Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
192 pages

p. 117 à 122
doi: 10.3917/sn.017.0117

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Humanitaire

no 17 2002/2

2002 Sud/Nord Humanitaire
Humanitaire

« Comment vivre avec cette mort présente partout ? »

Alain Devaux
Vous allez lire ce qu’écrivent Paula Gomez [1] et Blanche Hyde [2], chacune relatant de semblables histoires dans un même lieu, la Sierra Leone, dans des temps différents avec des approches différentes. Blanche racontera son travail avec Valérie [3] d’entretiens thérapeutiques avec des enfants victimes de l’histoire de leur pays, « enfants soldats », « enfants ex-combattants », recueillis dans le centre Saint-Michaël, enfants qui pouvaient faire peur ou attendrir. Paula parlera de leur travail à toutes les deux avec les jeunes femmes qui prennent soin de ces enfants, deux ans plus tard, des jeunes femmes prises dans leurs déchirements lorsqu’on leur enlève ces enfants devenus leurs enfants, sans mot dire.
Vous allez peut-être lire ces histoires, leurs histoires, sans vous rendre tout à fait compte de l’exigence que requiert ce travail, de l’extrémité des sentiments où il peut porter chacun, où il a pu porter chacune d’elles, dans des temps différents puis dans le même temps.
Le centre va fermer. Il ne reste presque plus personne, six enfants au lieu des quatre-vingts, voire plus, qu’il pouvait en accueillir en 1998 ; il ne reste plus que quatre de ces jeunes femmes, des « care-givers » et un seul homme. Il va fermer parce que le financeur et ordonnateur de cette mission craint qu’il ne devienne une institution qui perdure ; il va fermer aussi parce qu’il a été décidé en Sierra Leone et parmi « les puissances » que la guerre commencée dix ans plus tôt était terminée. Il ne peut donc plus y avoir « d’enfants soldats » : ils seront « réunifiés ». « Réunifié » : barbarisme, néologisme qui veut indiquer qu’un enfant retrouve sa famille, son village alors même que bien souvent les conditions de son engagement souvent forcé du côté des rebelles ou auprès d’autres milices l’ont amené à participer au massacre de ses proches, parents, frère ou sœur, ou voisins.
Quand les mots manquent, il ne reste plus que l’extrémité des sentiments, voire celle des sentiments de mort. Comment vivre avec cette mort présente partout ?
C’est un combat que Blanche et Paula ont dû vivre, comme les « care-givers », comme leurs collègues de l’équipe de Handicap international travaillant à l’aide psychologique des victimes de la guerre, comme leurs collègues travaillant dans le domaine de l’appareillage ou de la rééducation, comme l’ensemble de l’équipe, en somme. Quatre-vingts personnes, elles-mêmes affectées par cette question : comment vivre avec cette mort présente partout ?
Dans le « comment vivre ? », je veux tout de suite dire qu’il doit y avoir, il doit y rester une forme de pensée, qu’il ne s’agit pas de « survivre » ni de « vivre comme un con » : survivre dans un renfermement dans un monde interne de plus en plus restreint, confiné dans une chambre où les choses du privé y seraient méticuleusement agencées comme dans un réduit menacé ou, à l’opposé, « sur-vivre », vouloir vivre en plus, « en sus », dans une exacerbation maniaque qui vous pousse du côté des plages, des palmiers, des regroupements festifs inter et intra-ong déniant toute forme d’altérité, un « homomorphisme » où vouloir être le même peut nous conduire à être l’identique.
Autre procédé, celui qui consiste à prendre l’autre pour un objet, manière là encore d’en évacuer toute sa dimension vicariante, étrangère, celle qui nous redonnerait des ailes comme dans cette belle histoire de cordonnier bossu que nous relate Erri Deluca dans Montedidio [4]. De la différence pourraient nous pousser des ailes d’ange, et le héros s’en trouver devenir homme.
Mais cette différence est difficile, d’autant plus qu’elle cohabite avec la « mort-en-soi », celle que l’on prend en pleine figure dans tous ces lieux d’intervention, celle aussi que l’on rencontre auprès des collègues sierra-léonais, touchés par la même tragédie que celle qu’ont connue les personnes prises en charge dans le programme, collègues touchés aussi par ces maladies infectieuses ou parasitaires qui déciment leurs familles. Pas un mois sans que l’un ou l’autre ne soit malade – « il fait un palu » –, pas un mois sans que l’un ou l’autre n’enterre un proche.
À Lakka, au centre Saint-Michaël, comme dans d’autres lieux, Murray Town, Grafton, camps de réfugiés et de victimes amputées, comme à Bo dans ce lieu d’accueil d’enfants orphelins, il y a eu et il y a encore un énorme travail de liaison fait par les psychologues expatriés et les animateurs sierra-léonais qui se sont succédé. Certains enfants sont pris en charge depuis 1998, individuellement ou dans des groupes thérapeutiques ou d’animation. Quelquefois rencontrés à l’hôpital Connaught après une intervention chirurgicale, ils ont pu être suivis à Waterloo, immense camp éloigné de 30 km de Freetown, puis, après la prise de la ville en janvier 1999, ils ont pu reprendre des soins à Murray Town avant éventuellement d’être dirigés vers Grafton. L’idée d’une continuité, d’une liaison, a probablement été forte et fédérative dans l’équipe psy de Handicap international Sierra Leone. C’était probablement l’idée d’une continuité dans l’histoire de chacun d’abord marquée par la rupture, puis avec les autres équipes s’occupant des prothèses et de la réadaptation, et c’était aussi l’idée que la continuité n’était pas seulement le fait des psychologues expatriés porteurs d’un savoir-faire mais qu’elle était aussi et surtout à mettre au compte des animateurs sierra-léonais et de leurs encadrants, présents quand les expatriés devaient être évacués.
On parle là d’une continuité qui s’attache autant à l’histoire de chacun des patients qu’à celle de l’équipe et de ses strates successives qui ont fait reconnaître la place de l’autre, « celui d’avant », « celui ou celle qui reste là alors qu’on doit être évacué », « celui qu’on abandonne », « celui qui nous abandonne à nous-mêmes alors que l’on part «, « celui qui va venir nous remplacer… », places en jeu dans les histoires des patients rencontrés.
Ces histoires de « place » d’enfants oubliés, perdus pendant les massacres de leurs villages se jouent et se rejouent dans les équipes à seule fin d’être réélaborées par elles, quelquefois à l’insu des divers partenaires de la relation. Il apparaît alors important de repérer les effets institutionnels d’une problématique dont une partie du sens doit être replacée dans le cadre thérapeutique individuel ou groupal, comme lors de toute analyse contre-transférentielle, et dont une autre mérite d’être elle aussi contenue, nommée puis reprise et élaborée dans un autre cadre, celui-là institutionnel, en partie posé depuis quelques mois avec l’aide d’une collègue psychologue du siège de l’association, Isabelle-Anne [5], ancienne expatriée du programme.
Ces lignes de séparation entre équipes, entre membres de chaque équipe, entre secteurs différents, entre personnes d’origines et de cultures différentes seront forcément réactivées comme potentialités conflictuelles par les patients à la fois dans des tentatives de déliaison et dans des tentatives de liaison, qui, si nous le leur permettons, les laisseront sortir d’une répétition jusque-là stérile.
Ainsi, à Lakka, « l’arrachement » qu’ont connu les « care-givers » quand on leur enlevait du jour au lendemain des bébés qu’elles avaient élevés pendant plusieurs mois ou années a pu provoquer chez Blanche et Paula des réactions d’une violence que l’on imagine bien et que je pouvais entendre lors de conversations téléphoniques régulières que j’avais avec Erick [6], le coordinateur du programme. Réactions de sidération, de dépression ? Une dépression dont globalement on ne savait que faire. Le parler ne suffisait pas, elle semblait rester là, isoler Blanche peut-être un peu plus que Paula, en même temps que la tension montait dans l’équipe, d’une manière qui paraissait incompréhensible.
Venu à Freetown en novembre 2001 pour une des missions d’appui prévues, je les ai tous rencontrés, ensemble, séparément, deux par deux, et j’entendis alors les blessures de l’une, l’incompréhension de l’autre, pour qu’enfin ma surdité puisse me quitter. La colère de Blanche, sa persistance envers et contre tout m’a raconté alors une autre histoire que celle d’une dépression qu’elle porterait seule, d’une dépression qui n’aurait pas eu de capacités élaboratives ; Blanche était véritablement « devenue une care-giver de Lakka », sous l’effet d’identifications projectives. Elle pouvait aussi se plaindre d’avoir été laissée seule, mais ne plus pouvoir rien dire de cet engloutissement dans lequel elle était prise. Nous l’avions dans la réalité laissé seule, une séance par mois, quand Paula intervenait avec une autre équipe dans une institution d’une ville du centre du pays. Ce n’est pas seulement le dispositif qui est en cause, et il l’est, c’est bien évidemment la violence faite à ces femmes qui, de toutes façons, aurait été transmise à Blanche qui, sierra-léonaise comme elles, avait plus de risque de se retrouver prise dans ces identifications plus adhésives. La présence plus constante et régulière d’une autre personne, à plus forte raison d’une psychologue clinicienne, aurait pu permettre de mettre des mots sur ce collage, sur cette forme d’identification qui, si l’on n’est pas aidé par un autre, nous laisse sans voix.
Depuis lors, le dispositif a bien entendu été revu, et ni Blanche ni Paula ne se retrouvent seules à Lakka – Paula avait été protégée de cela jusqu’à présent en ayant besoin d’un interprète. Toujours dans cette idée d’un décollage, une troisième personne a été intégrée à l’équipe en plus de l’interprète, un homme de surcroît, choisi dans l’équipe d’animateurs pour ses qualités d’écoute.
Mais, comme on dit, les temps ont changé et ils changent vite par là-bas, le centre ferme, des dizaines d’enfants sortent chaque jour pour rejoindre une famille, un village, sans que cela ait été suffisamment travaillé, et les « care-givers » sont licenciés.
Il en va de même pour les réfugiés et victimes de la guerre pris en charge à Murray Town : ils doivent arrêter leurs prises en charge du jour au lendemain pour être relogés à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. On peut déplorer l’absence de toute coordination possible avec une autre ong comme avec les grandes agences onusiennes, responsables de ce programme de réimplantation.
Je ne veux pas ici entrer dans des polémiques inter-ong, je voulais surtout dire la difficulté de maintenir un travail de qualité comme le font les quelques douze membres de l’équipe psy de Handicap international en Sierra Leone, dire les limites d’un travail de supervision à distance pour l’essentiel (entretiens téléphoniques tous les quinze jours, missions d’appui tous les six mois). On voit bien qu’il a été insuffisant quand Blanche, Paula, Erick ont été confrontés à cette forme particulière de violence à Lakka. Il me faut souligner la qualité du travail de mes collègues sierra-léonais et expatriés quand chaque entretien, chaque groupe fait l’objet d’une reprise, quand des supervisions hebdomadaires sont organisées par les psychologues et les cadres du programme, quand des travaux de recherche sont mis en route au sujet de la problématique des amputations des membres supérieurs et lors de prises en charge globales des patients par des équipes pluridisciplinaires. Il y a aussi une grande préoccupation dans chacune des équipes et chez leurs cadres responsables à se relier les uns aux autres, en sachant que ce lien sera l’endroit précis d’attaques et de mises en tension dans les différentes prises en charge des victimes.
IMGIMGIMGIMF
IMGIMGIMGIMF
 
NOTES
 
[1] Paula Gomez, psychologue clinicienne, expatriée volontaire Handicap international, Freetown road, Lumley, Sierra Leone.
[2] Blanche Hyde, coordinatrice associée, Handicap international, Freetown road, Lumley, Sierra Leone.
[3] Valérie Cresson, psychologue clinicienne expatriée.
[4] Erri Deluca, Montevideo, roman paru chez Gallimard, janvier 2002.
[5] Isabelle-Anne Rouby, psychologue clinicienne, responsable de la coordination technique « psy », Handicap international, 14 av. Berthelot, 69361 Lyon cedex 07.
[6] Erick Duret, coordinateur clinicien, Handicap international, Freetown road, Lumley, Sierra Leone.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Paula Gomez, psychologue clinicienne, expatriée volontaire ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Blanche Hyde, coordinatrice associée, Handicap internationa...
[suite] Suite de la note...
[3]
Valérie Cresson, psychologue clinicienne expatriée. Suite de la note...
[4]
Erri Deluca, Montevideo, roman paru chez Gallimard, janvier...
[suite] Suite de la note...
[5]
Isabelle-Anne Rouby, psychologue clinicienne, responsable d...
[suite] Suite de la note...
[6]
Erick Duret, coordinateur clinicien, Handicap international...
[suite] Suite de la note...