Sud/Nord
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I.S.B.N.2865868826
200 pages

p. 9 à 18
doi: en cours

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no 16 2002/1

2002 Sud/Nord

La violence faite au sujet  [1]

Marie-Jean Sauret
Devant le spectacle hallucinant de ce mardi 11 septembre, m’est revenu comme un leitmotiv ce propos tenu par plusieurs contemporains de l’horreur nazie : « Peut-on encore écrire après Auschwitz ? » Oui, peut-on encore l’ouvrir après ce New York ?
L’ampleur du crime – mais est-ce seulement dû à son ampleur ? – lui confère d’emblée un caractère historique indélébile. Pour la première fois une agression terroriste dépasse par son efficacité, sa précision et ses conséquences meurtrières, politiques, économiques, ce qu’ont réalisé de « mieux » dans le domaine les armées modernes les plus sophistiquées (cf. Irak et Serbie, Hiroshima mis à part).
L’attaque a duré quelques minutes ; les moyens de destruction sont des avions de transport civil appartenant au pays visé, le nombre de morts, atteint en deux impacts majeurs, « ridiculise » les auteurs des récents génocides (Rwanda…) des guerres du Golfe, d’Europe centrale, de Tchétchénie…
Certes, la Shoah trône, si j’ose dire, aux enfers des horreurs humaines. Mais cet attentat aveugle, non pas quant aux cibles stratégiques, mais quant aux populations touchées, suggère que le génocide pourrait viser cette fois l’espèce humaine elle-même : qui pourrait trouver grâce auprès de l’anonyme assassin décidé à miser jusqu’à sa vie dans cette œuvre destructrice, c’est-à-dire à faire servir sa propre mort à son objectif sanguinaire ?
Une chose est donc sûre : ces actions sont impossibles sans des hommes et des femmes – des sujets – décidés à miser ce qu’ils sont de plus singulier, c’est-à-dire jusqu’à leur mort, dans ce carnage. Quoi peut être assez fort pour mériter un tel sacrifice ?
Revue de presse sur France Culture ce matin : un journal libanais, après avoir condamné les responsables de cette tragédie et marqué sa solidarité avec les victimes, n’en ajoutait pas moins que le Proche-Orient faisait le dos rond en attendant la riposte. Et d’interroger, lucide : pourquoi cette riposte ne consisterait-elle pas à éradiquer les injustices au Liban (et aux alentours) et non pas à y rajouter les conséquences d’une violence encore plus grande ? C’est cette remarque qui m’a permis de me remettre à écrire et de tenter ainsi, aussi modestement soit-il, de contribuer à ce que tout lien social ne soit pas emporté dans la tourmente.
L’horreur est directement lisible sur une image planétaire savamment orchestrée : l’impact d’un avion suivi, quinze minutes après, d’un second, cette fois forcément sous l’œil des caméras mobilisées par le premier. La rapidité des médias américains (il paraît que les cameramen sont des Français présents sur les lieux !) est prise à son propre piège, celui de l’information au service de la mondialisation. Les scénarios hollywoodiens des films-catastrophes sont surpassés sur tous les plans. Le scoop est utilisé au service de l’action terroriste pour en démultiplier les effets délétères au travers d’un trauma psychologique voulu sans précédent sur les téléspectateurs du monde entier. Même les pensionnaires d’un centre psychiatrique, jugés (à tort) habituellement indifférents « au monde entier » justement, en parlent ce matin, me confie une éducatrice.
Pourtant, cette médiatisation n’a pas le même effet partout. Certains médias proche-orientaux avaient peine à masquer leur compréhension devant les réactions de jubilation émanant de jeunes palestiniens dans les camps du sud Liban. Ce n’est que l’image de l’horreur qui est médiatisée, et pas l’horreur elle-même (ou alors, c’est un autre type d’horreur). Le traumatisme psychologique est là pour que le spectateur s’identifie à la victime en oubliant la distance éventuelle qui l’en sépare. Mais celui qui souffre ailleurs actuellement, celui qui a connu Sabra et Chatila, celui qui ne trouve pas à se loger sur la terre palestinienne (sans parler d’innombrables autres types et lieux de souffrances) ? Les souffrances ne s’additionnent pas de l’un à l’autre, elles ne se partagent pas, quoi qu’on en dise. Chacun est seul, meurtri dans sa propre chair, à travers celle d’un proche, d’un ami et même d’un ennemi ! Voire avec son traumatisme psychologique. Le drame américain n’efface pas le drame palestinien… ni aucun de ceux qui existent ici et là.
N’en déplaise à la logique de la vengeance : la riposte ne répare rien, n’efface rien, ne dissuade personne. Elle répond au niveau du collectif, quand c’est du rapport de chacun au monde dont il s’agit. Que ce soit du côté de la détermination du terroriste, du côté de la solitude de la douleur, l’accent est deux fois mis sur la singularité des sujets.
Je me demande simplement si cette catastrophe n’est pas le retour dans le réel des effets dont est capable cette singularité, retour dans le réel précisément parce que le capitalisme ne veut rien en entendre. Je ne parle pas seulement de l’indifférence de la politique américaine à la souffrance des peuples de Cuba ou d’Irak, par exemple, mais aux caractéristiques plus générales du lien social contemporain dominant : biologisation, machinisation et commercialisation de l’humain, mondialisation et ségrégation en sont les signes patents…
Certes Attac, Motivé-e-s, les antimondialistes, etc., sont des signes que la protestation du sujet contre sa dissolution dans la masse n’est pas morte ni vaine. Mais la conférence de Durban, pour ne prendre qu’elle, n’a pas su donner un signe fort aux victimes du système, puisqu’elle a subordonné sa réaction à ce que la politique du plus fort pouvait tolérer. Il ne s’agit pas d’assimiler le sionisme au racisme, mais de dénoncer ce qu’il y a de raciste dans le traitement des Palestiniens par l’État israélien : ce que d’ailleurs les manifestations de soutien au gouvernement d’Ariel Sharon (Sabra et Chatila…), également visibles, en d’autres moments, à la télévision, ne se privent pas de revendiquer aux cris de « morts aux Arabes » et autres qualificatifs plus directement racistes encore.
En ne le dénonçant pas, la communauté européenne elle-même a-t-elle sauvé « quelque chose », comme on dit, ou s’est-elle privée, avec les autres, de toute légitimité, de toute autorité, pour dénoncer et combattre le racisme partout où il est : éventuellement chez les Palestiniens eux-mêmes et dans les pays dits arabes… Et pour cela, encore aurait-il fallu avoir le courage de montrer le racisme du doigt plus clairement dans le monde occidental !
Le racisme n’est qu’une conséquence logique de certains aspects de la démocratie formelle. Elle pose l’égalité des sujets entre eux et se sert de cette égalité pour la mesurer au détail. Comment faire une communauté avec des « clones » juridiques ? En faisant valoir dans le réel la différence que la démocratie au service du libéralisme efface. L’autre, l’étranger, me renvoie le négatif de ma propre identité ; je ne sais pas qui je suis sauf que je ne suis pas comme lui ; en prime, il se propose comme le responsable de tous mes maux (ce qui fait ma souffrance ici se traduit sûrement par ce qui fait sa jouissance là-bas !).
Sans doute convient-il d’affirmer fort l’irréductibilité de chacun à chacun (et à lui-même…). Comment trouverai-je à loger ma propre altérité que j’ignore dans un monde qui n’est même pas capable de lui faire une place là où elle se voit ? Se battre contre le racisme, c’est se battre pour un monde plus viable non seulement pour l’Autre, mais pour chacun ! Plus on pourchasse la singularité (tolérance zéro !), plus elle est démunie et offerte à une violence encore plus terrible de la part de ceux qui ont le pouvoir : ainsi sont créées les conditions d’une violence plus grande encore chez ceux chez lesquels on prétendait l’éradiquer par la force. Leur singularité est mobilisée pour la violence quand elle pourrait l’être pour la recréation du lien social !
La science a dénoncé comme illusoires les rationalités mythiques, religieuses, voire (hélas !) philosophiques. Les Lumières promettaient une amélioration de la vie proportionnelle à la plus grande rationalisation du monde. Ce beau projet a accouché du postmodernisme du fait même de l’évolution de la science : non seulement parce que sa propre rationalité est affectée jusqu’à l’incertitude, mais en raison de ses prétendus progrès techniques – de la bombe atomique aux armes qui en décuplent la puissance meurtrière aujourd’hui, des camps de concentration aux génocides scientifiquement programmés, des épizooties de vaches folles au sang contaminé, de la mise imprudente des ogm sur le marché aux conséquences des inventions encore à venir, etc.
Il en découle pour notre temps une faillite de toute figure d’autorité. Le capitalisme croyait avoir pris la relève au nom de la seule rationalité supposée tenir, la rationalité économique. Du coup, peu importe que les gens se plient ou non aux diktats du capitalisme, puisqu’il a raison par définition, il serait la raison des choses. Il est presque « gaguesque » de voir les autorités danoises démultiplier les référendums pour l’entrée du pays dans la zone euro afin d’obtenir un résultat électoral positif, dont on sait d’avance que la seule chose à quoi il mettra fin, c’est à la série des référendums ! Si la réponse est « oui », on ne revotera plus. « On » tient ce qu’il veut !
Et si, échaudés, les peuples n’admettent pas l’autorité du discours économique parce que sa rationalité ne fait aucune place à la singularité et se désintéresse du sens du monde (autrement que pour laisser croire à la main divine derrière l’équilibre des échanges annoncés comme future Terre promise ou nouvelle version du Grand Soir) ? Ce scénario est désormais prévu. Gênes a permis de le mettre à l’épreuve. Le pouvoir se substitue à l’autorité du discours pour imposer par la force sa solution. C’est pourquoi, face à la faillite de l’autorité, les extrémismes de droite comme de gauche, mais aussi les libéraux, mettent-ils leurs espoirs dans la restauration d’un pouvoir fort – seul jugé susceptible d’imposer un « nouvel ordre mondial ».
Or, c’est la plus grande puissance du monde qui vient d’être frappée par des moyens dérisoirement non militaires à elle empruntés ! La faiblesse des États-Unis (comme puissance militaire, économique et idéologique, et non comme peuple), c’est de se croire invincible et de traiter inhumainement leurs ennemis ; c’est de soutenir un ordre national et mondial bâti sur l’exclusion du singulier, le refus de l’autorité du moindre discours autre qu’économique ; c’est de s’en remettre au primat du pouvoir. Ce qui aurait pu faire sa force aurait été de s’avouer tel qu’en lui-même, d’interpréter sa position réelle, avant la démonstration terroriste.
Le terrorisme est ici destruction de l’humanité parce que le sujet – ce peut être n’importe qui et aucun État –, ne trouve aucun lien social, aucun discours pour l’accueillir, et qu’il ne s’imagine plus que comme bombe vivante (envers cruellement ironique de l’inutile peine de mort), qui n’a d’ailleurs rien à revendiquer ! Même le nazi pouvait démontrer sa fidélité à Hitler, du courage au combat, de la foi dans des idéaux certes contestables, une logique dans le génocide inouï, et de la dignité devant sa propre mort ! Et le kamikaze avait un code d’honneur jusqu’à ne viser que des cibles militaires.
Non, New York, Washington, Pittsburgh ne constituent pas un nouveau Pearl Harbor. Avec l’exclusion, par l’humanité qui a le pouvoir, de ce qui confère à chacun sa valeur inestimable, l’humanité se condamne à mort elle-même. Il en va ainsi, avec cette irruption ravageante, de la fin de la séquence : ce complément négatif terroriste du capitalisme interprète ce dernier comme un crime de l’humanité contre l’humanité.
Puisse l’humanité en tirer les conséquences : rendre à la singularité sa place et leur responsabilité aux sujets ; offrir des conditions dignes de vie à chacun… et les moyens de peser sur la vie politique. Seule la restauration de l’autorité du discours permettrait la reprise du débat et pourrait conduire à un pacte citoyen élargi au-delà des frontières nationales. C’est la seule voie qui permette d’organiser la perte du pouvoir au profit de l’autorité du discours, construite par le débat lui-même – seule solution à mes yeux à la guerre qui s’annonce.
Les conditions du terrorisme seraient ainsi partiellement levées, les sujets en situation difficile auraient une chance d’être détournés de la tentation terroriste et engagés dans la même construction d’un monde habitable, gérable, par eux avec d’autres. Et si malgré cela d’autres terroristes frappent, nous saurions quel monde nous avons à défendre parce que nous en serions réellement partie prenante, nous serions unis dans cette action, parce que déjà au travail de trouver la solution pour faire face à la « bête immonde ». Et pour lui faire face par d’autres moyens qu’une guerre plus terrible encore que celle que nous voulons ainsi éviter et qu’elle nous promet…
Toulouse, le 12 septembre
Un matin après New York
 
Changer le monde, maintenant !
 
 
Si les grilles d’analyse défaillent pour lire l’événement, n’est-ce pas parce qu’il nous confronte à un réel irréductible aux savoirs qui précèdent son irruption ? La réflexion sur l’horreur nazie, sur les crimes staliniens, sur les génocides contemporains, est de peu de secours. Quel est donc ce réel ?
D’aucuns comparent l’explosion à celle d’Hiroshima, pour indiquer qu’elle marque le début d’une nouvelle période, comme l’usage de la bombe atomique a changé notre rapport au monde. Sans doute, mais il y a plus : ces attentats sont la réplique et non la répétition d’Hiroshima. Non pas la réplique sismique, mais celle qui revient de l’onde de choc dans l’humus humain, comme dirait Lacan.
Cette action terroriste témoigne du retour (d’une forme tragique, certes de ce retour) dans le réel de la singularité humaine que le discours capitaliste cherche à réduire à coup de mondialisation, biologisation, machinisation, et autre marchandisation de l’humain. Il a fallu que le lien social contemporain accouche d’hommes et de femmes qui avaient en commun avec le discours capitaliste la haine de l’Autre et de soi-même pour consentir à faire servir la seconde (la haine de soi-même), à travers le sacrifice de sa vie, à la destruction du premier (l’Autre). Le singulier se marque jusque dans les armes utilisées : des avions civils qui supposent de se plier à l’apprentissage du pilotage exclusivement pour l’attentat, et des cutters et autres couteaux qui contraignent au corps à corps, un par un…
Dans la discrétion de mon cabinet, une telle avoue le frisson honteux éprouvé devant le corps disloqué qui glissait le long d’une des Twin Towers, poursuivi par son reflet ; un autre reconnaît une jouissance coupable devant l’effondrement des tours ; un autre encore s’étonne de son admiration pour la rigueur de la préparation, contrarié intellectuellement par l’échec d’une partie du plan ; un dernier est sensible à la dimension d’acte de celui qui use de son propre corps comme d’une bombe contre l’Autre qu’il exècre…
Bien sûr, chacun témoigne de sa compassion pour les victimes et du rejet des auteurs du carnage. Mais il découvre aussi le terroriste « voisin de sa propre méchanceté », prête à bondir elle aussi en réaction au mauvais accueil du monde auquel on refuse plus ou moins sa contribution singulière… Ne cherchons pas la « bête immonde » trop loin : elle habite chacun.
Si, comme je le crois, cette attaque marque un retour dans le réel de la singularité qui ne trouve pas à se loger dans le monde, alors cette action criminelle sans précédent est bien, comme je l’écris plus haut, le complément du crime contre l’humanité commis par l’humanité elle-même dans son option capitaliste.
Incurables, prêtes au scoop susceptible de soigner l’audimat (on finira bien sous un prétexte ou un autre par l’annoncer car on n’a pas cessé de compter !), les télévisions donnent en pâture les images terribles assorties d’un commentaire exclusivement descriptif qui en rajoute sur l’horreur fascinante. Que dire de l’irresponsabilité des chaînes qui, en diffusant quelques images de joie palestiniennes, justifient l’accroissement de l’agression d’Israël contre l’autorité palestinienne. Ici, un terrorisme n’en cache-t-il pas un autre ? Il ne s’agit plus de légitime défense !
Non, les Américains ne paient pas pour leurs crimes. D’abord, parce que ce ne sont ni les auteurs de la politique américaine ni ses agents qui paient, mais « le peuple », au un par un des vies brisées. Il est certes loisible d’épiloguer sur le fait que les victimes sont bel et bien les électeurs des responsables politiques de la situation tragique dans plusieurs coins de la planète : ce qui n’est pas pour rien dans la réaction inacceptable des quelques Palestiniens évoqués.
Cette allusion à l’électorat américain suggère une autre remarque : la faiblesse de la participation aux élections pèse lourd dans la conduite des affaires du monde abandonnée à quelques-uns, de même que l’absence de soutien aux alternatives proposées au traditionnel duo que jouent les républicains et les démocrates. L’indifférence en matière politique confine quasiment à la complicité avec le crime ! Sauf que sans doute la récession de l’électorat traduit l’effet sur les citoyens de leur consentement à la domination du discours capitaliste : il exige le renoncement de chacun à ses responsabilités politiques, la soumission au primat de l’économique et la fusion dans la masse.
Les États-Unis paient parce qu’ils sont le symbole du capitalisme triomphant, c’est-à-dire cynique, destructeur, sans pitié, dont ils se veulent à la fois la force de frappe, le gendarme, le leader… Ils se présentent comme le pouvoir invincible et se sont désignés ainsi comme cible. Mais ils ne sont que le paratonnerre : c’est contre le discours capitaliste, que le coup est frappé, c’est-à-dire contre le discours dont participent tous les pays modernes. Le coup, je le répète, relève de la logique du discours capitaliste : implosion plus qu’explosion.
Les victimes ? Du point de vue de l’agresseur, peu importe leur religion, leur âge, leur sexe, qu’elles soient civiles ou militaires, qu’elles soient blanches ou noires, qu’elles soient protestantes, catholiques, juives ou musulmanes. Il n’y a pas de victimes innocentes de la part de celui qui identifie l’humanité au mal capitaliste (dont il ignore procéder) et qu’il entend détruire en se détruisant avec – sans reste ! Usage logique – c’est-à-dire conforme au discours dominant – des enfants, des femmes et des hommes comme moyens : le discours capitaliste a préparé le terrain en ravalant les sujets à des équivalents des objets supposés les compléter. Si une voiture, un ordinateur, comblent un manque chez moi, c’est que je suis de même nature qu’eux. En conséquence, l’humain est assimilé aux autres objets – manufacturés, ou matières premières – dont le capitaliste est supposé jouir.
Si les peuples du tiers monde sont utilisés comme chair à canon ici, comme chair à pâté là, comme vivier ailleurs, c’est-à-dire comme ressource du capitalisme, cet usage oublie que tout coup porté contre l’humanité de quelqu’un – a fortiori avec la bénédiction ou la complicité de la première puissance mondiale et le silence des autres – est un coup porté contre l’humanité entière. L’arme du crime est l’humain lui-même, n’importe quel sujet enrôlé de gré ou de force, rendu disponible pour cette tâche par « le nouvel ordre mondial » qui l’empêche de trouver où loger ailleurs sa singularité.
La première puissance mondiale a été déjouée parce qu’elle pensait que les moyens démesurés de la technoscience ne laisseraient pas passer une souris dans les mailles de ses filets, quand elle est construite précisément sur son aveuglement en ce qui concerne la singularité. Que n’a-t-elle médité La Lettre volée d’Edgar Allan Poë ? Chercher le criminel, l’arme du crime, dans les lieux les plus compliqués et avec les instruments les plus sophistiqués, néglige ce qui est nonchalamment installé en son sein, à côté d’elle, à la vue de tous. Mais le porteur de la marque qui le désigne comme assassin, ou de l’arme du crime, comme on voudra, celui-là est changé par cette possession, lui-même transformé en objet… porteur de son message de mort jusqu’à la mort afin qu’il parvienne à son destinataire… Quelle « révélation » permettrait au capitalisme de découvrir qu’en ravalant les sujets à des marchandises, il arme lui-même, parmi les siens, le bras qui aujourd’hui se dresse contre lui ? Qu’il est le criminel qu’il recherche ?
Le drame a-t-il quelque chance d’éclairer nos gouvernants sur la logique dans laquelle nous sommes, à laquelle cet épisode tragique de notre histoire obéit et qu’il révèle à la fois ? Nous pouvons le souhaiter. Nous devons surtout travailler à ce qu’il en soit ainsi. Car pour l’instant, les autorités américaines se redressent avec le même discours que celui de l’anonyme agresseur : « Nous sommes le bien, l’adversaire est le mal, c’est la guerre ! » Non, la lutte finale du bien contre le mal, cela s’appelle l’apocalypse : elle appelle en effet la destruction de l’humanité. C’est une leçon dont Freud discutait avec Einstein à la veille de la Seconde Guerre mondiale : les pulsions de destruction ne peuvent être éradiquées sans éradiquer du coup la civilisation elle-même ; elles doivent être enrôlées au service de la construction de la même civilisation.
Une riposte violente pour mettre fin à la violence ne ferait aujourd’hui que poursuivre avec la violence, une violence plus grande encore, détournée du service qu’elle pourrait rendre à l’humanité. Poursuite du crime de l’humanité contre elle-même, crime qui mérite, oui, la tolérance zéro sous toutes ses formes ! Tolérance zéro au capitalisme !
Alors, quelle riposte ? Je suis effrayé que notre Président puisse d’emblée assurer les Américains de la solidarité avec l’action qu’ils vont entreprendre (la France a mis des conditions depuis), effrayé que l’otan engage d’entrée de jeu ses troupes à leur côté. Effrayé parce que ces démarches qui se veulent sans doute généreuses et qui sont peut-être intéressées, poursuivent sur cette logique qui tient l’avis des citoyens pour rien. Oui, et nous ? Quand serons-nous consultés ?
Certes, les instigateurs, les mandataires, les financiers de l’horreur programmée, doivent être punis, et le crime empêché, d’où qu’il provienne. Mais la seule riposte serait celle qui extrairait les sujets du tas de marchandises dont le capitalisme poursuit le commerce, celle qui rendrait à chacun la responsabilité de ses actes, celle qui lui permettrait de peser, par la discussion, sur la vie politique, passées les élections, celle qui mobiliserait les capacités de création de chacun (combien faut-il mobiliser de violence pour faire œuvre créatrice !) pour donner à chacun une vie digne économiquement, culturellement, politiquement… Mettons toutes nos énergies à réduire la faim, les injustices, la pauvreté, le racisme. Faut-il évoquer le sort des Palestiniens plus que celui des Chiapas ou des Tchétchènes ?
Nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu la présente catastrophe pour inviter le capitalisme à s’amender lui-même, répétons-le, d’Attac à Motivé-e-s, en passant par les chercheurs en guerre contre la biologisation de l’humain, contre son exclusive machinisation cognitive, ceux qui parient sur la valeur de chacun irréductible à la valeur d’aucun autre… Il est urgent et nécessaire de faire l’inventaire de ces positions. Gagneront-elles en audience ? Elles témoignent en tout cas que nous ne sommes pas sans possibilité d’action. Sommes-nous prêts à nous lancer dans une nouvelle ère en expérimentant les solutions déjà pensées et discutées ici ou là ? La décision dépend de chacun, de ce chacun que le discours capitaliste paralyse avec la suggestion de la pensée unique, avec l’affirmation selon laquelle seule tiendrait la rationalité économique, et que de toute façon le pouvoir veille sur nous… Nous savons aujourd’hui qu’il aurait mieux fait de veiller sur lui !
Nul doute que les puissances du monde vont s’entendre pour concocter dans le secret des états-majors les décisions d’une riposte à la hauteur de l’attaque, d’une organisation sécuritaire plus grande, d’institutions mieux adaptées aux menaces nouvelles. Elles continueront, si nous n’y prenons garde, dans le meilleur des cas, à mendier nos suffrages, afin de mieux nous exclure de la politique. Opposons-leur une exigence accrue de démocratie, seule façon d’imposer la réponse politique qui s’impose pour ne pas faire payer par les habitants d’un bout de la planète la situation économique plus favorable des habitants d’un autre bout – pour le bénéfice finalement des seuls spéculateurs…
Imposons un débat large, tous azimuts, sans concession. Il me semble que la presse écrite l’a déjà engagé. Il convient de le poursuivre, de l’accroître, de le généraliser – première réponse qui reconstruit, en acte, du lien social, à cette déchirure sans précédent du lien social. Puisse ce débat recevoir une impulsion décisive de la méditation qui de chacun dans les trois minutes de silence du 14 septembre à midi…
À dire vrai, ce n’est pas la première riposte. Qui n’a pas été saisi par le poignant appel de ceux qui, sachant qu’ils allaient mourir, plutôt que de gagner quelques minutes en sautant dans le vide, ont pu adresser un dernier mot d’amour à une compagne, un compagnon, une mère, un père, un enfant, un proche. Qui ne voit que cet adieu singulier porte le message de tous ceux qui n’ont pu profiter de l’opportunité ni de l’envoyer ni de le recevoir ? Ce mot d’amour permettra à quelques-uns – pas seulement parmi les seuls destinataires – d’entrer dans le travail de deuil que la vie appelle. Surtout, il démontre que, si le sujet est capable de miser sa vie pour la destruction du lien social, il est également capable de miser tout ce qu’il est et qui lui reste de vie pour la recréation d’un lien social habitable par ceux qu’il laisse. Formidable victoire contre le terrorisme ! Victoire amplifiée par les solidarités…
Bref, il n’est qu’une riposte qui rendrait les États-Unis et nous-mêmes dignes de l’humanité dont nous avons héritée : changeons le monde, maintenant !
Toulouse, le 13 septembre 2001,
2 jours après New York
 
NOTES
 
[1] Même si les pages qui suivent ont été écrites « à chaud », elles bénéficient de la réflexion menée dans le cadre d’une « recherche action » sur la violence, en partenariat avec des collègues colombiens et sous le patronage du comité ecos-Nord. Un extrait de la première partie est paru dans L’Humanité du 19 septembre 2001.
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