2002
Sud/Nord
Islam, islamisme et terrorisme
Dominique Baillet
Pas d’amalgame entre islam et terrorisme !
Si, depuis les attentats terroristes du 11 septembre perpétrés
aux États-Unis par un réseau d’activistes islamistes, un amalgame peut
s’effectuer entre l’islam et le terrorisme – autrement dit, si les populations
occidentales, de culture judéo-chrétienne, risquent de considérer l’islam comme
une religion violente, voire terroriste – c’est parce qu’un certain nom de
préjugés, d’a priori, de fausses
évidences, existent encore aujourd’hui à l’endroit de la religion musulmane.
Ces préjugés s’avèrent le fruit d’une méconnaissance de la pensée et de la
théologie islamiques, et le résultat d’une médiatisation trop grande de l’islam
radical depuis la révolution iranienne de 1979, qui suscite des peurs et des
malentendus, chez les non-musulmans. Pourtant, ces phénomènes restent le fait
de groupes minoritaires tant dans le monde musulman qu’en Europe occidentale,
et n’ont pas abouti à la construction d’États islamistes radicaux, à
l’exception du régime taliban en Afghanistan instauré en 1996, alors que
l’islam dit modéré, c’est-à-dire tolérant et pacifique, quotidien et piétiste
concerne l’immense majorité des musulmans, tant dans les pays musulmans que
dans les pays d’immigration.
Pour déconstruire ces préjugés et souligner que l’amalgame
entre islam et terrorisme est non seulement choquant mais n’a pas lieu d’être,
il est nécessaire de rappeler le sens des termes d’islam et d’islamisme d’une
part, de violence et de terrorisme d’autre part. Ce travail d’objectivation
nécessaire permettra d’aborder alors scientifiquement la question de la
violence dans l’islam, violence que nous replacerons dans un contexte
historique, politique, économique et militaire. Autrement dit, il s’agit ici de
montrer que l’islam n’est pas une religion violente en soi, mais d’insister sur
le fait que l’islam, comme le christianisme ou le judaïsme, peut s’exprimer,
dans certaines circonstances, de manière violente lorsque ses défenseurs
occupent des positions dominantes, notamment dans le domaine politique, et que
la violence n’est pas inhérente à telle ou telle religion, mais à la domination
ou à la position de dominé.
La question qui nous importe ensuite porte sur le comportement
des combattants de l’islam, sur le militantisme islamiste, et plus
particulièrement sur les mouvements islamistes violents, notamment le mouvement
taliban en Afghanistan, l’organisation Al-Qaida d’Oussama ben Laden.
S’intéresser à ces phénomènes nécessite de se demander quels sont les
fondements et principes de ces mouvements, si ces mouvements sont
intrinsèquement religieux, ou bien s’ils sont des mouvements politiques, s’ils
peuvent s’apparenter à de nouvelles sectes musulmanes radicales ou à des
mouvements européens de type fasciste, de type marxistes révolutionnaires. En
d’autres termes, remplacent-ils les Internationales marxistes du siècle
dernier, qui s’étaient présentées comme les défenseurs des opprimés ? Enfin, il
est intéressant de se demander si ce terrorisme s’opère au nom de Dieu, de
l’ex-tiers monde, ou de la civilisation islamique. Enfin, l’autre question sur
laquelle il importe de se focaliser est celle du terrorisme. On peut se
demander d’une part s’il existe plusieurs formes de terrorisme, notamment un «
bon » et un « mauvais » terrorisme, un terrorisme légitime et un terrorisme
illégitime, ou si tout terrorisme est moralement condamnable. Et d’autre part,
il est nécessaire de s’interroger sur le caractère nouveau et inédit du
terrorisme islamiste, et de se demander s’il s’inscrit dans l’histoire du
terrorisme moderne et contemporain. Pour répondre à ces questions, nous
aborderons d’abord le rapport entre l’islam et la violence dans une perspective
plutôt historique, puis examinerons l’islamisme – l’islamisme taliban en
particulier – et sa dimension radicale et violente, enfin, nous tenterons de
définir l’organisation d’Oussama ben Laden et proposerons une approche
idéal-typique des terrorismes.
Islam, musulmans et violence
La question du lien éventuel entre l’islam, les musulmans et la
violence ne doit pas être comprise comme « l’islam est-il violent ? », ou « les
musulmans sont-ils violents ? », question qui sous-tendrait l’attribution d’une
essence à l’islam, et aux musulmans, mais envisagée de la façon suivante : les
circonstances dans lesquelles s’est diffusé l’islam ont-elles été violentes ?
Les musulmans ont-ils dû recourir à la violence pour diffuser l’islam dans le
monde ? Certains textes sacrés du Coran ou certains hadith, ou leur mauvaise
interprétation, appellent-ils à la violence ? Avant d’aborder cette question,
rappelons brièvement la définition de l’islam et ses principaux courants pour
éviter tout amalgame.
Comme le souligne M. Arkoun, on a l’habitude de traduire le mot
islam en français par soumission, soumission à Dieu. Or, précise le philosophe,
étymologiquement, islam, en langue arabe, a signifié « livrer quelque chose à
quelqu’un ». Il s’agit donc, selon lui, de « livrer sa personne dans sa
totalité à Dieu, confier toute sa personne à Dieu
[1] ». Il rappelle en outre qu’un autre sens
est donné au mot islam : celui de « défier la mort », en livrant son âme,
c’est-à-dire sa vie pour une « noble cause
[2] ». Ainsi, cette religion implique le don de soi,
plutôt que la soumission. Si l’islam est « un », à savoir un monothéisme
caractérisé par cinq piliers (la profession de foi, le jeûne, la zakat, les
cinq prières, le pèlerinage), il est aussi pluriel. Il comprend trois grands
courants : les sunnites (orthodoxes), ceux qui suivent la tradition
prophétique, les chiites, qui ont recueilli l’héritage authentique du Coran et
de la tradition prophétique grâce aux imams, ceux qui professent
l’Infaillibilité et la Justice, enfin, les kharédjites, qui ont refusé de
reconnaître les Omeyyades, usurpateurs du califat, et qui rejettent le
privilège de naissance comme condition pour accéder au califat
[3]. Il se caractérise aussi par
une diversité des pratiques. L’islam du Maghreb n’est pas celui de l’Arabie
Saoudite, de l’Afghanistan ou de l’Indonésie.
Islam, djihad et violence
L’islam étant défini, examinons alors son lien avec la
violence. Ce lien, souvent établi, naît d’une mauvaise interprétation du Coran
et, en particulier de la notion de djihad, traduit par guerre sainte. Le
préjugé occidental tend à considérer le djihad de l’islam comme les croisades
médiévales. L’image occidentale charriée par ce terme de guerre sainte
correspond à l’idée que les musulmans doivent s’engager, au nom de leur foi,
dans une guerre de conquête, avec la promesse d’aller directement au Paradis,
s’ils sont tués. Or, l’idée d’une guerre sainte, fondée sur l’autorité de
l’Église et du dogme et sur le fondement du « prosélytisme contraignant »
n’existe pas, dans la « civilisation islamique
[4] ». Le djihad, qui vient du mot « ja-ha-da », qui
signifie « faire un effort, consiste en effet à accomplir un effort à l’échelle
individuelle, contre les forces de la violence, de la colère. Appelé
communément
djihad an nafs, l’effort
de l’être, il « est au centre de la spiritualité islamique puisqu’il représente
cet effort continu que chacun doit faire pour maîtriser son être, pour lui
donner accès à la sphère supérieure de l’humain qui cherche Dieu par un
constant souci de dignité et d’équilibre
[5] ». Le djihad a également une deuxième
acception, celle d’engagement dans la guerre, l’Al Quital : « Tout comme un
être fait l’effort, lutte et résiste à ses propres tentations de violence et de
colère, de même une communauté humaine se doit de résister aux actes
d’agression dont elle pourrait faire l’objet
[6]. » Ainsi, les musulmans, au temps de la prédication
du Prophète, ont résisté à la persécution d’abord passivement, puis, à leur
arrivée à Médine, ont eu la permission divine de résister aux agresseurs, selon
le verset coranique suivant : « Permission est donnée à ceux qui luttent parce
qu’ils ont été injustement traités […] Ceux qui ont été expulsés de leur
demeure sans justice pour le seul fait d’avoir dit : “Notre Seigneur est
Dieu
[7]”. » À partir de
cette parole « divine », la guerre a certes été autorisée, mais dans trois
conditions : en cas de légitime défense lorsque tous les moyens pacifiques
n’ont pu stopper l’agression ; en cas d’oppression lorsque la liberté
d’expression n’est pas respectée, ou lorsque les propriétés sont spoliées,
d’entrer en résistance pour soutenir les individus soumis à ces traitements
injustes
[8].
Le préjugé de « l’islam violent » est dû à la sourate 9 du
Coran, qui justifie le djihad par l’idée de vérité : « C’est au nom d’une
vérité religieuse que j’accepte d’aller au combat et de me sacrifier, que je
peux avoir à tuer d’autres hommes. Mais ce triangle anthropologique composé de
la violence, du sacré et de la vérité, n’est pas propre à l’islam, ni à toute
vérité religieuse. Elle peut être la Vérité de la patrie à défendre
[9]. » Il tient, en outre, au
fait que les affrontements actuels dans le monde arabe, sont mis en relation
avec le djihad, préjugé d’ailleurs alimenté par les musulmans eux-mêmes qui
lient effectivement l’islam aux combats en cours, soit dans les sociétés
islamiques, soit avec des adversaires désignés par le terme fortement
idéologisé d’Occident
[10]. Il est dû enfin à l’existence de différences
fondamentales entre le christianisme, le judaïsme et l’islam. L’islam, tout
d’abord, est une religion de la victoire, de la conquête et de la résistance ;
le christianisme incarne une religion de la souffrance, de l’expiation, de la
douleur et du pardon, et le judaïsme représente la religion de la Diaspora, de
l’errance, de l’exil, de la défaite et du martyr
[11].
Mais l’islam ne se borne pas au djihad. Il véhicule aussi des
valeurs de tolérance, de liberté, de droits de l’homme. En effet, comme le
rappelle M. Arkoun, « il y a eu dans l’éthique musulmane un souci d’adoucir le
sort des esclaves, un respect de la dignité religieuse des Ahl al Kitab,
par-delà des réglementations juridiques
[12] ». De même, il démontre en analysant la sourate 9 du
Coran qu’« un discours des droits de l’homme émerge au cours d’affrontements
sociaux entre des catégories sociales pauvres, démunies, dominées qui acceptent
d’aller au combat […] les riches qui trouvent des excuses pour se faire
dispenser ou les bédouins qui ne renoncent pas à leurs fausses croyances
[13] ». Enfin, le penseur
souligne que « le Coran et l’enseignement du prophète Mohamed offrent la
matrice originaire à une culture des droits de l’homme
[14] ». Ainsi, si l’islam n’est pas
intrinsèquement violent, l’histoire dans laquelle s’est déroulée sa diffusion a
été violente, dans certaines circonstances.
La violence dans l’histoire de l’islam
Les premiers temps de l’islam ont été marqués par la geste
guerrière. Des raids et des expéditions punitives ont été dirigés contre les
Mecquois, qui marquèrent la fin de la vie du Prophète : vingt-huit batailles
contre les infidèles, dont les plus célèbres sont celles de Badr, en 623, celle
d’Ohoud en 625, puis la bataille du fossé (celui qui avait été creusé pour
protéger Médine en 627), et la victoire de Khandack, où les troupes mecquoises
d’Abou Soufiane sont mises en déroute
[15]. En effet, si les premiers convertis à
l’islam connurent les persécutions, car ils menaçaient les divinités de la
Kaaba et les intérêts vitaux de la cité, à partir de 622, « l’islam quitte le
stade de la prédication pour entrer dans une nouvelle et décisive étape, celle
de la lutte armée
[16]
».
En effet, la propagation et l’expansion de l’islam après la
mort du Prophète en 632 est fulgurante : en 732, une armée musulmane parvient
en France jusqu’à Poitiers, toute l’Afrique du Nord est musulmane, l’Espagne
est sous la domination islamique, la Palestine et la Syrie sont conquises par
les Arabes. En un siècle, le monde musulman occupe la moitié du rivage de la
Méditerranée. Cette expansion, souvent présentée comme « le résultat d’une
conquête guerrière faite de massacres, de pillages et de conversions forcées »
a donc nourri le préjugé d’un islam conquérant et violent. Or, cette
représentation relève plutôt de l’image d’Épinal. En fait, les conversions des
chrétiens ont été massives et faciles. La conquête de l’islam ne fut pas
d’abord militaire mais messianique. Les prédicateurs bédouins d’Arabie n’ont
pas constitué un empire, ce sont les commerçants arabes, les armées, qui ont
pris le pouvoir en Afrique du Nord et en Espagne, qui ont entraîné la
conversion des chrétiens
[17]. Ainsi l’islam ne s’est pas répandu uniquement par
le sabre et l’épée, mais aussi parce que les populations en contact avec les
premiers musulmans, y ont trouvé un intérêt politique et économique.
Si cette violence s’est développée dès la naissance de
l’islam, c’est, souligne M. Arkoun, parce qu’une « rivalité mimétique » qui
remonte au prophète Mahomet, opposait déjà chrétiens, juifs et musulmans autour
de trois piliers : la monothéisme, la fonction prophétique, la
Révélation
[18] ».
C’est dans ce contexte de rivalité mimétique pour incarner, vivre, défendre la
religion vraie, qu’il faut lire tous les rapports de domination ou de «
communication entre les trois familles monothéistes
[19] ». Ensuite, la violence en terre
d’islam s’est inscrite dans une histoire économique et militaire de l’espace
méditerranéen, à partir des
xiie et
xiiie siècle, c’est-à-dire dès l’époque où
l’Europe a pris son essor intellectuel, scientifique, technique, et est devenue
dominante. De mimétique, la rivalité devint militaire et tourna principalement
autour des routes et du commerce
[20].
En conclusion, la violence n’est pas liée à l’islam en tant
que religion, mais plutôt à la dialectique des forces politiques et économiques
qui s’exercent depuis le
xiiie siècle, amplifiée par la colonisation
et les guerres de libération
[21]. De même, le musulman n’est pas un être violent par
essence, ni particulièrement violent par rapport aux autres monothéistes, dans
l’histoire. Néanmoins, ne peut-on pas dire que l’islam et les religions
monothéistes sont structurellement violentes, parce qu’elles engendrent une
vérité unique ? En d’autres termes, peut-on dire que les textes des Livres
sacrés appellent à la violence ? Selon R. Girard, on peut interpréter les
monothéismes comme des « archaïsmes sacrificiels », mais les textes ne prouvent
pas qu’ils le sont. On dit, souligne-t-il, « que les psaumes de la Bible sont
violents, mais qui s’exprime dans les psaumes, sinon les violences des mythes.
[…] Les psaumes sont comme une fourrure, magnifique de l’extérieur, mais qui,
une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de
la violence qui pèse sur l’homme et du recours que celui-ci trouve dans son
Dieu
[22] ». Ainsi,
selon le philosophe R. Girard, la violence ne vient pas particulièrement des
textes, mais bien plutôt des mouvements de foules qui sont violents, comme ceux
qui se manifestèrent au moment de la passion du Christ. Les religions
monothéistes ne contiennent donc pas de textes à dimension violente, et la
violence ne semble donc pas religieuse. Mais n’est-elle pas politique
?
Que ce monde soit fou, il nous arrive d’en convenir…
Folie de ce gigantesque engrenage de profits de tous ordres,
dont le contrôle global échappe aux profiteurs eux-mêmes.
Folie d’un système où l’économique est débordé par le
spéculatif, où les circuits financiers peuvent aller jusqu’à drainer,
quotidiennement, des sommes quarante fois supérieures à celles qui sanctionnent
les échanges réels.
Folie d’une Internationale bancaire en forme de château de
cartes, et dont le précaire équilibre dépend chaque jour davantage de sa
contribution au blanchiment des narco-dollars.
Folie d’un discours occidental sur les droits de l’homme,
quand les pays riches manipulent librement les tarifs commerciaux et condamnent
les pays pauvres à n’utiliser leurs rares rentrées en devises que pour
rembourser, chaque année, les seuls intérêts des prêts qui leur ont été
consentis.
Folie de ces proclamations d’un « Nouvel Ordre Mondial » au
nom d’un amalgame d’États manifestement frappés d’impuissance devant les pires
désordres en cours.
Folie aussi, peut-être, de certains replis massifs sur les
promesses d’un Ailleurs qui échapperait par nature à tout désordre
réel…
Oui, ce monde est fou. Mais ce monde est le nôtre.
Francis Jeanson,
Sud/Nord, n° 1
Islamisme, talibans et violence
L’islamisme : un mouvement politico-religieux
L’islamisme est-il un islam politique réformiste,
révolutionnaire, réactionnaire, voire fondamentaliste ou intégriste ? Pourquoi
cet amalgame, si fréquent entre l’islamisme et le mot islam ? Jusqu’à la fin de
la Seconde Guerre mondiale, le terme d’islamisme était pris en France dans le
sens de religion musulmane et était synonyme d’islam. Or, depuis le début des
années quatre-vingt, il désigne une « certaine interprétation politique » de
l’islam. Ainsi, il correspond aujourd’hui à « un ensemble de courants
politico-religieux de contestation, nés dans des contextes de crise
socio-économique et de malaise identitaire, qui présentent de l’islam une
lecture éminemment idéologique
[23] ». Il propose une lecture volontairement politique
et radicale du Coran, une critique sociale et politique des échecs des modèles
de développement d’après les indépendances, et s’en remet à la
charia et au modèle prophétique de
Médine. Si tous les islamistes souhaitent une « islamisation de la modernité »,
ils ont des comportements très divers : réformisme ou radicalisme violent,
utilisation politique du sentiment religieux ou attitude pacifique
[24].
Les islamistes se subdivisent en deux courants : ceux des
années cinquante/quatre-vingt, qui souhaitaient « s’intégrer grâce à la
constitution d’un véritable parti politique moderne, dans un espace régulé
d’action politique », et ceux des années quatre-vingt-dix, les «
néofondamentalistes », qui désirent « transcender les clivages culturels des
musulmans et leurs multiples identités locales, ethniques, géographiques,
nationales, etc. », qui ont une stratégie « communautariste » et prétendent
reconstituer « l’Umma supranationale », ou des « petites communautés d’adeptes
» les conduisant à vivre comme des sectes
[25].
Cet islamisme pluriel, ainsi caractérisé, se démarque de
notions apparemment synonymes, à commencer par le traditionalisme. En effet, il
prétend opérer un retour aux sources par-delà les traditions de l’histoire,
critique l’immobilisme des traditionalistes, tout en respectant la tradition.
Il se veut moins conservateur que le traditionalisme musulman, né au
xviie siècle sous l’influence du jansénisme,
qui a joint à un discours moralisateur puisant dans la tradition religieuse de
l’islam un projet politique et social. Il critique les ulémas exerçant une
fonction officielle dans les institutions officielles, les accusent de
compromission avec les pouvoirs établis, et se démarquent des pratiques de
religiosité, qualifiées de traditionnelles et archaïques (maraboutisme, culte
des saints, confréries mystiques)
[26]. Il se distingue donc du traditionalisme, qui, selon
O. Roy, ne fonde pas de projet politique, mais « vit dans la nostalgie et se
porte en politique, vers tout ce qui est conservateur
[27] ».
Il se distingue ensuite du fondamentalisme musulman qui est,
comme le dit O. Roy, nourri par l’idée « d’un retour nécessaire sur les textes
par-delà la tradition » qui les a déformés, retour qui peut prendre des formes
diverses : retour à la pratique du texte incarné par le fondamentalisme des
madrasas, retour à la pratique de la
charia, par le fondamentalisme des ulémas
[28]. En d’autres termes, le
fondamentalisme est un réformisme musulman consistant à élaborer un projet
éthique et un encadrement moral de la société, alors que l’islamisme est un
projet révolutionnaire qui passe par la conquête du pouvoir politique,
utilisant le fondamentalisme comme outil de référence. Ainsi, le
fondamentalisme musulman ne se confond pas avec l’islamisme, tandis que
l’islamisme contient le fondamentalisme
[29].
Si l’islamisme n’est pas synonyme de fondamentalisme, il
n’est pas non plus synonyme d’intégrisme. Ce terme est d’ailleurs à utiliser
dans le monde musulman avec précaution : il n’a pas d’équivalent en arabe, est
d’origine française, et le courant intégriste est né au sein du
catholicisme
[30] en
1907, lorsque le pape Pie X a condamné, par l’encyclique Pascendi, le
modernisme, école de pensée qui revendique d’examiner les données de la foi à
la lumière des sciences et de manière autonome. Ces intégristes, adversaires
violents des modernistes, se définissent comme des catholiques « intégraux »
parce qu’ils défendent l’intégrité de la foi. Ils se réclament de la tradition,
c’est-à-dire d’un vaste corpus incluant à la fois les Écritures et leur
interprétation fixée avec autorité par les pères de l’Église, les conciles et
les papes
[31].
Ainsi, souligne B. Lewis, les termes de fondamentalisme et
d’intégrisme, ont des connotations spécifiquement chrétiennes. Leur emploi pour
désigner des phénomènes religieux islamiques ne peut donc être qu’à titre
d’analogie
[32]. En
effet, leur transposition, dans une autre époque, et
a fortiori dans une autre religion,
pose d’emblée un problème méthodologique. C’est pourquoi, contrairement aux
orientalistes qui ont recours au concept d’intégrisme pour décrire, à la fin
des années soixante-dix, l’évolution du monde musulman ébranlé par la
révolution iranienne, et définissent l’intégrisme comme l’aspiration à résoudre
au moyen de la religion tous les problèmes sociaux et politiques et
simultanément à restaurer « l’intégralité des dogmes », j’utiliserai, comme O.
Roy, le terme de « néofondamentaliste ».
Alors, l’islamisme est-il un néofondamentalisme ? Le
néofondamentalisme développé aujourd’hui revêt trois caractéristiques
importantes : sa dimension communautariste, son refus de la logique
stato-nationale, et sa volonté de définir l’islamité par un strict respect de
codes faits d’obligations et d’interdits. Cette idéologie, diffusée par les
Jamâ’ at al-Tabligh wa Dawa, les moudjahidins ou les talibans qui se situent
dans des zones de passage en Afghanistan, au Pakistan, en Bosnie, en
Tchétchénie, se déploie, selon l’expression d’O. Roy, dans des « espaces
déterritorialisés des marges de l’islam
[33] », et reprend au fondamentalisme traditionnel,
l’idée que la
charia est l’instrument
de régulation sociale par excellence. Ces néofondamentalistes prônent le retour
à l’enfermement traditionnel des femmes, comme par exemple, les salafistes au
sein de l’ex-
fis algérien, ou les
talibans afghans, contrairement aux islamistes politiques d’Iran ou de Turquie,
qui insistent, certes, sur le refus de mixité et sur le port du
hijab, mais entérinent l’ascension
sociale des femmes et leur permettent d’être médecins ou ingénieurs
[34]. Ainsi, les
néofondamentalistes ou « post-islamistes » pour reprendre un terme d’O. Roy,
forment un courant islamiste.
Cet islamisme véhicule un discours de refus, mais le registre
de ce rejet cache, selon F. Burgat, « un processus beaucoup plus complexe,
beaucoup plus proche du registre d’une réappropriation culturelle, d’une
réexpression dans le langage de la culture locale de valeurs en fait largement
universelles que d’un simplet rejet de ces valeurs
[35] ». Autrement dit, il serait plutôt une
« réécriture aux couleurs de la culture locale », envers des valeurs dites
modernes et occidentales. Il traduit, plutôt qu’un retour au religieux, un
mouvement des pays du Sud post-colonial, qui vise à remettre en cause le
monopole occidental d’accès à l’universalité. Il ne semble donc pas un retour
au religieux, un fondamentalisme identique au fondamentalisme chrétien, mais
plutôt un mouvement de « reconnexion avec l’univers symbolique de la culture
précoloniale
[36] ».
Ainsi, cet apparent retour au religieux « nourrit moins la résurgence du sacré
dans un univers séculier que la réhabilitation des référents, notamment
politiques, de la culture locale, invités à retrouver, par-delà la parenthèse
coloniale, leur ambition perdue à l’universalité
[37] ».
Cet islamisme politique ainsi défini est le produit de
l’usure des régimes au pouvoir qui ont consommé « leur capital de légitimité ».
Il est, selon F. Burgat, plutôt issu du nationalisme de la « première
génération », qui eut lieu en Algérie à l’époque de Boumédiène, ou en Égypte à
l’époque de Nasser, c’est-à-dire un nationalisme politique, puis
économique
[38].
Cet islamisme est pluriel. Si l’une des mouvances islamistes
tient un discours totalisant et peut être considérée comme totalitaire, il
existe des mouvances islamistes réformistes en Égypte, comme le courant d’Adel
Hussein favorable à l’application de la
charia adaptée au
xxe siècle, comme il existe des mouvements
islamistes réactionnaires ou traditionalistes ou violents
[39]. Mais qu’en est-il des islamistes
talibans ?
L’islamisme taliban : une secte ultrarigoriste ou un mouvement
néofasciste ?
L’islamisme des talibans correspond-il à un mouvement de type
fasciste, ou de type bolchevique ? Est-ce au contraire une idéologie
néofondamentaliste, une secte ultrarigoriste semblable aux sectes protestantes
? Les talibans ont été formés dans des madrasas déobandis, c’est-à-dire des
écoles coraniques influencées par l’enseignement de la madrasa de Déoband, né
en Inde à l’université de Déoband, près de Delhi, écoles très répandues au
Pakistan, développées peu à peu en Afghanistan
[40]. Ses adeptes cherchent à appliquer la
charia, sont opposés au culte des
saints ou à la vénération des tombeaux des maîtres soufis, et aspirent à un
islam rigoriste et puritain, proche du wahhabisme saoudien, idéologie très
rigoriste et puritaine, qui prêche le retour à l’islam originel, ainsi que le
fonctionnement de l’État sur la base d’une loi strictement fondée sur le Coran
et la sunna prophétique. Le wahhabisme est donc un fondamentalisme souhaitant
restaurer les mœurs islamiques sur une base rigoriste, une « idéologie
puritaine, anti-réformiste et anti-intellectualiste, très austère et
ultra-conservatrice
[41] ». Cette idéologie néofondamentaliste a été
exacerbée par le régime du mollah Omar, puis par l’arrivée des islamistes
wahhabites, tel Ben Laden, et s’est superposée à une tradition pachtoune
misogyne, critiquée par les ayatollahs chiites d’Iran, pourtant
fondamentalistes
[42].
Si les talibans sont des néofondamentalistes islamistes, ils
s’écartent nettement de l’islam et des prescriptions coraniques, notamment sur
la question de la guerre sainte, du statut des femmes musulmanes, de la
question du martyr et du suicide. En effet, d’abord, les règles de la loi
religieuse, la
charia, ne consistent
pas à s’en prendre à des civils à défaut d’atteindre l’armée. Si la
charia évoque la lutte armée du
djihad, mentionnée dans le Coran et définie et codifiée par les juristes, elle
ne justifie pas pour autant un massacre en période de paix. De même, l’envoi de
commandos- suicides n’est pas conforme à l’islam. Comme le souligne P. Lory, «
le suicide sous toutes ses formes a toujours été interdit, y compris dans le
cadre du djihad. Les attaques de ce type pratiquées à partir du
xie siècle par les Ismaéliens “dits
assassins” ont été réprouvés par la majorité sunnite qui en constituait
d’ailleurs la cible principale. L’emploi du terme kamikaze, à défaut d’une
désignation arabe, montre combien ce type d’acte est étranger à la culture
islamique
[43]
».
Quant à la question des femmes, les talibans ne se réfèrent
pas aux textes sacrés du Coran, mais plutôt à des traditions islamiques
antérieures ou existantes dans certains pays musulmans, comme l’Iran sous
l’ayatollah Khomeiny. En effet, par exemple l’accoutrement en tissu, «
humiliant » et « dégradant » des femmes afghanes n’est, en aucun cas, une
prescription coranique. Si le Coran demande de porter un foulard, c’est-à-dire
en perse, un
tchador, et non un voile,
il souligne que le port du foulard doit être un acte libre, nourri de
spiritualité, et non faire l’objet de contraintes comme c’est le cas
actuellement en Afghanistan. De même, les talibans trahissent l’islam en
empêchant les femmes d’étudier, bien que le texte coranique soit clair : « Ceux
parmi les serviteurs de Dieu qui le craignent le plus (au sens de crainte
révérencielle) sont les savants
[44]. » En effet, nous rappelle T. Ramadan, « l’homme et
la femme doivent suivre le même cheminement de la connaissance par rapport au
Créateur
[45] ». Mais
lorsque le Coran s’est diffusé après l’hégire, il était face à une situation si
fortement établie depuis des siècles qu’il n’est pas parvenu à modifier les
structures élémentaires de la parenté et le contrôle de la sexualité
[46].
Enfin, l’islam ne préconise ni le suicide ni le martyr dans
le sens des terroristes actuels. En effet, comme le rappelle M. Arkoun, si le
mot « chahid », martyr, existe dans le Coran, il est ici complètement
décontextualisé, surtout lorsque l’acte terroriste entraîne la mort de tant
d’innocents absolus. Dans le Livre sacré, le martyr, le héros, est toujours
celui qui meurt pour la face de Dieu. Or, la cause ici n’est pas divine, mais
plutôt nourrie par un discours nationaliste, celui que les talibans ont entendu
dans leurs écoles, qui répète que l’Occident est « impérialiste et colonial »,
que « l’islam fut puissant avant d’être détruit par l’Occident et avait donné
un modèle de construction politique de la cité plus efficace que les prétendues
démocraties européennes ou américaines
[47] ».
Ainsi, les talibans forment un régime islamique très radical,
« littéraliste » et répressif, un régime caractérisé par « une application
formaliste de l’islam, dite
charia,
accompagnée de l’appareil répressif le plus intransigeant
[48] ». Ainsi, à mon sens, ils forment une
sorte de secte. Nous appréhenderons le terme de secte dans le sens de Max Weber
pour qui la secte « constitue en principe l’association volontaire, exclusive,
de ceux qui sont religieusement et moralement qualifiés pour y adhérer. C’est
volontairement qu’on y entre, si toutefois l’on s’y trouve admis par la volonté
de ses membres, en vertu d’une probation religieuse
[49] ». Les sectes protestantes, par
exemple, les méthodistes, les quakers, les bakers, sont des sectes ascétiques,
où la réglementation religieuse est forte, et qui ne reconnaissent que les «
vrais chrétiens
[50] ».
Peut-on dire alors que la secte des talibans ressemble à ces sectes qui
paraissent davantage proche des sectes traditionnelles de l’islam, qui sont,
selon R. Arnaldez, des écoles de théologie, dont certaines s’appellent les
soufis, les asharites, ou les mutazilites
[51] ?
Plutôt qu’une secte islamique au sens où l’entend R.
Arnaldez, « société secrète politico-religieuse », dirigée par le mollah Omar,
chef d’une Shura, comité d’une dizaine de fidèles, qui peut être comparée à
celui des Khmers rouges pour son caractère mystérieux et impitoyable
[52], ces talibans forment une
secte millénariste et apocalyptique. La ferveur de cette secte rappelle,
signale P. Lory, celle qui animait les croisades chrétiennes nourries d’espoirs
apocalyptiques : « La prise de la Jérusalem terrestre devenant comme le signe
même de l’accomplissement des prédictions du livre de saint Jean. Or, voir
l’ennemi comme une incarnation globale des forces du Mal conduit à nier chez
lui tout statut de personne : hommes, femmes, enfants participent ici tous
d’une même nature démoniaque
[53]. » Cet aspect millénariste de cette secte talibane
est liée au fait que l’islam s’inscrit dans un horizon eschatologique : « Il se
veut la dernière religion révélée par Dieu, appelée à se répandre dans le monde
entier. […] D’après des traditions attribuées au prophète Mahomet et décrivant
les conditions de l’heure, l’humanité connaîtra vers la fin de son histoire de
graves convulsions. Un spectaculaire renouveau du paganisme la gagnera. La
pratique religieuse s’effondrera, les valeurs familiales également
[54]. »
Ce mouvement taliban sectaire, radical et extrémiste,
s’apparente-t-il plutôt à un mouvement politique d’extrême gauche ou d’extrême
droite ? Pour ma part, il semble que l’idéologie des talibans se rapproche
davantage d’une idéologie fasciste que bolchevique, parce que les
caractéristiques du fascisme ressemblent plus au néofondamentalisme islamiste.
En effet, le bolchevisme de Lénine prônait la lutte des classes, et il s’est
certes exprimé dans la violence, la répression et le meurtre de masse,
notamment pendant la guerre civile (1918-1921) ; si la lutte armée était
étroitement liée au bolchevisme et si la violence s’inscrivait dans le projet
de dictature du prolétariat
[55], le programme bolchevique visait néanmoins à la
reconnaissance des droits de l’homme et du citoyen, à la liberté de conscience,
à l’établissement d’une république démocratique et la séparation de l’Église et
de l’État
[56].
Même si les islamistes ont, souligne M. Arkoun, un rapport
inconscient mais réel avec le marxisme, si l’on considère la dimension
apocalyptique commune au discours marxiste qui promettait le dépérissement de
l’État, l’unité prolétarienne, la fin des injustices et des oppressions
[57], il me semble que les
talibans ne peuvent être comparés à des bolcheviques, mais plutôt aux Khmers
rouges du Cambodge des années soixante-dix, car, comme les talibans, ils
défendaient une idéologie génocidaire anti-intellectualiste. En effet, les
Khmers ont massacré un million de Cambodgiens : militaires de l’ancien régime,
fonctionnaires, intellectuels, commerçants et bonzes. Les villes ont été vidées
ou détruites, les écoles fermées, les familles dispersées. Ces caractéristiques
se retrouvent chez les talibans, qui peuvent être considérés comme des Khmers
verts de l’islam. En effet, le talibanisme nie l’évolution et le changement,
théorise l’esclavage comme un fait permanent, irrévocable en se référant à un
dogme absolu, impose un modèle autoritaire, considère le dogme dans toutes les
manifestations de la vie sociale comme immuable, et méprise la raison, la
science et l’expérience humaine, peut se réaliser par des exils massifs, des
génocides, des meurtres, des répressions, se donne comme devoir d’instaurer la
religion au prix de l’usage de la violence et de la répression
[58].
On peut également comparer les talibans à des fascistes, ou
plutôt des néofascistes. Nous entendrons le terme de fascisme dans le sens de
l’historien R. Rémond. Le fascisme est, pour lui, une idéologie peu
rationnelle, une protestation de l’instinct, un sursaut des puissances
élémentaires contre le rationalisme, un mouvement pragmatique qui met l’accent
sur l’efficacité, les valeurs d’action et le combat. Il est aussi une réaction
de type nationaliste, un nationalisme blessé, vaincu ou inquiet, contre
l’humiliation de la défaite, un antiparlementarisme, un antilibéralisme, une
réaction contre la philosophie libérale, un anti-individualisme, qui exalte les
valeurs de groupe, de la collectivité, de la communauté nationale, la grandeur
de la nation, aspire à l’hégémonie d’une race ou d’un peuple
[59]. Le fascisme,
contrairement au communisme et au marxisme-léninisme n’est pas universaliste,
mais plutôt communautariste. Ainsi, toutes ces dimensions se retrouvent dans
l’idéologie talibane : le peuple correspond à la communauté musulmane, la
nation à l’Oumma islamique, et l’humiliation des vaincus est celle ressentie
par tous les musulmans anciennement colonisés et aujourd’hui déshérités. Plus
précisément, l’idéologie fasciste la plus proche de celle des talibans semble
l’idéologie national-socialiste, car le talibanisme, comme le nazisme, se
caractérise par une idéologie nihiliste, génocidaire et antisémite. En effet,
les nazis inventèrent une race pure, la race aryenne, prônaient la guerre des
races et la victoire des races dites supérieures sur les races dites
inférieures. Les talibans rêvent d’un monde islamique, prônent la guerre sainte
des musulmans croyants contre les juifs, les chrétiens et les musulmans laïques
ou « mécréants », et la victoire des croyants. En somme, on peut identifier les
talibans à une secte radicale, proche d’une société secrète dont l’idéologie
s’apparente à un fascisme révolutionnaire.
Un terrorisme islamiste spécifique ?
Le terrorisme islamiste est-il un nouveau terrorisme ? Use-t-il
de nouveaux moyens plus meurtriers, ou obéit-il à une logique différente de
celle du terrorisme politique contemporain ? Est-il purement religieux ?
S’apparente-t-il à un type particulier de terrorisme ?
L’organisation Al-Qaida : une organisation terroriste ?
Le réseau d’Oussama ben Laden s’apparente à une organisation
criminelle internationale sans centre décisionnel, sans structure fixe et sans
attache territoriale. Formé de nombreux combattants d’Afghanistan restés auprès
des talibans ou retournés dans leur pays d’origine, le réseau s’est organisé
autour de deux groupes distincts : Al-Qaida et l’International Islamic Front
for Jihad against the Jews and the Crusaders. Créé en Afghanistan en 1988,
pendant la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques, Al-Qaida, qui signifie
« la base », regroupe des organisations unies par leur lutte contre l’Occident,
telles qu’Al-Guihad en Égypte ou l’Islamic Group, dirigé par le cheikh Omar
Abdel Rhalman. Apparue en 1998, l’International Islamic Front réunit des
islamistes radicaux d’Égypte, du Pakistan et du Bangladesh. Elle a pour but de
combattre « l’alliance sioniste croisée » et d’obtenir « la libération de la
mosquée d’Al-Aqsa de Jérusalem et la Sainte Mosquée de la Mecque
[60] ».
Cette organisation islamiste est-elle terroriste et
incarne-t-elle un nouveau terrorisme, ou le stade suprême du terrorisme
classique ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de préciser le
sens du terrorisme. J’adopterai pour ma part la définition du
Dictionnaire de la sociologie, pour
qui le terrorisme est une « stratégie politique dont le principe repose sur
l’utilisation systématique d’actes de violence pour répandre
l’insécurité
[61] ». Et
je me rallierai à la théorie selon laquelle le terrorisme obéit à une cause,
souvent faible, comme le prolétariat, la nation, la religion, et qui devient
une fin en soi, en cas de déclin de cette cause ou si la référence devient
mythique et abstraite
[62]. Ainsi, le terrorisme, défini comme « la guerre du
pauvre » se distingue de la guerre proprement dite, non seulement par sa
moindre ampleur, mais aussi par son refus des règles qui pourraient justifier
ses actions violentes. Il se caractérise par le fait qu’il prend pour cible les
non-combattants. Il refuse le principe de discrimination, qui impose aux
belligérants d’épargner, autant qu’il est possible, les populations civiles,
tenues
a priori pour innocentes
[63].
Ainsi, les attentats perpétrés par l’organisation de Ben
Laden correspondent, non pas à un acte de guerre, mais bel et bien, à une
action terroriste classique, porté à son stade suprême. Cet acte n’a pas pour
précédent Pearl Harbor, l’attaque japonaise du 7 décembre 1941, mais plutôt
Beyrouth en 1983, où deux camions-suicides avaient causé la mort de 21 marines
et 58 parachutistes français, provoquant le départ des forces armées
occidentales, du Liban
[64]. La nouveauté de ce terrorisme, souligne Alain Joxe,
réside en revanche, dans le caractère suicidaire et meurtrier de ce nouveau
système terroriste
[65].
Les causes du terrorisme néofondamentaliste
Les causes de ce terrorisme néofondamentaliste islamiste sont
d’abord économiques, et tiennent en une phrase : le déséquilibre des richesses
et des techniques entre le Nord et le Sud. Le monde musulman connaît en effet
une situation économique de « sous-développement ». Elles sont également
politiques : les régimes despotiques et autoritaires sont toujours en place
depuis la décolonisation dans le monde arabo-musulman, et les principaux
problèmes internationaux, tels le problème palestinien ou celui de l’embargo en
Irak depuis 1991, ne sont pas résolus. Elles s’avèrent aussi sociales : la
pauvreté croissante dans les pays du Sud, les problèmes de chômage, la détresse
sociale, l’absence des libertés individuelles. Comme le signale M. Chebel, ce
terrorisme est lié à l’incapacité des gouvernants musulmans qui ne parviennent
pas à juguler la contestation sociale, à la paupérisation des masses et à la
corruption des élites. Mais, ajoute-t-il, il est lié aussi à « la cécité des
pays riches qui, au-delà même de la lutte idéologique, interprètent ces
phénomènes brutaux comme une simple revanche de gueux dépenaillés sur les
nantis
[66] ». Elles
peuvent être aussi psychologiques : le désenchantement, le rêve d’un monde plus
juste, l’hostilité au matérialisme, le ressentiment, la frustration, le manque
de reconnaissance. Mais c’est surtout le sentiment d’humiliation des
islamistes, lié au fait que l’islam est considérée, aux yeux des islamistes,
par les Occidentaux, comme une religion sous-développée, qui nourrit leur
anti-occidentalisme et incite les plus radicaux d’entre eux au passage à la
violence. On sait qu’au travers de l’expérience historique récente,
l’humiliation des peuples a toujours été source de violence : l’injustice
commise envers les Sudètes, l’humiliation du traité de Versailles considéré
comme un diktat, ont conduit Hitler et les Allemands à la haine et à la guerre
contre la France et l’Europe en 1939-1940. Certes, le sentiment anti-occidental
des islamistes est lié non pas à la réalité de l’Occident, mais à celui qu’ils
perçoivent, un Occident polythéiste, dont les nouvelles divinités s’appellent «
l’argent, le pouvoir, le sexe, la violence, le bruit, la négation astucieuse ou
brutale de toute spiritualité, de toute morale et de toute transcendance
[67] ». C’est l’amalgame entre
cet aspect de l’Occident et l’Occident tout entier qui mobilise radicalement
les néofondamentalistes. Enfin, comme le souligne justement R. Girard, « le
terrorisme est lié à un monde différent du nôtre, mais ce qui suscite cette
différence l’éloigne de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire
dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance ». Le terrorisme
islamique actuel est lié, selon lui, à « la volonté de rallier et de mobiliser
tout un tiers monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité
mimétique avec l’Occident
[68] ».
Vers une typologie du terrorisme politique et religieux
Pour tenter d’établir une typologie du terrorisme, j’ai
retenu trois critères : la légitimité, la domination et la normalité. La
légitimité est envisagée ici, non pas « en vertu de la tradition », « en vertu
d’une croyance d’ordre affectif », mais d’« une croyance rationnelle en valeur
» : c’est-à-dire validité de ce que l’on a jugé comme absolument valable
[69]. Il s’agit, si l’on
reprend la typologie de Max Weber de la légitimité, de « la légitimité à
caractère rationnel-légal » qui a pour fondement la croyance dans la légalité
des règles établies et dans la légitimité de ceux qui assurent cette domination
conformément à la loi. La domination, quant à elle, est pensée comme un
phénomène qui implique « la présence effective d’un individu qui commande avec
succès à d’autres », et plus généralement comme un phénomène qui s’exerce dans
le cadre d’un groupement, dont les membres sont, par l’application même des
règlements, soumis à des règles de domination. Ainsi, la domination n’est pas
nécessairement politique, elle peut être aussi économique
[70]. Enfin, la normalité se définit, selon
Durkheim, par la généralité, et la pathologie par son caractère exceptionnel. «
Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase
déterminée de son développement quand il se produit dans la moyenne des
sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur
évolution
[71]. » À
partir de ces définitions, j’ai distingué quatre types de terrorisme en
combinant ces trois critères : le terrorisme « légitime-dominé-normal », le
terrorisme « illégitime-dominé-normal », le terrorisme «
illégitime-dominant-normal » et le terrorisme «
illégitime-dominant-pathologique ».
Le terrorisme « légitime-dominé-normal » correspond plutôt au
terrorisme de résistance qui s’opère au nom des valeurs universelles et du
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il s’agit par exemple du terrorisme
de la Résistance française pendant l’Occupation, du terrorisme palestinien
depuis 1967 de l’
olp et du Fatah,
dans les territoires occupés, du terrorisme des indépendantistes lors des
mouvements de libération nationale en Algérie ou en Indochine, ou dans les
Indes britanniques. Ces terroristes sont, ou étaient, animés par des velléités
d’émancipation, d’indépendance, et leurs revendications sont ou étaient plutôt
conformes à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, ou
légitimes au regard de l’
onu. Leurs
motivations sont légitimes, car cette légitimité est universellement reconnue.
Ces activistes mènent un terrorisme normal, c’est-à-dire fréquent dans ce type
de situation historique, occupent une position politiquement et économiquement
dominée, et font face à des États dominants, qui exercent à leur endroit leur
domination politico- économique. Il participe plus largement à une résistance
légitime à une domination occidentale et renvoie, à mon sens, à l’idée de la «
guerre juste », qui, selon C. Morris, est une guerre qui doit répondre à six
conditions : « Être déclarée par une autorité compétente, servir une juste
cause, répondre à une intention juste, utiliser des moyens proportionnés aux
fins, offrir un espoir raisonnable de succès, constituer le dernier
recours
[72]. » De ces
six critères, les cinq derniers semblent convenir aux organisations auxquelles
je fais allusion, comme l’
olp, avant
1993.
Le terrorisme « illégitime-dominé-pathologique » revêt une
triple forme, idéologique, nationaliste et religieuse. Il ressemble à celui des
anarchistes du tournant du xixe-xxe siècle en France ou en Russie, à celui
d’extrême gauche en Europe (Action Directe en France, la Bande à Bader en
Allemagne, les Brigades rouges en Italie), au terrorisme nationaliste, corse et
basque, enfin, au terrorisme religieux de l’ira en Irlande du Nord, des islamistes
algériens proches du gia en France en
1995, des islamistes de l’Al-Qaida de Ben Laden en 2001. Ce terrorisme émane
certes de réseaux dominés et marginaux, qui véhiculent des idéologies
minoritaires, opposées à l’idéologie dominante, libérale et démocratique, dans
des pays occidentaux. Leur illégitimité tient au fait que les causes qu’ils
défendent ne soient pas reconnues par une instance ou une institution légitime,
et parce que leurs valeurs ne sont pas conformes aux droits de l’homme
universels. Leur caractère pathologique est, quant à lui, lié à la faiblesse de
leur fréquence, au caractère inouï des moyens utilisés, ou à son ampleur
meurtrière.
Le terrorisme « illégitime-dominant-normal » correspond à un
terrorisme d’État. Il s’agit du terrorisme despotique perpétré à l’égard des
minorités ethniques ou religieuses : il est incarné par le terrorisme russe en
Tchétchénie, le terrorisme serbe génocidaire au Kosovo durant le régime de
Milosevic en Serbie, par celui des anciennes puissances coloniales à l’égard
des colonisés, comme celui de la France pendant la colonisation algérienne et
surtout la guerre d’Algérie, par l’actuel terrorisme d’État du gouvernement
israélien d’Ariel Sharon envers les Palestiniens, du terrorisme irakien à
l’égard des Kurdes. Il s’exprima lors des régimes révolutionnaires
transitoires, comme la Terreur en 1793 sous Robespierre en France après la
Révolution de 1789, avec l’épisode vendéen, ou la Terreur bolchevique entre
1918 et 1921 lors de la guerre civile qui a suivi la révolution d’Octobre.
Certes, ce terrorisme normal, car fréquent en ce genre de situation, est
légitimé par les États ou les dirigeants des révolutions qui le commettent ou
le commettaient, mais cette légalité est ou était injuste, et donc illégitime
aux yeux de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Enfin, le terrorisme « dominant-illégitime-pathologique »
correspond à un terrorisme d’État qui prit le nom au
xxe siècle de nazisme, de stalinisme, de
kémalisme, de régime des Khmers rouges. La Terreur représente donc ici une
méthode de gouvernement despotique qui ne répond à aucune justification et à
aucune légitimité rationnelle et légale. En effet, pendant toute la période
nazie, la terreur a été organisée envers les Juifs et les Tsiganes, dès
l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne en 1933 : terrorisés dans les rues,
puis victimes de pogroms organisés, et enfin envoyés dans des camps de
concentration ou d’extermination, les Juifs et les Tsiganes ont péri parce
qu’ils étaient nés tels. En urss,
Staline déclencha l’opération de dékoulakisation qui consista à l’extermination
de millions de paysans riches (koulaks), les purges staliniennes où tous les «
ennemis du peuple », selon l’expression de Staline, furent exécutés ou envoyés,
par millions, au goulag. Ce terrorisme s’avère pathologique car exceptionnel :
en effet, l’Holocauste est un phénomène unique dans l’histoire contemporaine,
tant par son ampleur que par les moyens industriels utilisés ; la Terreur
stalinienne fut unique par son ampleur et par la population exécutée qui
dépasse de loin des opposants politiques.
En conclusion, l’islam n’est donc pas une religion
intrinsèquement violente, mais une religion de préférence pacifique, humaniste
et universaliste, qui s’inscrit dans la continuité du judaïsme et du
christianisme plutôt qu’en rupture avec la civilisation judéo-chrétienne. Si
l’islam s’est diffusé parfois de manière violente au cours de l’histoire, cette
violence ne lui est pas spécifique, mais semblable à celle qu’a connu le
christianisme, par exemple lors des Croisades médiévales. L’islamisme est,
quant à lui, un islam politique pluriel, qui revêt des aspects
révolutionnaires, réformistes ou réactionnaires. C’est surtout le
néofondamentalisme islamiste, particulièrement réactionnaire, qui peut prendre
un caractère violent, comme l’islamisme taliban. Cette véritable pathologie de
l’islam, qui n’est pas seulement l’ennemie de l’Occident, mais aussi de
l’humanité tout entière, dont fait partie l’islam, a débouché sur un
militantisme islamiste très activiste et très visible. Il s’agit d’une action
politique, terroriste, illégitime, dominée et pathologique, incarnée par
l’organisation Al-Qaida de Ben Laden, qui s’avère avant tout une entreprise
nihiliste, irrationnelle, fondée sur la haine de l’Autre, qui instrumentalise
l’islam à des fins politiques et militaires, ou bien résulte d’une idéologie
millénariste, apocalyptique, purement fanatique et irrationnelle.
[1]
M. Arkoun,
Ouvertures sur
l’islam, Grancher, 1992, p. 35.
[2]
Ibid., p. 35.
[3]
Ibid., p. 85.
[4]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
Peut-on
vivre avec l’islam ? Favre, 1999, p. 147.
[5]
Ibid., p.
148.
[6]
Ibid., p.
148.
[7]
Le Coran, Gallimard, 1967.
[8]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
op.
cit., p. 149.
[9]
M. Arkoun,
Le Monde,
7-8 octobre 2001, p. 20.
[11]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
op.
cit., p. 153.
[12]
M. Arkoun,
op. cit.,
1992, p. 97.
[14]
Ibid., p.
202-207.
[15]
P. Aziz,
Mahomet,
Ramsay, 1997.
[17]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
op.
cit., p. 39-43.
[18]
M. Arkoun,
Le Monde, op.
cit., p. 20.
[19]
M. Arkoun,
op. cit.,
p. 97.
[21]
M. Arkoun,
op.
cit.
[22]
R. Girard,
Le Monde, 6
novembre 2001, p. 20.
[23]
A. Lamchichi,
L’Islamisme
politique, L’Harmattan, 2001, p. 11.
[24]
Ibid., p.
13-14.
[26]
Ibid., p.
15-21.
[27]
O. Roy,
Généalogie de
l’islamisme, Hachette, 1995.
[29]
A. Lamchichi,
op.
cit., p. 41-42.
[31]
Le Monde, 9 octobre
2001.
[32]
B. Lewis,
Le Retour à
l’islam, Gallimard, 1985.
[33]
O. Roy,
op.
cit.
[34]
A. Lamchichi,
op.
cit., p. 41-42.
[35]
F. Burgat, « L’islamisme en France », dans
Connaissance de l’islam, Syros, 1992,
p. 118.
[37]
Ibid., p.
120-121.
[38]
Ibid., p.
116-117.
[40]
O. Roy,
op.
cit.
[41]
A. Lamchichi,
op.
cit., p. 55-61.
[52]
O. Roy,
op.
cit.
[43]
P. Lory,
Le Monde, 5
octobre 2001, p. 18.
[44]
Le Coran,
op. cit.,
1967.
[45]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
op.
cit., p. 107.
[46]
M. Arkoun,
op. cit.,
1992, p. 107.
[48]
J. Neirinck ; T. Ramadan,
op.
cit.
[49]
M. Weber,
L’Éthique protestante
et l’esprit du capitalisme, Plon, 1964, p. 236.
[50]
Ibid., p.
244-246.
[51]
R. Arnaldez,
Averroes, un
rationaliste en islam, Balland, 1998, p. 133.
[52]
A. Rashid, 2000.
[53]
P. Lory,
op. cit., p.
18.
[55]
Lénine,
L’État et la
Révolution, Moscou, 1967.
[56]
Programme du parti socialiste révolutionnaire en 1917.
[57]
M. Arkoun,
op. cit.,
p. 197.
[58]
Assr-e MA (extraits), Téhéran, Courrier international, 20-26
septembre 2001, p. 42.
[59]
R. Rémond,
Introduction à
l’histoire de notre temps. Le xxe siècle, Le Seuil, 1974, p.
122-135.
[60]
F. Blanc, « Le cas Oussama ben Laden »,
iep, Grenoble, 2001, dans
Le Monde, 20 septembre 2001.
[61]
R. Boudon, (dir.),
Dictionnaire
de la sociologie, Larousse, 1997, p. 226.
[63]
T. Ferenzi,
Le Monde,
20 septembre 2001.
[64]
G. Chaliand,
Le Monde,
18 septembre 2001, p. 13.
[65]
A. Joxe,
Le Monde, 24
septembre 2001, p. 12.
[66]
M. Chebel,
Le Monde, 5
octobre 2001, p. 18.
[67]
J. Neirinck, T. Ramadan,
op.
cit.
[68]
R. Girard,
Le Monde, 6
novembre 2001, p. 20.
[69]
M. Weber,
Économie et
société, Plon, 1995, p. 72.
[70]
R. Boudon, (dir.),
op.
cit., 1997.
[71]
E. Durkheim,
Les Règles de la
méthode sociologique,
puf,
1960, p. 64.
[72]
C. Morris,
Dictionnaire d’éthique
et de philosophie morale,
puf, 1996.