2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
À propos de la coopération humanitaire en Albanie
Elida Cangonji
Je vais commencer par quelques généralités sur le concept même
de coopération ou, plus exactement, par quelques mots sur ma façon de voir la
coopération comme une expérience de travail. Le problème est qu’il existe
autant de définitions du concept de coopération qu’il y a de gens qui cherchent
à la pratiquer.
Coopérer peut signifier travailler ensemble et, à première vue,
cette définition pourrait sembler acceptable et fonctionnelle. Mais nombreux
sont les problèmes relatifs à l’activité résultant de la volonté de travailler
ensemble. Le premier problème – le plus important – c’est que plusieurs
organisations étrangères arrivent dans un pays avec, en tête, une définition
toute faite de la coopération avant de prendre connaissance de la définition
offerte par l’autre partie. D’une manière un peu trop franche, on pourrait
affirmer que la définition de la coopération à pratiquer doit tenir compte du
facteur argent. Ce qui débouche sur un autre problème, à savoir : coopérer,
d’accord, mais à différents niveaux. Là, la discussion entre le donateur
(l’organisation étrangère) et le bénéficiaire (l’institution locale) tourne
autour de la distribution des rôles dans une activité où l’on est censé «
travailler ensemble » (par exemple, le bénéficiaire ignore la description
détaillée du projet en question sur le plan financier, sa durée, etc.). La
coopération devient un processus où, du point de vue du bénéficiaire, au lieu
de « travailler ensemble », on travaille pour l’autre.
Si j’ai évoqué cette question, c’est que les problèmes propres
à la coopération dans la pratique surgissent bien avant que les deux parties
aient pris contact l’une avec l’autre, et que l’on peut améliorer pas mal de
choses à condition toutefois de considérer ces problèmes sous un angle
différent. Certes, je ne dispose pas de la panacée universelle et je suis loin
d’avoir réponse à tout, mais j’essaierai d’expliquer ma façon de concevoir la
coopération en tant que processus qui se développe de manière satisfaisante,
fonctionnelle et soutenue.
À mon avis, les facteurs nécessaires pour qu’il y ait
coopération dans toute l’acception du terme sont au nombre de trois :
- La description détaillée du projet comprenant des exigences
présentées et définies de concert par les deux parties.
- La transparence concernant les objectifs, les aspects
financiers, la durée du projet, etc.
- La qualité des représentants des organisations étrangères
sur le plan professionnel.
Je suis certaine que beaucoup d’entre vous se demandent en ce
moment : mais quelle est la part ou la fonction du bénéficiaire ? Il s’agit en
quelque sorte des mêmes éléments, mais vus sous un angle légèrement
différent.
On entend par exigences, du point de vue du bénéficiaire ou
des institutions locales, la nécessité de définir avec précision leurs besoins
et le soutien qu’il leur faut, puisque ce sont là les fondements sur lesquels
sera édifié, avec la collaboration des étrangers, le projet en
question.
On entend par transparence la même chose pour les deux
parties.
Évoquer la qualité et
souligner qu’elle est indispensable risque de passer un peu pour une
provocation, quand c’est là ce qu’exige un représentant des nécessiteux. En
fait, il n’y a là rien de provocateur, la vérité étant que les problèmes sont
très bien résolus quand on tient compte de la qualité – plus on veille à la
qualité d’une solution, meilleure elle est. Cela est valable pour le
bénéficiaire aussi.
Je voudrais brièvement apporter quelques exemples de la
pratique concrète pour illustrer ce qui arrive lorsqu’un des trois facteurs
susmentionnés vient à faire défaut.
Je dirige le Centre de développement de l’enfant (cde) de Tirana et mes collègues et moi avons
beaucoup travaillé pour le rendre tel qu’il se présente aujourd’hui. Il y a
certes eu des moments où nous ne savions pas si nous survivrions le lendemain,
mais je peux affirmer que nous sommes toujours là et que ça va de mieux en
mieux.
En 1997, pendant le collapsus de l’Albanie, le
cde a été une des rares institutions
qui n’ont cessé de fonctionner. À l’époque, la situation était telle qu’on ne
pouvait pas sortir de chez soi et, par conséquent, il était très difficile aux
parents d’amener leurs enfants au cde.
Nous avons élaboré un projet de concert avec une organisation
étrangère, qui nous apporterait le soutien financier nécessaire en nous
accordant un budget modeste, mais fonctionnel. Le personnel du
cde s’est mis à travailler sur le
terrain dans différents quartiers de Tirana afin de contacter les enfants qui
avaient besoin de nous. Ce projet a bien marché, puisque nous avons réussi à
prévenir nombre de situations désastreuses en intervenant à temps auprès de ces
enfants-là, précisément au plus fort de la pagaille. L’hôpital militaire de
Tirana, où étaient soignés un grand nombre d’enfants blessés, a fait lui aussi
partie de ce projet et c’est là où nous avons traité et suivi de nombreux
cas.
Un beau jour, sans nous fournir aucune explication, sans
invoquer aucune raison, on a brusquement cessé de nous soutenir financièrement,
et notre projet en a accusé le coup. Ainsi abandonnés, nous avons été obligés
d’interrompre le travail que nous avions déjà entrepris. Seul un petit nombre
de cas ont continué d’être suivis dans le cadre du
cde.
Je ne veux pourtant pas dire qu’un soutien financier doit être
éternel ; ce que je veux faire ressortir, c’est que beaucoup de difficultés
auraient pu être contournées s’il y avait eu plus de transparence quant à la
durée et aux objectifs de ce projet, autrement dit, s’il y avait eu un
sentiment de responsabilité plus élevé. Si nous faisons abstraction de ce
sentiment de responsabilité, ce qui reste n’est que le côté
business, une partie se disant : « Ça
y est, j’ai eu mon “affaire” et l’argent », et l’autre : « J’en ai profité
autant que j’ai pu et maintenant, j’attends un autre projet. »
Un autre exemple que je voudrais citer en quelques mots a trait
au conflit au Kosovo vu sous l’angle d’une institution albanaise. Comme la
plupart des pays du monde, l’Albanie a été prise au dépourvu par l’ampleur de
ce conflit et la vitesse à laquelle se sont déroulés les événements. Ses
infrastructures laissaient beaucoup à désirer et toute évolution est en soi un
processus à long terme. Avec l’affluence des réfugiés, on a vu arriver les
premières organisations humanitaires, bientôt suivies de beaucoup d’autres, de
plus en plus nombreuses. Jusque-là, tout a bien marché, et je vous assure que
sans l’aide de la communauté internationale, l’Albanie aurait connu un
collapsus total en un bref laps de temps, compte tenu des dimensions des
problèmes posés. Cela dit, il me semble indispensable de souligner que le
chaos, la confusion, les solutions bâclées, les réunions et les pourparlers
interminables, etc., étaient entre autres dus au très grand nombre
d’organisations humanitaires. Pendant ces mois-là, le travail accompli n’a pas
été d’une très bonne qualité.
Je sais que nombre d’organisations humanitaires n’aiment pas
qu’on leur parle de l’armée, mais le fait est que, sans la discipline et le
travail précis de différentes unités militaires, l’organisation de la vie dans
les camps de réfugiés n’aurait pas été à la hauteur de la situation.
Dans le monde paradoxal d’aujourd’hui, je me permets de dire
que l’armée ne recouvre qu’un des trois facteurs importants de toute véritable
coopération, à savoir la qualité. Mais
à l’époque, il s’agissait d’une situation très particulière. En conséquence,
les projets qui finançaient et soutenaient l’Albanie ont presque tous cessé
d’exister, le mot-clé étant dorénavant celui de Kosovo : si l’on n’avait aucun
argument se rattachant à ce mot, il n’était pas question d’obtenir un soutien
financier, toutes les descriptions de projets envisagés devant obligatoirement
commencer par le mot Kosovo, l’équivalent du mot « sésame ».
Cette situation ne s’est jamais redressée, les réfugiés
kosovars sont rentrés chez eux, suivis d’un grand nombre d’organisations
humanitaires. Mais, petit à petit, le processus de développement s’est
réorienté sur de nouveaux projets ou des projets qui n’étaient plus centrés sur
la question du Kosovo, et les choses ont en quelque sorte repris leur « cours
normal », autrement dit, tout est rentré dans l’ordre comme avant la crise du
Kosovo.
Ce qui s’est accompli en tant que processus à la fin de nombre
de projets pendant la période de la crise du Kosovo n’a pas encore été analysé,
même si beaucoup de ces événements pourraient servir de références quant à une
nouvelle façon d’élaborer et de mettre en application les projets.
Avant de terminer, en tirant quelques brèves conclusions, je
voudrais rappeler que, depuis dix ans que je travaille, j’ai eu beaucoup
d’expériences positives, j’ai collaboré avec des gens de qualité et j’ai
bénéficié de nombreux soutiens constructifs. Je ne les ai pas oubliés, mais je
ne vais traiter ici que de principes et de points de vue généraux. D’autre
part, je suis d’avis que la coopération de demain doit reposer sur l’expérience
déjà acquise.
Je tiens à souligner une fois de plus l’importance des trois «
facteurs » que j’ai déjà évoqués, mais je tiens également à ajouter quelque
chose en ce qui concerne la question de la coopération. Les problèmes posés
sont nombreux, mais certains d’entre eux sont cruciaux, comme celui que
j’appelle la théorie du « départ de zéro ».
En effet, beaucoup d’organisations internationales viennent en
Albanie avec l’idée de partir de zéro dans le domaine de leur choix. On élabore
le projet fondé sur cette théorie, on accorde les fonds nécessaires afin de le
mettre en pratique. Ensuite, ce projet, déjà tout prêt, est communiqué au
bénéficiaire qui, en l’acceptant, trouve son rôle dans ce processus de
coopération. Certains diront que l’élaboration de tout projet repose sur des
observations effectuées préalablement, mais si ces observations sont fondées
sur la même théorie, elles n’apportent rien de nouveau et, croyez-moi, la
plupart d’entre elles le sont.
Cette théorie du « départ de zéro » aboutit parfois à une
situation grotesque, dont j’apporterai un exemple : une des plus grandes
organisations internationales présentes en Albanie a organisé une conférence à
Tirana au cours de laquelle elle a annoncé qu’au bout de plus d’une année de
travail, les équipes pluridisciplinaires, nouvelle façon de travailler,
deviendraient une réalité à la fin de l’année en cours pour la première fois en
Albanie. Je peux vous dire que cette nouvelle m’a épatée, parce que notre
cde fonctionne de cette manière
(c’est-à-dire par équipes pluridisciplinaires) depuis cinq ans et que le
soutien étranger dont il a bénéficié lui a été notamment apporté afin de
l’appuyer précisément dans cette façon de travailler. Si j’ai employé le mot «
grotesque », c’est parce que l’importante organisation en question a justement
pour but de coordonner projets et informations.
Souvent, en ce qui concerne ce problème, ce qui apparaît comme
nuisible, du point de vue du bénéficiaire, c’est également l’effet de « double
emploi » de la théorie du « départ de zéro ». Toutes les organisations ont,
dans la réalisation de leurs projets, des délais à respecter, et si nous
imaginons cinq projets qui partent de zéro dans le même domaine, nous aurons
cinq processus parallèles qui feront double emploi pour la même période donnée,
puis plus rien. Si ces cinq organisations fondaient leurs projets sur les
structures de développement ou de changement existantes, chacune pourrait faire
partie d’un tout et, pendant la même période, avec les mêmes fonds et la même
énergie dépensée, leurs projets iraient beaucoup plus loin et marqueraient de
façon plus durable la réalité albanaise.
Pour conclure, je tiens à rappeler ce que l’on peut obtenir à
travers les trois facteurs que j’ai déjà mentionnés, à savoir :
-
le soutien à apporter en
fonction des exigences du projet : un projet est applicable s’il est
fondé sur une structure donnée, s’il se développe et reçoit les modifications
nécessaires en cours de route. L’objectif d’un projet repose sur des exigences
clairement définies. Son élaboration et son développement doivent être le
fruit, dès le début, d’une coopération entre les deux parties ;
-
la transparence :
il faut arriver à trouver un langage commun dans le processus même de
coopération. Faute de quoi, il ne saurait y avoir d’application concrète d’un
projet, il n’y aurait donc pas de coopération mais une simple opération
;
-
la qualité : le
niveau de la qualité requise doit être déterminé par la complexité des
problèmes que pose la réalisation d’un projet dans son développement et, si
nécessaire, être modifié en fonction de ces problèmes.
Enfin, la coopération concerne des êtres humains, des personnes
comme vous et moi, et c’est là un côté agréable face aux principes. Quoi qu’il
en soit, il est toujours nécessaire de discuter sur les principes afin de
promouvoir pour le mieux la coopération, car, au fond, c’est là que tout
commence.