2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
Enfants ex-soldats en Sierra Leone
Blanche Hyde
La guerre civile (que l’on espère désormais finie) qui a ravagé
la Sierra Leone durant les dix dernières années a touché l’ensemble du pays
sous de nombreux aspects : économique, social et psychologique, et bien
évidemment chaque citoyen a été touché et notamment les enfants. Les enfants
ont été sans doute les plus affectés par cette guerre (comme c’est souvent le
cas dans des situations de conflit armé) au travers des séparations d’avec
leurs parents ou protecteurs, d’avec leur communauté, séparations définitives
lorsque ces adultes ont été tués. Des milliers de ces enfants séparés ont été
enrôlés de force par les différents groupes armés pour servir de « camp
followers » (transport de lourdes charges, esclavages domestiques, voire
esclavage sexuel pour les filles…). Cela a été surtout vrai pour les plus
jeunes et fragiles de ces enfants. Les plus âgés et les plus solides ont été
forcés au combat, drogués et envoyés commettre les pires atrocités, les crimes
les plus violents que l’on peut imaginer dans l’histoire de l’humanité. Ces
enfants ont été à la fois victimes et bourreaux.
Nous parlons ici de toute une génération d’enfants qui n’a
connu que la violence, certains y participant activement comme unique moyen de
survie. Les atrocités commises et dont ils ont été témoins ont laissé des
traces de souffrance psychologique indélébiles. Il reste aujourd’hui de tout
cela beaucoup de frustration, de désespoir et de dépression, tant pour les
familles que pour ces enfants.
En 1999, l’Unicef a initié des négociations entre le
gouvernement, les autorités militaires et les différents groupes armés pour la
libération de tous les enfants combattants capturés. C’est l’un des articles de
l’Accord de paix. Cette même année, l’Unicef a signé un accord avec Family Home
Movment, Saint-Michael’s, Lakka (situé à la sortie ouest de Freetown) qui est
un centre de soins intérimaire à l’origine destiné aux enfants en grande
difficulté et dont le mandat est le suivant : recevoir les enfants libérés par les forces de combat et
les aider à se réadapter à une vie sociale « normale » dans le but de les
préparer au retour au sein de leur communauté d’origine avant d’être réunifiés
dans leur famille ou dans une famille d’accueil (pour ceux dont on a pu trouver
des parents ou familles). Il faut noter que ce n’est pas le seul
centre de la sorte existant en Sierra Leone. Mais ce centre a reçu 2 500
enfants et continue d’en recevoir notamment du fait de la récente ouverture des
zones Nord et Est du pays.
Au regard des atrocités commises par les groupes armés et bien
souvent par ces enfants sans autres choix ou sous l’emprise de drogues, la
réintégration de ceux-ci au sein de leurs familles ou de leurs communautés est
un réel défi. L’acceptation de ces enfants par leurs familles et communautés
est difficile du fait qu’elles ont peur de ces enfants ou encore imaginent
qu’ils ont commis les pires atrocités. Certains des enfants, conscients de ce
qu’ils ont commis, ont peur des représailles et refusent d’être réunifiés. Bien
évidemment, en ce qui concerne les jeunes filles, nous nous heurtons à un
problème culturel ; en effet, accepter une fille enceinte ou déjà mère est très
difficile à admettre.
Face à cette situation, l’Unicef a fait une demande auprès de
hi en 1999 de soutenir
psychologiquement ces enfants. L’objectif principal était de proposer des
suivis psychologiques afin que ces enfants arrivent à élaborer leur souffrance
traumatique et à parler de leur vécu dans la brousse pour pouvoir ensuite,
retrouver une vie normale.
Voici comment j’ai été amenée à travailler avec les enfants
ex-soldats. L’équipe qui travaille à Lakka comprend une psychologue clinicienne
expatriée (la seule psy sur le programme), Valérie Cresson et moi, cothérapeute
et interprète. Ils sont en réalité différents de
l’être humain normal, mais différents sans être anormaux, à cause de leur vécu
et leur expérience dans la brousse. À travers l’analyse de quelques
cas cliniques, nous allons voir les problématiques les plus communes à ces
enfants.
Le travail commence. Il faut noter que ces enfants sont
supposés rester dans le centre au maximum six semaines (ce qui n’a jamais été
respecté). Le dispositif mis en place consiste en entretiens individuels avec
médiations, pour les enfants les plus traumatisés ou les plus difficiles,
identifiés par le superviseur du centre à travers leur
care-givers (la personne qui s’occupe
de l’enfant pendant son séjour au centre). Même si leurs symptômes sont
semblables, leurs histoires sont différentes, et donc il ne faut surtout pas
les réunir, pas à ce moment-là. Nous les voyons toutes les semaines, chacun
pendant une demi heure à trois quarts d’heure maximum. Huit enfants ont été
signalés au tout début comme étant profondément traumatisés. Nous nous rendons
deux après-midi par semaine au centre, où nous travaillons avec quatre enfants
chaque après-midi. Lorsque je dis les plus traumatisés, c’est un choix et un
accord avec la direction, car il y a à peu près deux cents enfants et nous ne
sommes que deux. De plus, il n’y a que Handicap international qui fait un
travail clinique pur avec les enfants à ce moment-là et aucune autre
association ne peut compléter nos efforts. Cependant, une autre association,
coopi (une
ong italienne), travaille dans le
domaine psychosocial en assurant la gestion du centre et en soutenant les
care-givers.
Tout d’abord, une des problématiques les plus communes aux
trois cas cliniques que nous allons aborder est la séparation violente et par conséquence
l’attaque des liens avec leur famille. Jackson, âgé de 15 ans, vivait avec sa
famille à Serabu, Bo (sud du pays) quand les rebelles l’ont enlevé. Il a passé
environ deux ans dans la brousse. Abdulai a 13 ans et vivait avec sa famille
dans leur village quand ils ont été attaqués par les rebelles et lui, enlevé.
Junior, un adolescent de 16 ans, vivait avec sa famille à Kenema (est de la
Sierra Leone) quand les rebelles ont pris d’assaut son village et l’ont amené
avec eux. Malheureusement, nous ne savons pas combien de temps cet adolescent a
passé chez les rebelles parce qu’au bout de cinq séances durant lesquelles il
ne dit rien de son vécu, n’ayant que de se plaindre des conditions de vie au
centre, il interrompt lui-même les séances.
Nous voyons donc que ces trois enfants faisaient partie d’une
famille, d’une société avec lesquelles ils avaient des liens avant d’être
confrontés à cette séparation brutale et inattendue, qu’ils ne comprennent pas.
Suite à cette séparation dont la durée varie d’un enfant à l’autre, il va de
soi que les liens familiaux et sociaux ont été rompus. Les modèles qu’ils
avaient avant la guerre ont disparu, ainsi que les règles de la société et de
la communauté ; ils ont été attaqués et, de plus, les parents ou les adultes
qui s’occupaient d’eux, en qui ils avaient tant de confiance, n’ont pas pu les
protéger. Suite à tout cela, les enfants n’ont pas d’autre choix que de se
tourner vers les rebelles et de chercher et trouver en eux tout ce qu’ils
viennent de perdre, c’est- à-dire une famille, une communauté, une société, des
modèles et, par-delà, de retisser et rétablir de nouveaux liens et intégrer des
nouvelles règles. Il n’empêche qu’après cette vie dans la brousse, ils
s’inquiétent pour leur famille, même si cette famille n’a pas pu les protéger
et donc les a déçus. Junior, par exemple, espère que la paix va s’installer
pour qu’il puisse retrouver sa famille. Il se sent seul au centre et a besoin
d’une famille. Nous reparlerons de son cas un peu plus loin. Abdulai aussi
parle de sa famille. Il pense à elle et a des souvenirs d’enfance. Aujourd’hui,
il parle de son frère qui a été tué, de la relation qui existait entre lui et
ses sœurs et s’inquiète de savoir s’il retrouvera sa famille. Il parle aussi
déjà de son obligation de réparation envers sa famille, c’est-à-dire
reconstruire la maison et s’occuper de celle-ci, s’il arrive à la retrouver,
car il se dit que c’est à cause des rebelles, dont il faisait partie, que sa
famille doit faire face aux destructions et aux difficultés. Dans une séance
précédente, nous avions l’impression que Abdulai se culpabilisait quand il
disait : « C’est pas ma faute. » En fait, il parlait de maltraitance de la part
de l’ecomog quand il s’est rendu :
insultes, emprisonnement pendant trois mois. Quelquefois, la nuit, on les
forçait à poser le front par terre, pendant qu’on les battait dans le dos en
leur disant qu’ils étaient responsables de la destruction de leur pays. C’est à
ce moment qu’il a dû leur dire : « Ce n’est pas de ma faute, j’ai été obligé. »
Il nous a dit ensuite qu’il a été surpris de l’attitude de l’ecomog.
Il pensait que l’ecomog allait
comprendre et bien le traiter. Est-ce que cet acte de l’ecomog a provoqué en lui un sentiment de
culpabilité pour « la destruction de son pays » qui fait qu’il est dans la
réparation en ce qui concerne sa famille ? Jackson, quant à lui, est plutôt à
la recherche d’une nouvelle famille – sa mère est morte, son père est trop
vieux, sa grande sœur le maltraite et c’est elle qui l’a déposé au centre. Les
autres frères et sœurs ne peuvent pas s’occuper de lui. Dans ses discours, on
sent une personne seule et à la recherche d’une famille ou quelqu’un à qui il
pourrait s’attacher.
Cela nous amène à la question de l’agressivité, problématique très répandue parmi
cette catégorie d’enfants. Ces enfants faisaient partie d’une communauté
violente et agressive où n’existaient quasiment pas de règles ni de loi. Ils
pouvaient avoir ce qu’ils voulaient avec l’aide d’un fusil. Ils ont appris
qu’on ne doit pas forcément gagner sa vie ou travailler pour avoir ce qu’on
veut. Une société où à la moindre bêtise commise, ils étaient punis, une
punition pas forcément en rapport avec le crime commis, un monde où ils
pouvaient entrer dans un village, chasser les villageois et prendre leurs
affaires. Ou, pire, tuer des gens, violer des femmes, en enlever d’autres,
prendre les biens et retourner dans la brousse. Mais il faut noter aussi que la
plupart de ces enfants étaient le plus souvent sous l’influence de drogues pour
les rendre plus audacieux, pour exécuter les ordres. Certains enfants aussi se
droguaient pour supporter cette vie difficile. Une société où tout ce que je
viens de souligner était tout à fait normal. Maintenant, après cette vie dans
la brousse, l’agressivité continue, comme une habitude d’être.
Junior, qui compare le centre et la brousse, dit que, quand il
était avec les rebelles, il avait tout ce qu’il voulait. Maintenant, au centre,
il bat les petits quand il n’a pas assez de nourriture comme s’ils étaient
responsables du fait qu’il n’a pas assez à manger. En fait, il apparaît que
c’est sa façon d’exposer cette question d’insuffisance et, comme il ne peut pas
attaquer les adultes, il s’en prend aux enfants. Un jour, il nous demande un
des jeux qu’on a amenés pour travailler et dont on lui dit que c’est pour les
enfants. Junior se met en colère. Il dit que tout est pour les petits, y
compris ce que donne l’Unicef, alors qu’il s’est battu (dans la brousse) pour
que ces mêmes petits survivent. Nous pouvons donc dire qu’il agresse les
enfants parce qu’il a ce sentiment que tout est pour eux. Nous entendons aussi
sa demande de reconnaissance qu’il nous adresse, en tant que modèles, autour de
cette question de s’être battu pour la survie des enfants. Mais encore, Junior
ne demande-t-il pas que l’on prenne soin de lui comme s’il était un enfant
?
Quant à Abdulai, il parle d’un incident où il est entré en
conflit avec une fille. Un jour, il rentre de l’école et va au point d’eau avec
son ami pour laver ses habits. Ils rencontrent cette fille, elle aussi en train
de laver ses habits. Son ami jette une pierre dans le seau de la fille, qui
répond par une insulte. Abdulai intervient : « C’est pour te taquiner. Si
c’était moi, je t’aurais donner un coup de pied sur la bouche. » La fille vient
vers Abdulai en lui disant : « Vas-y. » Il nous raconte alors : « Je me suis
fâché et je l’ai giflée. Elle voulait se battre avec moi et je lui ai donné un
coup de pied sur la hanche. » La fille est partie se plaindre et Abdulai a été
puni. Alors, pourquoi une insulte, même pas destinée à Abdulai, peut provoquer
toutes ces réactions ? Est-ce que l’insulte lui a renvoyé quelque chose de son
histoire d’ex-soldat ? Cela a-t-il à voir avec le fait que c’est une fille qui
insulte un homme, vu le statut accordé à la femme dans la brousse où elles
n’étaient que des « objets » ? Peut-être ne peut-il pas supporter de voir un «
objet » oser lui lancer un défi ? Son care-giver parle d’un autre incident où
il a demandé à Abdulai de balayer sa chambre. Il a refusé et donc a été puni.
Le care-giver dit : « Il est devenu comme fou, a cassé une bouteille et me
suivait pour me tuer. »
La problématique de l’injustice est très étroitement liée à celle de
l’agressivité, dans la mesure où c’est autour des mêmes situations où les
enfants se montrent agressifs qu’ils évoquent l’injustice. Ces enfants
ex-soldats, une fois sortis de la brousse, semblent hantés par un sentiment
d’injustice. Ce sentiment est souvent lié aux cadres et aux règles posés dans
le centre. Nous savons que, dans la brousse, il n’y a ni cadres ni règles. Ils
étaient eux-mêmes ces règles et ces cadres. Tout le monde faisait comme il
voulait. L’on pouvait avoir tout ce que l’on désirait sans travailler ou le
gagner. Il n’y avait aucun adulte qui les guidait, au contraire, certains ont
abusé d’eux et de leur statut d’enfants. Dans le centre, c’est tout à fait le
contraire : ces enfants ex-soldats sont à nouveau dans une société régulée où
ceux qui ne respectent pas les règles sont sanctionnés. Il y a aussi le fait
qu’on ne peut pas avoir tout ce qu’on veut, en tous les cas, pas par les moyens
utilisés dans la brousse. Certains disposaient d’un certain respect et
d’attentions, les gens avaient peur d’eux, ils étaient comme des dieux,
tout-puissants. Actuellement, ce n’est plus le cas et c’est difficile pour eux
d’y croire ; par conséquent, ils manifestent un sentiment de frustration. Mais
c’est en les regardant comme des enfants égaux, qui doivent se respecter les
uns les autres, en garantissant le cadre et en appliquant des règles, avec
sanctions si besoin, que l’on permet à ces enfants d’exprimer des sentiments
d’injustice qui déclenchent la frustration. En fait, aisé pour eux de le nommer
ainsi, c’est aussi normal, parce qu’il est difficile d’imaginer que la roue ait
tourné.
Prenons à titre d’exemple Junior, qui dit qu’il est au centre
pour manger et se reposer, donc ne veut rien faire. Il refuse d’aller à l’école
ou d’apprendre un métier (les deux options données aux enfants ex-soldats dans
le centre). Quand son care-giver lui demande de faire quelque chose, il répond
qu’il le fera s’il est heureux. Il trouve la vie au centre difficile car il «
doit se débrouiller pour trouver savons, habits… » Reprenons l’histoire déjà
évoquée des jeux qu’il nous demande. Quand on lui répond que c’est pour les
enfants avec lesquels on va travailler, il se met en colère et dit : « Je ne
suis pas encouragé, je n’ai pas de nourriture, ni de vêtements. Quand l’Unicef
donne, c’est toujours pour les petits. Je me suis battu pour que les enfants
survivent et maintenant on ne me donne rien. Je suis sale, mal habillé et
découragé. Je me suis donné à l’ecomog (la force régionale militaire
d’intervention dans le pays) parce que je voulais la paix, mais rien ne se
fait, même pas pour la réintégration. Quand j’étais avec les rebelles, j’avais
tout ce que je voulais », puis il termine avec « je n’ai jamais tué personne ».
Pourquoi cette phrase ? Est-ce un sentiment de culpabilité ? Peut-on dire qu’il
voit cette supposée injustice comme une punition attribuée parce qu’il a tué
des gens ? Il parle beaucoup ce jour-là, très énervé. Nous entendons qu’il est
malheureux, que personne ne l’aime, ne pense à lui, et, bien entendu, il y a ce
sentiment d’injustice et de frustration. Peut-être avait-il une place
importante dans la brousse qui faisait que beaucoup d’attention lui était
portée, et maintenant, hors de la brousse, il est comme tous les autres, sans
rang ni de place spéciale, donc sans beaucoup d’attention. Il se sent
marginalisé et malheureux. En plus de ces sentiments, le lien avec la famille
apparaît dans son discours. Il est vrai qu’il était d’abord dans sa propre
famille, puis il a eu la « famille » des rebelles, et maintenant il vit dans ce
centre, mais il est seul dans son « bungalow » (une petite maison où vivent des
enfants et leur care-giver comme une famille), alors que d’autres enfants
vivent à plusieurs comme dans une famille. Il est seul actuellement, face à sa
vie passée dans la brousse et face à sa vie d’avant. Il le dit pendant la
dernière séance : « Je n’ai personne à qui je pourrais m’attacher, pas de
frères, ni de famille… la guerre a tout détruit. Je n’ai pas de père, pas de
mère. Je ne sais pas ce que je ferai quand la guerre sera finie. Un jour, je
rentrerai chez moi et peut-être que je ne trouverai personne que je connais. »
« La guerre a tout détruit », y compris sa famille et il est seul aujourd’hui,
n’ayant personne sur qui s’appuyer. Par conséquent, il s’inquiète pour son
avenir. Nous entendons aussi un peu de regret et peut-être, sous-entendu, un
sentiment de culpabilité comme « si je n’étais pas parti avec les rebelles, je
ne me trouverais pas seul aujourd’hui ? »
Pour Abdulai, il y a un constant sentiment d’injustice. Depuis
le premier jour de notre rencontre jusqu’à la dernière séance, il se plaint
d’injustice. On a beaucoup travaillé cela, et on doit avouer que cela allait
mieux à la fin, même s’il existait toujours ce sentiment. D’abord : « Je n’ai
pas de chaussures, seulement des tongs. Depuis mon arrivée, on ne m’a donné
qu’un pantalon et un T-shirt. On ne me donne jamais rien. » Puis : « Je suis
allé ramasser du bois pour avoir des tongs neuves. Maintenant, elles sont
vieilles mais la superviseur ne veut pas m’en donner. Elle ne me répond même
pas. » Ensuite, il a été puni pour avoir giflé et donné des coups de pied à une
fille et il dit : « Ce n’est pas juste, les adultes préfères les filles ici. »
Mais cet argument peut rejoindre le précédent : peut-être ne peut-il pas
comprendre comment il pourrait être puni, et d’ailleurs à cause d’un « objet ».
Ensuite, on a distribué des matelas mais cinq n’en ont pas eu dont lui. Il a
aussi des problèmes avec son matériel scolaire, ce qui ne l’encourage pas à
suivre l’école. « On est toujours en train de me faire du mal et d’être
injuste. » En travaillant ce sujet avec lui, il nous dit au début : « S’ils
[les rebelles] reviennent, je vais les suivre parce qu’on ne nous aide pas ici.
» Le sentiment d’injustice est tellement fort qu’il se sent frustré et a envie
de retourner dans la brousse. À propos de l’injustice, il dit : « Je suis très
en colère, je deviens confus, je ne sais plus quoi faire, j’ai envie de faire
du mal à la personne qui me fait du mal. Je m’isole, pense au passé, à
l’annonce faite de me rendre ; maintenant je n’ai pas ce dont j’ai besoin. » Il
souligne que dans la brousse, il avait tout ce qu’il demandait. Ici, on a
l’impression qu’Abdulai n’arrive pas à comprendre qu’il ne peut pas tout avoir
et au moment où il le veut. Outre sa frustration, il exprime un sentiment de
regret : « Si j’avais su, je ne me serais pas rendu et il n’y aurait pas toutes
ces injustices. » Il a envie d’y (a failli même) retourner, mais après avoir
bien réfléchi, il est resté, à cause de l’école. Il arrive à dire que l’école
est la seule chose qui lui plaît au centre. Au bout de douze séances, ses
plaintes ont diminué. « À la fin de mon éducation, j’aurai du travail et
pourrai m’acheter tout ce dont j’ai besoin. » Donc, grâce au travail fait en
séance, Abdulai a pu traverser différentes étapes : de l’enfant tout-puissant
dans la brousse où il pouvait faire et avoir tout ce qu’il voulait, peu importe
la manière, à l’enfant frustré qui ne pouvait pas tout avoir et faire, en
raison des règles et des cadres à respecter, et finalement à l’adolescent
responsable qui arrive à dire qu’il subviendra à ses besoins, à la fin de son
éducation, quand il aura du travail. Abdulai veut être musicien.
Jackson aussi a des problèmes de matériel scolaire, de
vêtements, etc. À l’école, il dit qu’il est renvoyé s’il est en retard ou puni
(battu) s’il fait des bêtises. Il dit aussi que les enfants qui n’ont pas de
bonnes chaussures sont renvoyés. Il éprouve un sentiment d’impuissance et
d’injustice. Quelquefois il pleure mais, après cinq minutes, il oublie, comme
s’il n’y avait personne à qui il pourrait s’adresser ou même parler. Il veut
apprendre et être cultivé. Il veut devenir mécanicien. La séance suivante, il
reparle de l’injustice : tous les enfants de plus de 15 ans doivent vivre seuls
(les adolescents passent aux bungalows où ils vivent à plusieurs sans
care-giver) et doivent donc tout faire eux-mêmes. Ce nouvel arrangement
déclenche tout un tas de problèmes pour Jackson : le manque de temps pour
préparer la nourriture fait qu’il arrive en retard à l’école et est battu par
le directeur. Que des inconvénients qui semblent le frustrer ! Il amène aussi
un autre problème d’uniforme, qu’il porte depuis qu’il est au centre. Une
ong a acheté de nouveaux uniformes il
y a trois semaines, mais ils ne les ont toujours pas. On a l’impression qu’il
n’y a qu’injustice autour de lui, que personne ne l’aide, ce qui provoque un
sentiment de frustration. La question de l’isolement se pose aussi.
Une autre problématique est celle de
l’identité/l’identification à
l’agresseur. Il est difficile pour les enfants de rompre les liens tissés avec
les rebelles et la vie de la brousse. Nous avons constaté, à travers notre
travail, qu’ils sont très attachés aux rebelles. S’ils peuvent les condamner,
ils ne peuvent pas en parler autrement qu’en termes de « nous » ou font
référence à eux en tant que « frères ». Quelquefois, ils ont envie de retourner
chez eux, tellement le retour à la vie sociale est difficile. Ils sont bien
conscients de la destruction et du mal que les rebelles ont fait, mais quelque
part, ils comptent toujours pour eux.
Junior dit qu’il a « besoin d’être bien habillé car les gens
pensent que les rebelles sont sales, mais certains sont propres ». Il est
content de n’être plus dans la brousse, mais, par contre, quand il parle des
rebelles, il emploie toujours le « nous ». L’avant-dernière séance, il arrive
avec un foulard américain dans une position bizarre et nous dit que c’est une
coiffure pour aller dans la brousse, pour attaquer. Il est content parce qu’il
est afro-américain aujourd’hui. Plus tard, pendant la séance, il dit des
rebelles : « Ce sont eux qui ont causé toute la destruction… Ils ont détruit
beaucoup de choses. Mon père a été le premier à mourir quand ils ont attaqué. »
Ils ont interrompu sa scolarité. Junior est bien conscient du désastre causé
par les rebelles et qu’ils sont la cause de sa situation d’aujourd’hui : il se
sent seul, s’inquiète pour son avenir, a perdu son père. Il dit se sentir mal
quand il pense à son histoire. Il ne veut pas voir ses amis et se dispute avec
eux. Il n’arrive pas à rompre les liens tissés dans la brousse ; dans sa tête,
il est toujours rebelle. Il y a chez cet adolescent une ambivalence entre deux
modèles identificatoires, entre les rebelles d’un côté et nous et les
care-givers, modèles identificatoires de transition, de l’autre.
Abdulai, pour sa part, parle tout le temps au nom de « nous »
et, à un moment donné, il fait même référence aux rebelles comme ses « frères
». Lui aussi est conscient de ce que les rebelles ont fait : tuer son frère,
lui faire subir plein de choses dont il dit que même son père ne lui a jamais
fait subir. Ce qui l’a poussé à se rendre en entendant l’annonce. Il dit même :
« J’étais content de me donner à l’ecomog. » Il se dit civil, même si ce n’est
plus comme lorsqu’il était avec ses parents, et ne regrette pas de ne plus être
avec les rebelles. En dépit de tout cela, il n’arrive pas à se détacher de
l’identité de rebelle.
Jackson aussi, après deux ans de libération, s’identifie
toujours aux rebelles. Il dit sur son identité : « Je suis un ex-soldat qui
s’est rendu au gouvernement en plein combat, quand je ne pouvais plus supporter
le combat. Les gens pensent que je suis toujours rebelle et ils le disent, même
si je me présente comme un étudiant. » Cependant, lorsque les gens insistent à
l’appeler rebelle, il se comporte envers eux en tant que tel : il insulte et
bat les gens (les adultes et les enfants mais pas les professeurs). Il est pour
le gouvernement parce que c’est lui qui s’occupe de lui, il ne souffre plus,
même s’il n’a pas de chaussures : « Ce n’est pas comparable à ce que j’ai subi
dans la brousse. » Pour Jackson, nous pouvons dire que le processus
d’identification avance. Il arrive à repérer les professeurs et le gouvernement
comme étant des symboles de l’autorité et sait donc qu’il ne doit pas les
attaquer.
Passons maintenant à la difficulté à soulager les souffrances
psychiques de ces enfants. Nous devons dire que cela n’a pas du tout été un
travail facile, pour plusieurs raisons : d’abord parce que les situations
traumatiques que ces enfants ont vécues sont intenses et très violentes et les
problématiques qui en découlent sont extrêmement compliquées. Mais, grâce aux
dispositifs mis en place pour pouvoir travailler ces difficultés, nous avons pu
avancer dans ce travail qui a duré six mois.
Travailler à Lakka (même si je n’avais pas le choix) était un
défi pour moi. Je suis une Sierra-Léonaise qui a aussi vécu des choses pendant
la guerre qui s’inscrivent dans l’histoire de mon pays et en lien avec
l’histoire de ces enfants. C’est une position difficile. Nous venions de vivre
l’invasion et la quasi-destruction de la capitale (janvier 1999). La plaie
était encore récente. C’est à ce moment qu’on m’a demandé d’aller travailler
auprès de ces enfants auteurs directs ou indirects de mes souffrances et des
destructions. Ma première réaction a été : « Bon, on y va. Pas de problème. »
Mais aujourd’hui, je me demande si ce n’était pas la curiosité qui m’a poussée
à accepter : je voulais peut-être voir ces êtres humains qui ont osé amputer
les gens, éventrer les femmes enceintes, brûler les villages et villes entiers,
décapiter et tuer les gens, etc. Arrivée sur place, c’était autre chose ! À
voir et à entendre ces pauvres innocents qui ont été enlevés et obligés à faire
tout cela, et comment ils souffraient de leurs histoires, je n’éprouvais que de
la pitié à leur égard. Je ne pouvais plus être en colère contre eux. Du coup,
je me suis trouvée avec une forte envie d’aider ces enfants.
En premier lieu, il y avait ma position d’interprète, position
assez précaire et difficile où je recevais en premier et de manière crue
l’histoire du patient, avec toutes les émotions qui l’accompagnent, avant de la
transmettre à la psychologue. Parfois, j’étais sidérée par ce que j’entendais,
d’autres fois en colère, ou bien encore j’avais envie de pleurer. Mais il ne
fallait pas montrer mes émotions devant le patient. Comme si l’on me torturait
et qu’on me demandait de ne pas réagir. Je me souviens d’un entretien avec un
enfant qui nous inquiétait beaucoup. Ce jour-là, cet enfant disait « des choses
», et comme si je ne pouvais plus les supporter, je me suis mise à pleurer. Je
ne pouvais pas arrêter mes larmes. La psychologue m’a fixée… j’ai arrêté de
pleurer tout de suite ! Je n’ai pas compris comment et pourquoi, mais c’était
comme si ce regard voulait dire : « Rassure-toi Blanche, je suis là. »
Pourtant, il est intéressant de savoir que la psychologue n’avait pas remarqué
ce qui se passait en moi à ce moment-là. Elle n’a su qu’après quand je lui ai
expliqué. J’avais du mal à entendre ces histoires et à comprendre comment des
êtres humains pouvaient se comporter de cette façon, comment de telles choses
pouvaient arriver. Il n’est donc pas étonnant que j’aie peur de ces enfants,
surtout quand je m’y rendais seule (en l’absence du psy pour assurer la
continuité).
Heureusement, je pouvais parler de toutes mes « souffrances »
avec la psychologue après les séances, sur la route du retour au bureau.
Parfois, nous en parlions tout au long de la route. Il y avait aussi un temps
de supervision les jeudis matins, où nous pouvions aborder les cas, et moi,
parler de mes difficultés à travailler. Elle avait rendez-vous de son côté tous
les jeudis soirs au téléphone avec le superviseur Alain Devaux, pour parler de
ses difficultés ; superviseur qui vient sur le terrain deux fois par an.
J’avais alors l’occasion de travailler avec lui pendant ses visites.
Autre problème qui a à voir avec le centre, c’est le fait que
les réunifications sont faites sans nous prévenir. Nous pouvons nous trouver
confrontées à des situations où lors de notre arrivée au centre, nous demandons
un enfant en soin, on nous répond alors qu’il a été réunifié… sans préparation
pour retourner dans sa famille, sans dire au revoir et sans terminer le
travail. C’est vrai que c’est extrêmement gênant ; nous nous demandions,
surtout pour ceux qui n’avaient pas encore commencé le processus d’élaboration
du traumatisme psychique, comment cela allait se passer dans/avec la
famille.
Il y a aussi la question, souvent abordée dans les entretiens,
des care-givers qui ont besoin de soutien dans leur travail auprès de ces
enfants. Ce qui a fait que nous avons proposé l’année suivante d’animer des
groupes d’élaboration de la pratique avec eux. Nous savons que ce n’est pas
facile pour eux parce que l’histoire de ces enfants peut les renvoyer à leur
propre histoire et il est important qu’ils puissent être soutenus.
Je suis maintenant mieux placée pour parler de ce travail que
j’ai réalisé il y a deux ans, parce qu’aujourd’hui, je peux prendre de la
distance par rapport à mon implication et mieux comprendre des choses que je
n’ai pu comprendre à ce moment-là.
En résumé, le travail n’était pas facile et ne l’est toujours
pas. Mais il était intéressant et fructueux. Je peux dire que cela fait du bien
de voir une évolution positive chez l’enfant qui suit le parcours
thérapeutique, bien que cela soit long. Ce qui peut être motivant et
gratifiant, c’est la coopération et l’appréciation de nos efforts par les
enfants.