Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 42 à 48
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

2 + 7 poèmes pour ne pas tomber dans le temps

Danièle Faugeras
Les hommes ne trouvent pas la vérité : ils la font comme ils font leur histoire, et elles le leur rendent bien.
Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?
Comme si, depuis les Grecs, un pli était pris dont nous n’étions pas sortis, comme si aussi, depuis les Grecs, nous n’étions guère plus avancés.
François Jullien, De l’essence ou du nu
Dépêche 1
29 avril 1992 (Chute de Kaboul)
À chacun son ciel…
Nous l’avons mis en carte, nous autres exposés au couchant.
Pour eux, chaque soleil qui se lève baigne déjà dans son sang. Prend le relais des haines, veilleuses qui auréolent leurs nuits.
La foi folle de son culte a recueilli son fruit : sans un pli, sans un cri est tombée la ville blette.
Devant la porte étroite l’arbre de royauté méthodiquement s’effeuille. Sacrifiera ses branches, tout ce qui encore ploie…
Dépêche 2
12 septembre 2001
L’histoire court à rebours sous les doigts des enfants presbytes. L’image contrefaçonne l’événement du lendemain.
L’inconnu a passé contrat. S’engage à parution moyennant un coquet pourcentage sur les ventes.
L’impossible qui aspire, l’impossible n’a plus lieu. D’impuissance s’envenime. S’en prend à l’inertie des pierres.
Le durillon de la haine se camoufle sous la rage des demandes accédées. (Au pied de l’échelle de Jacob les derniers resteront les derniers.)
À l’heure humaine
L’œil, ces temps-ci, répugne à s’exposer au plan glacé des vitres.
De loin un regard bref, météorologique, soupèse les promesses du temps. Puis fait repli dans l’ombre de la stèle qui rayonne sur les cendres tiédies.
La pensée en ses lieux agit sans doute de même : mesures minimales prises, se calfeutre dans l’obscur en attente d’un éclat…
Pour la pensée enfouie, quelle illumination ? – un rougeoiement sinistre, écho-lueur-d’incendie d’histoires introverties.
Vers le rébus mantique
pour nous faire ajourner.
Par la paume controverse. L’œil girophare qui traque. Par la voix circonflexe dont le souffle transit.
Le sang pour égoutier – livreur de pierres sacrificielles vaines aux cœurs cautérisés : sa froideur nous captive.
Sous l’impulsion du geste, du mouvement perpétué sans adresse ni trajet.
Qui nous pratique ainsi ? qui nous travaille au corps, œuvre en nous désœuvrés ? qui surfile nos détresses ?
Sans soupirs sans silences,
la chanson trop humaine.
Sans échos l’air du temps.
Sans ombres les lueurs fardées imitées des célestes – minuteries dont le spectre effarouche le pâle reflet des choses au secret de la nuit.
Sans fin l’échevellement des signes, recouvreurs à perpétuité.
Sans fond, ce malheur de grands fonds qui s’ignore en abîme, s’abîme de s’ignorer.
Paraphrase
Le chanteur invisible et véridique s’est tu – au cœur deltographique. N’a pas laissé d’oracle. Et le peuple des morts tient le haut du progrès dans la moelle des vivants.
De l’homme à l’homme égal à lui-même court un délire sans frein qui rapetisse le monde, le consigne dans la marge d’un formulaire étroit.
L’œil aussi s’est éteint. Désaimanté l’éclat qui poussait ses racines jusqu’à mordre sur le cœur.
La peau hors du frisson ne se reconnaît plus. Du fond de l’horizon l’autre sexe ne parle plus que par signes.
Et nous privés
de chant,
plutôt que
nous risquer
d’un souffle im-
proféré
nous perpétuons d’œuvrer
à cette apocalypse
d’un sens
surentendu
qui ne dit
et s’épuise
à ne dire
que
nous-
mêmes.
Sortir
La poire pour notre soif s’avère une poire d’angoisse que nous mâchons et remâchons infiniment pressés de céder à l’emprise…
À côté, c’est l’aguet démesuré des soirs qui fait dresser les ombres silencieuses et blanches.
À la charnière
du doute et des voies avenues.
(Le faisceau des bras muets, érigés noirs et muets de famine. Mais ce bleu interstice. Par les voilures obliques dorable, infiniment…)
À pétrir de silences abécédaires, l’attente.
Sans départs ni rebours : stations seulement.
Stations.
Pour ne pas tomber dans le temps
Sauf la pluie qui adhère au profil bleu des vitres. La source inentendue.
Quand bien même chaque matin la flore panégyrique reproduirait nos traits dans une feuille native.
Avec ce qui nous lie nous ronge et nous chemine : un feu artificieux forgeur de mailles sans brides.
Sans l’amorce d’un titre : l’horizon trop certain, le tourniquet du rythme, sa sauvegarde infertile.
Depuis le lieu réduit où nous apparaissons entre mondes et mots – un réduit de paroles.
Par le tracé oblique, le détour qui rapproche.
Espacement, pour voir.
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