
paradoxe que la plus grande alliance occidentale s’est élaborée, soudée,
organisée, soutenue par l’Orient. En ce qui concerne le terrorisme, le groupe
algérien Takfir Wal Hijira est, paraît-il, selon les témoignages, beaucoup plus
aguerri, plus cruel, plus organisé que Al-Qaida. Il a en outre une tout aussi
grande capacité de pénétration et d’action internationales et, d’un point de
vue organisationnel, il aurait très bien pu être le responsable du carnage
new-yorkais. Et il est difficile de penser que, dans sa patrie, il ne jouisse
point d’appuis et de complicités. Alors, que faut-il faire ? raser l’Algérie ?
Non, pas l’Algérie ! Et pourquoi donc ? Parce qu’elle ne répond pas aux
conditions du paradoxe que nous avons évoqué et dont les talibans constituent
le point nodal. Alors, l’Occident en veut-il aux terroristes ou bien aux
talibans ? Ce n’est pas la même chose, aussi vrai qu’il ne peut en vouloir à
tous les talibans dans la mesure où, comme l’on en a avancé l’hypothèse,
certains d’entre eux pourraient faire partie d’un prochain gouvernement « libre
». Quand on parle des talibans, on parle de ce gouvernement qui, il y a peu de
temps encore, était « l’ami » de l’Occident, intronisé par le gouvernement des
États-Unis et nourri, financé, armé par lui. Jusqu’à ce que ces talibans
s’opposent au passage et à la construction du plus important oléoduc jamais
encore conçu. D’amis, ils sont donc devenus terroristes et amis de terroristes.
Si nous ajoutons à cela que le tristement célèbre Ben Laden n’a jamais
revendiqué les attentats dont on l’accuse mais qu’il a seulement remercié Dieu
du massacre, on peut se demander si son objectif est véritablement les
Occidentaux ou bien si, à travers eux et leur malheur, quelque chose de plus
local n’est pas en train de se jouer, une incitation à la révolte islamique, ou
la conquête d’un pouvoir – celui des Saoudiens –, ou le
leadership dans les pays orientaux, ou
la gestion et la propriété des biens du bon Dieu en terre arabe. La situation
alors se complique et s’obscurcit et de nombreuses rumeurs circulent. S’agit-il
d’une lutte contre le terrorisme ou bien d’une guerre contre le régime afghan ?
Est-ce une guerre contre le terrorisme ou bien contre Oussama ben Laden, qui en
veut trop ? Je ne comprends pas, et quand je ne comprends pas, j’évite
d’affirmer les choses. Ainsi, lecteur, je finis par devenir prudent, très
prudent, et je ne suis plus aussi prêt à jurer qu’on est en train de combattre
le terrorisme. Car il me semble aussi que le territoire afghan a pris une
importance stratégique sur l’échiquier international. Beaucoup ont des comptes
à régler à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de l’Afghanistan : Ben
Laden est en quête d’un pouvoir divin en terre d’Arabie, et Bush doit répondre
de façon convaincante à ses patrons, à savoir les pétroliers et les marchands
d’armes. Alors, peut-on être assez ingénu pour penser que l’on veut éradiquer
le terrorisme en détruisant l’Afghanistan ? Tony Blair a affirmé qu’il ne faut
pas oublier « les raisons morales de la guerre contre le terrorisme ». Curieux,
non ? Le terrorisme n’était-il pas la première et la seule raison de la guerre
? On peut se demander s’ils croient vraiment à ce qu’ils disent. Et l’on peut
se demander, lecteur, pourquoi nous, nous devrions les croire.
En même temps, nous pourrions dédier à tous ces adversaires les
paroles que Poséidon adresse à Athènes, dans Les
Troyennes d’Euripide : « Le mortel qui détruit les villes, les
temples, les tombes et les choses sacrées des défunts, et en fait un désert,
est un fou. Parce que ce sera lui, ensuite, qui s’effondrera. »
Pour capturer quelques milliers de terroristes dispersés sur
les cinq continents, faut-il bombarder et détruire un petit pays comme
l’Afghanistan, peuplé seulement de pierres qui n’arrivent même pas à absorber
les larmes de ses habitants ? N’est-ce pas un peu trop pour ce petit pays,
martyrisé par son histoire, par des gouvernants délirants, par des voisins
envahissants et maintenant par des bombes ? Des hommes et des femmes à qui la
religion ne suffit même plus pour qu’ils aient la sensation d’être vivants. Et
cela grâce à qui ? à un autre paranoïaque qui ne cesse de déblatérer, lui
aussi, sur la justice, sur Dieu et les bombes, et qui envoie ses acolytes au
suicide pour le bien de l’humanité islamique ? Les Afghans n’ont aucun moyen
d’échapper à l’angoisse de mort qui dévaste leur physionomie ; au contraire des
Américains qui, déprimés, utilisent le bistouri de la chirurgie esthétique et
autres traitements antistress et de bien-être, comme Gianni Riotta l’a raconté
dans un beau reportage de La
Stampa.
Naipaul a raison. Les terroristes islamiques sont les derniers
convertis. Ce sont les plus ignorants, comme c’est toujours le cas dans toutes
les religions. Ils sont ignorants parce qu’ils n’ont pas pu grandir dans la
culture arabo-islamique et n’ont rien fait pour la retrouver. Ils lisent le
Coran en arabe sans connaître l’arabe et donc sans comprendre ce qu’ils lisent.
Sans la possibilité d’établir des relations internes au texte entre les
diverses sourates – ce qui caractérise la grande culture islamique. La sourate,
source d’une profondeur unique de pensée, source de grâce, source de salut pour
l’humanité est devenue un précepte pour l’adaptation des imbéciles,
c’est-à-dire ceux qui veulent montrer qu’ils sont plus purs et plus vrais que
ceux qui les ont précédés. Si c’est là qu’est la source du terrorisme, alors la
guerre va être très utile pour éduquer de nouveaux terroristes, pires peut-être
que ceux d’aujourd’hui, parce qu’ils évolueront avec l’évolution de la
technologie, donc toujours plus éloignés de l’idée de Dieu. Car le dieu qu’ils
vénéreront sera un dieu technocratique. Il y a des années, Augusto del Noce
nous a averti que cette opposition était le chemin de notre décadence.
L’Amérique ne semble pas, même au plus fort de la tragédie,
être parvenue à s’arrêter pour penser, comme Saul Bellow le proposait. La terre
de Disney ne s’arrête jamais. Elle ne s’arrête même pas pour considérer ces
suicides, ainsi que le proposait Newton Garver, membre de la seule communauté
d’Amérique qui soit effectivement civile, les quakers. Bien sûr tout le monde
crie : « Horreur, on veut tout mettre sur le même plan. Les assassins et les
victimes ! Eh bien non ! Ce n’est pas ainsi que ça se passe ! Il ne s’agit pas
de tout vouloir mettre sur le même plan. Il faut comprendre, vouloir comprendre
ce qui a poussé ces assassins à mourir avec leurs victimes. C’est absurde,
c’est fou, c’est incompréhensible. Comment l’assassin peut-il mourir en même
temps que sa victime ? Le meurtrier tue et éventuellement se tue ensuite. Mais
ici, nous sommes hors de ce cadre, nous sommes hors de la « normalité »
meurtrière ; parce qu’ici, il n’y a pas un meurtrier, même fou ; il y a plutôt
une victime parmi les victimes. Il ne s’agit pas non plus d’un simple suicide,
parce que le désir de cet homme n’était pas de mourir. Il ne pouvait pas faire
autrement que de mourir, au-delà de toute volonté personnelle ou de toute autre
considération. Quels et combien de facteurs sont intervenus pour qu’il ne
puisse pas faire autrement ? On est là devant le cas étonnant d’une victime qui
meurt avec ses propres victimes. C’est incompréhensible. Les catégories
habituelles de la conscience ne peuvent pas expliquer une telle
tragédie.
Il faut s’arrêter. S’arrêter et comprendre. C’est de cette
façon que le droit, et la justice, peuvent s’engager. Si l’on ne procède pas de
cette façon-là, l’assassin sera alors véritablement mis sur le même plan que
celui de ses victimes. Quel appel homicide a convaincu les assassins de mourir
? Un appel divin ? L’ardent désir d’une liberté tragique ? Répondre au désir de
son Dieu à travers un représentant terrestre ? La conscience de ne pouvoir
rester en vie après la catastrophe qu’ils ont conçue ? Ce sont autant de
questions qui, pour l’instant, sont destinées à rester sans réponse mais ne les
considérons pas pour autant comme des questions inutiles, ne considérons que ce
qui a été fait est fait et basta. Il
ne faut surtout pas adopter une telle attitude, parce que ce serait tuer une
seconde fois les milliers de personnes qui sont mortes dans une tragédie qui
nous apparaît aussi inutile que dévastatrice pour nos consciences. Il ne faut
surtout pas en rester à l’idée que ces questions sont inutiles. Nous
continuerions à être tournés vers la destruction plutôt qu’à chercher à
construire la civilisation et trouver la justice. Car les moments les plus
fertiles pour construire la civilisation sont précisément les moments les plus
extrêmes, les plus douloureux, ceux où il semble impossible de pouvoir
accomplir un acte de civilisation plutôt que de guerre. Un enfant israélien qui
trouve la mort n’est pas meilleur ni pire qu’un enfant palestinien mort, ou
irakien, ou que les victimes américaines ou afghanes. L’horreur du geste qui
les tue est le même, c’est un attentat contre Dieu, contre les hommes contre la
civilisation, contre la terre.
Beaucoup parlent aujourd’hui de chocs de civilisations, de
guerres de religions. Cela ne me paraît pas juste. C’est vrai que, souvent, la
religion est la raison qui conduit le plus facilement à la guerre et à la
destruction. La religion a toujours été un excellent prétexte pour conquérir
les terres d’autrui. Les assassins du 11 septembre priaient un dieu qui leur
était tout aussi favorable qu’il l’est aux jeteurs de bombes des avions de
guerre anglo-américains. La même prière. Adressée au même Dieu. Le bon Dieu
sera confus de tant de prières, pour la justice, la vérité et la liberté.
Chacun prie pour la victoire de la civilisation (la sienne). Comment se fait-il
qu’on se la dispute ? Comment se fait-il que chacun des adversaires soit
convaincu d’être du côté de la civilisation, d’en être porteur ?
Les chrétiens ont été les seuls, dans l’histoire, à avoir fait
une véritable guerre de religion. D’abord, avec la chasse aux juifs et aux
Arabes, ensuite avec l’extermination des cathares, personnes d’une haute
spiritualité, mus par la doctrine chrétienne de l’amour et de la solidarité.
Ils mettaient trop souvent en question la suprématie politique religieuse pour
que la papauté les laisse vivre en paix. Ils étaient meilleurs prédicateurs que
les ecclésiastiques, parce qu’ils priaient avec les œuvres et non avec les
bavardages et les dîmes. Puis, suivit la véritable guerre des religions, quand
tous les chrétiens, catholiques et protestants, s’unirent – ce fut la seule
fois dans l’histoire du christianisme – pour combattre les différentes sectes
qui refusaient l’intégrisme du clergé. Et on peut dire qu’ils ont été combattus
– et comment ! – torturés jusqu’à mourir de douleur (ce fut le seul moment de
l’histoire de l’Église où la torture a fonctionné), brûlés, pendus, égorgés,
noyés… On ne les appelait pas alors des terroristes mais des hérétiques, et je
ne saurais dire si, pour eux, c’était mieux ou pire. Toute cette violence ne
les extermina pas pour autant. C’est de ces gens-là que naquit l’Amérique, de
ces gens qui fuirent une Europe où il était devenu impossible de vivre et de
prier. D’ailleurs, quand l’Europe découvrit l’Amérique, le raisonnement ne fut
point différent : le génocide fut considéré comme la meilleure façon de
résoudre les problèmes et de s’approprier terres et richesses.
Ah l’Amérique ! Le plus grand sentiment de culpabilité des
Européens. Une « erreur colossale », selon Freud. Une contradiction sociale et
un ensemble de langues, de cultures et de communautés qui ne peut tenir que
grâce aux dimensions du pays. Le lieu d’une liberté rêvée, le lieu de la perte
de ses propres racines, de ses propres mythes, de la culture de ses pères, le
pays au monde dont la constitution est la plus libre, basée sur la liberté de
religion et de culte, érigée par des personnes qui pensent que le droit n’est
qu’un éternel duel où c’est toujours le plus fort et le plus rusé qui gagne. La
contradiction tient justement en cette différence qui existe entre la
constitution juridique de l’Amérique (née d’une grande révolution et des plus
grandes aspirations de liberté et d’indépendance que l’histoire occidentale ait
jamais connues) et sa constitution territoriale, issue de l’un des plus
horribles génocides qui fût. C’est la même contradiction qui s’est rejouée
entre le développement culturel extraordinaire que fut la renaissance
américaine et l’organisation violente et barbare de la vie qui s’est imposée.
L’Amérique : le pays où l’art est le plus grandiose, le pays des littératures
et du cinéma les plus extraordinaires. Et d’un autre côté l’Américain « moyen »
– seul lieu au monde où ce type d’individu existe réellement –, banal et
ignorant, représentant de cette vie creuse où chacun se désintéresse de tout
comme s’il vivait dans un jeu vidéo. Voilà l’Amérique. Cette Amérique si
colossale et si contradictoire, libérale et pourtant violente, où l’amour et la
solidarité coexistent avec la brutalité, l’indifférence et la prévarication, où
l’on tombe continuellement dans la superficialité et dans le ridicule, parce
que les hommes ont abandonné leur ancienne culture et détruit toute possibilité
de construire une nouvelle culture, comme cela nous est raconté dans le très
beau livre de Doctorow, Ragtime.
Le cinéma américain est beau, attachant, avec des rythmes et
des histoires (des musiques, des mises en scène) formidables. Mais on dirait
qu’il ne sert pas à la connaissance, à la vérité, à la vie, pas même au
divertissement – au sens propre du terme. On dirait qu’il est seulement
considéré comme une évasion. Il ne saurait pourtant se réduire à cela ; en
effet, le cinéma américain a, il y a au moins dix ans, anticipé tous les
problèmes qui émergent aujourd’hui. Mais il a été considéré (y compris par
nous, Européens, incapables désormais de regarder et d’écouter l’art) comme une
pure évasion à bas prix. Qui sait si, dans les célèbres tours, on ne se croyait
pas dans un film ! Mais le cinéma américain, avec ses formidables héros, nous a
toujours montré le caractère antilibéral, la prévarication des puissants et
l’arrogance du pouvoir et de la force, la barbarie et la stupidité à l’œuvre
dans la vie et dans la société américaines. Des « héros » ? Les héros ne sont
que les panneaux scénographiques des coulisses, merveilleusement peints par un
grand artiste, qui supportent le décor d’une scène où se déroule bien autre
chose que l’héroïsme de l’individu ou la victoire du bien. Ainsi, c’est à
travers sa littérature, sa grandiose littérature – celle de nombreux
contemporains comme Bellow, Don De Lillo, Philip Roth, et d’autres plus anciens
comme Hawthorne, Poe, Melville, London – que nous avons conscience de ce qu’est
l’Amérique, que nous savons ce qu’est l’Amérique. Et celle-ci n’a rien à voir
avec les stupidités des pro- ou des anti-Américains et qui sait ce que l’on
veut dire par cette opposition dont se gargarisent certains
pseudo-intellectuels qui remplissent les pages des journaux européens. C’est
une absurdité de déchirer les drapeaux américains, c’est une absurdité
diamétralement opposée à l’absurdité de ceux qui les agitent. Ce sont des
signes d’opposition, qui ne semblent servir qu’à des jeux politiques douteux et
à alimenter un romantisme dangereux. Car c’est une absurdité romantique que de
croire que le drapeau est le signe divin de la patrie et de la
liberté.
Quand ils lâchèrent leur bombe sur Hiroshima, les pilotes ne
savaient pas ce qu’ils étaient en train de faire. Le Président Truman, lui, le
savait, ainsi que quelques autres. Une bombe tout à fait inutile, lancée alors
que les Japonais avaient déjà engagé des tractations en vue d’une reddition.
Une bombe que Truman voulait appeler « petit garçon » et qui fit cent mille
morts d’un seul coup. Cent mille morts horribles, mais très utiles pour
redimensionner la valeur moderne du pouvoir. Puis, non encore satisfaits, ils
en lâchèrent une autre, quelques jours plus tard, sur Nagasaki. Ce petit jeu
fit, en ces années-là, cinq cent mille morts. Quant à ces « héros » qui
pilotèrent l’Enola Gay (nom de la mère
du pilote donné à l’avion de la mort), leur conscience ne connut plus de repos.
De nombreux livres ont été écrits sur cette épouvantable tragédie de
l’humanité. Tous les historiens désormais sont d’accord pour dire que ce fut un
acte inutile, une barbarie atroce, servant seulement à assurer le développement
de nouveaux équilibres politiques. Après cette horrible hécatombe, nos pères
nous promirent : « Plus jamais de guerre ». À quelques mois de là, la guerre se
propageait et se subdivisait en de nombreuses autres guerres. Et cela s’est
poursuivi jusqu’à aujourd’hui. Après les ravages faits par la bombe atomique,
il fut dit que l’on ne devait plus construire un engin aussi monstrueux, mais
il se passa peu de temps avant que le président américain ne bénisse un nouvel
engin de son Dieu, une bombe infiniment plus puissante que la première : la
bombe à hydrogène. Et puis la bombe ne se limita pas à l’Amérique, d’autres la
voulurent et la possédèrent. Et l’on n’a jamais vu que détenir des puissances
apocalyptiques rendait sage, modeste et honnête mais plutôt que cela rendait
arrogant.
Il est épouvantable de voir que la guerre est toujours celle
des « bons » pour le bien contre un ennemi qui incarne toujours le mal. Comment
pouvons-nous, nous Européens, pour immergés que nous soyons encore dans notre
romantisme « fondamentaliste », croire à l’existence du mal ? Pire, croire que
le mal s’incarne, qu’il est dans la chair des hommes et qu’il doit donc être
extirpé en blessant et en mutilant, en violentant et en arrachant des vies – il
en faut toujours plus (les morts dans une guerre sont toujours « nécessaires »)
pour arriver jusqu’à la racine, à la source du mal. Peut-être est-ce pour cela
que l’on dit aujourd’hui que les bombes sont intelligentes : afin de « moins
tuer », on veut croire que la bombe saura dénicher d’elle-même le mal.
Exactement comme cela s’est passé durant la guerre du Golfe, où un engin
explosif destiné à détruire une usine d’armes chimiques détruisit un hôpital
qui hébergeait des femmes et des enfants. Ils étaient 400, et les murs de cette
usine de la mort ont gardé imprimée l’image – comme un négatif photographique –
d’une mère qui serre dans ses bras son enfant. Des ombres. Des ombres de la
vie. Des ombres de mort. Après viennent les excuses : excusez-nous, nous nous
sommes trompés. Eh, bon sang, ça arrive, à la guerre, de se tromper, n’est-ce
pas ? Nul n’est parfait ! Et puis : lorsqu’on est en guerre, parler de femmes
et d’enfants c’est comme parler de belettes et de babouins pour un chasseur.
Pensez-y, lecteur, quelle différence y a-t-il lorsqu’on est en guerre entre un
enfant et un babouin ?
C’est étrange, nous avons tous perdu la mémoire des célèbres «
héros » de la bombe sur Hiroshima. Et nous avons aussi perdu la mémoire de
l’hécatombe humaine que cela fut, malgré les nombreux livres écrits à ce
propos. Je retrouve aujourd’hui le souvenir de l’un de ces « héros » dans un
livre qui publie la correspondance entre le philosophe Günther Anders et
l’ex-commandant de l’aviation américaine Claude Robert Eatherly. Il est l’un de
ceux qui lâchèrent la bombe et qui, revenu chez lui après avoir compris ce
qu’il avait fait, refusa d’être traité en héros. On le traita de fou et il fut
interné dans les asiles américains. Il perdit toute considération, on lui
enleva ses enfants et on l’empêcha de les voir durant le reste de sa vie. Il
s’échappa de l’hôpital psychiatrique où il était détenu, on le reprit, on lui
fit des procès pour évasion et on le condamna à la réclusion dans l’hôpital
psychiatrique de Waco. Le journaliste qui suivait ce cas pour le
Waco News Tribune écrivit dans la
lettre qui accompagnait son article qu’Eatherly lui avait semblé être la seule
personne douée d’intelligence dans toute la salle du tribunal. Dans ce beau
livre qui rassemble la correspondance entre le pilote et le philosophe
autrichien, figure une lettre que je veux retranscrire. Il s’agit de la lettre
envoyée par une trentaine de jeunes femmes d’Hiroshima à Eatherly :
« Le 29 juillet 1959.
Cher Monsieur, nous, filles d’Hiroshima, nous vous adressons
nos plus cordiales salutations.
Nous sommes un groupe de filles qui avons pu, par chance,
échapper à la mort, mais nous avons subi des blessures au visage, aux membres
ou au corps suite au bombardement d’Hiroshima au cours de la dernière guerre.
Nos visages et nos membres portent encore des cicatrices ou des traces des
blessures, et nous voulons que cette chose horrible que l’on appelle “guerre”
ne se produise plus jamais, aussi bien en ce qui nous concerne qu’en ce qui
concerne les autres habitants de la Terre. Nous avons appris récemment qu’après
Hiroshima, vous avez été harcelé par les remords et que vous avez dû être
hospitalisé pour un soin psychiatrique.
Nous vous envoyons cette lettre pour vous exprimer notre
sincère sympathie et vous assurer que nous ne nourrissons aucun sentiment
d’hostilité à votre égard. Peut-être vous a-t-on ordonné de faire ce que vous
avez fait, ou bien pensiez-vous de cette façon aider les gens en mettant fin à
la guerre. Mais vous savez que sur cette terre, les guerres ne se terminent pas
avec des bombes. Nous avons été traitées avec une grande gentillesse par les
quakers aux États-Unis. Un sentiment de solidarité est né en nous en pensant
que vous êtes une victime de la guerre comme nous.
Nous vous souhaitons de vous rétablir rapidement et
complètement, et de rejoindre ceux qui se consacrent à la tâche d’abolir la
barbarie de la guerre dans un esprit de fraternité. »
Cette lettre était suivie d’une trentaine de
signatures.
Ici, lecteur, il faut une pause. Un temps de
réflexion.
Nous sommes habitués à célébrer les héros des barbaries, le
plus ridicule étant ce soldat inconnu, dont la rhétorique patriotique célèbre
chaque année la renaissance. Mais qu’est-ce qu’un héros ? Est-ce un combattant
qui meurt pour la patrie ? Il serait temps que nous tournions notre attention
vers ceux dont on a toujours évité de parler et qui sont morts, tués par leurs
compatriotes rassemblés en peloton d’exécution, parce qu’ils ont refusé d’aller
à la guerre, de donner leur vie à la patrie. Ils sont appelés lâches et, des
lâches, personne ne parle. Eh bien, parlons-en, ne serait-ce qu’un seul
instant. Parlons de ces héros qui ont refusé la guerre et qui l’ont dit au prix
de leur vie. Les chroniques des tribunaux militaires en temps de guerre sont
remplies de ces hommes que personne n’a jamais célébrés et qui, entre la guerre
et la vie, ont choisi la vie, c’est-à-dire la liberté et l’honneur des anges.
Même si choisir la vie leur a coûté la vie. L’ont-ils donnée ? Il me plaît de
penser, lecteur, qu’ils l’ont donnée à leur terre parce qu’ils la tenaient en
grande estime et ne pouvaient pas penser qu’elle puisse être irriguée par le
sang que la patrie réclamait. Ces héros de la guerre et de l’humanité, aucune
rue, aucune place, ni gare ni station de métro ne les rappelle ; et bien
souvent, pas même une pierre ne nous dit où ils ont été enterrés. Et puis,
nombreux furent ceux qui, pris par l’horreur de la guerre, sympathisèrent avec
l’ennemi en l’aidant, le sauvant ou simplement en ne le tuant pas. Les comptes
rendus des tribunaux de guerre sont très instructifs. Mais personne n’a jamais
pensé à écrire un livre d’histoire destiné à être enseigné dans les écoles. Nos
bureaucrates n’aiment pas l’histoire, à moins qu’elle ne soit convenable. On
préfère enseigner aux jeunes la rhétorique délirante de quelques journalistes
désuets.
Choisir la civilisation plutôt que la guerre ? C’est possible,
oui, c’est possible ! Nous Méditerranéens, hommes du Livre, nous en avons déjà
fait l’expérience.
La civilisation est une chose difficile et absorbante. Mais
nous, en Europe, nous l’avons connue. Et ce fut une chose d’une splendeur
jamais plus atteinte. Dans cette Europe d’il y a mille ans, quand les juifs,
les chrétiens et les musulmans vivaient et étudiaient ensemble. En Espagne et
en Sicile, ces hommes accomplirent le plus extraordinaire des projets humains.
Les langues naquirent, renaquirent la poésie, l’art, la mathématique. Nous,
Italiens, selon notre langue, nous sommes tous des Siciliens, lecteur. Et nous
l’avons tous oublié. Être sicilien, c’est-à-dire être héritier de cette époque,
revient à dire que nous sommes aussi tous juifs, chrétiens et musulmans. Et
cela aussi nous l’avons oublié. Ce fut le triomphe de la culture et, avec elle,
l’accession à des niveaux de civilisation que peut-être nous n’avons plus
jamais atteints ; cela demeure dans notre souvenir comme l’époque la plus
extraordinaire de l’humanité méditerranéenne, qui ne fut jamais égalée. Les
merveilleuses architectures, le retour de la musique, le développement de la
philosophie et, naturellement, du droit. Cette œuvre immense de civilisation
n’a pu avoir lieu que parce que, en coexistant, ces hommes surent unir en eux
la haute spiritualité de la foi hébraïque, l’amour chrétien et la dévotion
islamique.
Lecteur, dans cette guerre, il y a encore de grands héros, les
seuls qui luttent vraiment contre le terrorisme : ce sont ces maîtres, dont les
journaux ne parlent pas et que les télévisions ne filment pas, qui, au risque
de leur vie, ont ouvert des écoles clandestines où ils enseignent aux petites
filles et aux femmes. Ils apprennent à lire et à écrire, l’algèbre et la
physique, l’histoire et la philosophie. Aux femmes, lecteur, peut-être parce
qu’ils ont compris, comme d’autres hommes l’ont compris à d’autres moments de
leur histoire (et comme nous devrions le savoir nous-mêmes), que le salut ne
peut venir que de la femme. Les voilà les vrais héros, ceux qui combattent le
terrorisme les mains pleines des lettres de l’alphabet, en risquant leur vie,
prêts à la donner à la terre, pour le salut des hommes de cette même terre. Ils
n’ont rien à voir avec la bouffonnerie des écoles religieuses, où l’on fabrique
des idiots. Ces maîtres créent de la pensée, des personnes sensibles à la
culture, à la poésie, à la prière, c’est-à-dire à des mots qui restent des mots
et qui ne se transforment pas en projectiles. Et ils créent ainsi l’instance de
la liberté, privant le terrorisme de son abject terrain de développement. Ces
héros, personne ne les soutient, ne les finance, ne les protège. Comme les
vrais héros, ils sont seuls et mènent leur bataille sans faire de battage, sans
vouloir gagner la guerre, parce qu’ils ont conscience d’avoir déjà gagné à
partir du moment où ils ont réuni ces femmes autour de l’étude. Ils ont gagné à
partir du moment où ils ont montré la suprématie de la parole sur les armes.
Comme de vrais héros, ils sont prêts à mourir pour quelque chose de plus grand
et de plus important que leur vie. Et ce n’est pas la Patrie, lecteur.
C’est maintenant, lecteur, qu’il faut traduire les phrases
latines par lesquelles j’ai ouvert ce texte. Il faut du courage pour dire ce
que je suis en train de dire. Même si le courage qu’il me faut n’est rien
comparé à celui de ces enseignants afghans. Une soif de vérité et un besoin de
justice m’obligent à traduire. Ne serait-ce que pour mettre un frein à ces
commentateurs et à ces canailles de prêtres qui ont voulu utiliser saint
Augustin pour justifier une guerre prétendue juste parce qu’elle répond,
dit-on, à une agression, raison pour laquelle les plus puissantes nations de la
terre se sont employées à martyriser, frapper, détruire le plus déshérité des
pays.
Dans son Commentaire à la
première lettre de Jean, on trouve les deux phrases qui, traduites,
disent :
« Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense
aurez-vous ? » Et la seconde : « En vérité je vous le dis, aimez vos ennemis et
priez pour vos persécuteurs. »
Saint Augustin reprend ces phrases de l’Évangile de Matthieu.
Que veut-il dire ? Quelque chose qui, aujourd’hui comme hier, doit faire
horreur et indigner tout homme de bon sens. D’ailleurs, a-t-on déjà vu que
l’amour suive les règles du bon sens ? C’est pourtant ce que fait saint
Augustin : il parle d’amour et en montre la suprématie.
Et j’ajoute que si aujourd’hui nous voulons être solidaires des
Américains, plus particulièrement de ceux qui pleurent leurs morts, nous,
Européens, devons leur parler d’amour et non contribuer à la guerre. Parler
ainsi, à partir de saint Augustin, cela veut dire faire référence à
l’enseignement des pères de notre culture, et donc à quelque chose que nous
avons en nous, qui fait partie de notre meilleur héritage, à condition que l’on
veuille le retrouver.
Traduisons ces mots dans le concret de la réalité. Ce
terrorisme, une fois mort, d’autres naîtront, plus sophistiqués, toujours plus
cruels. Exactement comme les guerres. Après la dernière Grande Guerre, les
guerres se multiplièrent. Auparavant il en allait de même. La guerre est la
tentative toujours perpétrée par les hommes de revenir à la barbarie, de
suspendre la Loi, quand la parole n’a plus aucune valeur. C’est cela le
terrorisme. Si l’arme avec laquelle nous croyons vaincre le terrorisme est la
guerre et non la Loi, alors nous sommes à côté. Il n’y a pas un seul témoignage
dans l’histoire, depuis l’aube des temps, qui atteste qu’une guerre ait vaincu
le terrorisme. Chaque témoignage nous dit, au contraire, que toute guerre a
renouvelé la capacité de frapper du terrorisme. Il l’a renouvelée
technologiquement, en élevant toujours plus le niveau de la barbarie, comme
dans une spirale. Ce qui se passe en Algérie et aux États-Unis représente la
limite atteinte par la modernité. Par ailleurs, ne sont-ce pas les États qui
ont employé une politique terroriste sans précédent depuis le début du
xxe siècle ? par les diverses épurations
ethniques commencées en Turquie et poursuivies sans fin jusqu’à nos jours dans
l’aire de l’Adriatique et des Balkans, en passant par l’Allemagne, l’Union
soviétique, l’Indochine. Comme en Amérique, longtemps auparavant. Combien y
a-t-il sur la planète, en commençant par les États-Unis, jusqu’aux îles du
Pacifique et à l’Union soviétique, de morts et de personnes contaminées à cause
des expériences nucléaires ? N’apprend-on pas ces temps-ci qu’il y a eu un
incident dans un laboratoire d’armes chimico-bactériologiques de l’ex-Union
soviétique ? Pourquoi cela n’est-il pas répertorié sous la rubrique terrorisme
? Pour que les peuples vivent et dorment tranquilles ? Qu’est-ce qui nous a
interdit d’appeler « terrorisme » l’explosion de l’avion de l’Itavia dans le
ciel de Palerme ? Ou les jeux délirants d’un groupe d’aviateurs américains
autour d’un funiculaire des montagnes italiennes, qui ont causé la mort de tous
les occupants et l’impunité des assassins facétieux ? Ou la destruction d’un
avion de ligne par un missile – dont l’intelligence est bien connue – égaré
dans le ciel au cours d’un exercice militaire de la très régulière armée
ukrainienne ? (Personne, à ce propos, n’en a plus entendu parler !) C’est trop,
lecteur ? C’est confus ? Mais réfléchissons. Qu’appelons-nous terrorisme ?
Suffit-il qu’une action délictueuse soit accomplie par un État pour qu’il ne
s’agisse point de terrorisme ? Ces actes relèveraient de la civilisation et ne
seraient pas délictueux uniquement parce qu’ils seraient accomplis ou couverts
par l’autorité d’un État ? Et puis, pourquoi ne faut-il pas commencer à
considérer qu’il y a une différence substantielle entre civilisation et
modernité ? Il n’est en rien évident, lecteur, que la civilisation se mesure au
degré de technologisation atteint. Ce n’est pas suffisant. Peut-être qu’à
travers un tel paramètre, nous pouvons évaluer le degré de modernisation
atteint par un pays. Mais les assassins qui ont frappé (et frappent) aux
États-Unis ont démontré qu’ils étaient absolument en accord avec l’époque,
qu’ils savaient profiter de la technologie et très bien l’utiliser. Donc, la
technologie peut-elle suffire à dire qu’il y a civilisation dans la mesure où
elle sert aussi bien la barbarie ?
Ce dont nous devons nous convaincre, c’est qu’il n’y a aucune
différence entre le terrorisme et la guerre. Tous deux sont le fruit du
développement de la civilisation, et du système de relations internationales
basé ordinairement sur la prévarication du plus puissant, c’est-à-dire de celui
qui entend imposer son ordre par la force de sa technologie ou de ses armes (ce
qui est équivalent) produisant ainsi du terrorisme et de la guerre.
Après la chute des tours de New York, je ne crois pas du tout
que quelque chose changera entre les humains. Il n’est pas vrai que, dès lors,
tout sera différent. De même que les choses n’ont pas changé après la chute de
la tour de Babel. Les hommes ont continué à se faire la guerre et à lutter pour
la suprématie. Peut-être que les équilibres du pouvoir international vont
changer, ainsi que la façon de maintenir le pouvoir, mais cela ne changera rien
en ce qui concerne la relation entre les humains. La façon d’entrer en relation
sera toujours préférentiellement la violence. Parce que les humains sont ainsi
: leur nature, c’est la violence.
Si donc nous nous intéressons au discours sur l’amour que saint
Augustin nous a laissé et, par exemple, si nous le mettons en rapport avec le
discours sur la sagesse de Sénèque (un autre des pères de notre culture), nous
pouvons comprendre des choses importantes. Nous apprenons ainsi que la parole
est ce qui s’oppose de la façon la plus radicale à la barbarie. Le discours est
certainement beaucoup plus ancien, les Grecs l’avaient compris. La barbarie est
là où il n’y a pas de mots. Et là où il n’y a pas de mots, il y a l’acte.
L’idée ordinaire d’acte est l’interruption de la parole ; passer aux actes,
comme on dit. Assez de mots, que parlent les armes ! Combien de fois avons-nous
entendu de telles affirmations. La « parole des armes », cela veut dire qu’avec
un ennemi, il n’y a plus de parole possible. La différence est énorme, tout le
monde peut l’entendre. Les armes doivent produire des pertes chez l’ennemi et
détruire ses territoires ; la parole au contraire n’a rien à voir avec tout
cela, elle construit ce que nous appelons le droit et la politique ; ou bien la
culture. Et il n’existe pas d’humains qui soient égaux (autre raison pour dire
que « nous sommes tous des Américains » est une erreur grossière), parce que
chaque humain est différent, dans son propre pays, sa propre ville, sa propre
maison. Seule la parole lie les humains, produit une culture des relations et
mène à la civilisation. Il n’y a aucune civilisation qui s’appuie sur le père
qui frappe son enfant, et en cela, et Dieu sait combien nous sommes coupables.
Coupables d’avoir renoncé à la parole. La guerre détruit, la parole
construit.
Ce que des hommes comme saint Augustin et Sénèque ont voulu
nous enseigner est fondamental pour notre vie, et nous ne serons solidaires
avec les Américains (et avec les autres hommes) que si nous sommes en mesure de
leur faire entendre cela. Car les hommes ne sont pas portés « naturellement »
vers la parole, c’est-à-dire vers la culture – une rencontre qui exclut la
violence et introduit la parole. Pour les hommes, la parole suppose un gros
effort, une intentionnalité, et accéder à une parole bien dite est le résultat
d’un travail, un travail de construction où sont mobilisés l’intelligence,
l’amour et le bien. C’est donc une question éthique et non naturelle. En tant
qu’éthique, elle naît de la conscience que nous avons de la mort, du savoir que
la mort comporte, et non de notre aspiration à la possession, y compris celle
de la vie et du corps. Si bien que l’amour dont parle saint Augustin n’a rien à
voir avec toutes ces sottises sur les relations affectueuses entre les hommes,
ces sottises de nos discours d’Occidentaux romantiques abreuvés d’un
sentimentalisme écœurant. L’amour de saint Augustin est une chose sérieuse,
difficile, impliquante. Ce n’est en rien un sentiment spontané. C’est au
contraire la construction la plus élevée à laquelle l’homme se voit contraint
s’il se tourne du côté de la vie plutôt que de la mort. Et l’amour de saint
Augustin est nécessairement tourné vers la Justice (celle avec une majuscule et
non celle du justicier). L’amour est donc vu à travers la nature divine de la
création, c’est-à-dire : porter la vie là où il n’y en avait pas. Et les
humains produisent de la vie en produisant de la culture. L’amour implique – il
en est en même temps le fruit – une énorme responsabilité. L’amour est donc un
commandement et pas du tout un choix humain ou naturel. Il est, dans l’absolu,
le cheminement de la culture. Ce qui est naturel chez l’homme, c’est la haine,
c’est-à-dire le désir d’union par la possession de l’objet et la destruction de
tout ce qui s’interpose entre lui et l’objet. « La haine flatte, l’amour pousse
à la justice » dit saint Augustin. Et c’est de là que nous devons partir pour
comprendre le sens véritable (véritable selon ce que nos pères et notre culture
nous ont appris) de la justice. C’est sur cela que nous devons réfléchir avant
de partir à la guerre, afin d’offrir un enseignement à nos enfants et
réconforter les victimes américaines. Le président des États-Unis croit pouvoir
réconforter son peuple en détruisant un ennemi qui est plus imaginaire que
réel, si on le cherche dans un Afghanistan pauvre et déshérité. Que ce
président n’aille pas croire que ses actions démontrent à son peuple quoi que
ce soit quant à sa puissance, ou bien que faire état de sa puissance puisse
servir à justifier la souffrance et redonner confiance aux gens. Cela ne
servira qu’à en faire un maudit de la Terre, comme nombre de ses prédécesseurs.
Ce qui est utile, c’est la justice. Et l’amour est justice.
En cela saint Augustin nous a mis sur la voie. Il nous a en
effet laissé un écrit sur l’amour « dont l’action met aussi en acte son opposé,
l’orgueil ». Comment, donc, les reconnaître ? La différence, c’est la justice
qui la fait : l’orgueil flatte, l’amour au contraire étonne. L’orgueil s’étale,
prétend, sacrifie à une satisfaction aussi immédiate qu’éphémère : il satisfait
le besoin immédiat. L’amour est intérieur, choque, suppose une discipline, du
dévouement, de l’obéissance à la Loi, y compris celle qui est représentée par
l’intervention du réel par rapport auquel nous n’avons aucune défense. Est
justice notre façon de réagir à ce à quoi le réel nous contraint. La forme la
plus élevée de justice est celle qui vient de l’amour. Certes la justice est
liée au droit. Il faut donc que celui qui a commis un crime soit jugé. Mais par
qui ? Par une armée ou par un juge, un juge impartial ?
Personne ne croit en une défaite, aussi vaine qu’illusoire, du
terrorisme. Ce n’est pas possible de vaincre le terrorisme, parce qu’il est en
nous, dans notre essence, dans la structure même du processus de civilisation.
La seule limite au terrorisme est une justice efficace, c’est-à-dire qui soit
capable de priver de toute justification n’importe quel acte de terreur à
l’égard des humains, d’agir dans le sens de la culture, c’est- à-dire de
soutenir la prééminence de la parole sur toute autre forme de
suprématie.
La prééminence de la culture, c’est la parole sous toutes ses
formes, et entre toutes : la poésie, à la fois en tant qu’expression la plus
élevée de la langue parlée par un peuple et en même temps comme création de la
langue elle-même. Elle suppose l’amour de la terre, avant même l’amour pour les
humains. Elle suppose la radicalité de la solitude, avant même tout idéal de
sociabilité. La poésie a toujours sauvé l’humanité, lecteur, même si nous ne
nous en sommes jamais aperçus. Face au silence et à l’humilité de la poésie,
nous avons toujours haussé les épaules et tourné la tête. Nous n’avons toujours
eu que peu de temps pour ces choses-là, nous hominidés des faits concrets,
avortons du Nasdaq. Mais la poésie nous a toujours sauvés par son sens profond
de la justice et de l’amour à l’égard de la langue, et par sa générosité sans
faille qui donne sans rien demander. Et la poésie, lecteur, continuera à nous
sauver. La poésie, et les femmes.
Voilà la justice, la seule possible et la seule véritable.
Celle qui fait que nous soustrayons l’âme de nos semblables et, plus
particulièrement, celle de nos enfants, au désir de trouver une tour à abattre
au nom d’un dieu, en sachant, qu’au nom de ce même dieu, d’autres détruiront
les destructeurs de tours. Babel n’est jamais tombée, simplement elle ne cesse
jamais de renaître ailleurs. Cette justice pour la suprématie de laquelle nous
nous battons avec des mots, parce que c’est la seule qui pose absolument
l’exigence de salut. Hors de la parole, nous sommes tous des sauvages. Nous
sommes comme ces sauvages fascinés par les perles et par les miroirs, tels que
le cinéma des années soixante les représentait ; nous aussi nous sommes
entourés de nos villes illuminées comme des Luna
park pleins de jeux électroniques, de miroirs, de strass et de
paillettes, et nous aussi subissons la fascination pour ce qui nous flatte ; et
il ne saurait en être autrement : nous resterons de pauvres sauvages tant que
nous ne serons pas éduqués à la culture.
Et finalement, lecteur, au train où vont les choses, New York
tombera comme sont tombées Babylone, Athènes et Rome, Londres et Moscou. Nous
n’avons pas besoin de les détruire parce qu’en s’érigeant, elles ont aussi
généré les raisons de leur chute. L’Union soviétique n’existe plus. Cela
arrivera aussi aux États-Unis, à notre petite civilisation qui nous a faits si
arrogants.
Homère, lui, n’est jamais tombé, ni Hésiode, ni Ovide, ni saint
Augustin. Shakespeare n’est pas tombé, ni Balzac, ni London. Ni Shéhérazade, ni
Bouddha, ni Confucius, ni Mahomet. Et cela parce que le paramètre avec lequel
nous pouvons reconnaître la civilisation n’a rien à voir avec les blandices de
l’arrogance des humains. Rien à voir avec les succès de nos technologies ni
avec cette modernité que nous, Occidentaux, promenons à travers la planète en
l’appelant progrès. La civilisation c’est bien autre chose. C’est une œuvre où
l’on peut reconnaître l’amour et retrouver la justice. La civilisation, c’est
la spiritualité introduite par le judaïsme. C’est l’amour introduit par le
christianisme. C’est la dévotion introduite par l’islamisme. Et c’est le
silence du bouddhisme. C’est la philosophie, la science et la technique,
lorsqu’elles ne se sont pas coupées de leur origine divine, l’art. En un mot,
tout ce que nous entendons par le terme de poésie. Cette civilisation a donné
vie en créant des œuvres impérissables, que la barbarie de l’homme ne peut pas
détruire. Et elle continue à les créer sans cesse, comme le montrent des
découvertes comme la logique ou la psychanalyse. Et malgré le travail de
destruction des humains, la poésie continue à rester indestructible et ses
héros immortels. Ils sont le cancer merveilleux, extraordinaire, l’immortel
cancer de toute civilisation. Celui à cause duquel les sauvages modernes ne
pourront pas dormir tranquilles, protégés par l’arrogance de leurs
bombes.
Et puis, lecteur, les hommes continueront à préférer la
destruction. À Babel comme à New York. Ils penseront toujours que la
destruction est plus adaptée, plus rapide et d’un effet plus durable. Et si un
lecteur, un jour lointain, lit mon texte, il pourra croire que ces lignes sont
le délire d’un pauvre visionnaire qui citait quelqu’un qui se croyait saint et
qui écrivait des stupidités sur l’amour.
[*]
Traduit de l’italien par P. Faugeras.