2002
Sud/Nord
Le croiseur Aurore
Jacques Broda
Une maladie sans visage et sans
nom, s’est glissée dans le monde.
Ce n’est pas l’homme qui tue. Ce
n’est pas l’homme qui torture mais la montagne.
Rapporté d’un texte de Paul Celan. Je livre ce que je lis sans
source. Voix et sang mêlés.
Ce temps c’est du sang
pourri.
Le 11 septembre, c’est deux jours après le jour anniversaire de
ma mère, et j’écris à dix jours du mien.
L’histoire nous a arraché les ongles, les yeux, les cheveux et
la peau.
Ces hommes ont perdu la raison,
tels des scorpions, ils voudraient que tout le monde périsse avec
eux.
Et pourtant nous sommes encore là, plutôt tankés que dressés.
Ce qui nous tient debout arraisonnant l’humaine déraison aux trous de
l’histoire, que nous avons colmatés, effacés, dépassés, transcrits dans la
langue de la révolte, à faire de l’écriture un réel plus réel que le
réel.
Ton cauchemar est fini, tu vois
des bombardiers dans le ciel.
Dors mon enfant, c’est le mois de septembre et le mois de
décembre, les naissances nous rapprochent. Demain
mon fils tout sera différent.
Seule la poésie peut en rendre compte.
L’alliance est rompue, l’alliance est brisée, le peuple déchu
avale les pierres qu’il projette, elles lui reviennent en face.
Opposer à la fureur capitaliste la rage de vivre.
Plus rouge que rouge
!
C’est la vie comme valeur qui meurt. La vie impalpable,
insondable, inoubliable, se délite dans un magma où périssent au même instant
le voile, le sang et l’acier. L’acier est trempé dans la paroi de tes
lèvres.
Personne ne dira jamais, personne ne saura jamais ce qui est en
train de se perdre : c’est plus qu’une idée de l’homme, une valeur, un idéal.
C’est un bout de soi.
Des vies sans valeurs de vie,
ceux des enfants qui sont enterrés dans des boîtes à savon, ceux des adultes
qui sont enterrés dans des caisses de sucre.
Sud-Nord, Nord-Sud, la question n’est pas là. Le Méridien
rejoint nos mains, l’Alliance n’est pas du Nord, mais du peuple dépeuplé.
Vies sans valeurs de vie. Tu résides
au quotidien à l’idée de ta propre mort et vois sous tes yeux la mort donnée,
bombardée, fragmentée, déroutée. Les promoteurs
de la mort et les bâtisseurs de
ruines sont à l’œuvre depuis plus de soixante ans.
Viva la muerte hurlait
Franco.
L’organisation de la terreur n’est pas que terroriste. Elle est
devenue interne, générale, concrète, réelle en chacun.
Les idéaux ont fait place à l’argent, l’argent au capital, le
capital au capital (de la) mort.
La mort fait lien, fait jouissance.
Je fraternise avec la peur, écrivait Adonis, et puis dans Tombeau pour New
York : New York, femme de paille dont le lit se
balance de vide en vide ! New York, femme assise dans l’arc du vent. Notre
époque tout entière est suspendue aux Noms et voilà qu’elle saigne… Le monde
fou à fusiller, tue ce qu’il ne peut plus aimer.
Les poètes sont des prophètes : aucun homme ne peut vaincre un autre
homme.
Ce soir, l’amertume m’étreint. Ce qui se brise sous nos yeux ce
sont les tables solidaires, ces idées désirantes et concrètes d’une humanité
reliée par le vouloir pour tous. Un tous universel dont les organisations
furent encore aujourd’hui, détruites, piétinées, bafouées, exterminées et les
idéaux ridiculisés.
Le 11 septembre confirme la chute de l’Idéal. Tant d’années où
le dire de mon cri percutait l’indifférence politique. Il y a comme un
aveuglement à vouloir interroger la cause politique de l’horreur et de sa
jouissance.
Comprimé entre riches et fétiches, le
jeunocide dont je t’ai parlé t’explose
le mental.
Nommer, dénommer,
transnommer, Roberto Juarroz nous invite à sauter à travers la vitre
du langage, pour approcher, faire frémir encore ce qui de ton sourire enfantin
fut un jour de septembre.
Et puisque l’occasion m’est offerte de m’adresser à toi, à
vous, à fonder un nouveau Nous, transcontinental, transuniversel, je
m’appliquerai à écrire une politique du signe qui ne concédera rien à notre
vision-désir d’un autre monde. Un monde de fondations, de
prévolitions, à constructions infinies
; le monde n’a jamais été une marchandise, mais une utopie, un désir infini, où
la justice partage le jour de la nuit. Un monde sonore.
Aujourd’hui on se croirait au
printemps, c’est le printemps de décembre.