2002
Sud/Nord
Journal intime et politique
Leila Sebbar
Paris, mercredi 17 octobre 2001
J’allais écrire 17 octobre 1961. Bertrand Delanoë tient sa
promesse, malgré des résistances manifestes à sa droite. On le voit inaugurer
une plaque commémorative (dont chaque mot a été pesé, on imagine les
précautions), pour les victimes du 17 octobre 1961 à Paris, sur le pont
Saint-Michel. Des militants du fasciste Mégret sont là qui protestent. On peut
lire sur une banderole : « Honte aux collaborateurs du
fln »… S’ils avaient lu l’inscription
en lettres rouges qu’Amel ou Omer, on ne sait pas, bombent sur le quai
Saint-Michel : « Ici des Algériens sont tombés pour l’indépendance de
l’Algérie, le 17 octobre 1961… » Mais c’est une fiction, un roman que j’ai
publié il y a trois ans La Seine était
rouge, où à côté de chaque texte, en mémoire des résistants de la
Deuxième Guerre mondiale, que j’ai photographié, sur les murs de la prison de
La Santé, la fontaine Saint-Michel… S’inscrivent des mots qui rappellent les
Algériens (on les appelait « terroristes », c’étaient des résistants)
guillotinés à La Santé et dans d’autres prisons, en France et en
Algérie.
Comment ne pas penser à ce qui se passe aujourd’hui au
Moyen-Orient ? Chaque jour, on apprend la liquidation de Palestiniens, des
personnalités de l’autorité palestinienne par l’armée israélienne. Sharon les
revendique ; il s’agit de crimes d’État et ils sont légitimés parce que des
militaires en uniforme et armés, de Tsahal ou des services secrets se chargent
de ces exécutions sommaires ? Et lorsque le général, ministre du Tourisme est
assassiné à Jérusalem par un membre d’une organisation politique, on parle
d’acte de terrorisme ? Le terrorisme d’État serait justifié pour raison d’État
et de sécurité ? Et j’entends ce matin, à France Inter, ces mots d’Élie
Barnavi, ambassadeur d’Israël à Paris : « Arafat n’est pas un pouvoir avec
lequel on peut négocier, il ne contrôle pas sa rue, il n’est pas capable de
mettre de l’ordre chez lui, c’est nous qui allons devoir intervenir… » Arafat
devrait donc arrêter, « extrader » les résistants palestiniens, collaborer avec
Sharon, pourquoi pas les liquider lui-même… et que peut-il contre les chars
qui, ce matin même, occupent à nouveau la zone autonome de Gaza ?
Et Sharon qui se prend pour l’aigle américain, traitant Arafat
de Ben Laden pour mieux le bombarder, comme les avions militaires américains
bombardent sans relâche des villes afghanes, contre les talibans qu’ils ont
favorisés et soutenus pendant des années, sans se soucier de leurs pratiques
dictatoriales… Se préoccupent-ils de la tyrannie des régimes saoudien,
pakistanais, soudanais, des provinces d’Asie centrale… Se sont-ils émus des
peuples d’Amérique du Sud et d’Afrique, dont ils ont aidé les dictateurs et,
par tueurs interposés, liquidé les opposants ? (Sans parler de leur politique
chaotique au Vietnam.)
Je prends le métro. Des affiches pour visiter Israël, Tel Aviv,
Jaffa « un petit pays grand comme le monde » « Superstar Holidays ». On a bombé
en rouge des lettres majuscules : israël,
raciste ; israël, apartheid.
Est-ce que les colleurs d’affiches voient les images ? Ils vont
si vite. Des virtuoses. Je rate le métro pour les regarder. Ils ont dû
s’arrêter à Laetitia Casta, son visage qu’ils caressent pour que la colle
prenne, ses seins, ses hanches dans le long fourreau noir. On la voit en
double, la même depuis plusieurs semaines, pour les Galeries Lafayette, la
nouvelle muse de J.-P. Goude. La Rebelle, la
Romantique. Je me demande si le colleur d’affiches, si les voyageurs
ont remarqué la panoplie de la Rebelle : blouson noir, minijupe qui laisse
deviner… brodequins noirs, les signes habituels de la loubarde sexy. On
distingue, si on s’arrête, dans la main droite de la belle Laetitia déguisée,
une petite bonbonne de gaz bleue avec une mèche (de ces bonbonnes que les
terroristes des gia algériens ont
souvent utilisées) et du cœur rouge qui couvre son front, s’échappe une flamme…
Clin d’œil de l’homme de la mode et de la publicité, subtil. Il s’amuse, il est
riche, il a des idées, beaucoup d’idées comme le publicitaire de Benetton, on
se rappelle (Sarajevo, la peine de mort, le sida… pour vendre de la
maille).
Paris, jeudi 18 octobre 2001
Je m’arrête au comptoir de La
Palette. Je commande un café serré. J’ai eu du mal à trouver ce
carnet à lignes sur lequel j’écris. Les garçons me cernent avec leurs plateaux
ronds et larges. Je ne suis pas à ma place, assise, dans la salle. Ils font du
zèle parce que le patron les surveille au bout du comptoir et la patronne à la
caisse, rapace, elle proteste parce qu’il pleut… « Déjà les touristes
américains boudent la France… la terrasse est vide… » Des Tamouls sortent des
cuisines pour saluer la fille blonde, très blonde, du patron. « Hier elle avait
une tenue… elle méritait une main au panier et si on la viole… elle pourra pas
dire… » C’est un garçon qui parle à un habitué en noir avec imper mastic,
catogan et visage bouffi, il a une bague au petit doigt. Ce qu’ils pensent des
bombardements ? Pourvu que le commerce, la limonade, n’en souffrent pas… Le
garçon du bar, en blanc, de jolis yeux bleus, fait du bruit, exprès, je reste
trop longtemps, les soucoupes claquent sur le plateau, il frappe sur la
machine… Le garçon-chef, redoutable, le même depuis plus de vingt ans,
grossier, agressif, les patrons le craignent, il fait la loi dedans, dehors,
pas de voitures garées au bord du trottoir… d’ailleurs il me déplace fermement
à l’autre bout du comptoir : « Madame… il faut qu’on bosse, là c’est pour le
service, les plats… » Les palettes exposées au-dessus du comptoir, des fétiches
pour les touristes, l’art, les artistes… heureusement, les artistes (l’un d’eux
est passé, il expose) boivent, ils ne s’en plaignent pas. Le rire gras des
femmes qui servent, elles fument en douce. Un galeriste commande une assiette
de fromages ; il lit La Chambre des
officiers. Une femme à côté dit qu’elle a vu le film : « C’est dur,
mais c’est bien, ça vaut le coup. » Dans leur boîte, ils n’ont pas reçu
d’enveloppe suspecte avec de la poudre blanche ou noire… « Pour l’instant, on
est tranquilles, c’est pas comme chez eux, les Américains, c’est pas marrant,
ils se doutaient pas, personne se doutait, sauf les autres, les kamikazes à Ben
Laden… Celui-là on se demande où il est. Ils n’ont pas mis la main dessus. Si
ça se trouve, il est à New York, déguisé en Américain moyen, pas de barbe ni
moustache ni turban. »
Je pense à mon père. Qu’aurait-il dit devant le spectacle
continu des tours qui s’effondrent, nuage et feu, il ne reste rien. Mon père,
Algérien musulman et républicain laïque, il était hostile au libéralisme de
l’empire américain, à sa puissance économique sans foi ni loi. Après
l’indépendance algérienne, il avait subi, comme d’autres, les impératifs de
l’empire soviétique, il a assisté, de l’autre côté de la mer au remplacement
progressif de l’urss par les
usa. Les pétroliers américains en
Algérie, protégés plus efficacement que le peuple, contre les attentats des
gia, occupent la place comme dans le
Golfe, en Asie centrale… Le pouvoir Bouteflika et ses généraux font alliance
avec l’Amérique, après les tours, contre les terroristes locaux et
internationaux… L’Algérie devrait, comme l’Afrique du Sud, engager une vaste
opération : Vérité et réconciliation
pour juger les criminels des deux côtés. Ainsi les Algériens pourraient-ils
vivre dans la paix. Mais le gouvernement redoute de perdre le pouvoir… Je
quitte La Palette avec les grognements
du chef des garçons, plus cupide que la patronne, à l’affût des riches
touristes américains.
Une lettre que je n’attendais pas. Nora Aceval, une conteuse
des hauts plateaux, en Algérie, mon pays de naissance, m’envoie par
l’intermédiaire d’un ami, des documents que je n’aurais jamais obtenus
autrement : une photo de l’école de mon père à Aflou, une photocopie de la page
du registre matricule de l’école de garçons
indigènes fondée en 1934, où figure le nom de mon père : Sebbar
Mohamed, né le 17 juin 1913 à Ténès, titulaire, élève de l’école normale
d’Alger de 1932 à 1935, nommé à Aflou le 16 septembre 1940 (ce que ne dit pas
la fiche administrative, c’est que mon père a été muté d’office d’El Bordj à
Aflou, en relégation, pour raisons politiques, en même temps que l’uléma
Brahim, ma mère me l’a raconté après la mort de mon père en 1997, à Nice). Ma
mère figure sur le registre matricule de l’école
de filles indigènes : Sebbar Renée, née Bordas, le 17 avril 1918 à
Saint-Privat (Corrèze). Date de nomination : 16 septembre 1940. Les écoles ont
changé de nom avec l’indépendance ; l’école de filles s’appelle :
Hassiba Ben Bouali, une héroïne locale
de la guerre de libération, Hadj Aïssa
Saïd a donné son nom à l’école de garçons, lui aussi, héros de
l’indépendance algérienne.
J’ai sous les yeux une photographie du groupe scolaire, une
ancienne carte postale, je pense, avec aflou en lettres capitales. Nora Aceval qui
travaille avec Henri Gougaud sur les contes qu’elle recueille, a filmé des
femmes sous la tente près d’Aflou. Ghezala, la gazelle, a pleuré lorsque Nora
lui a parlé d’une native d’Aflou, Leïla, qui vit loin et peut-être un jour… Ces
beaux tapis d’Aflou, rouge et noir, de haute laine, d’une fiction à l’autre, le
tapis d’Aflou revient. Celui que ma mère m’a donné, je ne sais pas pourquoi je
ne le déroule pas… Ghezala a dit à Nora qu’elle est ma sœur des hauts plateaux,
même si elle ne me connaît pas, et les élèves de mon père ont fait l’éloge du
maître (mon père m’a souvent dit qu’il avait formé autant de cadres de
l’Algérie indépendante que de moudjahidines).
Qui se souvient, aujourd’hui, de l’infirmière française qui
allait à cheval à travers les plateaux d’alfa pour soigner les nomades et
accoucher les femmes ? C’est elle, Juliette Grangury, qui nous a mises au
monde, mes sœurs Lysel et Danièle et moi. Elle vit à Hyères dans la ville des
palmiers. Elle m’a envoyé des photos d’Aflou, de l’hôpital où elle a
travaillé.
Je me rappelle la fête de Randja : une immense salle au sol
recouvert de tapis d’Aflou, dix, vingt, trente. La famille d’Aflou à Lodève
avait prêté ses tapis tissés par les femmes d’Aflou. Celles qui avaient suivi
les maris après 1962, des tisserandes accomplies, ont travaillé à Lodève pour
la manufacture des Gobelins. J’ai parlé d’elles dans la nouvelle « Le village
nègre » dans Soldats. Le père de
Randja m’a montré des photos de l’école de mon père et des petites filles de
l’école de ma mère, à Aflou. Il connaissait Juliette Grangury, l’infirmière, «
une femme » a-t-il dit, « qui n’avait peur de rien ». Il m’a aussi montré le
livre de l’ancien administrateur Georges Hirtz : L’Algérie nomade et ksourienne où il raconte le
djebel Amour et le djebel Nador, son travail avec les caïds et les bachaghas,
ses tournées chez les nomades, les discussions sous la tente… Une belle photo
de caïds, dont le caïd Daho Daho (Étienne Daho, le chanteur, est fils de harki,
je l’ai appris d’un cousin) et le caïd chef de tribu, l’ancêtre de Randja… Je
me rappelle les Nuits de la
correspondance à Manosque, il y a un an environ, où je ne cherchais
pas Giono, mais des Arabes en exil. Dans une vieille rue triste, ils étaient
attablés sur le trottoir d’un café Le Djebel
Amour. J’ai pris un café au comptoir, seule femme, des hommes
jouaient aux dominos, et j’ai parlé au patron d’Aflou où je suis née, mais que
je ne connais pas. Je n’étais plus une étrangère, presque une sœur… Il m’a
offert le café. J’ai pris une photo de lui devant son café, je la lui ai
envoyée. Si je reviens à Manosque… Manosque n’est pas loin de Gap où je vais
bientôt. Je verrai. Il m’a parlé de deux familles d’Aflou, des frères, cousins
du père de Randja.
Quand j’irai à Aflou ? Avec Nora, sinon jamais.
Paris-Orly - Gap, vendredi 19 octobre 2001
Tôt le matin, l’aéroport d’Orly. À la cafétéria, un café serré.
En face de moi, sur la table ronde, haute sur pied, un homme prend son
petit-déjeuner, seul, debout. Entre 30 et 40 ans. Comme s’il n’avait pas quitté
la table de sa cuisine, il mange, vorace. Il trempe un croissant dans sa tasse
de café au lait, l’enfant pressé, en retard pour l’école… ça coule, ça déborde,
ça bave… Je suis devant lui, à la même table étroite, il ne me voit pas. Il
avale, mastique, liquide. Il y aura toujours des garçons pour faire le service,
nettoyer, comme sa mère a dû le faire, les miettes de croissant imbibées de
café au lait, la soucoupe pleine de restes humides, la table tachée tout autour
de la tasse. Il s’essuie la bouche avec la serviette de papier froissée,
mouillée, qu’il jette sur la table, je suis toujours là, il ne m’a pas vue. Il
s’en va.
Dans l’avion, des petits pains au chocolat, rassis et trop
froids, comme toujours. Peu de voyageurs pour Marseille. Maïssa Bey arrive
d’Alger. On bavarde. À Marseille, Annette de l’association
Littera de Gap nous attend.
L’autoroute, symbole de la mondialisation… Le paysage n’existe pas. Je croyais
retrouver la Provence, je ne sais pas dans quel pays je suis, jusqu’à Sisteron.
De la Haute-Provence aux Hautes-Alpes, la route sinue suivant la Durance,
presque la Loire avec ses petites îles à sec et ses langues d’eau, l’une de
sable, l’autre de cailloux. On voit, entre les collines, des vergers, comme des
vagues blanches à crêtes, une moustiquaire les recouvre, lisse à petites
œillères, parfois relevée au bord d’un arbre, mousseline des siestes
tropicales. Et des moutons, le berger assis sur la butte, il lit un livre
?
À Gap, un cèdre centenaire sur la place et un figuier dans une
cour intérieure. Je retrouve Martine, Christiane, l’équipe de
Littera qui organise une rencontre
littéraire : « Passer d’une rive à l’autre », avec des écrivains du Maghreb :
Amina Saïd, Mahi Binebine, Albert Bensoussan, Maïssa et moi. Nous parlerons du
pays d’enfance, de la guerre, de l’exil. Martine Picard a salué chacun de nous
avec un objet symbolique. L’étrange, c’est qu’elle a choisi pour moi une boîte
de tabac à chiquer (vide) que son mari a trouvée sur un chantier. Il aurait pu
ne pas la ramasser, la jeter en chemin. Il l’a donnée à Martine qui a pensé à
moi. Je ne lui ai pourtant jamais parlé de ces boîtes petites et rondes en alu
brillant, une Afrique en relief et entre deux étoiles :
makla ifrikia en français et en
arabe, écrit sur l’une des faces. Peut-être à cause de la nouvelle « Monologue
du soldat » ? Où père et fils fument, ils ne savent pas se parler, ils roulent
des cigarettes de la même manière avec du papier Zigzag, le zouave à chéchia
rouge est dessiné sur le carton jaune. Ces boîtes, je les ramasse sur les
trottoirs, dans les caniveaux, entières ou écrasées, quand je marche dans
Paris. Elles marquent mes routes arabes. Je sais que ce sont les pères qui
achètent encore ce tabac à chiquer. Les fils fument des Marlboro.
L’intuition de Martine, de son mari, m’a sidérée.
Nous avons passé deux jours à parler Nord/Sud, Sud/Nord. Un
vieil homme m’a arrêtée à l’entrée de la salle de conférence. Il ne pouvait pas
rester. Il m’avait reconnue… Un instituteur de Tlemcen, Jean Neveu, ami de mes
parents, dans les années cinquante en Algérie. Il m’a raconté une anecdote qui
m’a bouleversée, je l’avais oubliée et elle faisait exactement le lien avec «
Les jeunes filles de la colonie », un fragment autobiographique d’Une enfance outre-mer (publié avant l’été en «
Points Virgule » au Seuil) où Maïssa Bey a écrit un texte sur l’assassinat de
son père, instituteur en Algérie, pendant la guerre de libération. Un
croisement de correspondances, de signes, de connivences. Albert Bensoussan a
écrit un récit, « L’enfant perdu » dans Une
enfance algérienne (Folio) où il raconte sa découverte d’une petite
fille arabe et de sa maison à Alger.
J’ai passé la soirée dans un pub, avec Amar Assas, qui dirige
une importante association d’insertion à Gap. Il est intelligent, perspicace,
il faut des passeurs comme lui, passeurs d’histoire, de mémoire, d’une
génération à l’autre, d’un pays à l’autre, de la maison maternelle à la maison
de France, où il devrait avec d’autres, occuper dans la mixité sociale,
culturelle, la parité aussi, des postes de pouvoir, décisionnaires. Ainsi, on
s’inquiéterait moins de la violence dans les banlieues et les quartiers
populaires : un Sud que le Nord hésite encore à reconnaître comme citoyen à
part entière. Amar est fils de harki. À 5 ans, il a quitté les Aurès pour la
France et ses hameaux forestiers où son père a travaillé. Rosans, à côté de
Gap, a eu son camp de harkis dès 1963. Demain, je vais à Rosans avec Amar et sa
fille Inès.
Rosans, samedi 20 octobre 2001
Au Café du Nord, avec
Amar, Martine, Christiane. Le père d’Amar est assis à une autre table. Un bel
homme avec une toque de fourrure. De la fenêtre du café, on voit la cour de
l’école. L’école de filles, séparée de
l’école de garçons, deux inscriptions
en lettres rouges, au fronton de chacune. J’ai pris des photos ratées. Amar, du
camp de harkis à un kilomètre, venait à cette école. Il dit que le paysage
ressemble aux Aurès. Il connaît chaque colline, plateau, vallée, gorges de
l’Aygues, la rivière. Les escargots qu’il ramassait, il les vendait. « Chez
nous on ne mange pas les escargots. » Nora Aceval, la conteuse des hauts
plateaux de Tiaret m’a raconté que les nomades traitent les habitants du Tell,
des montagnards, de « mangeurs d’escargots » pour signifier qu’ils ne sont pas
raffinés. Dans l’écomusée, Ranina m’a montré une photographie de Rosans et à
côté une photographie de Michelet, un village kabyle construit sur une butte.
Elle dit que Rosans ressemble à un village kabyle, elle est fille de Kabyles «
rapatriés ». Une légende raconte que le nom de Rosans serait lié aux roses
trémières qu’un chef sarrasin aurait cultivées, lors des incursions sarrasines
(à Narbonne, dès le viiie siècle). Nous ne sommes pas allés dans
la tour sarrasine, la belle tour carrée au bord du village. Dans le carré
musulman, quatre tombes, avec lettres arabes et françaises, le cimetière domine
la vallée. La tête ronde des alambics de lavande m’a rappelé la stèle tombale
musulmane qui reproduit le turban dans certains cimetières turcs. Ranina m’a
expliqué que le nom de ces alambics « Têtes de Maure » est lié à l’origine
égyptienne de cette technique de distillation. Rosans est fidèle à ses
Sarrasins et les Algériens, Français musulmans, fidèles à Rosans où ils
habitent, désormais, des maisons neuves dans une belle cité qui n’est plus un
camp. Le travail de la mémoire peut s’accomplir. Amar, Ranina, d’autres avec
eux, aidés par le jeune maire originaire de Picardie, peuvent aujourd’hui
rompre le silence sur leur histoire. Ranina a exposé des tapis tissés par ses
tantes dans l’écomusée, et des plats en terre traditionnels. Le maire
gardera-t-il la devise qui figure sur le cachet de la mairie
Deo duce, Ferro comite « Dieu pour
guide, le fer pour compagne » ? Cette devise, écrite de part et d’autre du
blason à trois roses, résonne aujourd’hui sinistrement… Surtout si, comme le
rappelle le dépliant, au xvie siècle les protestants ont détruit les
églises de la région et celle de Rosans « Notre-Dame la Blanche » avant d’être
eux-mêmes persécutés au xviie siècle, contraints à la conversion et
à l’abjuration…
Entre Rosans et Gap, un village : Montmaure.
Paris, dimanche 21 octobre 2001
Paris-Orly – Denfert-Rochereau. Le lion de Belfort est de
retour, toujours vert et triomphant, il a défendu Paris en 1870… Sur le socle :
« Défense nationale, 1870. » Maïssa a rendez-vous au
Maghreb des livres, je dois animer une
table ronde au Salon du livre de l’outre-mer organisé par le secrétariat d’État
à l’outre-mer. Dans les jardins, une belle librairie sous la tente.
La Guyane est à l’honneur. Mais Serge Patient n’a pas pu venir
à Paris, une grève des transports – et Joseph Zobel est souffrant. On parlera
d’une enfance outre-mer avec Kossi Efoui et Marie-Thérèse Humbert, le Togo et
l’île Maurice, le pays d’enfance où chacun revient dans ses livres depuis la
France, terre d’exil. Kossi a parlé avec une belle voix et des gestes de
prédicateur, Marie-Thérèse d’une voix douce et déterminée. Ils ont dit avec
humour un fragment tragique du roman familial. Marie-Thérèse Humbert en
écrivant « Les galants de Lydie », Kossi Efoui, « Enfant, je n’inventais pas
d’histoires », deux récits autobiographiques publiés dans
Une enfance outremer. L’histoire
coloniale fait retour, avec les écrivains et la terreur des dictatures, comme
au salon du Maghreb des livres organisé par l’association Coup de soleil et son
président Georges Morin. Grâce à Bertrand Delanoë, né en Tunisie, maire de
Paris, le salon a eu lieu dans les salons de l’Hôtel de Ville, l’or, la pourpre
et les miroirs n’ont pas empêché la solidarité et les rencontres ; Nora Aceval
avec d’autres conteurs, dans une belle salle en demi-lune, avec sofas et
coussins, a raconté des histoires aux enfants. La librairie où se sont pressés
les lecteurs était un bain turc. Les revues ont profité du luxe de l’espace :
Algérie/Littérature/Action, Marie
Virolle était là avec Christiane Achour, Étoiles
d’encre avec Marie-Noël Arras qui vit entre la France et l’Algérie
et Dominique Le Boucher. Ces revues sont imprimées tantôt en Algérie, tantôt en
France, diffusées dans les deux pays. Peu à peu, l’Algérie retrouve ses
écrivains, ses imprimeurs. Un nouvel éditeur Barzakh vient de publier
Terre Inter-Dite, dix écrivains
algériens parlent de l’enfance, 1995-1997, de Dominique Le Boucher, avec une
photo de couverture de Jacques Dumont : les enfants de Saint-Ouen, des
portraits tagués, semble-t-il. À sa manière très particulier, D. Le Boucher,
avec une grande subtilité, interroge des écrivains sur leur texte et intervient
en critique littéraire et en écrivain. Quelque chose se dit, vraiment, de part
et d’autre, parlant/parlé, une conversation intelligente qui donne à réfléchir.
Jean-Jacques Gonzalès devait être présent avec 2000 ans d’Algérie, une revue qu’il publie chez
Séguier et les autobiographies algériennes (enfance et adolescence) : la sienne
Oran, celle de Djilali Bencheich
Mon frère ennemi, Le Cornet de
Jujubes, d’Andrée Job-Querzola, la ville de Sidi-Bel-Abbès dans les
années cinquante, la ville d’Annie Cohen et de Maïssa Bey qui vit et travaille
à Bel-Abbès, à l’ouest d’Alger.
Merzak Allouache a projeté son dernier film
L’Autre monde, l’Algérie encore… et
peut-être Jean-Pierre Lledo a pu présenter son beau portrait de l’écrivain
Jean Pélégri, l’ami de Camus, Dib,
Roblès, Sénac… Il passera sur France 3 et sur Arte… Espérons.
Un salon heureux, cette année. Malgré la tragédie à laquelle
chacun a pensé, forcément.
Paris, lundi 22 octobre 2001
Je n’ai plus l’énergie de la colère.
Un jour plat. Neurones plats. J’ai vu le film de Coline Serreau
Chaos, un beau titre pour un film
raté. Plein de bonnes intentions et boursouflé, côté bourgeois, côté pègre. La
fille prostituée, une Algérienne de France… Sa famille caricaturée. Bien sûr la
violence existe dans les familles du Maghreb, immigrées en France. Mais de plus
en plus les filles savent résister à la tyrannie paternelle et tribale,
peut-être davantage qu’au Maghreb même. D’un cas exceptionnel, traité comme de
la bande dessinée, Coline Serreau passe à la généralité. Un film
inutile.
Paris, mardi 23 octobre 2001
On tue les Palestiniens. Tous les jours.
Crimes de guerre israéliens.
Sapho, invitée à France Inter, parle du livre collectif qu’elle
a mis en œuvre : Un très
Proche-Orient, pour la paix. (Quelle paix ? Dans quelles conditions
?) Écrivains, philosophes, psychanalystes, ont écrit. Une centaine. J’ai écrit
aussi. Rachid Koraïchi a dessiné des gravures comme il l’a fait pour un long
poème de Mohammed Dib : L’Enfant
jazz.
Des tanks israéliens occupent des villes de la zone autonome
palestinienne.
Laetitia Casta a une petite fille, elle l’appelle
Satine.
Laura Flessel a une petite fille, elle l’appelle
Leïlou.
Paris, mercredi 24 octobre 2001
J’écoute France Info. Les bombardements américains se
poursuivent sur Kaboul. Les frappes ne sont pas toutes stratégiques et
chirurgicales. Des civils afghans meurent, on ne sait pas combien. Les
Américains ne voient pas tout ce qui se passe loin de chez eux, on sélectionne
les images et l’information, pour quelle efficacité ? Quelle raison d’État ?
Dix Palestiniens ont été tués cette nuit. « Des terroristes », affirme Sharon à
chaque liquidation criminelle. Pour un Israélien, ministre et général, trente à
cinquante Palestiniens assassinés. On a enterré un jeune chrétien, une
manifestation pacifique a eu lieu, chrétiens et musulmans solidaires contre
l’occupation israélienne, on a entendu à la télévision des prêtres protester
contre le blocus, la précarité extrême, l’injustice, la répression.
J’ai lu ce matin dans Libération l’article de Sophie Bessis,
intelligent, lucide. Enfin une réflexion politique argumentée.
On assiste au retour du politique, occulté, chasse gardée des
décideurs politiques et économiques, complices. Enfin, on comprend que tout ne
se vaut pas, que le droit à la justice est bafoué partout et jusqu’au droit à
vivre. Enfin, si on vit en Europe, on peut se dire que l’Europe ne sera pas le
supplétif des États-Unis, qu’elle sera adulte et autonome, qu’elle aura un
poids dans le conflit du Moyen-Orient et qu’elle se donnera les moyens
pacifiques de faire respecter les droits des citoyens partout où les citoyens
ne sont encore que des sujets. Je rêve de cette Europe sociale, citoyenne,
solidaire, une utopie ? Je crois à cette utopie et que l’Europe fera tous les
ponts possibles avec la Méditerranée et l’Afrique. Une utopie, oui, mais
salutaire. Je sais qu’il faut se méfier des utopies réalisées. Ça existe
?
Et je continue, obsessionnelle, à découper la presse, les
photographies de guerre, exode, catastrophe… Relevant, comme un employé au
cadastre, les lignes de déplacement, les passages de frontière, tous les exils
de guerre, de crise mondiale où les civils se perdent… C’est ce que je raconte
dans les nouvelles de Soldats.
Et cependant que les chefs d’États profitent de l’alliance
anti-terroriste, à Paris, « l’avant-garde » des Arts et Lettres bavarde, dans
un grand forum de « L’impératif pornographique », « inséparable de
bouleversements décisifs à l’œuvre dans nos sociétés… » (annonce le dépliant
qui invite au centre Pompidou). Le réveil politique a été brutal, ce 11
septembre 2001. L’attentat a bouleversé l’ordre du monde, pour quel nouvel
ordre ? Il a donné un coup d’arrêt à ces exhibitions obscènes qu’imposent les
médias et les snobs de la « Cité des lettres » qui se pâment lorsque
Houellebecq fait l’éloge de la prostitution et du tourisme sexuel, en faisant
semblant de fustiger le tourisme de masse dont il est un des adeptes. Il dit,
se promenant dans les rues des prostituées thaïlandaises : « C’est joyeux… » et
il est émerveillé de la gentillesse des filles… Il est pire que les petits
bourgeois français qu’il ridiculise dans son livre, un roman aussi filandreux
et fade et vide que son personnage, à peine un article de tourisme mou pour
l’hebdo vsd. Ce qui fait peine, c’est que
les lecteurs, lectrices de cette prose grise et fastidieuse, de cette pensée
zéro, ne manquent pas.
Autre manifestation pornographique, ce matin, le bureau de
poste de la rue de Tolbiac à Paris fait la fête. Décoration misérable en noir
et orange. Toiles d’araignée blanchâtres, citrouilles et ballons… Une postière
s’est déguisée en sorcière pour vendre les planches
Halloween, des timbres à découper :
citrouille phosphorescente, sorcière sur balai, crâne de squelette, fiole à
poison, chauve-souris… tout ce qui fait peur à des enfants américains et
français… Une initiative postière à l’avant-poste de ces journées festives,
avec des signes de mort multipliés par combien de millions ? Le cynisme
marchand est sans vergogne. Je n’irai pas à Monoprix pour subir ces niaiseries
sinistres.
Jeudi 25 octobre 2001
Les Américains qui n’ont pas signé la Convention internationale
anti-mines, lancent sur l’Afghanistan des bombes à fragmentation… le pays le
plus miné avec le Cambodge.
Les hommes de l’Alliance du Nord ne sont pas d’accord avec la
stratégie américaine dans leur pays.
L’armée américaine ne cherche plus à capturer Ben Laden. L’un
des chefs de l’Alliance a été pris par les talibans.
Vendredi 26 octobre 2001
Les talibans ont réellement capturé Abdul Hak qui s’enfuyait à
cheval sous la protection de la cia…
Ils l’ont exécuté, fusillé avec Kalachnikov. Il s’était battu contre les
Soviétiques, il meurt, tué par les balles d’un fusil soviétique.
Samedi 27 octobre 2001
J’écoute rfi. Pour
Halloween, les enfants américains se déguiseront en Ben Laden avec masque
d’islamiste terroriste…
Dans les cours des écoles de France, les enfants jouent à la
guerre. Ben Laden est l’ennemi à abattre. Et les petits Mohamed, Farid, Arezki,
Oussama ?
À Sao Paulo, la sorcière a un corps de danseuse orientale et le
visage de Ben Laden, bouche lippue, nez crochu du voleur arabe (Le voleur de
Bagdad…) alors qu’il a justement un nez mince et droit. L’Orient des écrivains
du xixe siècle est loin…
Les autorités américaines commencent à penser que les
terroristes du charbon sont américains. Le monstre est à l’intérieur, diffus,
invisible, insaisissable, pire que celui qu’on bombarde sans savoir où il se
trouve, loin de l’Amérique.