2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
« Comment vivre avec cette mort présente partout ? »
Alain Devaux
Vous allez lire ce qu’écrivent Paula Gomez
[1] et Blanche Hyde
[2], chacune relatant de semblables histoires
dans un même lieu, la Sierra Leone, dans des temps différents avec des
approches différentes. Blanche racontera son travail avec Valérie
[3] d’entretiens thérapeutiques
avec des enfants victimes de l’histoire de leur pays, « enfants soldats », «
enfants ex-combattants », recueillis dans le centre Saint-Michaël, enfants qui
pouvaient faire peur ou attendrir. Paula parlera de leur travail à toutes les
deux avec les jeunes femmes qui prennent soin de ces enfants, deux ans plus
tard, des jeunes femmes prises dans leurs déchirements lorsqu’on leur enlève
ces enfants devenus leurs enfants, sans mot dire.
Vous allez peut-être lire ces histoires, leurs histoires, sans
vous rendre tout à fait compte de l’exigence que requiert ce travail, de
l’extrémité des sentiments où il peut porter chacun, où il a pu porter chacune
d’elles, dans des temps différents puis dans le même temps.
Le centre va fermer. Il ne reste presque plus personne, six
enfants au lieu des quatre-vingts, voire plus, qu’il pouvait en accueillir en
1998 ; il ne reste plus que quatre de ces jeunes femmes, des « care-givers » et
un seul homme. Il va fermer parce que le financeur et ordonnateur de cette
mission craint qu’il ne devienne une institution qui perdure ; il va fermer
aussi parce qu’il a été décidé en Sierra Leone et parmi « les puissances » que
la guerre commencée dix ans plus tôt était terminée. Il ne peut donc plus y
avoir « d’enfants soldats » : ils seront « réunifiés ». « Réunifié » :
barbarisme, néologisme qui veut indiquer qu’un enfant retrouve sa famille, son
village alors même que bien souvent les conditions de son engagement souvent
forcé du côté des rebelles ou auprès d’autres milices l’ont amené à participer
au massacre de ses proches, parents, frère ou sœur, ou voisins.
Quand les mots manquent, il ne reste plus que l’extrémité des
sentiments, voire celle des sentiments de mort. Comment vivre avec cette mort
présente partout ?
C’est un combat que Blanche et Paula ont dû vivre, comme les «
care-givers », comme leurs collègues de l’équipe de Handicap international
travaillant à l’aide psychologique des victimes de la guerre, comme leurs
collègues travaillant dans le domaine de l’appareillage ou de la rééducation,
comme l’ensemble de l’équipe, en somme. Quatre-vingts personnes, elles-mêmes
affectées par cette question : comment vivre avec
cette mort présente partout ?
Dans le « comment vivre ? », je veux tout de suite dire qu’il
doit y avoir, il doit y rester une forme de pensée, qu’il ne s’agit pas de «
survivre » ni de « vivre comme un con » : survivre dans un renfermement dans un
monde interne de plus en plus restreint, confiné dans une chambre où les choses
du privé y seraient méticuleusement agencées comme dans un réduit menacé ou, à
l’opposé, « sur-vivre », vouloir vivre en plus, « en sus », dans une
exacerbation maniaque qui vous pousse du côté des plages, des palmiers, des
regroupements festifs inter et intra-ong déniant toute forme d’altérité, un «
homomorphisme » où vouloir être le même peut nous conduire à être
l’identique.
Autre procédé, celui qui consiste à prendre l’autre pour un
objet, manière là encore d’en évacuer toute sa dimension vicariante, étrangère,
celle qui nous redonnerait des ailes comme dans cette belle histoire de
cordonnier bossu que nous relate Erri Deluca dans
Montedidio
[4]. De la différence pourraient nous pousser des ailes
d’ange, et le héros s’en trouver devenir homme.
Mais cette différence est difficile, d’autant plus qu’elle
cohabite avec la « mort-en-soi », celle que l’on prend en pleine figure dans
tous ces lieux d’intervention, celle aussi que l’on rencontre auprès des
collègues sierra-léonais, touchés par la même tragédie que celle qu’ont connue
les personnes prises en charge dans le programme, collègues touchés aussi par
ces maladies infectieuses ou parasitaires qui déciment leurs familles. Pas un
mois sans que l’un ou l’autre ne soit malade – « il fait un palu » –, pas un
mois sans que l’un ou l’autre n’enterre un proche.
À Lakka, au centre Saint-Michaël, comme dans d’autres lieux,
Murray Town, Grafton, camps de réfugiés et de victimes amputées, comme à Bo
dans ce lieu d’accueil d’enfants orphelins, il y a eu et il y a encore un
énorme travail de liaison fait par les psychologues expatriés et les animateurs
sierra-léonais qui se sont succédé. Certains enfants sont pris en charge depuis
1998, individuellement ou dans des groupes thérapeutiques ou d’animation.
Quelquefois rencontrés à l’hôpital Connaught après une intervention
chirurgicale, ils ont pu être suivis à Waterloo, immense camp éloigné de 30 km
de Freetown, puis, après la prise de la ville en janvier 1999, ils ont pu
reprendre des soins à Murray Town avant éventuellement d’être dirigés vers
Grafton. L’idée d’une continuité, d’une liaison, a probablement été forte et
fédérative dans l’équipe psy de Handicap international Sierra Leone. C’était
probablement l’idée d’une continuité dans l’histoire de chacun d’abord marquée
par la rupture, puis avec les autres équipes s’occupant des prothèses et de la
réadaptation, et c’était aussi l’idée que la continuité n’était pas seulement
le fait des psychologues expatriés porteurs d’un savoir-faire mais qu’elle
était aussi et surtout à mettre au compte des animateurs sierra-léonais et de
leurs encadrants, présents quand les expatriés devaient être évacués.
On parle là d’une continuité qui s’attache autant à l’histoire
de chacun des patients qu’à celle de l’équipe et de ses strates successives qui
ont fait reconnaître la place de l’autre, « celui d’avant », « celui ou celle
qui reste là alors qu’on doit être évacué », « celui qu’on abandonne », « celui
qui nous abandonne à nous-mêmes alors que l’on part «, « celui qui va venir
nous remplacer… », places en jeu dans les histoires des patients
rencontrés.
Ces histoires de « place » d’enfants oubliés, perdus pendant
les massacres de leurs villages se jouent et se rejouent dans les équipes à
seule fin d’être réélaborées par elles, quelquefois à l’insu des divers
partenaires de la relation. Il apparaît alors important de repérer les effets
institutionnels d’une problématique dont une partie du sens doit être replacée
dans le cadre thérapeutique individuel ou groupal, comme lors de toute analyse
contre-transférentielle, et dont une autre mérite d’être elle aussi contenue,
nommée puis reprise et élaborée dans un autre cadre, celui-là institutionnel,
en partie posé depuis quelques mois avec l’aide d’une collègue psychologue du
siège de l’association, Isabelle-Anne
[5], ancienne expatriée du programme.
Ces lignes de séparation entre équipes, entre membres de chaque
équipe, entre secteurs différents, entre personnes d’origines et de cultures
différentes seront forcément réactivées comme potentialités conflictuelles par
les patients à la fois dans des tentatives de déliaison et dans des tentatives
de liaison, qui, si nous le leur permettons, les laisseront sortir d’une
répétition jusque-là stérile.
Ainsi, à Lakka, « l’arrachement » qu’ont connu les «
care-givers » quand on leur enlevait du jour au lendemain des bébés qu’elles
avaient élevés pendant plusieurs mois ou années a pu provoquer chez Blanche et
Paula des réactions d’une violence que l’on imagine bien et que je pouvais
entendre lors de conversations téléphoniques régulières que j’avais avec
Erick
[6], le coordinateur
du programme. Réactions de sidération, de dépression ? Une dépression dont
globalement on ne savait que faire. Le parler ne suffisait pas, elle semblait
rester là, isoler Blanche peut-être un peu plus que Paula, en même temps que la
tension montait dans l’équipe, d’une manière qui paraissait
incompréhensible.
Venu à Freetown en novembre 2001 pour une des missions d’appui
prévues, je les ai tous rencontrés, ensemble, séparément, deux par deux, et
j’entendis alors les blessures de l’une, l’incompréhension de l’autre, pour
qu’enfin ma surdité puisse me quitter. La colère de Blanche, sa persistance
envers et contre tout m’a raconté alors une autre histoire que celle d’une
dépression qu’elle porterait seule, d’une dépression qui n’aurait pas eu de
capacités élaboratives ; Blanche était véritablement « devenue une care-giver
de Lakka », sous l’effet d’identifications projectives. Elle pouvait aussi se
plaindre d’avoir été laissée seule, mais ne plus pouvoir rien dire de cet
engloutissement dans lequel elle était prise. Nous l’avions dans la réalité
laissé seule, une séance par mois, quand Paula intervenait avec une autre
équipe dans une institution d’une ville du centre du pays. Ce n’est pas
seulement le dispositif qui est en cause, et il l’est, c’est bien évidemment la
violence faite à ces femmes qui, de toutes façons, aurait été transmise à
Blanche qui, sierra-léonaise comme elles, avait plus de risque de se retrouver
prise dans ces identifications plus adhésives. La présence plus constante et
régulière d’une autre personne, à plus forte raison d’une psychologue
clinicienne, aurait pu permettre de mettre des mots sur ce collage, sur cette
forme d’identification qui, si l’on n’est pas aidé par un autre, nous laisse
sans voix.
Depuis lors, le dispositif a bien entendu été revu, et ni
Blanche ni Paula ne se retrouvent seules à Lakka – Paula avait été protégée de
cela jusqu’à présent en ayant besoin d’un interprète. Toujours dans cette idée
d’un décollage, une troisième personne a été intégrée à l’équipe en plus de
l’interprète, un homme de surcroît, choisi dans l’équipe d’animateurs pour ses
qualités d’écoute.
Mais, comme on dit, les temps ont changé et ils changent vite
par là-bas, le centre ferme, des dizaines d’enfants sortent chaque jour pour
rejoindre une famille, un village, sans que cela ait été suffisamment
travaillé, et les « care-givers » sont licenciés.
Il en va de même pour les réfugiés et victimes de la guerre
pris en charge à Murray Town : ils doivent arrêter leurs prises en charge du
jour au lendemain pour être relogés à quelques dizaines de kilomètres de la
capitale. On peut déplorer l’absence de toute coordination possible avec une
autre ong comme avec les grandes
agences onusiennes, responsables de ce programme de réimplantation.
Je ne veux pas ici entrer dans des polémiques inter-ong, je voulais surtout dire la difficulté de
maintenir un travail de qualité comme le font les quelques douze membres de
l’équipe psy de Handicap international en Sierra Leone, dire les limites d’un
travail de supervision à distance pour l’essentiel (entretiens téléphoniques
tous les quinze jours, missions d’appui tous les six mois). On voit bien qu’il
a été insuffisant quand Blanche, Paula, Erick ont été confrontés à cette forme
particulière de violence à Lakka. Il me faut souligner la qualité du travail de
mes collègues sierra-léonais et expatriés quand chaque entretien, chaque groupe
fait l’objet d’une reprise, quand des supervisions hebdomadaires sont
organisées par les psychologues et les cadres du programme, quand des travaux
de recherche sont mis en route au sujet de la problématique des amputations des
membres supérieurs et lors de prises en charge globales des patients par des
équipes pluridisciplinaires. Il y a aussi une grande préoccupation dans chacune
des équipes et chez leurs cadres responsables à se relier les uns aux autres,
en sachant que ce lien sera l’endroit précis d’attaques et de mises en tension
dans les différentes prises en charge des victimes.
[1]
Paula Gomez, psychologue clinicienne, expatriée volontaire
Handicap international, Freetown road, Lumley, Sierra Leone.
[2]
Blanche Hyde, coordinatrice associée, Handicap international,
Freetown road, Lumley, Sierra Leone.
[3]
Valérie Cresson, psychologue clinicienne expatriée.
[4]
Erri Deluca,
Montevideo, roman paru chez Gallimard, janvier
2002.
[5]
Isabelle-Anne Rouby, psychologue clinicienne, responsable de la
coordination technique « psy », Handicap international, 14 av. Berthelot, 69361
Lyon cedex 07.
[6]
Erick Duret, coordinateur clinicien, Handicap international,
Freetown road, Lumley, Sierra Leone.