2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
Enfants de la guerre en Sierra Leone
Paula Gomez
Dix ans de guerre civile ont ravagé la Sierra Leone, laissant
environ 2 000 personnes amputées, 5 500 enfants soldats, 30 000 personnes
tuées. Des centaines de milliers de civils se sont déplacés ou réfugiés, fuyant
la folie des bandes armées qui ont pillé, détruit, brûlé villes et villages sur
leur sillage.
En 1996, Handicap international a initié un programme de
soutien aux victimes de guerre, autour de l’appareillage et la rééducation de
personnes amputées. Au mois de mai 1997, un volet de soutien psychologique
était sur le point de démarrer, avec l’ouverture d’un centre de jour à Bo (une
grande ville de l’intérieur du pays), au moment où un coup d’État entraînait
l’évacuation des expatriés ainsi que l’interruption temporaire de l’ensemble du
programme. Les activités ont pu reprendre en 1998 ; toutefois, les conditions
de sécurité ne permettant pas de travailler dans les provinces, c’est dans les
camps de déplacés autour de Freetown (capitale du pays) que le volet de soutien
psychologique a commencé. Dans un premier temps, une psychologue clinicienne
expatriée accompagnée d’un interprète cothérapeute sierra- léonais assuraient
des prises en charge psychothérapeutiques, individuelles et groupales, de
personnes amputées et blessées de guerre ainsi que de leurs familles.
Progressivement, une petite équipe (que nous appelons « l’Unité
psy ») s’est constituée, à l’intérieur de laquelle l’implication de chacun
(animateurs psychosociaux, interprètes cothérapeutes sierra-léonais,
psychologues expatriés) évolue à mesure que le programme mûrit. Cette
maturation est rendue possible autant par les compétences acquises au fil du
temps par nos collègues sierra-léonais que par l’amélioration des conditions de
sécurité dans le pays.
S’il nous semble nécessaire que nous, expatriés (je parle
d’Erik Duret, coordinateur clinicien, et de moi-même), continuons à nous
appuyer sur notre pratique clinique auprès d’enfants, d’adolescents et
d’adultes, nous nous investissons de plus en plus de façon indirecte en tant
que « soutien technique » de l’unité psy. Ce terme certes particulier du «
jargon humanitaire » indique que notre rôle consiste à accompagner et étayer
nos collègues sierra-léonais qui deviennent peu à peu à même de prendre soin
des personnes en souffrance. D’autre part, nous travaillons ensemble à la mise
en place d’un cursus de formation intitulé « Soin psychologique et travail
social » en partenariat avec un institut universitaire sierra-léonais. Enfin,
nous faisons un travail d’accompagnement des professionnels employés par des
associations locales intervenant dans le champ « psychosocial ». Ayant souvent
une expérience riche en matière de travail social, ces professionnels sont
confrontés dans leur pratique quotidienne à des personnes en grande souffrance
et à des situations complexes que la seule approche sociale ou éducative ne
permet pas de comprendre.
C’est de ce dernier aspect de notre travail, et du cadre sur
lequel nous nous appuyons pour le faire, que je souhaite parler ici. Depuis
1999, l’Unité psy intervient dans un centre d’accueil intérimaire (centre
Saint-Michael) situé à proximité de Freetown, géré par l’association
sierra-léonaise « Family Home Movement ». Son mandat est d’accueillir des
enfants ex-combattants après leur démobilisation ainsi que des enfants séparés,
jusqu’à ce qu’ils soient réunifiés avec leur famille. Il faut savoir que, dans
le conflit sierra-léonais, des enfants, filles et garçons à partir de l’âge de
4 ans, ont été enrôlés de force par des bandes armées plus ou moins organisées,
plus ou moins contrôlables. Certains d’entre eux ont servi d’esclaves, d’autres
ont été entraînés au maniement des armes et ont participé activement aux
combats, pillages, viols, mutilations et autres exactions, souvent sous l’effet
de drogues. L’ouvrage de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma,
Allah n’est pas obligé (publié à Paris
aux éditions du Seuil, 2000), rend compte avec un réalisme cru de l’univers
dans lequel ont vécu les enfants soldats dans cette région du monde. Le terme
d’enfants séparés désigne les enfants de 0 à 18 ans que la guerre a séparés de
leur famille élargie.
Si la famille d’un enfant a totalement disparu ou bien si elle
vit dans une région où sévit encore l’insécurité, celui-ci peut être placé dans
une famille d’accueil ou dirigé vers un autre centre d’accueil intérimaire plus
proche de son lieu d’origine. Durant leur séjour au centre, la plupart des
enfants sont scolarisés à l’école du village, d’autres suivent des formations
professionnelles à proximité.
Une vingtaine de travailleurs sociaux (appelés « care givers »)
prennent soin quotidiennement d’un groupe d’enfants, les femmes s’occupant des
plus jeunes (0 à 12 ans) tandis que les hommes ont en charge le groupe des
adolescents (13 à 18 ans).
Le processus de démobilisation des enfants soldats a débuté en
1999. Dans un premier temps, le séjour des enfants au centre Saint-Michael
durait plusieurs mois. Une psychologue expatriée et une interprète cothérapeute
sierra-léonaise effectuaient alors des psychothérapies individuelles d’enfants
repérés comme souffrant par les travailleurs sociaux. Par la suite, des groupes
médiatisés thérapeutiques se sont constitués, toujours à partir des indications
des travailleurs sociaux.
L’analyse du matériel clinique recueilli au cours des
entretiens individuels et des groupes médiatisés nous ont laissé présager des
difficultés auxquelles les travailleurs sociaux se trouvaient confrontés dans
la relation quotidienne à ces enfants. En outre, le caractère maltraitant du
dispositif de démobilisation et de réintégration des enfants ex-combattants a
amené l’Unité psy à porter une attention particulière aux professionnels
impliqués dans ce travail.
En effet, la situation dans le pays évoluant, les instances
gouvernementales et les agences internationales, pressées par les financeurs,
imposent des échéances qui entraînent une course de plus en plus rapide à la
réintégration des enfants ex- combattants. Ainsi, la durée légale de leur
séjour dans les centres intérimaires se voit de plus en plus réduite. Cela
conduit parfois à des situations folles, où un enfant tout juste démobilisé
peut être remis le jour même à sa famille sans aucune forme de préparation, que
ce soit du côté de l’enfant, de ses parents, ou de celui des travailleurs
sociaux. Au lieu de constituer un processus restructurant pour l’enfant et
participer à sa réinscription dans la communauté, l’absence de liens entre les
différents intervenants et lieux d’accueil successifs en fait une suite de
ruptures non travaillées. Fonctionnant en miroir des problématiques auxquelles
il se propose d’apporter des réponses, ce dispositif fait violence à la fois
aux enfants et aux professionnels qui les accompagnent.
Il faut noter que les résultats de cette politique commencent
d’ores et déjà à se faire sentir ; bon nombre d’enfants rejetés par leurs
familles ou par leurs communautés, ou encore s’excluant eux-mêmes, viennent
grossir le chiffre des enfants des rues de la capitale sierra-léonaise, théâtre
d’une délinquance florissante.
S’il ne nous appartient pas, de notre place, d’intervenir sur
ce dispositif global, nous maintenons un discours dans lequel il est question
de la réinscription de l’enfant comme sujet de son histoire et de l’importance
des liens tissés entre l’enfant et les adultes qui jalonnent son parcours.
Aussi, il est apparu rapidement aux yeux de l’Unité psy que la brièveté
croissante des séjours ainsi que le caractère anarchique des réunifications
interdisaient toute possibilité de poursuivre un travail psychothérapeutique
auprès des enfants.
C’est dans ce contexte que se sont mis en place à partir de
mars 2000 des « Groupes d’élaboration de la pratique » destinés aux
travailleurs sociaux, le groupe des femmes et le groupe des hommes étant chacun
coanimé par un (une) clinicien(ne) et un (une) interprète cothérapeute (il
s’agit de Blanche Hyde, devenue depuis coordinatrice associée, et de Bindi
Saffa). À raison d’une séance hebdomadaire, ces groupes constituent des temps
de prise de recul offrant un cadre à ces professionnels pour évoquer les
difficultés qu’ils rencontrent dans leur pratique, dans la relation aux
enfants, ainsi que pour travailler autour de questions
institutionnelles.
Un travail important a pu se faire à partir des problématiques
des enfants ex-combattants, notamment autour des perturbations dans leur
rapport à la Loi, lorsqu’ils restaient à Saint-Michael pendant quelques mois.
Le centre servait alors d’espace transitionnel, où des liens avec l’adulte
pouvaient se retisser dans un cadre contenant offrant des règles de vie. À
mesure que la durée des séjours des enfants raccourcissait pour n’atteindre
parfois que quelques jours, la parole des femmes concernant les difficultés
rencontrées s’est progressivement « tarie », l’absence de problèmes devenant le
point de départ « rituel » de chaque séance ; parallèlement, elles ne pouvaient
amener que peu d’éléments concernant l’histoire des enfants. Aussi, leur rôle
d’accueillant auprès des enfants n’a plus été parlé que comme une succession de
gestes opératoires autour des soins quotidiens. Il est parfois difficile pour
Blanche et moi-même de ne pas nous laisser envahir par l’ambiance dépressive du
groupe, faite de silences et de vides rythmés par le bruit des vagues (car le
centre Saint-Michael se situe au bord de la mer) accompagnée par des postures
corporelles d’affaissement et de repli sur soi. Nos propres mouvements face à
cette absentification de la parole, compensée par une prédominance du corporel,
nous ont amenées à penser que le groupe était pris dans des phénomènes très
archaïques.
Nous avons observé que c’est en parlant des bébés, que les
travailleuses sociales amènent souvent avec elles dans le groupe d’élaboration,
que le discours et le visage de ces femmes s’animent. C’est donc en évoquant
leur relation aux tout-petits que nous pouvons parfois travailler autour de
leur souffrance dépressive. Contrairement aux enfants ex-combattants, les bébés
accueillis dans le centre ne sont pas soumis à cette exigence de la
réunification rapide ; il est d’ailleurs bien souvent impossible de retrouver
leurs familles d’origine. C’est pourquoi, lorsqu’un bébé est confié à une «
mère intérimaire », celle-ci s’en occupe souvent durant plusieurs mois, voire
plusieurs années, avant qu’il soit remis à sa famille ou adopté, de manière
souvent brutale. C’est ainsi que Kady, une des travailleuses sociales, évoque
sa difficulté à imaginer le départ de Theresa, une petite fille qui lui a été
confiée à l’âge de 4 mois et qui a actuellement 18 mois. Il y a environ trois
ans, Kady avait accueilli Abdulai, petit garçon âgé de 3 mois, dont elle
s’était occupée avec dévouement durant plus de deux ans. Personne n’ayant
réclamé l’enfant au cours de ces deux années, l’institution a recherché une
famille adoptive pour lui. Kady aurait souhaité adopter l’enfant elle-même,
mais, en dépit des démarches entreprises, sa demande a été refusée par la
direction du centre, l’adoption restant impossible tant qu’elle continuait à
faire partie du personnel. Le départ d’Abdulai dans sa famille adoptive a
plongé Kady dans un état dépressif dont elle dresse elle-même le tableau, en
évoquant ces mois où elle est restée recluse à l’intérieur de sa maison, vidée
de ses forces pour continuer à s’occuper des autres enfants, n’ayant plus
d’appétit, ne parvenant à trouver le sommeil que pour rejoindre son petit
Abdulai en rêves… Kady n’est sortie de cette période douloureuse qu’avec
l’arrivée de Theresa, dont elle s’éloigne rarement, la portant sur son dos
lorsqu’elle assiste aux groupes d’élaboration de la pratique. Kady ignore tout
des parents biologiques de l’enfant et ne cherche pas à savoir ; dans la
relation fusionnelle qui la lie à Theresa, il ne semble pas y avoir de place
pour d’autres liens. Elle demande d’ailleurs à l’enfant de « ne jamais la
quitter ».
On comprend aisément que la séparation d’avec les bébés soit
vécue par ces travailleuses sociales comme un arrachement, la différenciation
entre leur identité de mère et leur identité professionnelle étant impossible
dans de telles situations. Le dispositif en lui-même rend la question de leur
identité professionnelle peu claire : à la fois lieu de travail et lieu de vie,
le centre offre à ses employés des logements où ils vivent avec leurs propres
enfants et parfois leur conjoint. Et si leur statut se situe entre celui de
personnel d’encadrement et de bénéficiaire, cela tient autant à certains
avantages qui leur sont octroyés qu’à leurs histoires propres, où il est
souvent question d’enlèvement par les bandes armées, de disparition de leur
famille, et j’en passe. Il est vrai qu’en France, il est difficilement
concevable de travailler ainsi, et pourtant cela fonctionne…
Ainsi notre position de cliniciens dans ce travail est
complexe, dans la mesure où nous jouons un rôle d’étayage à la fois auprès de
ces professionnels et auprès de l’interprète cothérapeute qui nous accompagne.
Car nos collègues sierra-léonais sont ici confrontés à la difficile tâche
d’élaboration autour de souffrances qui les renvoient à leur propre histoire.
Auprès des uns et des autres, nous nous efforçons de soutenir un travail
d’élaboration où il est question de différenciation entre l’intra-subjectif
(qui renvoie à leur vécu de Sierra-Léonais dans la guerre) et l’inter-subjectif
(à partir de ce qui se joue dans la relation à l’autre).
Pour cela, nous nous appuyons sur un dispositif particulier,
qu’un exemple clinique va me permettre d’illustrer. Il y a quelques semaines,
les femmes du groupe se sont servies de l’histoire de l’une d’entre elles,
absente ce jour-là, pour exprimer leur désarroi face aux séparations brutales.
À plusieurs voix, elles ont fait le récit des événements qui avaient eu lieu
quelques jours auparavant : le père de Mohamed, un enfant séparé, s’était
présenté au centre en réclamant l’enfant, alors que les tentatives pour
retrouver la famille s’étaient avérées vaines durant plus de deux ans. Âgé de 8
ans, Mohamed avait vécu aux côtés d’Adama (sa « mère intérimaire ») durant
cette période, ce séjour prolongé étant dû à son état de santé qui nécessitait
un suivi médical régulier. En présence de Mohamed et de son père, le directeur
du centre a convoqué Adama en lui demandant de préparer immédiatement les
affaires de l’enfant, ce qu’elle fit sans dire un mot, sidérée par la violence
de la situation. Une heure plus tard, Mohamed et son père repartaient ensemble,
Adama s’enfermait chez elle pour laisser libre cours à son chagrin.
Après avoir travaillé avec le groupe autour de ce que
l’histoire d’Adama avait ravivé chez les autres, j’ai suggéré à Blanche d’aller
rendre visite à Adama chez elle. Assise avec nous sur un muret devant sa
maison, Adama a évoqué, dans une attitude de prostration et d’une voix éteinte,
le soin avec lequel elle s’était occupée de Mohamed durant ces deux années, son
incapacité à prononcer un mot au moment où le directeur du centre lui annonçait
le départ de l’enfant, sa difficulté à croire que Mohamed ne reviendrait plus
vivre auprès d’elle. À quelques mètres de là, le dernier-né d’Adama (un bébé de
10 mois) pleurait bruyamment dans les bras de son père. Ce dernier faisait des
signes en notre direction afin d’attirer l’attention de la mère. Mais Adama ne
voyait rien, malgré ses yeux ouverts, son regard semblait tourné vers
l’intérieur ; elle n’entendait rien, rien d’autre que son propre discours
qu’elle répétait inlassablement.
La souffrance d’Adama m’a bouleversée à mon tour, et je me suis
senti envahie par un violent sentiment de colère contre ce « père défaillant »
(le directeur de l’institution), incapable de protéger les liens entre les
mères et les enfants. Dès notre retour au bureau, j’ai éprouvé le besoin de
mettre en mots les mouvements qui m’ont traversée et d’en faire part à mon
collègue clinicien expatrié. Blanche, quant à elle, est restée sans mot dire et
c’est en m’entendant verbaliser mes propres sentiments qu’elle a pu sortir de
cet état de sidération. Cela lui a permis de faire des liens entre cette
situation et les expériences passées où des enfants qui participaient aux
groupes médiatisés où elle était cothérapeute avaient été réunifiés
soudainement avec leur famille, disparaissant du jour au lendemain sans que
leur départ puisse être parlé.
On peut penser que, dans ces moments-là, le cothérapeute est
pris dans un phénomène d’identification projective, mécanisme de défense par
lequel l’autre se débarrasse des sentiments et des pulsions intolérables en
lui. Partageant avec lui une histoire commune, le cothérapeute « est l’autre,
il devient l’autre », il est soumis à des pulsions d’emprise et à des défenses
archaïques. En ce qui me concerne, si je vois parfois l’autre en moi vaciller,
mon statut d’étrangère ainsi que les outils théoriques dont je dispose pour
penser ces mouvements me permettent de ne pas y être prise massivement. Ma
position étant moins soumise à l’emprise, cela me permet de travailler avec le
cothérapeute afin de l’aider à « se décoller ».
C’est justement grâce à la complémentarité de nos positions que
nous parvenons à travailler à deux niveaux, en passant du registre archaïque où
prédomine le corporel au registre névrotique où il est possible de représenter
en mots.
Cependant, nous-mêmes (expatriés) pouvons être pris dans des
mouvements de vidange psychique, de sidération, d’identification en miroir, et
il n’est pas rare que la dépression de l’autre nous rattrape…
Travailler sur ces mouvements exige que notre pratique clinique
s’inscrive au sein d’un dispositif qui nous permette à notre tour de déposer et
d’élaborer les éprouvés contre-transférentiels issus de ces séances de travail.
Ce dispositif est fait de temps de reprise, de supervision, d’élaboration dans
l’après avec les différents membres de l’équipe, en groupes à « géométrie
variable ». C’est ainsi que les deux cliniciens et les interprètes
cothérapeutes sommes chacun à notre tour tiers pour l’autre, nous étayant dans
le maintien de nos capacités à penser.
Parallèlement, une supervision téléphonique bimensuelle, ainsi
que deux visites annuelles assurées par un superviseur consultant pour Handicap
international basé à Lyon (il s’agit du docteur Alain Devaux, psychiatre), nous
renvoie une parole qui contribue à une prise de distance au regard des
situations dans lesquelles nous sommes impliqués.
Si notre pratique de cliniciens fait sens dans ce contexte
culturel si différent du nôtre, c’est qu’au-delà de l’altérité, l’universalité
du fonctionnement psychique nous donne un terreau commun. La souffrance de ces
femmes face à la séparation fait écho en moi en tant que femme en me renvoyant
à mes propres difficultés à penser la séparation. Elle fait écho en moi en ce
que mon statut d’expatriée porte la marque d’un certain rapport aux
liens.
C’est donc à partir de notre commune appartenance à l’humanité,
ainsi qu’autour de notre double statut de cliniciens et d’expatriés, que nous
entendons le bien-fondé de notre présence là-bas. Je précise qu’il n’y a en
Sierra Leone aucun psychologue clinicien ou autre professionnel formé à ce
travail d’élaboration. Si les Sierra-Léonais qui se mobilisent autour des
personnes en souffrance sont, tout comme quiconque, capables de penser la
souffrance psychique, cette tâche leur est rendue difficile car ils sont
eux-mêmes partie prenante du conflit qui ravage leur pays. Ce sont donc nos
vulnérabilités respectives, le besoin dans lequel nous sommes les uns des
autres qui sont à la base de notre alliance. Notre « savoir-faire » occidental
ne ferait pas sens si nos collègues sierra-léonais n’étaient pas à nos côtés
pour nous initier à leur univers culturel ; leurs capacités élaboratives se
verraient menacées dans le rapport à cet autre qui est un « même que soi
».
Travail certes compliqué pour nous, psychologues expatriés,
confrontés à l’étrangeté d’une culture et à un conflit armé dont le sens nous
échappe. Si dans ces contextes particuliers de « l’ailleurs » nos capacités à
penser sont attaquées, c’est que nous sommes confrontés à la fois à
l’expérience complexe de l’interculturalité et aux difficultés inhérentes à la
clinique du trauma. Les mouvements défensifs de clivage et de déni ne sont
jamais loin, menaçant le fonctionnement intrapsychique et se donnant à entendre
bien souvent dans le fonctionnement de l’équipe. Bien qu’en tant que
professionnels étrangers, nous soyons assignés à une place de « supposés savoir
», la seule position qui nous permette de travailler sur ces histoires de
traumatismes consiste à partir du constat que nous n’y comprenons pas
grand-chose.
Loin d’être porteur d’une position idéologique, le dispositif
singulier sur lequel nous nous appuyons ne prétend pas se poser comme un
modèle, sa cohérence ne se justifiant que dans la mesure où il demeure
dynamique et vivant, toujours sujet aux réajustements. Face au développement du
« prêt-à-penser » qui caractérise bon nombre d’interventions « psychosociales »
dans l’humanitaire, il défend la nécessité de penser et d’aider à penser au
travers de nos interventions. Et en cela nous nous sentons parfois un peu
seuls…
Dans cette perspective, nous appuyant sur notre expérience au
centre Saint-Michael, nous avons commencé en mai 2001, des « Groupes
d’élaboration de la pratique » avec deux autres ong sierra-léonaises, Christians Brothers et
hanci. Basées à Bo (à l’intérieur du
pays), ces associations sont impliquées dans l’accueil et la réunification
d’enfants ex-combattants et d’orphelins de guerre.