Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
192 pages

p. 149 à 154
doi: 10.3917/sn.017.0149

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Humanitaire

no 17 2002/2

2002 Sud/Nord Humanitaire
Humanitaire

À propos de la coopération humanitaire en Albanie

Elida Cangonji
Je vais commencer par quelques généralités sur le concept même de coopération ou, plus exactement, par quelques mots sur ma façon de voir la coopération comme une expérience de travail. Le problème est qu’il existe autant de définitions du concept de coopération qu’il y a de gens qui cherchent à la pratiquer.
Coopérer peut signifier travailler ensemble et, à première vue, cette définition pourrait sembler acceptable et fonctionnelle. Mais nombreux sont les problèmes relatifs à l’activité résultant de la volonté de travailler ensemble. Le premier problème – le plus important – c’est que plusieurs organisations étrangères arrivent dans un pays avec, en tête, une définition toute faite de la coopération avant de prendre connaissance de la définition offerte par l’autre partie. D’une manière un peu trop franche, on pourrait affirmer que la définition de la coopération à pratiquer doit tenir compte du facteur argent. Ce qui débouche sur un autre problème, à savoir : coopérer, d’accord, mais à différents niveaux. Là, la discussion entre le donateur (l’organisation étrangère) et le bénéficiaire (l’institution locale) tourne autour de la distribution des rôles dans une activité où l’on est censé « travailler ensemble » (par exemple, le bénéficiaire ignore la description détaillée du projet en question sur le plan financier, sa durée, etc.). La coopération devient un processus où, du point de vue du bénéficiaire, au lieu de « travailler ensemble », on travaille pour l’autre.
Si j’ai évoqué cette question, c’est que les problèmes propres à la coopération dans la pratique surgissent bien avant que les deux parties aient pris contact l’une avec l’autre, et que l’on peut améliorer pas mal de choses à condition toutefois de considérer ces problèmes sous un angle différent. Certes, je ne dispose pas de la panacée universelle et je suis loin d’avoir réponse à tout, mais j’essaierai d’expliquer ma façon de concevoir la coopération en tant que processus qui se développe de manière satisfaisante, fonctionnelle et soutenue.
À mon avis, les facteurs nécessaires pour qu’il y ait coopération dans toute l’acception du terme sont au nombre de trois :
  1. La description détaillée du projet comprenant des exigences présentées et définies de concert par les deux parties.
  2. La transparence concernant les objectifs, les aspects financiers, la durée du projet, etc.
  3. La qualité des représentants des organisations étrangères sur le plan professionnel.
Je suis certaine que beaucoup d’entre vous se demandent en ce moment : mais quelle est la part ou la fonction du bénéficiaire ? Il s’agit en quelque sorte des mêmes éléments, mais vus sous un angle légèrement différent.
On entend par exigences, du point de vue du bénéficiaire ou des institutions locales, la nécessité de définir avec précision leurs besoins et le soutien qu’il leur faut, puisque ce sont là les fondements sur lesquels sera édifié, avec la collaboration des étrangers, le projet en question.
On entend par transparence la même chose pour les deux parties.
Évoquer la qualité et souligner qu’elle est indispensable risque de passer un peu pour une provocation, quand c’est là ce qu’exige un représentant des nécessiteux. En fait, il n’y a là rien de provocateur, la vérité étant que les problèmes sont très bien résolus quand on tient compte de la qualité – plus on veille à la qualité d’une solution, meilleure elle est. Cela est valable pour le bénéficiaire aussi.
Je voudrais brièvement apporter quelques exemples de la pratique concrète pour illustrer ce qui arrive lorsqu’un des trois facteurs susmentionnés vient à faire défaut.
Je dirige le Centre de développement de l’enfant (cde) de Tirana et mes collègues et moi avons beaucoup travaillé pour le rendre tel qu’il se présente aujourd’hui. Il y a certes eu des moments où nous ne savions pas si nous survivrions le lendemain, mais je peux affirmer que nous sommes toujours là et que ça va de mieux en mieux.
En 1997, pendant le collapsus de l’Albanie, le cde a été une des rares institutions qui n’ont cessé de fonctionner. À l’époque, la situation était telle qu’on ne pouvait pas sortir de chez soi et, par conséquent, il était très difficile aux parents d’amener leurs enfants au cde.
Nous avons élaboré un projet de concert avec une organisation étrangère, qui nous apporterait le soutien financier nécessaire en nous accordant un budget modeste, mais fonctionnel. Le personnel du cde s’est mis à travailler sur le terrain dans différents quartiers de Tirana afin de contacter les enfants qui avaient besoin de nous. Ce projet a bien marché, puisque nous avons réussi à prévenir nombre de situations désastreuses en intervenant à temps auprès de ces enfants-là, précisément au plus fort de la pagaille. L’hôpital militaire de Tirana, où étaient soignés un grand nombre d’enfants blessés, a fait lui aussi partie de ce projet et c’est là où nous avons traité et suivi de nombreux cas.
Un beau jour, sans nous fournir aucune explication, sans invoquer aucune raison, on a brusquement cessé de nous soutenir financièrement, et notre projet en a accusé le coup. Ainsi abandonnés, nous avons été obligés d’interrompre le travail que nous avions déjà entrepris. Seul un petit nombre de cas ont continué d’être suivis dans le cadre du cde.
Je ne veux pourtant pas dire qu’un soutien financier doit être éternel ; ce que je veux faire ressortir, c’est que beaucoup de difficultés auraient pu être contournées s’il y avait eu plus de transparence quant à la durée et aux objectifs de ce projet, autrement dit, s’il y avait eu un sentiment de responsabilité plus élevé. Si nous faisons abstraction de ce sentiment de responsabilité, ce qui reste n’est que le côté business, une partie se disant : « Ça y est, j’ai eu mon “affaire” et l’argent », et l’autre : « J’en ai profité autant que j’ai pu et maintenant, j’attends un autre projet. »
Un autre exemple que je voudrais citer en quelques mots a trait au conflit au Kosovo vu sous l’angle d’une institution albanaise. Comme la plupart des pays du monde, l’Albanie a été prise au dépourvu par l’ampleur de ce conflit et la vitesse à laquelle se sont déroulés les événements. Ses infrastructures laissaient beaucoup à désirer et toute évolution est en soi un processus à long terme. Avec l’affluence des réfugiés, on a vu arriver les premières organisations humanitaires, bientôt suivies de beaucoup d’autres, de plus en plus nombreuses. Jusque-là, tout a bien marché, et je vous assure que sans l’aide de la communauté internationale, l’Albanie aurait connu un collapsus total en un bref laps de temps, compte tenu des dimensions des problèmes posés. Cela dit, il me semble indispensable de souligner que le chaos, la confusion, les solutions bâclées, les réunions et les pourparlers interminables, etc., étaient entre autres dus au très grand nombre d’organisations humanitaires. Pendant ces mois-là, le travail accompli n’a pas été d’une très bonne qualité.
Je sais que nombre d’organisations humanitaires n’aiment pas qu’on leur parle de l’armée, mais le fait est que, sans la discipline et le travail précis de différentes unités militaires, l’organisation de la vie dans les camps de réfugiés n’aurait pas été à la hauteur de la situation.
Dans le monde paradoxal d’aujourd’hui, je me permets de dire que l’armée ne recouvre qu’un des trois facteurs importants de toute véritable coopération, à savoir la qualité. Mais à l’époque, il s’agissait d’une situation très particulière. En conséquence, les projets qui finançaient et soutenaient l’Albanie ont presque tous cessé d’exister, le mot-clé étant dorénavant celui de Kosovo : si l’on n’avait aucun argument se rattachant à ce mot, il n’était pas question d’obtenir un soutien financier, toutes les descriptions de projets envisagés devant obligatoirement commencer par le mot Kosovo, l’équivalent du mot « sésame ».
Cette situation ne s’est jamais redressée, les réfugiés kosovars sont rentrés chez eux, suivis d’un grand nombre d’organisations humanitaires. Mais, petit à petit, le processus de développement s’est réorienté sur de nouveaux projets ou des projets qui n’étaient plus centrés sur la question du Kosovo, et les choses ont en quelque sorte repris leur « cours normal », autrement dit, tout est rentré dans l’ordre comme avant la crise du Kosovo.
Ce qui s’est accompli en tant que processus à la fin de nombre de projets pendant la période de la crise du Kosovo n’a pas encore été analysé, même si beaucoup de ces événements pourraient servir de références quant à une nouvelle façon d’élaborer et de mettre en application les projets.
Avant de terminer, en tirant quelques brèves conclusions, je voudrais rappeler que, depuis dix ans que je travaille, j’ai eu beaucoup d’expériences positives, j’ai collaboré avec des gens de qualité et j’ai bénéficié de nombreux soutiens constructifs. Je ne les ai pas oubliés, mais je ne vais traiter ici que de principes et de points de vue généraux. D’autre part, je suis d’avis que la coopération de demain doit reposer sur l’expérience déjà acquise.
Je tiens à souligner une fois de plus l’importance des trois « facteurs » que j’ai déjà évoqués, mais je tiens également à ajouter quelque chose en ce qui concerne la question de la coopération. Les problèmes posés sont nombreux, mais certains d’entre eux sont cruciaux, comme celui que j’appelle la théorie du « départ de zéro ».
En effet, beaucoup d’organisations internationales viennent en Albanie avec l’idée de partir de zéro dans le domaine de leur choix. On élabore le projet fondé sur cette théorie, on accorde les fonds nécessaires afin de le mettre en pratique. Ensuite, ce projet, déjà tout prêt, est communiqué au bénéficiaire qui, en l’acceptant, trouve son rôle dans ce processus de coopération. Certains diront que l’élaboration de tout projet repose sur des observations effectuées préalablement, mais si ces observations sont fondées sur la même théorie, elles n’apportent rien de nouveau et, croyez-moi, la plupart d’entre elles le sont.
Cette théorie du « départ de zéro » aboutit parfois à une situation grotesque, dont j’apporterai un exemple : une des plus grandes organisations internationales présentes en Albanie a organisé une conférence à Tirana au cours de laquelle elle a annoncé qu’au bout de plus d’une année de travail, les équipes pluridisciplinaires, nouvelle façon de travailler, deviendraient une réalité à la fin de l’année en cours pour la première fois en Albanie. Je peux vous dire que cette nouvelle m’a épatée, parce que notre cde fonctionne de cette manière (c’est-à-dire par équipes pluridisciplinaires) depuis cinq ans et que le soutien étranger dont il a bénéficié lui a été notamment apporté afin de l’appuyer précisément dans cette façon de travailler. Si j’ai employé le mot « grotesque », c’est parce que l’importante organisation en question a justement pour but de coordonner projets et informations.
Souvent, en ce qui concerne ce problème, ce qui apparaît comme nuisible, du point de vue du bénéficiaire, c’est également l’effet de « double emploi » de la théorie du « départ de zéro ». Toutes les organisations ont, dans la réalisation de leurs projets, des délais à respecter, et si nous imaginons cinq projets qui partent de zéro dans le même domaine, nous aurons cinq processus parallèles qui feront double emploi pour la même période donnée, puis plus rien. Si ces cinq organisations fondaient leurs projets sur les structures de développement ou de changement existantes, chacune pourrait faire partie d’un tout et, pendant la même période, avec les mêmes fonds et la même énergie dépensée, leurs projets iraient beaucoup plus loin et marqueraient de façon plus durable la réalité albanaise.
Pour conclure, je tiens à rappeler ce que l’on peut obtenir à travers les trois facteurs que j’ai déjà mentionnés, à savoir :
  • le soutien à apporter en fonction des exigences du projet : un projet est applicable s’il est fondé sur une structure donnée, s’il se développe et reçoit les modifications nécessaires en cours de route. L’objectif d’un projet repose sur des exigences clairement définies. Son élaboration et son développement doivent être le fruit, dès le début, d’une coopération entre les deux parties ;
  • la transparence : il faut arriver à trouver un langage commun dans le processus même de coopération. Faute de quoi, il ne saurait y avoir d’application concrète d’un projet, il n’y aurait donc pas de coopération mais une simple opération ;
  • la qualité : le niveau de la qualité requise doit être déterminé par la complexité des problèmes que pose la réalisation d’un projet dans son développement et, si nécessaire, être modifié en fonction de ces problèmes.
Enfin, la coopération concerne des êtres humains, des personnes comme vous et moi, et c’est là un côté agréable face aux principes. Quoi qu’il en soit, il est toujours nécessaire de discuter sur les principes afin de promouvoir pour le mieux la coopération, car, au fond, c’est là que tout commence.
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