2002
Sud/Nord
Globalisation ou œcuménisme ?
Marie Luisa Pfeiffer
Quand nous haïssons un
homme,
nous haïssons dans son
image
quelque chose qui se trouve en
nous-mêmes.
Herman Hesse
L’attaque et la chute des tours jumelles de New York ont été
spectaculaires. Nous sommes amenés à associer leur réalisation et leur
diffusion par les moyens de communication à un film hollywoodien. Le
développement du cinéma américain est un des facteurs les plus importants dans
l’escalade de la conception du monde comme un monde de l’image, c’est-à-dire le
triomphe d’un cosmos imaginaire pur où l’image ne renvoie à rien d’autre qu’à
elle-même. Ces images, qui ont envahi les écrans de la télévision du monde
entier pendant plus de deux jours, ont ignoré la présence du sang qui est
presque l’unique référence aux humains dans les films catastrophe. De la même
façon que ces films, devant lesquels personne ne s’intéresse à l’argument mais
uniquement à l’efficacité et à l’impact des effets spéciaux, ce spectacle
produisait une macabre et plaisante attraction qui nous empêchait de nous
soustraire à la nécessité de le voir et nous contraignait à continuer à le voir
incessamment. Au-delà de la prééminence de l’image sur le contenu, il y a
d’autres éléments qui permettent d’associer ce qui s’est passé à New York avec
un film américain. Tout le déroulement de cet attentat suit les codes des plus
fameux films d’Hollywood : les westerns. Par exemple, il y a dans ce film un
shérif qui cherche l’assassin « mort ou vivant » et qui a offert une récompense
; les protagonistes se sont divisés entre bons et méchants et il « faut » que
les bons gagnent en annihilant les mauvais à n’importe quel prix. Cela serait
la seule façon pour que tout le monde (tout le monde ?) quitte le cinéma
réconforté parce que justice a été faite. Nous avons été habitués à cette
simplification de la vie par le cinéma et la télévision américaines, au point
que cela inspire nos réactions morales. On voit cela dans la réponse des
diplomaties du monde entier quand elles établissent la nécessité de se mettre
derrière une des deux factions qui vont se battre dans une espèce de
Duel au soleil, Quand le train sifflera trois
fois.
Mais il est clair que, dans ce jeu, il n’y a pas d’authentique
option, tous veulent et doivent aller derrière les bons, ceux qui
s’autoproclament les bons, et cela veut dire très simplement exterminer les
mauvais. Cette option est exigée et encouragée à partir des différentes places
politiques et non politiques. Pour ceux-ci, qui sont les plus écoutés, les
espaces territoriaux, idéologiques, religieux, historiques, politiques,
disparaissent derrière une division simplificatrice des différences, il reste
seulement un ici et un delà. Dans ces groupes, on trouve beaucoup des
formateurs et propagateurs d’opinion qui ont déjà décidé que les mauvais sont
les terroristes, bien entendu, que ceux-ci mettent des bombes et font exploser
des avions. Ils sont aujourd’hui le mal absolu. Est-ce qu’il y a une
formulation plus semblable au fondamentalisme ?
La raison occidentale, pivot des éthiques, des politiques et
des sciences occidentales et de la Déclaration des droits de l’homme, cède à la
peur qu’elle ne soit pas suffisante pour garantir la vie, et nous trouvons
alors qu’une espèce de résurrection de la peur de la mort occupe la place de la
raison, prend refuge dans ce que les darwiniens vulgaires ont appelé «
suprématie du plus fort ». Celui qui a plus de force, celui qui est capable de
mettre derrière lui les pays plus puissants sera le maître de la raison. Si
l’on ajoute à cela quelques pincées de condiment moral, nous obtiendrons comme
résultat qu’il sera raisonnable d’attaquer et d’annihiler les terroristes et
tous ceux qui leur sont proches, ce qui sera bon aussi
[1].
La raison apportée par la Grèce à la culture occidentale,
l’égalité et la liberté apportées par le judéo-christianisme, ont été
ensevelies avec les tours jumelles et nous voyons surgir des cendres encore une
fois, les démons de la vengeance, des réparations, de la revanche, les «
représailles », la logique de la guerre, le tout appuyé sur l’empire de la
force. Mais cela n’est pas nouveau, cette logique du plus fort vient commander
les relations parmi les hommes depuis toujours, se moquant des discours et
déclarations en faveur de la justice et la paix. En réalité, ce qui s’est passé
à New York a changé seulement la scène de l’horreur, de la mort des « innocents
» et de l’empire des procédés arbitraires. Rappelons quelques données
:
-
chaque minute les
pays du monde dépensent 1,8 million de dollars américains en armement
militaire. Avec seulement 7 % de ce montant, on pourrait éviter la mort par
faim de tous les enfants du monde ;
-
chaque heure 1 500
enfants meurent à cause de la faim ou des maladies provoquées par la faim ou
par d’autres causes évitables. Ceci représente une moyenne de quatre enfants
par seconde ;
-
chaque semaine des
années quatre-vingt, ont été arrêtés, torturés, assassinés, obligés à l’exil ou
bien opprimés par les formes les plus variées et par des régimes répressifs,
plus d’êtres humains que dans n’importe quelle époque historique, à l’exception
du temps de la Deuxième Guerre mondiale ;
-
chaque mois le
système économique mondial ajoute au moins 70 000 millions de dollars à la
dette de milliards de dollars qui pèse déjà d’une façon intolérable sur les
peuples du tiers monde ;
-
chaque année est
détruite pour toujours une surface de bois tropical équivalente à la province
de Córdoba d’Argentine (à peu près 170 000 km2).
Comment parler de justice ? Ces chiffres ne sont pas le
résultat des actions concrètes et ponctuelles, mais des conduites qui, depuis
toujours, vont dans la même direction : celle qui a provoqué les deux guerres
mondiales, l’archipel du Goulag, l’Holocauste, les bombes atomiques, la guerre
du Viêtnam, les disparus d’Amérique latine, et je ne cite que quelques-uns des
faits politiques les plus remarquables dans le xxe siècle. Et, en plus, elles ne sont que
des indices momentanés qui peuvent empirer à chaque moment, spécialement si
nous continuons à penser que la solution des problèmes est la fabrication
d’armes chaque fois techniquement plus précises. Et surtout, nous devons penser
que ces chiffres n’ont pas été causés par des terroristes qui agissent au-delà
de la loi mais par le terrorisme institutionnel qui opère dans certains pays
démocratiques.
L’État libre démocratique a une proposition qui est différente
de celle d’un État clérico-médiéval ou même l’État moderne-totalitaire. Sa
proposition ne naît pas d’une position neutre face aux valeurs et conceptions
de la vie mais, au contraire, il établit comme ses fondements l’égalité des
personnes, sa liberté et la loi comme consensus nécessaire. Cela signifie que
cet État doit pratiquer la tolérance en ce qui concerne la diversité des
religions et confessions, des philosophies et idéologies. C’est sa faiblesse et
en même temps sa force.
Est-ce que cela signifie que d’autres conceptions de la vie ne
donnent pas de valeur à la liberté ou aux droits des personnes ? Cela signifie
que l’Occident a obtenu une formulation explicite de certaines nécessités de
l’homme pour pouvoir vivre comme tel avec d’autres. Peut-être (et je dis
peut-être parce que j’ignore, de même que la plupart des Occidentaux, les
cultures et philosophies non occidentales) d’autres pensées n’ont pas été
formulées de manière si explicite. Sa propre conception de ce qu’il faut faire
empêche l’État démocratique d’imposer son sens ou style de vie, et aussi
l’amène à prescrire légalement n’importe quelle valeur suprême ou norme ultime.
Sa tâche est totalement contraire à celle de l’imposition par la force (qu’elle
soit militaire, politique ou économique), elle consiste plutôt à trouver un
consensus fondamental entre différentes cultures.
Parmi les colonnes que nous avons signalé comme soutien de
l’éthique et de la politique occidentales, point de sustentation de l’État
démocratique, la liberté est prépondérante pour les énoncés libéraux au point
tel qu’elle ne peut pas être sacrifiée pour obtenir aucun autre bien comme la
sécurité ou l’utilité. Rappelons-nous ce qu’a dit Benjamin Franklin, un des
fondateurs des États-Unis, un reflet clair de la signification de la liberté
pour les libéraux : « Les hommes qui sont capables de sacrifier la liberté pour
la sécurité, ne méritent ni l’une ni l’autre. » La liberté est la valeur
suprême pour les libéraux et cette suprématie a soutenu la formulation des
droits humains depuis Locke jusqu’à aujourd’hui ; mais elle soutient aussi le
devoir comme impératif éthique-politique chez Kant et tout le développement du
romantisme et de l’existentialisme. Cette conception de la liberté qui est la
conception vulgaire en Occident est individualiste. Est-ce qu’on peut
globaliser cette liberté ? C’est-à-dire est-ce que nous pouvons prétendre que
toutes les cultures comprennent et vivent la liberté de cette façon ?
Sommes-nous satisfaits avec les résultats de penser et vivre la liberté comme
ça
[2] ?
Cette conception de la liberté s’appuie sur la croissante
auto-affirmation absolue de la raison d’un sujet qui exige compte de tout à
partir de soi-même, sans connexion avec rien d’autre et avec personne. Les
acteurs de cette liberté ignorent ses origines et ses destinataires, ils se
suffisent eux-mêmes et finissent dans l’autodestruction. Le monde qui résulte
est une somme des parties et toute relation est l’accord entre ces parties en
respectant ses limites. La liberté trouve donc sa limite dans la liberté de
l’autre. Mais pourquoi la reconnaître et l’accepter ? C’est le piège du
libéralisme, celui que remarque Mill par exemple, quand il reconnaît
qu’au-dessus de la liberté comme valeur doit être l’utilité ou la félicité.
Pour Mill, la liberté est limitée par l’utilité : il est utile de la limiter
pour pouvoir vivre en société. Cela devient l’argument de la globalisation :
reconnaître la liberté de l’autre quand elle sert, quand elle est utile à la
cohabitation dont les règles sont imposées par la rationalité qui maintient
cette forme de vie. Il y a dans cette formulation une contradiction : celle
d’une liberté absolue mais limitée par la nécessité de la cohabitation. « Ce
serait une illusion de croire que, dans cette planète progressivement bigarrée,
la cohabitation humaine peut être régulée seulement par un système rationnel de
l’utilité, une espèce de religion de l’économie mondiale
[3]. » La tâche de la démocratie ne pourrait
jamais être sous le signe de la globalisation, c’est-à-dire total et unique,
elle devrait être sous le signe de l’œcuménisme, c’est-à-dire la marque d’une
dynamique qui reconnaît les différences.
L’attentat des tours jumelles relève lui aussi du
fondamentalisme et tout fondamentalisme met en question les discours de la
démocratie, des éthiques du respect et de la tolérance. Ces derniers sont dans
ces moments en face du plus grand des défis. Est-il possible de trouver des
points de coïncidence avec les auteurs de l’attentat ? des finalités communes ?
Sting dit dans une de ses chansons : « La seule chose qui puisse nous sauver
est qu’ils aiment aussi leurs propres enfants
[4]. »
Seulement, si nous changeons de point de vue et que nous
commençons à nous préoccuper et nous occuper d’obtenir une ample base d’accord
où nous tenons compte du monde dans lequel nous voulons vivre, nous pourrons
nous comprendre et ne pas nous détruire, soit dans les petites, soit dans les
grandes communautés. Il est un principe hautement vérifié que la violence
engendre la violence et que personne ne gagne dans une guerre ; au contraire,
tous perdent. Nous pourrions immoler notre propre vie pour soutenir un idéal ou
même un rêve, mais nous ne pouvons pas sacrifier la vie des autres. C’est
précisément cela que reconnaît la déclaration du droit à la vie. Reconnaître le
droit de l’autre, même à être fondamentaliste, est la grande difficulté à
laquelle doit faire face la proclamation des droits de l’homme. Ceux-ci doivent
être respectés et mis en pratique sous n’importe quelle circonstance et non pas
seulement quand ils sont respectés par celui que nous avons en face. Nous ne
pouvons pas maintenir qu’il faut un jugement juste, du droit à la défense,
d’une condamnation en accord avec la magnitude du crime pour ceux qui partagent
notre façon de vivre, et pour ceux qui ne partagent pas nos croyances, leur
réserver la violence, la destruction sans aucun appel, la vengeance
sanguinaire. L’authentique difficulté et le plus grand défi n’est pas de
dialoguer et de trouver un accord avec les égaux mais de le faire avec ceux qui
sont différents, et je ne parle pas des Arabes, comme la simplification de la
télévision veut nous faire penser, mais de quiconque proclame et prétend
imposer des façons de vivre totalitaires, marginales, anachroniques,
dangereuses.
Ce type d’action de force provoque des sentiments opposés :
haine, admiration, peur, angoisse, surprise, solidarité, tristesse, mais doit
nous pousser à chercher surtout la compréhension. Un premier exercice salutaire
est celui de se mettre dans la peau de l’autre pour comprendre d’où il fait et
pense ce qu’il fait et pense ; et un deuxième exercice salutaire consiste à se
demander quelle est la responsabilité que chacun a dans cet événement, surtout
au niveau institutionnel. Il ne suffit pas d’être informé, il faut assumer un
degré de responsabilité pour ce qui s’est passé. Il faut que cette
responsabilité nous mette très loin de diviser le monde entre les bons et les
mauvais et considérer bons ceux qui sympathisent avec nous et ceux qui nous
ressemblent dans leur manière de vivre et vice versa. Il ne suffit pas non plus
de traduire « responsabilité » par « bonnes intentions » et donner forme aux
jugements selon l’appréciation subjective de la présence de certaines valeurs
dans les conduites, comme la justice, l’amour, la vérité, en oubliant les
conséquences de ces mêmes actions, la situation concrète d’où elles naissent,
ses exigences et répercussions.
Être responsable, cela signifie en premier lieu chercher les
justifications aux actes pour établir combien de bien ils impliquent et combien
de mal. Mais il signifie aussi de trouver la mesure qui permet de choisir
quelques actes au lieu d’autres, en comprenant qu’ils ne seront jamais
définitivement ni bons ni mauvais, que toute action, même la meilleure, fait du
tort à quelqu’un.
Être responsable consiste en plus à trouver les réponses pour
celui qui souffre, la consolation pour celui qui pleure, fonder un monde
équitable pour tous et où tous ceux qui lèsent les autres sont séparés de la
société pour qu’ils ne le fassent plus.
De quelle place, tous ceux qui sont parmi nous, qui sommes
responsables d’une ou d’une autre façon, pouvons-nous penser un futur où de
tels attentats ne se répéteront plus ? À partir de quelle place les
responsables des régions, religions, idéologies doivent-ils commencer à
imaginer le futur de l’humanité ? La réponse devrait venir d’une éthique et
d’une politique qui soient inspiratrices des conduites. Mais celles-ci ne
devraient pas avoir un caractère global parce que cela n’implique pas une seule
direction mais une unique origine. On devrait chercher des espaces de
consensus, établir des fins communes et les mettre en pratique. Ce qui devrait
être commun, ce sont les fins, les moyens peuvent être différents, on peut y
arriver par des chemins différents : des philosophies, des idéologies, des
religions. Cette recherche conduirait aux énoncés œcuméniques et solidaires.
Cela n’est pas étrange pour la pensée occidentale : elle limite la liberté par
la justice, la productivité par le respect de la nature, l’égalité par la
tolérance en exigeant de celle-ci la paix. La liberté, la justice et la
solidarité avec les autres et avec la nature se limitent mutuellement et cela
empêche qu’elles deviennent des principes absolus. Les fins ne doivent pas être
imposées comme des vérités absolues. Prenons comme exemple la liberté, ce droit
ou cette condition dont le caractère absolu est proclamé très fréquemment. Même
si on la considère comme la valeur suprême de l’éthique et de la politique
occidentales, nous savons que sa pratique est imparfaite et contingente,
qu’elle doit être limitée parce que dans plus d’occasions qu’on peut le
désirer, l’exercice de la liberté, telle qu’elle est comprise en Occident,
conduit à la destruction et à la mort propre et à celle d’autrui. Je crois que
nous nous enrichissons sans doute de commencer à penser et vivre la liberté
avec un autre signe qui ne soit pas celui de l’individualisme.
Le chemin à parcourir n’est pas celui de la globalisation qui
intègre à la culture occidentale tout autre type d’extériorisation culturelle.
Il ne faut pas
phagocyter d’autres
cultures bradant la bannière de la vérité et de la justice ; il ne faut pas non
plus obtenir la paix au prix d’ignorer les différences et les contradictions et
en permettant des actions qui sèment la mort. La route choisie est la plus
difficile, parce qu’elle oblige à donner valeur de vérité à des affirmations
qui remettent en question la liberté et l’égalité telles que nous les
comprenons en Occident. Ce chemin nous force à reconnaître comme valeurs, des
non-valeurs comme la violence, la mort, l’inégalité des genres, l’usage de la
drogue, la négation même de la technoscience. Mais cela peut aider à ce que
l’on juge de la vraie valeur de certains succès occidentaux. Quelle est la
valeur d’une science qui n’est pas capable d’empêcher l’abus dans ses
recherches ? D’une technologie qui n’assume pas les risques et se guide
seulement sur son efficacité ? D’un développement industriel qui détruit la
nature, d’une démocratie incapable d’établir une direction pour les
macro-intérêts financiers et les groupes de pouvoir ? Cela signifie-t-il
établir un relativisme qui, en refusant tout absolu, croit que tout a la même
valeur ? Cela signifie plutôt oser une rationalité qui en même temps qu’elle
reconnaît que l’absolu ne peut pas s’identifier avec lui, qui se permet et
permet à chacun, à chaque culture, de le contempler et de l’accepter selon ses
circonstances, dans son propre contexte. Habermas dit que c’est oser « juger
relative la propre existence… [reconnaître] des droits égaux aux autres, aux
étrangers avec ses idiosyncrasies que nous ne comprenons pas [ne pas être
obstiné] dans l’universalisation de la propre identité […], ne pas exclure et
condamner tout ce qui se dévie d’elle, [faire] infiniment plus grands
qu’aujourd’hui les espaces de tolérance
[5] ». Cela ne veut pas dire que tout est « semblable »,
mais au contraire c’est assumer une attitude pratique qui se passe des
orthodoxies qui s’érigent elles-mêmes comme mesures de salut. L’œcuménisme
permet la synthèse tandis que la globalisation exige le syncrétisme où se
fondent et s’amalgament le possible et l’impossible.
Il est nécessaire de reconnaître sa valeur et de récupérer le
poids des religions dans la vie des personnes et des peuples. L’effort de la
pensée de la modernité pour se passer d’un dieu identifié avec l’être de la
métaphysique grecque et converti en justification des puissants s’est fait
radical avec la négation du côté religieux de l’humain. La religion est devenue
une affaire de femmes et de pusillanimes craintifs de se mettre en face des
défis de la liberté. Cela a empêché que le premier motif qui avait amené à
refuser les religions établies, l’empire de la métaphysique et du pouvoir
protégé par la religion comme idéologie, ait pu être vraiment controversé. Nous
trouvons encore ce résultat de nos jours : nous voyons parfois quelques églises
qui se mettent à l’abri des pouvoirs qui les utilisent et les jettent comme un
objet de consommation.
Historiquement, seule la science anthropologique continuait à
considérer les religions comme éléments qui forment des morales et cultures au
même niveau que des langages, des représentations du monde et les ordres
politico-sociaux. La religion a opéré dans la vie des personnes et des peuples.
Cela me permet de me faire l’écho de l’affirmation de Küng, théologue allemand
du Concile, quand il dit que « la paix mondiale est impossible sans paix
religieuse
[6] ».
Au cours de l’année 1970, a été célébrée à Kyoto (Japon) la
Conférence mondiale des religions en faveur de la paix, où l’on a cherché des
coïncidences pour la formulation d’une éthique mondiale. Étaient réunis là-bas
des membres de la foi bahaï, bouddhiste, confucianiste ; des chrétiens, des
hindous, des juifs, des mahométans, des shintoïstes, des sikhs et des
zoroastriens pour découvrir ce qui les réunissait et non ce qui les séparait.
Dans leur déclaration, ils ont laissé établir quelques-unes de ces coïncidences
: la dignité de l’être humain, l’inviolabilité de l’individu et de sa
conscience, la valeur de la communauté humaine et aussi : que pouvoir
n’équivaut pas à droit. Ils ont remarqué également la préférence commune :
l’amour, la véracité, l’altruisme et la compassion plutôt que la haine,
l’égoïsme et l’inimitié. Ils se sont accordés surtout dans l’option en faveur
des pauvres et des opprimés.
Les coïncidences trouvées par les religions en 1970 sont
reprises et mises en relief sur le plan politique, dans la Déclaration
universelle des responsabilités humaines donnée à Rome au mois de mars 1987,
par l’InterAction Council, une association des ex-mandataires du monde
(capitalistes, communistes, libéraux, conservateurs, socialistes). Ce conseil
avait été créé au Japon en 1983 et cherchait à mettre son expérience au service
de la résolution des problèmes politiques, économiques et sociaux de
l’humanité. « Dans la formulation de ce projet, les politiques ont collaboré
avec les représentants des cinq religions les plus grandes du monde (islam,
judaïsme, christianisme, hindouisme et bouddhisme) et avec un groupe d’experts.
Cette formulation s’est basée d’un côté sur une analyse de la situation du
monde actuel, caractérisé par le procès de la globalisation, et de l’autre, sur
les coïncidences minimes des normes fondamentales des différentes
religions
[7].
Dans le même sens que celle de Kyoto, mais plus explicitement,
cette déclaration exige la responsabilité pour la non-violence, et dans ce
cadre réclame l’interdiction de la torture, les lésions, l’assassinat
politique, la peine de mort, la solution non violente des conflits nationaux et
internationaux, l’obligation de protéger les sources naturelles pour les
habitants d’aujourd’hui et ceux du futur ; de la responsabilité face à la faim,
la pauvreté, l’ignorance, l’inégalité ; de la responsabilité de donner un appui
aux handicapés, aux victimes de la discrimination, à ceux qui manquent de tout
type d’avantage, aux nécessités de tout ordre. Quoique cette déclaration ait
été élaborée par des hommes politiques, elle permet de voir que la plupart des
conflits qui doivent être résolus par la politique ne sont pas de l’ordre de la
politique même s’ils l’impliquent : ces conflits sont sociaux, ethniques et
religieux.
Il existe un développement éthique de ce qu’on a appelé « la
règle d’or
[8]. Cette
règle d’or est un lieu important de coïncidence entre les religions. Elle a été
formulée par Confucius (551489 av. J.-C.) : « Ce que tu ne désires pas pour
toi, ne le fais pas aux autres hommes. » Dans le judaïsme : « Ne fait pas aux
autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent » (Rabbi Hillel, 60 av. J.-C.10
ap. J.-C.) et dans le christianisme : « Faites aux autres ce que vous voulez
qu’on vous fasse. »
La règle d’or est l’envers de la loi du talion qui pousse à la
revanche et aux représailles, et a été considérée aussi par l’éthique comme
principe d’action. Sur le plan éthique, on pourrait la traduire comme le
principe de la solidarité. Être solidaire, signifie se charger de ce qui
survient aux autres, c’est-à-dire se faire responsable de ce qui arrive à
l’autre. La priorité de ce principe signifie la possibilité de donner force à
deux impératifs, celui de l’autodétermination, ou autonomie, et celui de la
responsabilité. La solidarité rend les hommes plus libres parce que l’exercice
de son autonomie se voit enrichie par l’exercice de l’autonomie des autres dont
il doit répondre. Ce sont les moyens qui se multiplient, les fins sont
communes, et l’origine de celles-ci, ce ne sont pas les institutions, mais, au
contraire, le résultat de l’acceptation commune des premiers.
On peut se demander quelle est l’instance qui rend légitime les
normes et répondre que ce n’est qu’une « raison transcendantale », laquelle
peut être déguisée comme félicité, telle que le fait Mill. De leur côté,
Habermas et Apel proposent une situation de communication non coercitive,
symétrique, ample et plurielle comme la « place » sur laquelle cette solidarité
doit se mettre en pratique. Ils suggèrent que cette place soit le langage
formalisé de quelque façon, par exemple en lois, pour que cette communication
se cristallise en actions. Au-delà de la préférence pour la formalité, héritage
de la logique qui reste vivante dans ces propositions, il continue à survoler
sur elles la nécessité de commencer un dialogue « rationnel » en comprenant
cette rationalité à partir des postulats de la logique grecque, lesquels nous
devons avant tout accepter comme un présupposé. Il n’est pas facile de
comprendre et de proposer une communication et une solidarité en dehors de
toute logique, qui se trouve appuyée seulement dans l’accord, c’est-à-dire dans
l’acceptation de la part d’une volonté libre de ce qui propose une autre
volonté libre
[9]. Mais si
nous voulons que le concept de liberté – qui est sustentation de l’éthique, des
religions et des politiques occidentales – continue à vivre, cette légitimité
ne peut pas venir que des libertés qui se mettent en puissance
mutuellement.
La religion est une des manifestations de ces libertés. Elle
est la possibilité d’adopter un credo au lieu d’un autre, de croire en Dieu
plutôt que croire à la science ou à la raison universelle, ou à la force du
plaisir. Au-delà des tentations qu’ont eues les religions d’exiger obéissance
aveugle de leurs fidèles, même en violentant les consciences dans plus de
situations que ce qui est désirable, elles peuvent offrir aujourd’hui des
motivations morales convaincantes et des modèles de vie avec lesquelles peuvent
coïncider beaucoup de non-croyants. Est-ce que cela signifie qu’il faut laisser
de côté la raison ? Cela signifie simplement comprendre que la raison n’arrive
pas à tous les confins de la vie, que nous, les êtres humains, sommes mus par
beaucoup de motivations, au-delà ou en deçà, de celles qui sont rationnelles et
que, si nous voulons dialoguer sérieusement, nous ne pouvons pas nous en
passer, surtout parce que la présence du côté religieux est déterminante pour
la solution des problèmes de ce moment historique.
« La religion est le vestige de l’ancien état de servage », dit
Spinoza au commencement de la modernité. Cette croyance, fermement enracinée
chez les philosophes et les scientifiques, a opposé religion et raison,
l’existence de Dieu et l’existence de la liberté. Comment établir une relation
entre l’éthique appuyée sur la raison et la liberté de l’homme avec la religion
?
Nous avons vu que, tant d’un côté que de l’autre, se proclament
la justice et l’amour et aussi que, tant d’un côté que de l’autre, ce type de
discours est nié par une pratique injuste, appuyée sur la haine et la
discrimination, sur la violence et la destruction. Éthique et religion ont en
commun qu’aucune n’est un discours ; elles ne sont pas des théories mais des
pratiques. Si nous faisons tout le possible pour les mettre en pratique, nous
aurons fait le premier pas vers un monde meilleur.
[1]
Cela a été la logique de tous les terrorismes d’État pendant le
xxe siècle, parmi lesquels celui dont a
souffert l’Argentine depuis 1976.
[2]
Noam Chomsky, dans une récente conférence à Massachusetts (le
18 octobre 2001) disait : « Il y a beaucoup de gens dans le monde qui ont
souffert de ce que nous appelons liberté. »
[3]
G. Hans Gadamer,
El giro
hermenéutico, Cátédra, Madrid, 1998, p. 186 (
Hermeneutik im Rùckblick, Mohr, Tübingen,
1995).
[4]
La chanson s’appelle
Russians et elle était chantée quand était
encore possible une guerre atomique…
[5]
J. Habermas,
Identidades
nacionales y postnacionales, Tecnos, Madrid, 1994, p. 117.
[6]
Hans Küng,
Projekt
Weltehos, Hans Kùng, 1990.
[7]
Cf. J. Wester de Michelini, « La rehabilitacion de la “regla de
oro” como norma ética global », dans D. Michelini
et al.,
Globalización, Desafios económicos, políticos y culturales,
icala, Rio Cuarto,
1999.
[8]
Selon Kohlberg, elle est un principe universel de justice,
réciprocité, équité; et respect par la dignité des êtres humains comme
personnes, « High school democracy and education for a just society », dans R.
Mosher,
Moral Education. A First Generation of
Research and Development, Praeger, 1980.
[9]
Tous deux considérant qu’est impossible un dialogue sans un
discours d’argumentation idéal qui a son origine dans une condition rationnel
qui la fait soutenable pour Apel et dans l’accord social plus ample possible
pour Habermas. Ce dialogue devient le modèle de toute discussion et négociation
politique globale.
Cette difficulté fait que l’accord se donne dans un ordre
juridique critique préalable appuyé sur le droit, pour Habermas. « Ce qui unit
les membres d’une société définie par le pluralisme social, par le pluralisme
culturel et par le pluralisme dans les conceptions ultimes du monde, sont en
premier lieu les principes et procédures abstracts d’un ordre républicain
“artificiel”, c’est-à-dire né du droit », J. Habermas, 1994, p. 72-73.