2002
Sud/Nord
La violence faite au sujet
[1]
Marie-Jean Sauret
Devant le spectacle hallucinant de ce mardi 11 septembre, m’est
revenu comme un leitmotiv ce propos
tenu par plusieurs contemporains de l’horreur nazie : « Peut-on encore écrire
après Auschwitz ? » Oui, peut-on encore l’ouvrir après ce New York ?
L’ampleur du crime – mais est-ce seulement dû à son ampleur ? –
lui confère d’emblée un caractère historique indélébile. Pour la première fois
une agression terroriste dépasse par son efficacité, sa précision et ses
conséquences meurtrières, politiques, économiques, ce qu’ont réalisé de « mieux
» dans le domaine les armées modernes les plus sophistiquées (cf. Irak et
Serbie, Hiroshima mis à part).
L’attaque a duré quelques minutes ; les moyens de destruction
sont des avions de transport civil appartenant au pays visé, le nombre de
morts, atteint en deux impacts majeurs, « ridiculise » les auteurs des récents
génocides (Rwanda…) des guerres du Golfe, d’Europe centrale, de
Tchétchénie…
Certes, la Shoah trône, si j’ose dire, aux enfers des horreurs
humaines. Mais cet attentat aveugle, non pas quant aux cibles stratégiques,
mais quant aux populations touchées, suggère que le génocide pourrait viser
cette fois l’espèce humaine elle-même : qui pourrait trouver grâce auprès de
l’anonyme assassin décidé à miser jusqu’à sa vie dans cette œuvre destructrice,
c’est-à-dire à faire servir sa propre mort à son objectif sanguinaire
?
Une chose est donc sûre : ces actions sont impossibles sans des
hommes et des femmes – des sujets – décidés à miser ce qu’ils sont de plus
singulier, c’est-à-dire jusqu’à leur mort, dans ce carnage.
Quoi peut être assez fort pour mériter
un tel sacrifice ?
Revue de presse sur France Culture ce matin : un journal
libanais, après avoir condamné les responsables de cette tragédie et marqué sa
solidarité avec les victimes, n’en ajoutait pas moins que le
Proche-Orient faisait le dos rond en
attendant la riposte. Et d’interroger, lucide : pourquoi cette riposte ne
consisterait-elle pas à éradiquer les injustices au Liban (et aux alentours) et
non pas à y rajouter les conséquences d’une violence encore plus grande ? C’est
cette remarque qui m’a permis de me remettre à écrire et de tenter ainsi, aussi
modestement soit-il, de contribuer à ce que tout lien social ne soit pas
emporté dans la tourmente.
L’horreur est directement lisible sur une image planétaire
savamment orchestrée : l’impact d’un avion suivi, quinze minutes après, d’un
second, cette fois forcément sous l’œil des caméras mobilisées par le premier.
La rapidité des médias américains (il paraît que les cameramen sont des
Français présents sur les lieux !) est prise à son propre piège, celui de
l’information au service de la mondialisation. Les scénarios hollywoodiens des
films-catastrophes sont surpassés sur tous les plans. Le
scoop est utilisé au service de
l’action terroriste pour en démultiplier les effets délétères au travers d’un
trauma psychologique voulu sans précédent sur les téléspectateurs du monde
entier. Même les pensionnaires d’un centre psychiatrique, jugés (à tort)
habituellement indifférents « au monde entier » justement, en parlent ce matin,
me confie une éducatrice.
Pourtant, cette médiatisation n’a pas le même effet partout.
Certains médias proche-orientaux avaient peine à masquer leur compréhension
devant les réactions de jubilation émanant de jeunes palestiniens dans les
camps du sud Liban. Ce n’est que l’image de l’horreur qui est médiatisée, et
pas l’horreur elle-même (ou alors, c’est un autre type d’horreur). Le
traumatisme psychologique est là pour que le spectateur s’identifie à la
victime en oubliant la distance éventuelle qui l’en sépare. Mais celui qui
souffre ailleurs actuellement, celui qui a connu Sabra et Chatila, celui qui ne
trouve pas à se loger sur la terre palestinienne (sans parler d’innombrables
autres types et lieux de souffrances) ? Les souffrances ne s’additionnent pas
de l’un à l’autre, elles ne se partagent pas, quoi qu’on en dise. Chacun est
seul, meurtri dans sa propre chair, à travers celle d’un proche, d’un ami et
même d’un ennemi ! Voire avec son traumatisme psychologique. Le drame américain
n’efface pas le drame palestinien… ni aucun de ceux qui existent ici et
là.
N’en déplaise à la logique de la vengeance : la riposte ne
répare rien, n’efface rien, ne dissuade personne. Elle répond au niveau du
collectif, quand c’est du rapport de chacun au monde dont il s’agit. Que ce
soit du côté de la détermination du terroriste, du côté de la solitude de la
douleur, l’accent est deux fois mis sur la singularité des sujets.
Je me demande simplement si cette catastrophe n’est pas le
retour dans le réel des effets dont est capable cette singularité, retour dans
le réel précisément parce que le capitalisme ne veut rien en entendre. Je ne
parle pas seulement de l’indifférence de la politique américaine à la
souffrance des peuples de Cuba ou d’Irak, par exemple, mais aux
caractéristiques plus générales du lien social contemporain dominant :
biologisation, machinisation et commercialisation de l’humain, mondialisation
et ségrégation en sont les signes patents…
Certes Attac, Motivé-e-s, les antimondialistes, etc., sont des
signes que la protestation du sujet contre sa dissolution dans la masse n’est
pas morte ni vaine. Mais la conférence de Durban, pour ne prendre qu’elle, n’a
pas su donner un signe fort aux victimes du système, puisqu’elle a subordonné
sa réaction à ce que la politique du plus fort pouvait tolérer. Il ne s’agit
pas d’assimiler le sionisme au racisme, mais de dénoncer ce qu’il y a de
raciste dans le traitement des Palestiniens par l’État israélien : ce que
d’ailleurs les manifestations de soutien au gouvernement d’Ariel Sharon (Sabra
et Chatila…), également visibles, en d’autres moments, à la télévision, ne se
privent pas de revendiquer aux cris de « morts aux Arabes » et autres
qualificatifs plus directement racistes encore.
En ne le dénonçant pas, la communauté européenne elle-même
a-t-elle sauvé « quelque chose », comme on dit, ou s’est-elle privée, avec les
autres, de toute légitimité, de toute autorité, pour dénoncer et combattre le
racisme partout où il est : éventuellement chez les Palestiniens eux-mêmes et
dans les pays dits arabes… Et pour cela, encore aurait-il fallu avoir le
courage de montrer le racisme du doigt plus clairement dans le monde occidental
!
Le racisme n’est qu’une conséquence logique de certains aspects
de la démocratie formelle. Elle pose l’égalité des sujets entre eux et se sert
de cette égalité pour la mesurer au détail. Comment faire une communauté avec
des « clones » juridiques ? En faisant valoir dans le réel la différence que la
démocratie au service du libéralisme efface. L’autre, l’étranger, me renvoie le
négatif de ma propre identité ; je ne sais pas qui je suis sauf que je ne suis
pas comme lui ; en prime, il se propose comme le responsable de tous mes maux
(ce qui fait ma souffrance ici se traduit sûrement par ce qui fait sa
jouissance là-bas !).
Sans doute convient-il d’affirmer fort l’irréductibilité de
chacun à chacun (et à lui-même…). Comment trouverai-je à loger ma propre
altérité que j’ignore dans un monde qui n’est même pas capable de lui faire une
place là où elle se voit ? Se battre contre le racisme, c’est se battre pour un
monde plus viable non seulement pour l’Autre, mais pour chacun ! Plus on
pourchasse la singularité (tolérance zéro !), plus elle est démunie et offerte
à une violence encore plus terrible de la part de ceux qui ont le pouvoir :
ainsi sont créées les conditions d’une violence plus grande encore chez ceux
chez lesquels on prétendait l’éradiquer par la force. Leur singularité est
mobilisée pour la violence quand elle pourrait l’être pour la recréation du
lien social !
La science a dénoncé comme illusoires les rationalités
mythiques, religieuses, voire (hélas !) philosophiques. Les
Lumières promettaient une amélioration
de la vie proportionnelle à la plus grande rationalisation du monde. Ce beau
projet a accouché du postmodernisme du
fait même de l’évolution de la science : non seulement parce que sa propre
rationalité est affectée jusqu’à l’incertitude, mais en raison de ses prétendus
progrès techniques – de la bombe atomique aux armes qui en décuplent la
puissance meurtrière aujourd’hui, des camps de concentration aux génocides
scientifiquement programmés, des épizooties de vaches folles au sang contaminé,
de la mise imprudente des ogm sur le
marché aux conséquences des inventions encore à venir, etc.
Il en découle pour notre temps une faillite de toute figure
d’autorité. Le capitalisme croyait avoir pris la relève au nom de la seule
rationalité supposée tenir, la rationalité économique. Du coup, peu importe que
les gens se plient ou non aux diktats du capitalisme, puisqu’il a raison par
définition, il serait la raison des
choses. Il est presque « gaguesque » de voir les autorités danoises
démultiplier les référendums pour l’entrée du pays dans la zone euro afin
d’obtenir un résultat électoral positif, dont on sait d’avance que la seule
chose à quoi il mettra fin, c’est à la série des référendums ! Si la réponse
est « oui », on ne revotera plus. « On » tient ce qu’il veut !
Et si, échaudés, les peuples n’admettent pas l’autorité du
discours économique parce que sa rationalité ne fait aucune place à la
singularité et se désintéresse du sens du monde (autrement que pour laisser
croire à la main divine derrière l’équilibre des échanges annoncés comme future
Terre promise ou nouvelle version du Grand Soir) ? Ce scénario est désormais
prévu. Gênes a permis de le mettre à l’épreuve. Le pouvoir se substitue à
l’autorité du discours pour imposer par la force sa solution. C’est pourquoi,
face à la faillite de l’autorité, les extrémismes de droite comme de gauche,
mais aussi les libéraux, mettent-ils leurs espoirs dans la restauration d’un
pouvoir fort – seul jugé susceptible d’imposer un « nouvel ordre mondial
».
Or, c’est la plus grande puissance du monde qui vient d’être
frappée par des moyens dérisoirement non militaires à elle empruntés ! La
faiblesse des États-Unis (comme puissance militaire, économique et idéologique,
et non comme peuple), c’est de se croire invincible et de traiter inhumainement
leurs ennemis ; c’est de soutenir un ordre national et mondial bâti sur
l’exclusion du singulier, le refus de l’autorité du moindre discours autre
qu’économique ; c’est de s’en remettre au primat du pouvoir. Ce qui aurait pu
faire sa force aurait été de s’avouer tel qu’en lui-même, d’interpréter sa
position réelle, avant la démonstration terroriste.
Le terrorisme est ici destruction de l’humanité parce que le
sujet – ce peut être n’importe qui et aucun État –, ne trouve aucun lien
social, aucun discours pour l’accueillir, et qu’il ne s’imagine plus que comme
bombe vivante (envers cruellement ironique de l’inutile peine de mort), qui n’a
d’ailleurs rien à revendiquer ! Même le nazi pouvait démontrer sa fidélité à
Hitler, du courage au combat, de la foi dans des idéaux certes contestables,
une logique dans le génocide inouï, et de la dignité devant sa propre mort ! Et
le kamikaze avait un code d’honneur jusqu’à ne viser que des cibles
militaires.
Non, New York, Washington, Pittsburgh ne constituent pas un
nouveau Pearl Harbor. Avec l’exclusion, par l’humanité qui a le pouvoir, de ce
qui confère à chacun sa valeur inestimable, l’humanité se condamne à mort
elle-même. Il en va ainsi, avec cette irruption ravageante, de la fin de la
séquence : ce complément négatif terroriste du capitalisme interprète ce
dernier comme un crime de l’humanité contre
l’humanité.
Puisse l’humanité en tirer les conséquences : rendre à la
singularité sa place et leur responsabilité aux sujets ; offrir des conditions
dignes de vie à chacun… et les moyens de peser sur la vie politique. Seule la
restauration de l’autorité du discours permettrait la reprise du débat et
pourrait conduire à un pacte citoyen élargi au-delà des frontières nationales.
C’est la seule voie qui permette d’organiser la perte du pouvoir au profit de
l’autorité du discours, construite par le débat lui-même – seule solution à mes
yeux à la guerre qui s’annonce.
Les conditions du terrorisme seraient ainsi partiellement
levées, les sujets en situation difficile auraient une chance d’être détournés
de la tentation terroriste et engagés dans la même construction d’un monde
habitable, gérable, par eux avec d’autres. Et si malgré cela d’autres
terroristes frappent, nous saurions quel monde nous avons à défendre parce que
nous en serions réellement partie prenante, nous serions unis dans cette
action, parce que déjà au travail de trouver la solution pour faire face à la «
bête immonde ». Et pour lui faire face par d’autres moyens qu’une guerre plus
terrible encore que celle que nous voulons ainsi éviter et qu’elle nous
promet…
Toulouse, le 12 septembre
Un matin après New York
Changer le monde, maintenant !
Si les grilles d’analyse défaillent pour lire l’événement,
n’est-ce pas parce qu’il nous confronte à un réel irréductible aux savoirs qui
précèdent son irruption ? La réflexion sur l’horreur nazie, sur les crimes
staliniens, sur les génocides contemporains, est de peu de secours. Quel est
donc ce réel ?
D’aucuns comparent l’explosion à celle d’Hiroshima, pour
indiquer qu’elle marque le début d’une nouvelle période, comme l’usage de la
bombe atomique a changé notre rapport au monde. Sans doute, mais il y a plus :
ces attentats sont la réplique et non la répétition d’Hiroshima. Non pas la
réplique sismique, mais celle qui revient de l’onde de choc dans l’humus
humain, comme dirait Lacan.
Cette action terroriste témoigne du retour (d’une forme
tragique, certes de ce retour) dans le réel de la singularité humaine que le
discours capitaliste cherche à réduire à coup de mondialisation, biologisation,
machinisation, et autre marchandisation de l’humain. Il a fallu que le lien
social contemporain accouche d’hommes et de femmes qui avaient en commun avec
le discours capitaliste la haine de l’Autre et de soi-même pour consentir à
faire servir la seconde (la haine de soi-même), à travers le sacrifice de sa
vie, à la destruction du premier (l’Autre). Le singulier se marque jusque dans
les armes utilisées : des avions civils qui supposent de se plier à
l’apprentissage du pilotage exclusivement pour l’attentat, et des
cutters et autres couteaux qui
contraignent au corps à corps, un par un…
Dans la discrétion de mon cabinet, une telle avoue le frisson
honteux éprouvé devant le corps disloqué qui glissait le long d’une des Twin
Towers, poursuivi par son reflet ; un autre reconnaît une jouissance coupable
devant l’effondrement des tours ; un autre encore s’étonne de son admiration
pour la rigueur de la préparation, contrarié intellectuellement par l’échec
d’une partie du plan ; un dernier est sensible à la dimension d’acte de celui
qui use de son propre corps comme d’une bombe contre l’Autre qu’il
exècre…
Bien sûr, chacun témoigne de sa compassion pour les victimes et
du rejet des auteurs du carnage. Mais il découvre aussi le terroriste « voisin
de sa propre méchanceté », prête à bondir elle aussi en réaction au mauvais
accueil du monde auquel on refuse plus ou moins sa contribution singulière… Ne
cherchons pas la « bête immonde » trop loin : elle habite chacun.
Si, comme je le crois, cette attaque marque un retour dans le
réel de la singularité qui ne trouve pas à se loger dans le monde, alors cette
action criminelle sans précédent est bien, comme je l’écris plus haut, le
complément du crime contre l’humanité commis par l’humanité elle-même dans son
option capitaliste.
Incurables, prêtes au scoop susceptible de soigner
l’audimat (on finira bien sous un
prétexte ou un autre par l’annoncer car on n’a pas cessé de compter !), les
télévisions donnent en pâture les images terribles assorties d’un commentaire
exclusivement descriptif qui en rajoute sur l’horreur fascinante. Que dire de
l’irresponsabilité des chaînes qui, en diffusant quelques images de joie
palestiniennes, justifient l’accroissement de l’agression d’Israël contre
l’autorité palestinienne. Ici, un terrorisme n’en cache-t-il pas un autre ? Il
ne s’agit plus de légitime défense !
Non, les Américains ne paient pas pour leurs crimes. D’abord,
parce que ce ne sont ni les auteurs de la politique américaine ni ses agents
qui paient, mais « le peuple », au un par un des vies brisées. Il est certes
loisible d’épiloguer sur le fait que les victimes sont bel et bien les
électeurs des responsables politiques de la situation tragique dans plusieurs
coins de la planète : ce qui n’est pas pour rien dans la réaction inacceptable
des quelques Palestiniens évoqués.
Cette allusion à l’électorat américain suggère une autre
remarque : la faiblesse de la participation aux élections pèse lourd dans la
conduite des affaires du monde abandonnée à quelques-uns, de même que l’absence
de soutien aux alternatives proposées au traditionnel duo que jouent les
républicains et les démocrates. L’indifférence en matière politique confine
quasiment à la complicité avec le crime ! Sauf que sans doute la récession de
l’électorat traduit l’effet sur les citoyens de leur consentement à la
domination du discours capitaliste : il exige le renoncement de chacun à ses
responsabilités politiques, la soumission au primat de l’économique et la
fusion dans la masse.
Les États-Unis paient parce qu’ils sont le symbole du
capitalisme triomphant, c’est-à-dire cynique, destructeur, sans pitié, dont ils
se veulent à la fois la force de frappe, le gendarme, le
leader… Ils se présentent comme le
pouvoir invincible et se sont désignés ainsi comme cible. Mais ils ne sont que
le paratonnerre : c’est contre le discours capitaliste, que le coup est frappé,
c’est-à-dire contre le discours dont participent tous les pays modernes. Le
coup, je le répète, relève de la logique du discours capitaliste : implosion
plus qu’explosion.
Les victimes ? Du point de vue de l’agresseur, peu importe leur
religion, leur âge, leur sexe, qu’elles soient civiles ou militaires, qu’elles
soient blanches ou noires, qu’elles soient protestantes, catholiques, juives ou
musulmanes. Il n’y a pas de victimes innocentes de la part de celui qui
identifie l’humanité au mal capitaliste (dont il ignore procéder) et qu’il
entend détruire en se détruisant avec – sans reste ! Usage logique –
c’est-à-dire conforme au discours dominant – des enfants, des femmes et des
hommes comme moyens : le discours capitaliste a préparé le terrain en ravalant
les sujets à des équivalents des objets supposés les compléter. Si une voiture,
un ordinateur, comblent un manque chez moi, c’est que je suis de même nature
qu’eux. En conséquence, l’humain est assimilé aux autres objets – manufacturés,
ou matières premières – dont le capitaliste est supposé jouir.
Si les peuples du tiers monde sont utilisés comme chair à canon
ici, comme chair à pâté là, comme vivier ailleurs, c’est-à-dire comme ressource
du capitalisme, cet usage oublie que tout coup porté contre l’humanité de
quelqu’un – a fortiori avec la
bénédiction ou la complicité de la première puissance mondiale et le silence
des autres – est un coup porté contre l’humanité entière. L’arme du crime est
l’humain lui-même, n’importe quel sujet enrôlé de gré ou de force, rendu
disponible pour cette tâche par « le nouvel ordre mondial » qui l’empêche de
trouver où loger ailleurs sa singularité.
La première puissance mondiale a été déjouée parce qu’elle
pensait que les moyens démesurés de la technoscience ne laisseraient pas passer
une souris dans les mailles de ses filets, quand elle est construite
précisément sur son aveuglement en ce qui concerne la singularité. Que
n’a-t-elle médité La Lettre volée
d’Edgar Allan Poë ? Chercher le criminel, l’arme du crime, dans les lieux les
plus compliqués et avec les instruments les plus sophistiqués, néglige ce qui
est nonchalamment installé en son sein, à côté d’elle, à la vue de tous. Mais
le porteur de la marque qui le désigne comme assassin, ou de l’arme du crime,
comme on voudra, celui-là est changé par cette possession, lui-même transformé
en objet… porteur de son message de mort jusqu’à la mort afin qu’il parvienne à
son destinataire… Quelle « révélation » permettrait au capitalisme de découvrir
qu’en ravalant les sujets à des marchandises, il arme lui-même, parmi les
siens, le bras qui aujourd’hui se dresse contre lui ? Qu’il est le criminel
qu’il recherche ?
Le drame a-t-il quelque chance d’éclairer nos gouvernants sur
la logique dans laquelle nous sommes, à laquelle cet épisode tragique de notre
histoire obéit et qu’il révèle à la fois ? Nous pouvons le souhaiter. Nous
devons surtout travailler à ce qu’il en soit ainsi. Car pour l’instant, les
autorités américaines se redressent avec le même discours que celui de
l’anonyme agresseur : « Nous sommes le bien, l’adversaire est le mal, c’est la
guerre ! » Non, la lutte finale du bien contre le mal, cela s’appelle
l’apocalypse : elle appelle en effet la destruction de l’humanité. C’est une
leçon dont Freud discutait avec Einstein à la veille de la Seconde Guerre
mondiale : les pulsions de destruction ne peuvent être éradiquées sans
éradiquer du coup la civilisation elle-même ; elles doivent être enrôlées au
service de la construction de la même civilisation.
Une riposte violente pour mettre fin à la violence ne ferait
aujourd’hui que poursuivre avec la violence, une violence plus grande encore,
détournée du service qu’elle pourrait rendre à l’humanité. Poursuite du crime
de l’humanité contre elle-même, crime qui mérite, oui, la tolérance zéro sous
toutes ses formes ! Tolérance zéro au capitalisme !
Alors, quelle riposte ? Je suis effrayé que notre Président
puisse d’emblée assurer les Américains de la solidarité avec l’action qu’ils
vont entreprendre (la France a mis des conditions depuis), effrayé que
l’otan engage d’entrée de jeu ses
troupes à leur côté. Effrayé parce que ces démarches qui se veulent sans doute
généreuses et qui sont peut-être intéressées, poursuivent sur cette logique qui
tient l’avis des citoyens pour rien. Oui, et nous ? Quand serons-nous consultés
?
Certes, les instigateurs, les mandataires, les financiers de
l’horreur programmée, doivent être punis, et le crime empêché, d’où qu’il
provienne. Mais la seule riposte serait celle qui extrairait les sujets du tas
de marchandises dont le capitalisme poursuit le commerce, celle qui rendrait à
chacun la responsabilité de ses actes, celle qui lui permettrait de peser, par
la discussion, sur la vie politique, passées les élections, celle qui
mobiliserait les capacités de création de chacun (combien faut-il mobiliser de
violence pour faire œuvre créatrice !) pour donner à chacun une vie digne
économiquement, culturellement, politiquement… Mettons toutes nos énergies à
réduire la faim, les injustices, la pauvreté, le racisme. Faut-il évoquer le
sort des Palestiniens plus que celui des Chiapas ou des Tchétchènes ?
Nombreux sont ceux qui n’ont pas attendu la présente
catastrophe pour inviter le capitalisme à s’amender lui-même, répétons-le,
d’Attac à Motivé-e-s, en passant par les chercheurs en guerre contre la
biologisation de l’humain, contre son exclusive machinisation cognitive, ceux
qui parient sur la valeur de chacun irréductible à la valeur d’aucun autre… Il
est urgent et nécessaire de faire l’inventaire de ces positions.
Gagneront-elles en audience ? Elles témoignent en tout cas que nous ne sommes
pas sans possibilité d’action. Sommes-nous prêts à nous lancer dans une
nouvelle ère en expérimentant les solutions déjà pensées et discutées ici ou là
? La décision dépend de chacun, de ce chacun que le discours capitaliste
paralyse avec la suggestion de la pensée unique, avec l’affirmation selon
laquelle seule tiendrait la rationalité économique, et que de toute façon le
pouvoir veille sur nous… Nous savons aujourd’hui qu’il aurait mieux fait de
veiller sur lui !
Nul doute que les puissances du monde vont s’entendre pour
concocter dans le secret des états-majors les décisions d’une riposte à la
hauteur de l’attaque, d’une organisation sécuritaire plus grande,
d’institutions mieux adaptées aux menaces nouvelles. Elles continueront, si
nous n’y prenons garde, dans le meilleur des cas, à mendier nos suffrages, afin
de mieux nous exclure de la politique. Opposons-leur une exigence accrue de
démocratie, seule façon d’imposer la réponse politique qui s’impose pour ne pas
faire payer par les habitants d’un bout de la planète la situation économique
plus favorable des habitants d’un autre bout – pour le bénéfice finalement des
seuls spéculateurs…
Imposons un débat large, tous azimuts, sans concession. Il me
semble que la presse écrite l’a déjà engagé. Il convient de le poursuivre, de
l’accroître, de le généraliser – première réponse qui reconstruit, en acte, du
lien social, à cette déchirure sans précédent du lien social. Puisse ce débat
recevoir une impulsion décisive de la méditation qui de chacun dans les trois
minutes de silence du 14 septembre à midi…
À dire vrai, ce n’est pas la première riposte. Qui n’a pas été
saisi par le poignant appel de ceux qui, sachant qu’ils allaient mourir, plutôt
que de gagner quelques minutes en sautant dans le vide, ont pu adresser un
dernier mot d’amour à une compagne, un compagnon, une mère, un père, un enfant,
un proche. Qui ne voit que cet adieu singulier porte le message de tous ceux
qui n’ont pu profiter de l’opportunité ni de l’envoyer ni de le recevoir ? Ce
mot d’amour permettra à quelques-uns – pas seulement parmi les seuls
destinataires – d’entrer dans le travail de deuil que la vie appelle. Surtout,
il démontre que, si le sujet est capable de miser sa vie pour la destruction du
lien social, il est également capable de miser tout ce qu’il est et qui lui
reste de vie pour la recréation d’un lien social habitable par ceux qu’il
laisse. Formidable victoire contre le terrorisme ! Victoire amplifiée par les
solidarités…
Bref, il n’est qu’une riposte qui rendrait les États-Unis et
nous-mêmes dignes de l’humanité dont nous avons héritée : changeons le monde,
maintenant !
Toulouse, le 13 septembre 2001,
2 jours après New York
[1]
Même si les pages qui suivent ont été écrites « à chaud »,
elles bénéficient de la réflexion menée dans le cadre d’une « recherche action
» sur la violence, en partenariat avec des collègues colombiens et sous le
patronage du comité
ecos-Nord. Un
extrait de la première partie est paru dans
L’Humanité du 19 septembre 2001.