Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 49 à 51
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

Le croiseur Aurore

Jacques Broda
Une maladie sans visage et sans nom, s’est glissée dans le monde.
Ce n’est pas l’homme qui tue. Ce n’est pas l’homme qui torture mais la montagne.
Rapporté d’un texte de Paul Celan. Je livre ce que je lis sans source. Voix et sang mêlés.
Ce temps c’est du sang pourri.
Le 11 septembre, c’est deux jours après le jour anniversaire de ma mère, et j’écris à dix jours du mien.
L’histoire nous a arraché les ongles, les yeux, les cheveux et la peau.
Ces hommes ont perdu la raison, tels des scorpions, ils voudraient que tout le monde périsse avec eux.
Et pourtant nous sommes encore là, plutôt tankés que dressés. Ce qui nous tient debout arraisonnant l’humaine déraison aux trous de l’histoire, que nous avons colmatés, effacés, dépassés, transcrits dans la langue de la révolte, à faire de l’écriture un réel plus réel que le réel.
Ton cauchemar est fini, tu vois des bombardiers dans le ciel.
Dors mon enfant, c’est le mois de septembre et le mois de décembre, les naissances nous rapprochent. Demain mon fils tout sera différent.
Seule la poésie peut en rendre compte.
L’alliance est rompue, l’alliance est brisée, le peuple déchu avale les pierres qu’il projette, elles lui reviennent en face.
Opposer à la fureur capitaliste la rage de vivre.
Plus rouge que rouge !
C’est la vie comme valeur qui meurt. La vie impalpable, insondable, inoubliable, se délite dans un magma où périssent au même instant le voile, le sang et l’acier. L’acier est trempé dans la paroi de tes lèvres.
Personne ne dira jamais, personne ne saura jamais ce qui est en train de se perdre : c’est plus qu’une idée de l’homme, une valeur, un idéal. C’est un bout de soi.
Des vies sans valeurs de vie, ceux des enfants qui sont enterrés dans des boîtes à savon, ceux des adultes qui sont enterrés dans des caisses de sucre.
Sud-Nord, Nord-Sud, la question n’est pas là. Le Méridien rejoint nos mains, l’Alliance n’est pas du Nord, mais du peuple dépeuplé. Vies sans valeurs de vie. Tu résides au quotidien à l’idée de ta propre mort et vois sous tes yeux la mort donnée, bombardée, fragmentée, déroutée. Les promoteurs de la mort et les bâtisseurs de ruines sont à l’œuvre depuis plus de soixante ans. Viva la muerte hurlait Franco.
L’organisation de la terreur n’est pas que terroriste. Elle est devenue interne, générale, concrète, réelle en chacun.
Les idéaux ont fait place à l’argent, l’argent au capital, le capital au capital (de la) mort.
La mort fait lien, fait jouissance.
Je fraternise avec la peur, écrivait Adonis, et puis dans Tombeau pour New York : New York, femme de paille dont le lit se balance de vide en vide ! New York, femme assise dans l’arc du vent. Notre époque tout entière est suspendue aux Noms et voilà qu’elle saigne… Le monde fou à fusiller, tue ce qu’il ne peut plus aimer.
Les poètes sont des prophètes : aucun homme ne peut vaincre un autre homme.
Ce soir, l’amertume m’étreint. Ce qui se brise sous nos yeux ce sont les tables solidaires, ces idées désirantes et concrètes d’une humanité reliée par le vouloir pour tous. Un tous universel dont les organisations furent encore aujourd’hui, détruites, piétinées, bafouées, exterminées et les idéaux ridiculisés.
Le 11 septembre confirme la chute de l’Idéal. Tant d’années où le dire de mon cri percutait l’indifférence politique. Il y a comme un aveuglement à vouloir interroger la cause politique de l’horreur et de sa jouissance.
Comprimé entre riches et fétiches, le jeunocide dont je t’ai parlé t’explose le mental.
Nommer, dénommer, transnommer, Roberto Juarroz nous invite à sauter à travers la vitre du langage, pour approcher, faire frémir encore ce qui de ton sourire enfantin fut un jour de septembre.
Et puisque l’occasion m’est offerte de m’adresser à toi, à vous, à fonder un nouveau Nous, transcontinental, transuniversel, je m’appliquerai à écrire une politique du signe qui ne concédera rien à notre vision-désir d’un autre monde. Un monde de fondations, de prévolitions, à constructions infinies ; le monde n’a jamais été une marchandise, mais une utopie, un désir infini, où la justice partage le jour de la nuit. Un monde sonore.
Aujourd’hui on se croirait au printemps, c’est le printemps de décembre.
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