2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
Auprès de ceux qui ont besoin de nous
Sonila Meçaj
Artemis Shehu
Gentiana Sadikaj
Notre histoire commence en 1996, au mois de septembre, lorsque
quarante-quatre jeunes obtiennent le droit de commencer leurs études
supérieures en psychologie, inaugurant ainsi la nouvelle tradition albanaise de
ce domaine. À l’heure où la réflexion dans ce domaine peu connu n’allait pas
très loin, à l’heure où rien n’était certain, à l’heure où cette nouvelle
profession s’appuyait seulement sur ce qui avait été vu dans des films ou lu
dans des livres, nous avons risqué d’entreprendre une mission dont le but
n’était pas encore clair à nos yeux. Ensemble, avec notre incertitude, avec les
interrogations de notre entourage lorsqu’il apprenait ce choix, nous portions
notre désir, notre passion, notre curiosité vers la découverte de ce qui était
caché derrière ce nom, derrière la souffrance, derrière nous-mêmes et derrière
l’autre.
Apparemment, le moment d’ouvrir cette branche était arrivé. La
fin du lycée coïncidait avec l’ouverture de la branche de psychologie, à ce
moment où commence la projection de soi-même dans l’avenir. Notre avenir à nous
était la psychologie. La psychologie était l’équivalent dans l’esprit de chacun
soit de la pédagogie, soit de la psychanalyse freudienne.
La pédagogie était connue de nous comme une matière faisant
partie de la formation des enseignants et résumée dans l’idée qu’un bon maître
devait être aussi un bon psychologue. Entre-temps, la formation
post-universitaire en psychologie de ceux qui allaient devenir nos enseignants
devint obligatoire, de façon à combler les besoins dans ce domaine niés pendant
les années de dictature. Cette formation à destination de nos futurs
enseignants, non psychologues à l’origine, s’appuyait principalement sur les
conceptions de l’école russe de psychologie collective pédagogique et sociale,
conceptions éloignées de celles que nous allions connaître durant nos années
d’études et plus tard. Ainsi, les professionnels « psychologues » qu’étaient
nos enseignants, motivés par le développement de la psychologie, l’ont
institutionnalisée avec l’ouverture de ce cursus universitaire. La psychanalyse
freudienne avait su nous captiver. La traduction de quelques œuvres de Freud,
ainsi que de l’ouvrage Introduction à la
psychologie, constituait la seule littérature psychologique en
albanais au commencement de nos études. Les motivations et les attentes des
étudiants et des professeurs ont contribué à faire que le département de
psychologie prenne forme. À partir de ces deux représentations de la
psychologie, ce ne fut donc pas un hasard s’il y eut deux sous-branches : la
psychologie clinique et la psychologie scolaire. En 2000, en Albanie,
trente-trois psychologues dont vingt-trois cliniciens achèvent leurs quatre
années d’étude avec le désir et la volonté d’exercer cette profession auprès de
ceux qui souffrent. Peut-être que la raison principale était d’être des
pionniers… peut-être que la raison était plus pratique… En effet,
l’épanouissement des ong nationales
et internationales dans notre pays offrait la possibilité à ces personnes de
rester en Albanie plutôt que de partir travailler à l’étranger.
Mais, malgré cette bonne volonté, il existait une indifférence
complète à l’égard de ce contingent de jeunes professionnels. Nous nous sommes
trouvés, après nos études, sans soutien, sans statuts, sans code de
déontologie, sans aide, seulement mus par la passion et par nos connaissances.
Avions-nous la confirmation que nous avions pris trop de risques, la
confirmation de notre incertitude du début ? Peut-être ! Les seules à nous
ouvrir les portes furent les associations non gouvernementales étrangères,
puis, par la suite, certaines associations nationales. Aujourd’hui, après cinq
années d’histoire du département de psychologie, il y a deux générations de
psychologues diplômés et les étudiants encore à la faculté. De tous ces
diplômés, cinq d’entre eux sont employés dans des structures étatiques tandis
que tous les autres qui ont trouvé du travail en tant que psychologue le sont
dans des projets psychosociaux d’ong
nationales ou internationales. Ainsi, une certaine image du psychologue
commence à se dessiner au sein du personnel des ong, mais la psychologie reste cependant encore
peu différenciée comme profession en tant que telle. De cette façon, bien que
l’on entende beaucoup parler de travailleurs sociaux, de sociologues, de
psychologues, beaucoup de gens posent encore la question de savoir qui est le
psychologue et ce qu’il fait. Et ce psychologue, qui a terminé ses études et se
trouve face au manque de possibilités d’exercer sa profession, commence à avoir
des doutes sur son utilité dans cette société. Il répond ainsi à la question «
qu’est-ce qu’un psychologue ? » en se souvenant de fragments de définitions
théoriques ou bien en gonflant et mystifiant la nouvelle profession, ou encore,
en bégayant, il élude la question. Très peu acceptent d’être sincères en
avouant qu’il est difficile d’être psychologue dans une société où une
tradition psychologique est absente et où les besoins matériels sont
prioritaires. Et il est très facile de ne pas savoir ce qu’on fait. La
situation est d’autant plus difficile que de temps en temps le psychologue doit
s’interroger sur ce qu’il fait à présent avec ses connaissances.
Le malheur du peuple kosovar fut tristement la seule chance des
psychologues pour rendre plus évident leur rôle face à la souffrance
humaine.
Une expérience clinique et humaine
Beaucoup de questions et de doutes surgissaient devant nous :
le désir de travailler et le manque d’expérience pratique. À ce manque a
répondu un moment historique. Travailler auprès des réfugiés kosovars ! Auprès
de ceux qui avaient été battus cruellement, chassés de leur maison et de leur
terre, traumatisés, et qui venaient vers nous pour être accueillis, pour
demander de l’aide, n’importe laquelle, pour échapper à la mort et à ses
images. Et face à eux, nous, disposés à être humains, à essayer de leur fournir
cette aide. Beaucoup d’Albanais leur ont ouvert leur maison… et nous, les
étudiants en psychologie, qu’avions-nous à leur offrir ? Une rencontre, le
hasard, a répondu à cette question. Ce fut la mission humanitaire de Handicap
international qui est intervenue dans la crise kosovare et a rendu plus clair
notre rôle en nous proposant d’intervenir dans un centre d’accueil et
d’écoute.
La clinique du traumatisme, l’incertitude due au manque de
connaissances et d’expériences rendaient les choses difficiles, d’autant plus
que nous ne savions comment réagir, comment intervenir avec professionnalisme.
Des professionnels français nous ont accompagnés pendant tout le travail et
nous ont dirigé avec leurs connaissances et leur expérience dans la clinique du
traumatisme.
Un centre d’accueil et d’écoute… Mais comment allions-nous
aider ces gens ? Est-ce que nous pouvions faire cela ? Comment allions-nous
réaliser les entretiens ? Comment allions-nous « toucher » cette souffrance
brute ? Quels seraient les moyens de médiation ? Il y avait des difficultés
même dans les plus petits détails.
Il nous fallait du temps pour faire ce travail, il s’agissait
d’offrir un support émotionnel et, pour ce faire, créer une relation, ce qui
demandait un cadre pour rendre possibles les entretiens individuels et le
travail de groupe. Selon la comparaison que fait Serge Baqué, tout comme il n’y
a pas de peinture sans cadre, il n’y a pas d’entretien clinique sans un minimum
de règles. La plupart des réfugiés racontaient l’horreur des maisons brûlées :
vivre cela, c’est ne plus être protégé, être nu face à une sombre réalité. Le
cadre et les règlements posés allaient faire office de couverture, de défense
pour ces personnes et ainsi rendre la relation particulière, différente,
professionnelle et donc plus rassurante pour nous.
Le cadre que nous avions choisi et qui allait structurer le
début de nos rencontres fut celui des groupes : celui des enfants, des femmes
et des adolescents. Les contes, le dessin, la broderie et l’écrit (à travers
une revue) ont servi de moyens de médiation dans ces groupes.
L’approche des hommes fut plus difficile pour différentes
raisons. L’une d’elles était que l’image de la femme que leur offrait notre
rôle de psychologue ressemblait peu à leur image de la femme, voire y était
opposée. Cette non-concordance d’images a fait que, dans la plupart des cas,
les portes avec eux restaient fermées. Pourtant, certains hommes âgés ont été
suivis régulièrement par les psychologues français et par nous-mêmes. Peut-être
ont-ils vu en chacune de nous la jeune femme attentive capable d’écouter leurs
difficultés liées à leur rôle de père ou d’homme : ils purent parler de ce qui
s’était passé, de leur honte de n’avoir pas su ou pu empêcher l’incendie de
leur maison, de la violence et la mort infligées à leurs proches, de toutes ces
tragédies… dans ces moments de grande humiliation et d’atteinte de leur
identité masculine.
Ce qui était clair dès le début, c’était l’importance de
respecter leurs attitudes par rapport à ce qui vient d’être dit. Pour ce faire,
il faut d’abord bien connaître les traditions et la culture d’un peuple. Même
pour nous, Albanais, il y avait des manques dans ce domaine, alors d’autant
plus pour les professionnels français. Il leur était donc nécessaire d’être
accompagnés par nous dans ce travail d’aide et de soutien
psychologique.
Le traumatisme collectif face au vécu traumatique de
l’individu
Les cas et les histoires étaient diverses tant dans leur
richesse clinique que dans la charge émotionnelle transmise. Des familles dont
même les parents étaient psychotiques, des enfants souffrant de maladies
organiques, des familles totalement traumatisées, des gens blessés lors des
bombardements et des enfants témoins de telles scènes, des adolescents seuls,
sans famille, presque sans histoire, enfermés dans leur silence.
Nous avons compris que travailler pour aider ces personnes
traumatisées par la vision de la mort et de l’anéantissement, par la haine
apparue dans des proportions monstrueuses, cela ne voulait pas dire que nous
cherchions chez eux les symptômes de ptsd, ou bien que nous les classions en
traumatisés ou non traumatisés, afin de les suivre ou non plus tard. Il était
clair que nous étions là pour répondre aux besoins de l’individu, pour
travailler avec cette partie de douleur commune causée par le traumatisme
collectif et mêlée à l’histoire personnelle, familiale, et à la propre
personnalité de chacun. Nous n’avons pas prétendu « soigner les malades du
traumatisme », mais nous avons utilisé les moyens de médiation à notre
disposition ainsi que notre présence en tant que professionnelles et celle des
autres membres du groupe afin de construire un lien entre « l’avant » et «
l’après » des événements traumatiques. Cela était d’autant plus important pour
ces personnes qui avaient mal vécu la séparation à cause de leur système de
défense faible, de la phase de développement psychique dans laquelle ils se
trouvaient, ou bien à cause de l’ampleur du traumatisme aux effets
incontestables.
Ce fut une expérience précieuse d’apprentissage, de découverte,
d’intérêt. Des enfants qui venaient chaque jeudi, quelquefois en grand nombre,
d’autres fois peu, différents et à la fois semblables. Quel fut le moyen de
médiation entre nous et ces enfants traumatisés ? Le conte dans toute son
importance. Nous avons commencé avec des doutes, avec la peur.
Nous avions posé un cadre : des horaires fixes, des rites de
début et de fin du conte (poser les matelas par terre, mettre les couvertures,
enlever les chaussures, séparer les enfants de leur mère qui allaient
participer à un groupe broderie dans une autre pièce avec d’autres femmes). Au
début, notre position en tant que psychologue qui raconte des contes n’était
pas très claire. Nous avions souvent l’impression d’être des éducatrices. Nous
essayions d’attirer l’attention des enfants qui n’écoutaient pas et il nous
était parfois difficile d’accepter certaines de leurs réactions, pourtant liées
avec le contenu du conte. Pour nous, il nous semblait que le groupe était plus
efficace quand les enfants étaient calmes et écoutaient avec attention.
Pourtant, dans ces moments-là, il ne se passait rien d’un point de vue
clinique. Quand il était difficile d’encadrer les enfants, le travail était
vraiment fatiguant.
De temps en temps, pendant le conte, nous devions nous centrer
sur certains enfants qui avaient quelque chose à dire, une partie de leur vie,
de leur traumatisme en lien avec un fragment particulier du conte. De telles
observations et le travail théorique sur l’importance des contes nous ont
aidées à donner du sens à notre travail. Il était important de choisir le conte
proche de leur contexte, de leur langue et de leur culture, de faire attention
à chaque réaction pendant le récit et de laisser du temps pour ce qui pouvait
se passer ou se dire avant ou après le conte ; intervenir là où il fallait et
au moment convenable en utilisant les propos nécessaires. Et quand le rituel du
conte se terminait, nous savions qu’il avait une suite, individuelle et
différente pour chaque enfant.
Le travail dans les camps
Lundi, mardi, vendredi… les jours des visites dans les camps
étaient différents pour chacune de nous. C’étaient des camps où les réfugiés
kosovars étaient logés pendant leur temps d’exil en Albanie, dans l’attente du
retour dans leur maison, ou d’un visa pour l’Occident afin de trouver un avenir
loin du passé… afin de poursuivre leur histoire de réfugiés.
Accompagnées d’une psychologue française et de son interprète,
nous visitions des familles kosovares pour qui notre présence répondait à leur
besoin.
Leur impatience, leur désir simple de nous voir, leur bonne
volonté pour raconter plusieurs fois comment leur maison avait été brûlée,
comment ils avaient perdu leur richesse et leurs proches dont ils n’avaient pas
de nouvelles, les péripéties de leur départ obligé, leurs retrouvailles après
l’angoisse épuisante, l’incertitude face à l’avenir, c’était tout cela qui nous
attendait dans ces chambres identiques des camps, là où leur vie était en
suspens. Nous étions là pour écouter leur histoire, pas pour la raconter à ces
journalistes affamés d’informations, comme si c’était un événement comme un
autre. Nous étions là pour les traiter dans l’individualité de leur histoire et
de leur traumatisme. Nous étions là pour les aider à trouver un sens à leur
traumatisme, pour vivre avec ce traumatisme. Celui-ci, déposé en un lieu et un
temps de leur vie, avait une puissance décisive pour leur avenir.
Nous étions les filles « goca », comme nous appelaient les
femmes kosovares chaque fois qu’elles nous voyaient dans les couloirs du camp,
et qu’elles nous invitaient à leur rendre visite dans leur chambre, ces filles
qui n’oubliaient jamais de leur rendre visite et pour qui la porte était
toujours ouverte. Mais nous ne pouvons pas parler ici de suivis ou de séances
thérapeutiques ; il était difficile de dépasser le cadre d’un accueil
chaleureux au sein de « leur maison » (cette chambre du camp) afin d’y
construire un cadre thérapeutique. De plus, souvent, face à leurs demandes
matérielles, nous nous interrogions sur ce que nous leurs offrions.
Il était difficile de faire de la psychologie alors que très
peu de personnes savaient ce qu’était « ce psychologue » ; il était difficile
d’être psychologue en l’absence de conditions minimales professionnelles
(éthiques, physiques) ; il était difficile de ne pas être la fille « goca » qui
accompagnait la Française, qui demeurait là, derrière l’étrangère, toujours
après elle ; il était difficile de trouver un moyen de communication, et cela
n’était pas qu’une question de « langues ». Pourtant, malgré sa complexité,
cette expérience était valable.
Que signifie cette expérience ?
Pour nous, qui était le Kosovar réfugié ? Avant tout, il était
victime de déshumanisation. Qu’étions-nous devant cette déshumanité ? Le dégât
et ses effets étaient tels, et le chagrin et la douleur humaine qu’ils
injectaient si grands, que se créaient en nous impuissance et sentiment que
quelque chose ne pourrait jamais être
réparé. Nous prononcions le mot de psychologue et nous avions
souvent l’impression que nous n’avions pas de place dans cette souffrance et
ces faits, conséquences de l’acte commis par l’homme. Dans un tel climat de
surcharge et de surimplication émotionnelles, de questions et de doutes sur nos
capacités professionnelles, sur la vérité et sur ce qui est juste, nous
démarrions la formation de notre identité professionnelle. C’est à ce moment
que nous avons reconnu la valeur d’un cadre de travail pour se protéger de
l’impensable. Cet impensable, cet inimaginable s’était produit chez ces gens ;
nous ne pouvions défaire ce qui avait été fait, et les émotions qui nous
envahissaient étaient difficiles à gérer. Nous avons appris à éviter la
rigidité de la pitié pour éveiller chez l’autre une mobilisation nécessaire,
pour lui offrir un espace entre l’échange et ce qui ne peut être dit. Nous
avons touché la valeur de la parole, la difficulté pour l’utiliser comme il
faut et quand il faut.
Nous avons de cette façon approché quelque chose de la
clinique. Nous avons appris quelque chose sur l’humanité, nous avons beaucoup
appris de la « rencontre » avec la personne. Bien que munis d’un diplôme, au
début de notre travail, nous ne savions rien… à part qu’il ne fallait pas avoir
peur de ne pas savoir. Au contraire, si nous nous étions sentis munis de
connaissances et capables de résoudre les problèmes, c’est là qu’il y aurait eu
lieu d’avoir très peur…
La rencontre de la profession avec l’inhumain du traumatisme,
l’inhumain qui dépossède la personne de toute défense, même physique, comme ce
fut le cas dans le traumatisme kosovar, cette rencontre nous a confrontée à une
question (que nous avons plusieurs fois laissée tomber) : est-ce que nous
étions capables de répondre aux besoins primordiaux et vitaux de la personne ?
À ce besoin d’être nourri, logé, d’avoir des proches à ses côtés, pouvions-nous
y répondre seulement avec des paroles ? Nous avons vite compris que le travail
du psychologue dans de telles situations de crise ou dans l’humanitaire est un
travail particulier. L’idée que plus tard notre travail serait différent nous
donnait un certain espoir d’échapper à cette révolte intérieure idéaliste de
changer le monde et de le rendre conforme au respect de l’homme.
Mais l’expérience à l’hôpital psychiatrique de Tirana et celle
du travail que nous avons fait par la suite furent pires par plusieurs aspects.
La suite garde de cette façon le même liquide « empoisonnant » – liquide de
l’État, de la société, liquide humain. À tel point qu’il nous semble que,
contrairement aux expatriés qui partent pour aller ailleurs, où l’humain est
tué et où prédomine l’inhumain, notre destin était de travailler pour toujours
dans l’humanitaire non pas hors de notre pays, mais en son cœur même.
Équipées d’une connaissance théorique des pathologies mentales,
d’une bonne expérience clinique dans le pavillon des enfants et des
adolescents, à la fin d’une collaboration de presque un an avec des
psychologues cliniciens français dans le domaine du traumatisme, nous nous
sommes confrontées à la réalisation de notre rêve, la psychologie : être
psychologue clinicien dans un centre de santé mentale. En concrétisant notre
rêve, ce nouveau centre matérialise en même temps l’image en miniature d’un
service plus humain et plus moderne de la santé mentale. Parti d’une réforme
initiée par l’oms, plus que d’une
nécessité de changer un système qui avait perdu depuis des années sa
sensibilité envers la souffrance dont il avait la charge, le Centre
communautaire de la santé mentale est le premier centre de ce genre en Albanie.
Il répond à un besoin d’être cohérent avec les exigences de
changement.
Le système de santé, érodé par la négligence et par la
pauvreté, n’a commencé à connaître des changements que ces dernières années. On
ne peut cependant pas changer totalement un système qui souffre de
l’ébranlement des valeurs de l’humanité. Et dans ce système fêlé, la santé
mentale, qui est le domaine le moins investi et pris en compte, reste le plus
vulnérable. Là, tout parle avec le langage des cinquante dernières années : des
hôpitaux qui ressemblent à des prisons, des locaux froids, des patients
chroniques qui observent à travers les barreaux de fer, des médecins fatigués
et usés par la souffrance qu’ils côtoient et couverts des masques de
l’indifférence, des proches des patients qui quittent les murs de l’hôpital
soulagés en laissant derrière le malheureux de la famille, une opinion sociale
qui « oublie » la folie de par son ignorance et condamne ainsi les porteurs de
cette folie. Et tout cela ajouté à cette idée qui persiste et qui consiste à
voir dans la maladie mentale de la magie, de la malédiction, l’influence du
mauvais œil et contre laquelle il faut faire appel aux gens saints (prêtres,
imams) pour y échapper. Ainsi, en essayant de créer une autre réalité, le
centre offre évaluation, diagnostic, traitement et réhabilitation des personnes
souffrant de problèmes mentaux.
Mues par le désir de pouvoir faire tout ce qui a manqué et qui
est nécessaire, nous nous posons encore la question, face à ce centre, du
possible et de l’impossible, qui sont liés non seulement aux capacités et aux
possibilités individuelles, mais aussi au conflit entre deux conceptions qui ne
sont pas simplement thérapeutiques : une conception fondée uniquement sur la
maladie et non pas sur la personne qui la porte, et l’autre, fragile, qui
essaie de mettre la personne dans sa globalité au centre de l’intervention
thérapeutique. La première conception voit chez le médecin la seule image de
référence en laquelle croire, et considère les autres professionnels comme
accessoires dans la réalisation du but que constitue le traitement
médicamenteux.
Obligé de faire face à ce conflit qui n’est pas toujours
exprimé, le centre qui porte le nom de communautaire se trouve face au défi de
la déstigmatisation d’une communauté qui nie et n’accepte pas que le caractère
anormal des problèmes mentaux soit une partie de la « normalité » dans le cas
d’une société traumatisée comme la nôtre. Il lui faut prouver que les portes
d’un tel service sont toujours ouvertes pour celui qui souffre et qui se perd
dans sa souffrance ; il lui faut prouver que le soin mental n’est pas réservé
aux problèmes psychotiques et que les conditions nécessaires à tout traitement
efficace ne sont pas seulement de nature matérielle. Malgré toutes ces
difficultés pour créer son identité, le centre est peut-être pour le moment le
lieu le plus favorable pour le nouveau psychologue qui doit trouver son
identité professionnelle et chercher sa place. Cette place physique est
pratiquement indiscutable en théorie dans l’esprit de tous les autres
professionnels. Mais ce qu’il faut, ce n’est pas simplement dire « il faut
».
Ainsi, le psychologue doit se positionner entre l’image d’un
professionnel expérimenté et celle de quelqu’un qui n’est pas psychiatre. Il
doit prouver la valeur de la parole dans le traitement puisque c’est le seul
média qu’il utilise, il doit justifier la durée du traitement et son rôle dans
celui-ci, il doit expliquer l’importance d’une communication qui semble en
apparence ne pas pouvoir soulager la souffrance de l’autre. Le psychologue ne
doit pas se sentir frustré devant le scepticisme et la méfiance de ses patients
pour lesquels il est difficile de « confesser » leurs préoccupations. Il lui
faut trouver un équilibre entre ce qu’il doit savoir de la vie personnelle du
patient pour bien faire son travail et sa curiosité personnelle. Tout cela
constitue un pari dans une culture qui cultive avec fanatisme la fausse
apparence de l’individu et qui voit avec méfiance la participation de l’autre
dans la résolution de ses problèmes.
La maladie du patient frappe à la porte du bureau du
psychologue avec sa famille. Les parents présentent la maladie comme un
problème familial qu’il faut résoudre et dont il faut s’échapper le plus vite
possible. Les parents demandent au psychologue d’être du même coté qu’eux pour
lutter contre le mal.
Dans la plupart des cas, la maladie est considérée comme un
malheur tombé sur la famille de l’extérieur. À partir de là, le parent malade
n’est plus considéré de la même manière qu’auparavant. Le parent malade est
dépossédé de toutes ses qualités antérieures et devient coupable, alors qu’il
est innocent. Tout cela est une résistance mise en place par la famille,
résistance qui peut se comprendre. Conscients de l’injustice de cette réalité,
ils ont tout de même besoin de trouver une explication et une solution. Dans ce
cadre existant de l’alliance famille-médecin contre les comportements anormaux
du patient, conséquences de son trouble, le psychologue doit prononcer qu’il
est définitivement du côté du patient tant qu’il se trouve dans le cadre d’un
processus thérapeutique. Est-ce facile ? Il est juste de dire qu’il faut du
temps, mais ce n’est pas suffisant.
Comment l’idée de l’association est-elle née ?
L’association appartient à la deuxième partie de l’histoire
inconnue, intéressante, imprévisible. Voulions-nous faire exister notre
profession dans cette société dispersée par ses multiples problèmes ? Ou
allions-nous profiter de cette confusion pour justifier une passivité en
endossant de faux rôles que nous allions prendre ou que les autres allaient
nous donner ? Serions-nous encouragées par la nouveauté qu’apporte le domaine
que nous représentions ainsi que par notre jeune âge pour changer quelque chose
du fonctionnement social et psychologique de ce pays ? Peut-être était-ce une
prétention excessive ? Il existait et subsistent encore des interrogations et
des soucis apparus chez l’un ou l’autre, tout en sachant que pour atteindre
quelque chose, il ne faut pas être seul.
Nous croyions aussi que si la psychologie était considérée
comme une partie composante et irremplaçable du développement et de
l’éducation, que si l’on considérait que le malade psychique n’avait pas
toujours été ainsi, que personne n’était à l’abri de telles maladies, qu’il ne
fallait pas en avoir honte, que nous pouvions parler avec le bébé dans le
vendre de sa mère et montrer de l’attention à ses émotions, alors tout cela
signifiait simplement respecter la personne dans sa faiblesse et non pas à
cause de son pouvoir social acquis. Ici, le respect pour l’être humain et la
vie prend tout son sens. Donc, avec une nouvelle conception de la vie et du
respect de la vie, peut-être les forces qui animent la société allaient
changer. Une telle prétention n’était pas excessive, mais cela demandait du
courage et de la confiance en soi. Courage pour ne pas courir après le confort
et confiance en cas d’échec et de non-acceptation.
Il fallait commencer. Mais comment ? Avec une association, un
objectif, une revue ou un livre… L’association est née d’une double séparation
:
- la dispersion des anciens étudiants de l’université, la
perte du statut d’étudiant ;
- la perte du statut de stagiaire, qui a induit le besoin de
se sentir psychologue.
Et, tandis que notre identité professionnelle était née pendant
la période du traumatisme kosovar, elle était encore fragile pour supporter la
réalité albanaise. Une réalité si peu favorable, qui n’apportait aucune aide
pour favoriser l’émergence de notre identité de psychologue.
Le besoin d’appartenance, le besoin de trouver le soutien
nécessaire au sein d’un groupe mu par le même désir, la même pensée, le même
objectif, à savoir le développement de la psychologie, tout cela a donné lieu à
l’association en tant que structure formelle. Nous avions besoin d’un avenir
plus sûr pour notre profession, besoin de montrer aux autres ce qu’est la
psychologie afin de répondre à la demande inexprimée d’avoir une image réelle
de cette profession imaginaire, afin de commencer quelque chose qui aurait une
suite. Tous ces besoins ont trouvé là leur expression.
Outre la fonction contenante pour nous les fondatrices,
l’association allait créer une image qui avait manqué jusque-là, où les futures
générations de psychologues pourraient se projeter. Grâce aux activités de
sensibilisation, partie importante des buts de l’association, cet avenir ne
serait pas construit sur un terrain vierge mais allait passer sur des traces
qui venaient d’être faites. N’étant donc pas seulement un symbole de sécurité,
elle serait aussi un espace réel de réflexion, d’interrogations, de besoin.
Nous étions toujours conscientes des limites de nos possibilités concrètes
liées aux difficultés du début. Il était clair que la présentation du
psychologue dans les centres et les institutions psychosociales existantes et
la coopération future avec d’autres professionnels seraient facilitées et de
meilleure qualité si elles étaient faites au nom d’une association.
Pour nous, une association, c’était comme créer nous-mêmes une
place que les autres devaient nous accorder. En l’absence d’offre d’emploi,
face à l’inexistence de demande envers les psychologues, en recherche du sens
de notre profession et de possibilités pour exploiter au maximum notre
potentiel, l’association se présentait comme une découverte pour échapper d’une
certaine façon à la crise de la phase post-diplôme. Et cela d’autant plus que
l’approche que nous voulions représenter, c’est-à-dire l’approche clinique,
n’avait pas été prédominante dès le début de la conception de cette branche de
la psychologie. Le développement de la psychologie clinique était mis en danger
à cause de la prédominance d’autres tendances non cliniques. Tout cela s’est
articulé autour des deux grands buts de l’association : faire connaître la
psychologie auprès des professionnels et du grand public et soutenir les jeunes
psychologues en vue de la reconnaissance de leur profession. Ce sont ces deux
buts principaux qui allaient donner la direction des activités principales de
l’association qui sont : les publications d’ouvrages de psychologie (livres,
revues et lexiques de psychologie), les activités de sensibilisation (groupes
de travail sur la reconnaissance du psychologue), la reconnaissance légale de
la profession (code éthique et statuts). Notre ambition pour compléter ce qui
existait dans plusieurs domaines a fait que nous avons pris en charge peut-être
plus que ce que nous pouvions faire, encouragées par l’optimisme du début et
bien sûr par le soutien de Handicap international. Ce dernier a établi un
partenariat avec notre association, partenariat nécessaire non seulement d’un
point de vue technique mais aussi de par la signification qu’il a pour nous. Le
partenariat implique l’idée d’une continuité et permet de ne pas être seules
dans nos efforts. Même si nous n’en sommes qu’au début et que nous avons
beaucoup à faire, nous pouvons déjà être satisfaites que le nom de
l’association, « Retour en soi », soit lié à la psychologie clinique. Mais,
d’une certaine manière, c’est justement ce motif et sa défense qui constituent
l’une des difficultés principales de l’existence de l’association.
En effet, la clinique comme partie essentielle de
la psychologie se trouve face au pragmatisme caractéristique de la philosophie
de la société.
C’est le moment de poser cette question : qu’est-ce que veut
dire exercer la profession de psychologue dans la société albanaise ? Pourquoi
? Il est facile de parler des difficultés de la profession avant de l’exercer ;
c’est comme vouloir éviter l’exercice de cette profession. Passer au stade de
ne plus être stagiaire, mais psychologue, nous a fait comprendre la différence
entre parler des difficultés à exercer la psychologie et vivre vraiment ces
difficultés. Celles-ci sont devenues une partie de notre quotidien soit dans
des aspects concrets techniques, soit dans le vécu d’une crise permanente
d’identité professionnelle, sociale et liée à l’âge des psychologues. Et dans
ces conditions, cette question qui paraît simple et banale reste encore
d’actualité. Faire de la psychologie en Albanie veut dire avant tout savoir
répondre aux questions multiples des gens, savoir choisir entre la réponse
qu’ils veulent entendre et celle qui répond vraiment à la question. Faire de la
psychologie en Albanie veut dire se sentir sans place physique mais uniquement
à une place théorique que personne ne conteste ; ça veut dire être souvent plus
jeune que les patients, ça veut dire intervenir pour expliquer au patient que
nous ne sommes pas le médecin qu’ils croient, ça veut dire supporter calmement
le sourire ironique de plusieurs intellectuels…
Faire de la psychologie en Albanie, ça veut dire se trouver au
milieu de différents professionnels et de problèmes de différents ordres et
être représentant d’une nouvelle orientation, c’est donc devoir prendre en
charge la responsabilité de la solution de tous ces problèmes ; c’est comme si
l’on entendait : « Si vous voulez être acceptés par nous, si vous voulez
travailler avec nous, faites ce que nous ne pouvons pas faire. » Si nous
voulions faire une analogie, nous dirions que c’est comme deux parents qui
décident d’avoir un enfant alors que les autres sont déjà grands. Il faudra
peut-être attendre que cet enfant ait tout ce qui a manqué aux autres pour
justifier ainsi le choix de l’avoir conçu tardivement. C’est l’impression que
nous avons par rapport à l’acceptation et la non-acceptation.
Faire de la psychologie, ça veut dire toucher la douleur de
l’autre et sa propre douleur. Il ne s’agit pas seulement de cette souffrance
que l’on trouve aux profondeurs du psychisme humain mais de celle qui frappe
dès le premier coup d’œil. Dans la plupart des cas, le malade psychique est
dans une grande précarité matérielle, sa famille aussi. Cette pauvreté que l’on
essaie d’occulter chaque jour se manifeste avec sa force imposante. La richesse
ne peut pas guérir le trouble. Mais il s’agit au moins d’aider en tant que
psychologue pour être plus présent aux côtés de l’individu, plutôt auprès de
lui que dans la société et son obscurité anti-humaine.
Un autre fait pratique rend difficile la formation de
l’identité professionnelle. En effet, si le patient devait payer le
psychologue, la première pensée qui viendrait à l’esprit serait de considérer
le psychologue comme un luxe pour lui, compte tenu des conditions du pays. Payé
par l’État, le psychologue serait un luxe pour l’État. Ce n’est pas la première
fois en Albanie que le besoin est considéré comme un luxe. Le seul élément
favorable dans ce contexte se trouve dans la tendance albanaise à considérer le
luxe comme indispensable… Dans cette situation dépressive, le psychologue
pourrait dire, d’une façon dramatique, qu’en Albanie, il est difficile
d’exister… et encore plus difficile d’être quelqu’un qui fait quelque chose.
Plus précisément, il dirait qu’il est difficile de rester un professionnel.
Alors devenir un professionnel, comme c’est notre cas, est encore plus
difficile. Tout cela ne veut absolument pas dire que le professionnalisme est
absent, mais que nous sommes sur un terrain sismique qui n’est pas favorable,
et que la société en besoin et en crise continue crée ce terrain. De façon plus
générale, le professionnel a besoin d’une formation académique et d’expérience,
de la maîtrise d’une éthique et d’un engagement fort jusqu’à la
passion.
Laissons de côté le fait que la formation académique laisse à
désirer, il y a seulement cinq ans que cette branche est ouverte et ce sont des
professionnels nationaux sans expérience clinique qui dirigent la faculté. De
plus, l’éthique professionnelle n’existe pas par écrit dans un code éthique.
L’engagement naît d’une confiance dans la valeur de notre propre action. Il est
difficile d’appeler clinique un entretien où l’engagement du clinicien manque
ou est partiel. Pour un psychologue, devenir clinicien est difficile en
l’absence de cet engagement, indispensable pour approcher la souffrance, pour
regarder la pauvreté dans les yeux, pour trouver la douleur là où elle est
cachée. L’engagement va jusqu’à surmonter la peur de tout cela. Pour que, en
vivant au milieu d’eux, la force qui fait fuir se transforme en une force qui
pousse à aller vers l’autre. Faire de la psychologie en Albanie est sans doute
fatiguant parce que simplement vivre la journée est fatiguant. D’autant plus
lorsqu’on se trouve dans une position instable, proie d’une ambivalence entre
acceptation et refus. Les causes et les explications du fait que la société où
nous vivons nous accepte et nous refuse en même temps deviennent aussi source
de difficultés, elles sont multiples, contradictoires, psychologiques et
sociologiques. Nous n’arriverons jamais à voir clairement ces contradictions,
étant nous-mêmes une partie fragile de cette société. Nous avons aussi une
attitude ambivalente à l’égard de la psychologie : désir de nous trouver
nous-mêmes et en même temps peur d’aller au bout de cette trouvaille. Nous
sommes porteurs de la société et de ses ambivalences, de tout ce qui a trait à
cette culture et qui nous a été transmis. À l’intérieur de ce destin
incontestable, la seule chose que nous pouvons changer, c’est nous-mêmes, s’il
y a un espoir de changement, c’est celui-là.
C’est pour cette raison que le travail avec des psychologues
étrangers dans le cadre du partenariat actuel n’est pas simplement un échange
d’expériences professionnelles et culturelles de valeur. Cette interaction
ressemble souvent à une auto-analyse par laquelle il nous faut passer pour se
mettre à la disposition de l’autre de manière plus qualitative. Chaque
affrontement, chaque incompréhension entre les deux côtés, l’impossible accord
de deux positions différentes, l’une qui sent l’impossible et qui vit avec
(nous-mêmes) et l’autre qui voit l’impossible et le manque d’espoir et qui les
soupèse, tout cela donne lieu à une prise de conscience continue et
douloureuse. Peut-être que tout cela peut sonner comme un manque d’expérience,
et que beaucoup de questions soulevées ici paraissent dépassées par rapport à
l’époque et au développement de la psychologie dans le monde. En s’y risquant,
nous avons préféré être vraies, entourées que nous sommes de facteurs
dépersonnalisant directement liés à une société post-dictatoriale, une société
en développement mais dont le développement n’est que superficiel et ne
concerne pas le contenu. Le besoin d’être vrai est puissant jusqu’à l’idéal. La
méfiance envers le psychologue est une partie de la méfiance générale envers
chaque chose. Au lieu d’être estimée, cette capacité humaine d’être psychologue
n’est incontestablement pas prise en compte.
C’est pour cette raison que, dans la mesure du possible, il
serait préférable de partir à l’étranger, là où sont les meilleurs. Tout ici ne
dépasse pas les limites d’un niveau moyen de qualité. C’est cette réflexion qui
renforce l’auto-dépréciation, qui évite et retarde toute amélioration tout en
connaissant et acceptant le retard réel.
Et nous voilà à tenter d’affirmer le contraire de tout cela… si
un début présuppose toujours la difficulté, il est évident que ce début
continue.