Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
192 pages

p. 131 à 140
doi: 10.3917/sn.017.0131

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Humanitaire

no 17 2002/2

2002 Sud/Nord Humanitaire
Humanitaire

Enfants ex-soldats en Sierra Leone

Blanche Hyde
La guerre civile (que l’on espère désormais finie) qui a ravagé la Sierra Leone durant les dix dernières années a touché l’ensemble du pays sous de nombreux aspects : économique, social et psychologique, et bien évidemment chaque citoyen a été touché et notamment les enfants. Les enfants ont été sans doute les plus affectés par cette guerre (comme c’est souvent le cas dans des situations de conflit armé) au travers des séparations d’avec leurs parents ou protecteurs, d’avec leur communauté, séparations définitives lorsque ces adultes ont été tués. Des milliers de ces enfants séparés ont été enrôlés de force par les différents groupes armés pour servir de « camp followers » (transport de lourdes charges, esclavages domestiques, voire esclavage sexuel pour les filles…). Cela a été surtout vrai pour les plus jeunes et fragiles de ces enfants. Les plus âgés et les plus solides ont été forcés au combat, drogués et envoyés commettre les pires atrocités, les crimes les plus violents que l’on peut imaginer dans l’histoire de l’humanité. Ces enfants ont été à la fois victimes et bourreaux.
Nous parlons ici de toute une génération d’enfants qui n’a connu que la violence, certains y participant activement comme unique moyen de survie. Les atrocités commises et dont ils ont été témoins ont laissé des traces de souffrance psychologique indélébiles. Il reste aujourd’hui de tout cela beaucoup de frustration, de désespoir et de dépression, tant pour les familles que pour ces enfants.
En 1999, l’Unicef a initié des négociations entre le gouvernement, les autorités militaires et les différents groupes armés pour la libération de tous les enfants combattants capturés. C’est l’un des articles de l’Accord de paix. Cette même année, l’Unicef a signé un accord avec Family Home Movment, Saint-Michael’s, Lakka (situé à la sortie ouest de Freetown) qui est un centre de soins intérimaire à l’origine destiné aux enfants en grande difficulté et dont le mandat est le suivant : recevoir les enfants libérés par les forces de combat et les aider à se réadapter à une vie sociale « normale » dans le but de les préparer au retour au sein de leur communauté d’origine avant d’être réunifiés dans leur famille ou dans une famille d’accueil (pour ceux dont on a pu trouver des parents ou familles). Il faut noter que ce n’est pas le seul centre de la sorte existant en Sierra Leone. Mais ce centre a reçu 2 500 enfants et continue d’en recevoir notamment du fait de la récente ouverture des zones Nord et Est du pays.
Au regard des atrocités commises par les groupes armés et bien souvent par ces enfants sans autres choix ou sous l’emprise de drogues, la réintégration de ceux-ci au sein de leurs familles ou de leurs communautés est un réel défi. L’acceptation de ces enfants par leurs familles et communautés est difficile du fait qu’elles ont peur de ces enfants ou encore imaginent qu’ils ont commis les pires atrocités. Certains des enfants, conscients de ce qu’ils ont commis, ont peur des représailles et refusent d’être réunifiés. Bien évidemment, en ce qui concerne les jeunes filles, nous nous heurtons à un problème culturel ; en effet, accepter une fille enceinte ou déjà mère est très difficile à admettre.
Face à cette situation, l’Unicef a fait une demande auprès de hi en 1999 de soutenir psychologiquement ces enfants. L’objectif principal était de proposer des suivis psychologiques afin que ces enfants arrivent à élaborer leur souffrance traumatique et à parler de leur vécu dans la brousse pour pouvoir ensuite, retrouver une vie normale.
Voici comment j’ai été amenée à travailler avec les enfants ex-soldats. L’équipe qui travaille à Lakka comprend une psychologue clinicienne expatriée (la seule psy sur le programme), Valérie Cresson et moi, cothérapeute et interprète. Ils sont en réalité différents de l’être humain normal, mais différents sans être anormaux, à cause de leur vécu et leur expérience dans la brousse. À travers l’analyse de quelques cas cliniques, nous allons voir les problématiques les plus communes à ces enfants.
Le travail commence. Il faut noter que ces enfants sont supposés rester dans le centre au maximum six semaines (ce qui n’a jamais été respecté). Le dispositif mis en place consiste en entretiens individuels avec médiations, pour les enfants les plus traumatisés ou les plus difficiles, identifiés par le superviseur du centre à travers leur care-givers (la personne qui s’occupe de l’enfant pendant son séjour au centre). Même si leurs symptômes sont semblables, leurs histoires sont différentes, et donc il ne faut surtout pas les réunir, pas à ce moment-là. Nous les voyons toutes les semaines, chacun pendant une demi heure à trois quarts d’heure maximum. Huit enfants ont été signalés au tout début comme étant profondément traumatisés. Nous nous rendons deux après-midi par semaine au centre, où nous travaillons avec quatre enfants chaque après-midi. Lorsque je dis les plus traumatisés, c’est un choix et un accord avec la direction, car il y a à peu près deux cents enfants et nous ne sommes que deux. De plus, il n’y a que Handicap international qui fait un travail clinique pur avec les enfants à ce moment-là et aucune autre association ne peut compléter nos efforts. Cependant, une autre association, coopi (une ong italienne), travaille dans le domaine psychosocial en assurant la gestion du centre et en soutenant les care-givers.
Tout d’abord, une des problématiques les plus communes aux trois cas cliniques que nous allons aborder est la séparation violente et par conséquence l’attaque des liens avec leur famille. Jackson, âgé de 15 ans, vivait avec sa famille à Serabu, Bo (sud du pays) quand les rebelles l’ont enlevé. Il a passé environ deux ans dans la brousse. Abdulai a 13 ans et vivait avec sa famille dans leur village quand ils ont été attaqués par les rebelles et lui, enlevé. Junior, un adolescent de 16 ans, vivait avec sa famille à Kenema (est de la Sierra Leone) quand les rebelles ont pris d’assaut son village et l’ont amené avec eux. Malheureusement, nous ne savons pas combien de temps cet adolescent a passé chez les rebelles parce qu’au bout de cinq séances durant lesquelles il ne dit rien de son vécu, n’ayant que de se plaindre des conditions de vie au centre, il interrompt lui-même les séances.
Nous voyons donc que ces trois enfants faisaient partie d’une famille, d’une société avec lesquelles ils avaient des liens avant d’être confrontés à cette séparation brutale et inattendue, qu’ils ne comprennent pas. Suite à cette séparation dont la durée varie d’un enfant à l’autre, il va de soi que les liens familiaux et sociaux ont été rompus. Les modèles qu’ils avaient avant la guerre ont disparu, ainsi que les règles de la société et de la communauté ; ils ont été attaqués et, de plus, les parents ou les adultes qui s’occupaient d’eux, en qui ils avaient tant de confiance, n’ont pas pu les protéger. Suite à tout cela, les enfants n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers les rebelles et de chercher et trouver en eux tout ce qu’ils viennent de perdre, c’est- à-dire une famille, une communauté, une société, des modèles et, par-delà, de retisser et rétablir de nouveaux liens et intégrer des nouvelles règles. Il n’empêche qu’après cette vie dans la brousse, ils s’inquiétent pour leur famille, même si cette famille n’a pas pu les protéger et donc les a déçus. Junior, par exemple, espère que la paix va s’installer pour qu’il puisse retrouver sa famille. Il se sent seul au centre et a besoin d’une famille. Nous reparlerons de son cas un peu plus loin. Abdulai aussi parle de sa famille. Il pense à elle et a des souvenirs d’enfance. Aujourd’hui, il parle de son frère qui a été tué, de la relation qui existait entre lui et ses sœurs et s’inquiète de savoir s’il retrouvera sa famille. Il parle aussi déjà de son obligation de réparation envers sa famille, c’est-à-dire reconstruire la maison et s’occuper de celle-ci, s’il arrive à la retrouver, car il se dit que c’est à cause des rebelles, dont il faisait partie, que sa famille doit faire face aux destructions et aux difficultés. Dans une séance précédente, nous avions l’impression que Abdulai se culpabilisait quand il disait : « C’est pas ma faute. » En fait, il parlait de maltraitance de la part de l’ecomog quand il s’est rendu : insultes, emprisonnement pendant trois mois. Quelquefois, la nuit, on les forçait à poser le front par terre, pendant qu’on les battait dans le dos en leur disant qu’ils étaient responsables de la destruction de leur pays. C’est à ce moment qu’il a dû leur dire : « Ce n’est pas de ma faute, j’ai été obligé. » Il nous a dit ensuite qu’il a été surpris de l’attitude de l’ecomog. Il pensait que l’ecomog allait comprendre et bien le traiter. Est-ce que cet acte de l’ecomog a provoqué en lui un sentiment de culpabilité pour « la destruction de son pays » qui fait qu’il est dans la réparation en ce qui concerne sa famille ? Jackson, quant à lui, est plutôt à la recherche d’une nouvelle famille – sa mère est morte, son père est trop vieux, sa grande sœur le maltraite et c’est elle qui l’a déposé au centre. Les autres frères et sœurs ne peuvent pas s’occuper de lui. Dans ses discours, on sent une personne seule et à la recherche d’une famille ou quelqu’un à qui il pourrait s’attacher.
Cela nous amène à la question de l’agressivité, problématique très répandue parmi cette catégorie d’enfants. Ces enfants faisaient partie d’une communauté violente et agressive où n’existaient quasiment pas de règles ni de loi. Ils pouvaient avoir ce qu’ils voulaient avec l’aide d’un fusil. Ils ont appris qu’on ne doit pas forcément gagner sa vie ou travailler pour avoir ce qu’on veut. Une société où à la moindre bêtise commise, ils étaient punis, une punition pas forcément en rapport avec le crime commis, un monde où ils pouvaient entrer dans un village, chasser les villageois et prendre leurs affaires. Ou, pire, tuer des gens, violer des femmes, en enlever d’autres, prendre les biens et retourner dans la brousse. Mais il faut noter aussi que la plupart de ces enfants étaient le plus souvent sous l’influence de drogues pour les rendre plus audacieux, pour exécuter les ordres. Certains enfants aussi se droguaient pour supporter cette vie difficile. Une société où tout ce que je viens de souligner était tout à fait normal. Maintenant, après cette vie dans la brousse, l’agressivité continue, comme une habitude d’être.
Junior, qui compare le centre et la brousse, dit que, quand il était avec les rebelles, il avait tout ce qu’il voulait. Maintenant, au centre, il bat les petits quand il n’a pas assez de nourriture comme s’ils étaient responsables du fait qu’il n’a pas assez à manger. En fait, il apparaît que c’est sa façon d’exposer cette question d’insuffisance et, comme il ne peut pas attaquer les adultes, il s’en prend aux enfants. Un jour, il nous demande un des jeux qu’on a amenés pour travailler et dont on lui dit que c’est pour les enfants. Junior se met en colère. Il dit que tout est pour les petits, y compris ce que donne l’Unicef, alors qu’il s’est battu (dans la brousse) pour que ces mêmes petits survivent. Nous pouvons donc dire qu’il agresse les enfants parce qu’il a ce sentiment que tout est pour eux. Nous entendons aussi sa demande de reconnaissance qu’il nous adresse, en tant que modèles, autour de cette question de s’être battu pour la survie des enfants. Mais encore, Junior ne demande-t-il pas que l’on prenne soin de lui comme s’il était un enfant ?
Quant à Abdulai, il parle d’un incident où il est entré en conflit avec une fille. Un jour, il rentre de l’école et va au point d’eau avec son ami pour laver ses habits. Ils rencontrent cette fille, elle aussi en train de laver ses habits. Son ami jette une pierre dans le seau de la fille, qui répond par une insulte. Abdulai intervient : « C’est pour te taquiner. Si c’était moi, je t’aurais donner un coup de pied sur la bouche. » La fille vient vers Abdulai en lui disant : « Vas-y. » Il nous raconte alors : « Je me suis fâché et je l’ai giflée. Elle voulait se battre avec moi et je lui ai donné un coup de pied sur la hanche. » La fille est partie se plaindre et Abdulai a été puni. Alors, pourquoi une insulte, même pas destinée à Abdulai, peut provoquer toutes ces réactions ? Est-ce que l’insulte lui a renvoyé quelque chose de son histoire d’ex-soldat ? Cela a-t-il à voir avec le fait que c’est une fille qui insulte un homme, vu le statut accordé à la femme dans la brousse où elles n’étaient que des « objets » ? Peut-être ne peut-il pas supporter de voir un « objet » oser lui lancer un défi ? Son care-giver parle d’un autre incident où il a demandé à Abdulai de balayer sa chambre. Il a refusé et donc a été puni. Le care-giver dit : « Il est devenu comme fou, a cassé une bouteille et me suivait pour me tuer. »
La problématique de l’injustice est très étroitement liée à celle de l’agressivité, dans la mesure où c’est autour des mêmes situations où les enfants se montrent agressifs qu’ils évoquent l’injustice. Ces enfants ex-soldats, une fois sortis de la brousse, semblent hantés par un sentiment d’injustice. Ce sentiment est souvent lié aux cadres et aux règles posés dans le centre. Nous savons que, dans la brousse, il n’y a ni cadres ni règles. Ils étaient eux-mêmes ces règles et ces cadres. Tout le monde faisait comme il voulait. L’on pouvait avoir tout ce que l’on désirait sans travailler ou le gagner. Il n’y avait aucun adulte qui les guidait, au contraire, certains ont abusé d’eux et de leur statut d’enfants. Dans le centre, c’est tout à fait le contraire : ces enfants ex-soldats sont à nouveau dans une société régulée où ceux qui ne respectent pas les règles sont sanctionnés. Il y a aussi le fait qu’on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut, en tous les cas, pas par les moyens utilisés dans la brousse. Certains disposaient d’un certain respect et d’attentions, les gens avaient peur d’eux, ils étaient comme des dieux, tout-puissants. Actuellement, ce n’est plus le cas et c’est difficile pour eux d’y croire ; par conséquent, ils manifestent un sentiment de frustration. Mais c’est en les regardant comme des enfants égaux, qui doivent se respecter les uns les autres, en garantissant le cadre et en appliquant des règles, avec sanctions si besoin, que l’on permet à ces enfants d’exprimer des sentiments d’injustice qui déclenchent la frustration. En fait, aisé pour eux de le nommer ainsi, c’est aussi normal, parce qu’il est difficile d’imaginer que la roue ait tourné.
Prenons à titre d’exemple Junior, qui dit qu’il est au centre pour manger et se reposer, donc ne veut rien faire. Il refuse d’aller à l’école ou d’apprendre un métier (les deux options données aux enfants ex-soldats dans le centre). Quand son care-giver lui demande de faire quelque chose, il répond qu’il le fera s’il est heureux. Il trouve la vie au centre difficile car il « doit se débrouiller pour trouver savons, habits… » Reprenons l’histoire déjà évoquée des jeux qu’il nous demande. Quand on lui répond que c’est pour les enfants avec lesquels on va travailler, il se met en colère et dit : « Je ne suis pas encouragé, je n’ai pas de nourriture, ni de vêtements. Quand l’Unicef donne, c’est toujours pour les petits. Je me suis battu pour que les enfants survivent et maintenant on ne me donne rien. Je suis sale, mal habillé et découragé. Je me suis donné à l’ecomog (la force régionale militaire d’intervention dans le pays) parce que je voulais la paix, mais rien ne se fait, même pas pour la réintégration. Quand j’étais avec les rebelles, j’avais tout ce que je voulais », puis il termine avec « je n’ai jamais tué personne ». Pourquoi cette phrase ? Est-ce un sentiment de culpabilité ? Peut-on dire qu’il voit cette supposée injustice comme une punition attribuée parce qu’il a tué des gens ? Il parle beaucoup ce jour-là, très énervé. Nous entendons qu’il est malheureux, que personne ne l’aime, ne pense à lui, et, bien entendu, il y a ce sentiment d’injustice et de frustration. Peut-être avait-il une place importante dans la brousse qui faisait que beaucoup d’attention lui était portée, et maintenant, hors de la brousse, il est comme tous les autres, sans rang ni de place spéciale, donc sans beaucoup d’attention. Il se sent marginalisé et malheureux. En plus de ces sentiments, le lien avec la famille apparaît dans son discours. Il est vrai qu’il était d’abord dans sa propre famille, puis il a eu la « famille » des rebelles, et maintenant il vit dans ce centre, mais il est seul dans son « bungalow » (une petite maison où vivent des enfants et leur care-giver comme une famille), alors que d’autres enfants vivent à plusieurs comme dans une famille. Il est seul actuellement, face à sa vie passée dans la brousse et face à sa vie d’avant. Il le dit pendant la dernière séance : « Je n’ai personne à qui je pourrais m’attacher, pas de frères, ni de famille… la guerre a tout détruit. Je n’ai pas de père, pas de mère. Je ne sais pas ce que je ferai quand la guerre sera finie. Un jour, je rentrerai chez moi et peut-être que je ne trouverai personne que je connais. » « La guerre a tout détruit », y compris sa famille et il est seul aujourd’hui, n’ayant personne sur qui s’appuyer. Par conséquent, il s’inquiète pour son avenir. Nous entendons aussi un peu de regret et peut-être, sous-entendu, un sentiment de culpabilité comme « si je n’étais pas parti avec les rebelles, je ne me trouverais pas seul aujourd’hui ? »
Pour Abdulai, il y a un constant sentiment d’injustice. Depuis le premier jour de notre rencontre jusqu’à la dernière séance, il se plaint d’injustice. On a beaucoup travaillé cela, et on doit avouer que cela allait mieux à la fin, même s’il existait toujours ce sentiment. D’abord : « Je n’ai pas de chaussures, seulement des tongs. Depuis mon arrivée, on ne m’a donné qu’un pantalon et un T-shirt. On ne me donne jamais rien. » Puis : « Je suis allé ramasser du bois pour avoir des tongs neuves. Maintenant, elles sont vieilles mais la superviseur ne veut pas m’en donner. Elle ne me répond même pas. » Ensuite, il a été puni pour avoir giflé et donné des coups de pied à une fille et il dit : « Ce n’est pas juste, les adultes préfères les filles ici. » Mais cet argument peut rejoindre le précédent : peut-être ne peut-il pas comprendre comment il pourrait être puni, et d’ailleurs à cause d’un « objet ». Ensuite, on a distribué des matelas mais cinq n’en ont pas eu dont lui. Il a aussi des problèmes avec son matériel scolaire, ce qui ne l’encourage pas à suivre l’école. « On est toujours en train de me faire du mal et d’être injuste. » En travaillant ce sujet avec lui, il nous dit au début : « S’ils [les rebelles] reviennent, je vais les suivre parce qu’on ne nous aide pas ici. » Le sentiment d’injustice est tellement fort qu’il se sent frustré et a envie de retourner dans la brousse. À propos de l’injustice, il dit : « Je suis très en colère, je deviens confus, je ne sais plus quoi faire, j’ai envie de faire du mal à la personne qui me fait du mal. Je m’isole, pense au passé, à l’annonce faite de me rendre ; maintenant je n’ai pas ce dont j’ai besoin. » Il souligne que dans la brousse, il avait tout ce qu’il demandait. Ici, on a l’impression qu’Abdulai n’arrive pas à comprendre qu’il ne peut pas tout avoir et au moment où il le veut. Outre sa frustration, il exprime un sentiment de regret : « Si j’avais su, je ne me serais pas rendu et il n’y aurait pas toutes ces injustices. » Il a envie d’y (a failli même) retourner, mais après avoir bien réfléchi, il est resté, à cause de l’école. Il arrive à dire que l’école est la seule chose qui lui plaît au centre. Au bout de douze séances, ses plaintes ont diminué. « À la fin de mon éducation, j’aurai du travail et pourrai m’acheter tout ce dont j’ai besoin. » Donc, grâce au travail fait en séance, Abdulai a pu traverser différentes étapes : de l’enfant tout-puissant dans la brousse où il pouvait faire et avoir tout ce qu’il voulait, peu importe la manière, à l’enfant frustré qui ne pouvait pas tout avoir et faire, en raison des règles et des cadres à respecter, et finalement à l’adolescent responsable qui arrive à dire qu’il subviendra à ses besoins, à la fin de son éducation, quand il aura du travail. Abdulai veut être musicien.
Jackson aussi a des problèmes de matériel scolaire, de vêtements, etc. À l’école, il dit qu’il est renvoyé s’il est en retard ou puni (battu) s’il fait des bêtises. Il dit aussi que les enfants qui n’ont pas de bonnes chaussures sont renvoyés. Il éprouve un sentiment d’impuissance et d’injustice. Quelquefois il pleure mais, après cinq minutes, il oublie, comme s’il n’y avait personne à qui il pourrait s’adresser ou même parler. Il veut apprendre et être cultivé. Il veut devenir mécanicien. La séance suivante, il reparle de l’injustice : tous les enfants de plus de 15 ans doivent vivre seuls (les adolescents passent aux bungalows où ils vivent à plusieurs sans care-giver) et doivent donc tout faire eux-mêmes. Ce nouvel arrangement déclenche tout un tas de problèmes pour Jackson : le manque de temps pour préparer la nourriture fait qu’il arrive en retard à l’école et est battu par le directeur. Que des inconvénients qui semblent le frustrer ! Il amène aussi un autre problème d’uniforme, qu’il porte depuis qu’il est au centre. Une ong a acheté de nouveaux uniformes il y a trois semaines, mais ils ne les ont toujours pas. On a l’impression qu’il n’y a qu’injustice autour de lui, que personne ne l’aide, ce qui provoque un sentiment de frustration. La question de l’isolement se pose aussi.
Une autre problématique est celle de l’identité/l’identification à l’agresseur. Il est difficile pour les enfants de rompre les liens tissés avec les rebelles et la vie de la brousse. Nous avons constaté, à travers notre travail, qu’ils sont très attachés aux rebelles. S’ils peuvent les condamner, ils ne peuvent pas en parler autrement qu’en termes de « nous » ou font référence à eux en tant que « frères ». Quelquefois, ils ont envie de retourner chez eux, tellement le retour à la vie sociale est difficile. Ils sont bien conscients de la destruction et du mal que les rebelles ont fait, mais quelque part, ils comptent toujours pour eux.
Junior dit qu’il a « besoin d’être bien habillé car les gens pensent que les rebelles sont sales, mais certains sont propres ». Il est content de n’être plus dans la brousse, mais, par contre, quand il parle des rebelles, il emploie toujours le « nous ». L’avant-dernière séance, il arrive avec un foulard américain dans une position bizarre et nous dit que c’est une coiffure pour aller dans la brousse, pour attaquer. Il est content parce qu’il est afro-américain aujourd’hui. Plus tard, pendant la séance, il dit des rebelles : « Ce sont eux qui ont causé toute la destruction… Ils ont détruit beaucoup de choses. Mon père a été le premier à mourir quand ils ont attaqué. » Ils ont interrompu sa scolarité. Junior est bien conscient du désastre causé par les rebelles et qu’ils sont la cause de sa situation d’aujourd’hui : il se sent seul, s’inquiète pour son avenir, a perdu son père. Il dit se sentir mal quand il pense à son histoire. Il ne veut pas voir ses amis et se dispute avec eux. Il n’arrive pas à rompre les liens tissés dans la brousse ; dans sa tête, il est toujours rebelle. Il y a chez cet adolescent une ambivalence entre deux modèles identificatoires, entre les rebelles d’un côté et nous et les care-givers, modèles identificatoires de transition, de l’autre.
Abdulai, pour sa part, parle tout le temps au nom de « nous » et, à un moment donné, il fait même référence aux rebelles comme ses « frères ». Lui aussi est conscient de ce que les rebelles ont fait : tuer son frère, lui faire subir plein de choses dont il dit que même son père ne lui a jamais fait subir. Ce qui l’a poussé à se rendre en entendant l’annonce. Il dit même : « J’étais content de me donner à l’ecomog. » Il se dit civil, même si ce n’est plus comme lorsqu’il était avec ses parents, et ne regrette pas de ne plus être avec les rebelles. En dépit de tout cela, il n’arrive pas à se détacher de l’identité de rebelle.
Jackson aussi, après deux ans de libération, s’identifie toujours aux rebelles. Il dit sur son identité : « Je suis un ex-soldat qui s’est rendu au gouvernement en plein combat, quand je ne pouvais plus supporter le combat. Les gens pensent que je suis toujours rebelle et ils le disent, même si je me présente comme un étudiant. » Cependant, lorsque les gens insistent à l’appeler rebelle, il se comporte envers eux en tant que tel : il insulte et bat les gens (les adultes et les enfants mais pas les professeurs). Il est pour le gouvernement parce que c’est lui qui s’occupe de lui, il ne souffre plus, même s’il n’a pas de chaussures : « Ce n’est pas comparable à ce que j’ai subi dans la brousse. » Pour Jackson, nous pouvons dire que le processus d’identification avance. Il arrive à repérer les professeurs et le gouvernement comme étant des symboles de l’autorité et sait donc qu’il ne doit pas les attaquer.
Passons maintenant à la difficulté à soulager les souffrances psychiques de ces enfants. Nous devons dire que cela n’a pas du tout été un travail facile, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les situations traumatiques que ces enfants ont vécues sont intenses et très violentes et les problématiques qui en découlent sont extrêmement compliquées. Mais, grâce aux dispositifs mis en place pour pouvoir travailler ces difficultés, nous avons pu avancer dans ce travail qui a duré six mois.
Travailler à Lakka (même si je n’avais pas le choix) était un défi pour moi. Je suis une Sierra-Léonaise qui a aussi vécu des choses pendant la guerre qui s’inscrivent dans l’histoire de mon pays et en lien avec l’histoire de ces enfants. C’est une position difficile. Nous venions de vivre l’invasion et la quasi-destruction de la capitale (janvier 1999). La plaie était encore récente. C’est à ce moment qu’on m’a demandé d’aller travailler auprès de ces enfants auteurs directs ou indirects de mes souffrances et des destructions. Ma première réaction a été : « Bon, on y va. Pas de problème. » Mais aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas la curiosité qui m’a poussée à accepter : je voulais peut-être voir ces êtres humains qui ont osé amputer les gens, éventrer les femmes enceintes, brûler les villages et villes entiers, décapiter et tuer les gens, etc. Arrivée sur place, c’était autre chose ! À voir et à entendre ces pauvres innocents qui ont été enlevés et obligés à faire tout cela, et comment ils souffraient de leurs histoires, je n’éprouvais que de la pitié à leur égard. Je ne pouvais plus être en colère contre eux. Du coup, je me suis trouvée avec une forte envie d’aider ces enfants.
En premier lieu, il y avait ma position d’interprète, position assez précaire et difficile où je recevais en premier et de manière crue l’histoire du patient, avec toutes les émotions qui l’accompagnent, avant de la transmettre à la psychologue. Parfois, j’étais sidérée par ce que j’entendais, d’autres fois en colère, ou bien encore j’avais envie de pleurer. Mais il ne fallait pas montrer mes émotions devant le patient. Comme si l’on me torturait et qu’on me demandait de ne pas réagir. Je me souviens d’un entretien avec un enfant qui nous inquiétait beaucoup. Ce jour-là, cet enfant disait « des choses », et comme si je ne pouvais plus les supporter, je me suis mise à pleurer. Je ne pouvais pas arrêter mes larmes. La psychologue m’a fixée… j’ai arrêté de pleurer tout de suite ! Je n’ai pas compris comment et pourquoi, mais c’était comme si ce regard voulait dire : « Rassure-toi Blanche, je suis là. » Pourtant, il est intéressant de savoir que la psychologue n’avait pas remarqué ce qui se passait en moi à ce moment-là. Elle n’a su qu’après quand je lui ai expliqué. J’avais du mal à entendre ces histoires et à comprendre comment des êtres humains pouvaient se comporter de cette façon, comment de telles choses pouvaient arriver. Il n’est donc pas étonnant que j’aie peur de ces enfants, surtout quand je m’y rendais seule (en l’absence du psy pour assurer la continuité).
Heureusement, je pouvais parler de toutes mes « souffrances » avec la psychologue après les séances, sur la route du retour au bureau. Parfois, nous en parlions tout au long de la route. Il y avait aussi un temps de supervision les jeudis matins, où nous pouvions aborder les cas, et moi, parler de mes difficultés à travailler. Elle avait rendez-vous de son côté tous les jeudis soirs au téléphone avec le superviseur Alain Devaux, pour parler de ses difficultés ; superviseur qui vient sur le terrain deux fois par an. J’avais alors l’occasion de travailler avec lui pendant ses visites.
Autre problème qui a à voir avec le centre, c’est le fait que les réunifications sont faites sans nous prévenir. Nous pouvons nous trouver confrontées à des situations où lors de notre arrivée au centre, nous demandons un enfant en soin, on nous répond alors qu’il a été réunifié… sans préparation pour retourner dans sa famille, sans dire au revoir et sans terminer le travail. C’est vrai que c’est extrêmement gênant ; nous nous demandions, surtout pour ceux qui n’avaient pas encore commencé le processus d’élaboration du traumatisme psychique, comment cela allait se passer dans/avec la famille.
Il y a aussi la question, souvent abordée dans les entretiens, des care-givers qui ont besoin de soutien dans leur travail auprès de ces enfants. Ce qui a fait que nous avons proposé l’année suivante d’animer des groupes d’élaboration de la pratique avec eux. Nous savons que ce n’est pas facile pour eux parce que l’histoire de ces enfants peut les renvoyer à leur propre histoire et il est important qu’ils puissent être soutenus.
Je suis maintenant mieux placée pour parler de ce travail que j’ai réalisé il y a deux ans, parce qu’aujourd’hui, je peux prendre de la distance par rapport à mon implication et mieux comprendre des choses que je n’ai pu comprendre à ce moment-là.
En résumé, le travail n’était pas facile et ne l’est toujours pas. Mais il était intéressant et fructueux. Je peux dire que cela fait du bien de voir une évolution positive chez l’enfant qui suit le parcours thérapeutique, bien que cela soit long. Ce qui peut être motivant et gratifiant, c’est la coopération et l’appréciation de nos efforts par les enfants.
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