2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
Santé mentale et éducation initiale en Uruguay
Dora Musetti
En Uruguay, la population de la première enfance a
considérablement augmenté : 240 000 enfants doivent bénéficier de l’éducation
initiale, ce qui représente 12,5 % de la population
[1]. La majorité de la population réside dans
des foyers pauvres et n’accède pas à l’Éducation initiale, alors que, dans ces
foyers, se trouvent la plupart des petits enfants : 41 % des enfants
grandissent dans des conditions de pauvreté.
On a constaté chez ces enfants des carences importantes, non
seulement alimentaires mais aussi dans le développement psychomoteur, le
langage, les habitudes et la socialisation, carences fortement associées à la
situation de pauvreté.
On a relevé une relation directe entre le pourcentage d’enfants
qui fréquentent l’un des centres d’éducation initiale et le niveau éducatif de
leur mère. Dans les foyers où les parents possèdent une éducation incomplète,
45 % d’enfants seulement assistent à un centre préscolaire. À l’autre
extrémité, dans les foyers où les parents possèdent au moins douze années de
scolarité, 95 % des enfants assistent aux centres d’éducation initiale. Ce qui
prouve que, suivant le niveau d’instruction du foyer, il existe une différence
d’un à douze dans les opportunités offertes à l’enfant pour assister à l’un des
centres d’éducation initiale.
Depuis 1990, la clinique psychiatrique d’enfants et
d’adolescents de la faculté de médecine de Montevideo a été intégrée dans le
travail des centres d’éducation initiale.
En 1994, une convention a été signée avec la mairie de
Montevideo dont l’objectif général était l’aide au développement de l’enfant et
de la famille à travers la mise en œuvre d’un premier niveau d’attention en
santé mentale. Cette convention signée par la faculté de médecine et la
Division santé de la mairie de Montevideo, programme « Nuestro niños » (nos
enfants), a été renouvelée chaque année.
Dès le début du programme jusqu’à nos jours, la population
soignée a augmenté de 50 à 1 500 enfants et celle des éducateurs
[2] (auxiliaires) est passée de 8
à 200.
L’équipe de Santé mentale est composée actuellement de douze
professionnels : six psychiatres d’enfants et d’adolescents (dont l’une d’elles
coordinatrice du groupe), cinq psychologues et une assistante sociale.
Les centres éducatifs du programme sont répartis dans les
quartiers périphériques de la capitale. Ils sont trente actuellement et
accueillent des enfants de 6 mois à 4 ans.
Évolution de l’intervention de l’équipe de Santé mentale dans les
centres
Au début, le programme visait une Attention primaire de santé
(aps), à forte composante
assistentielle : 25 % des enfants étaient soignés en forme individuelle et,
dans ce cas, les centres sont appelés garderies.
Au fur et à mesure que le personnel se forme, commencent à
apparaître de la part de l’Equipo Tecnico Operativo (
eto
[3]) des préoccupations quant au développement cognitif,
comportemental, affectif et social des enfants. Comme conséquence des nouvelles
connaissances acquises, le personnel commence à déceler des altérations du
langage, du développement moteur, des habitudes et des comportements de base,
ce qui conduit à une meilleure adéquation des propositions pédagogiques aux
besoins détectés, ainsi qu’à une programmation et à une évaluation de
celles-ci. De cette façon, l’éducateur parvient à davantage de
professionnalisation et à la hiérarchisation de son travail éducatif. Ce
processus s’est effectué à travers deux rencontres de pédagogie participative,
où tous les protagonistes du programme, quel que soit leur niveau
d’implication, ont participé. On a pu ainsi évaluer l’évolution de la qualité
des travaux présentés.
Avec cette professionnalisation progressive, les centres ont
été appelés Centres d’éducation initiale.
Évolution de la formation et des motifs de consultation
On a noté une modification des motifs des consultations. Dans
une première étape, primaient les problèmes de comportement, d’inquiétude,
d’agressivité, etc. Afin de soigner les besoins décelés, on a mis en place des
formations pour les éducateurs du programme et pour les étudiants de la
spécialité de psychiatrie d’enfants et d’adolescents. Ces derniers
participaient à deux niveaux de leur formation : au premier niveau, par
l’observation du développement infantile et au deuxième niveau, par le soin de
situations cliniques détectées.
Nous consacrions 50 % de notre temps à l’attention directe aux
enfants, alors que nous en consacrions 25 % aux éducateurs et 25 % au travail
avec les parents et les équipes interdisciplinaires.
À partir de 1996, on a donné la priorité aux éducateurs, dans
toutes les instances, et leur formation prit une place centrale (ateliers
thématiques, analyse de situations avec les enfants, orientations sur
l’intégration groupale et le fonctionnement institutionnelle). Il s’est produit
progressivement une professionnalisation des équipes, ce qui a retenti sur le
besoin de rencontrer directement les enfants ; seuls 17 % d’entre eux ont été
vus par notre équipe.
En même temps, on consacrait davantage de temps au travail
interdisciplinaire et on est parvenus à résoudre des situations dans le domaine
éducatif, à partir des ressources pédagogiques mis en place par les éducateurs
et les instituteurs. On commençait alors à déceler des problèmes plus
spécifiques et les motifs de la consultation changaient. Le pourcentage de
consultations pour des troubles du comportement diminuait et augmentait le
dépistage des altérations du développement de l’enfant, les aires les plus
concernées étant le langage et l’acquisition des habitudes, celles le plus
directement influencées par l’environnement culturel de l’enfant.
Si, dans un premier temps, on consacrait 50 % de notre temps
directement aux enfants, ce temps est descendu à 35 %, celui consacré aux
éducateurs est passé à 40 %, et 12 % a été accordé aux parents et aux
rencontres avec des équipes interdisciplinaires, les 2 % restant furent
utilisés pour des réunions administratives. Ces changements ont favorisé le
travail en équipe.
Évolution des relations à l’intérieur de l’équipe et entre les
groupes de travail
À l’intérieur des équipes, on a pu observer une évolution
graduelle, de la rivalité vers la complémentarité. Au début, une claire
rivalité existait entre les différentes disciplines composant le programme,
mais aussi à l’intérieur de l’eto,
entre celle-ci et les parents et avec l’équipe de Santé mentale et de
psychomotricité. En même temps, une rivalité existait entre l’équipe de Santé
mentale et les autres équipes de santé.
Peu à peu, apparaît un changement d’attitude entre les
différents professionnels. On commence à sentir que nous faisons tous partie
d’une même équipe, ce qui nous amènera à améliorer l’échange avec l’enfant et
sa famille. Cela se reflète dans de nombreuses situations, parmi lesquelles
nous prenons comme exemple :
- la mise en œuvre d’un dialogue continu entre les familles
et l’équipe de Santé mentale à travers le cahier voyageur. Les liens sont ainsi
améliorés et on favorise aussi le modèle de communication déjà initié avec eux
;
- on génère une chaîne de respect, de reconnaissance et
d’écoute mutuelle ;
- on respecte et on écoute les temps de chacun ;
- l’équipe de Santé mentale évolue d’une place presque
inexistante à une place privilégiée et centrale ;
- en connaissant mieux le développement de l’enfant, on
perçoit ses besoins affectifs et de stimulation ;
- les liens entre les parents et les enfants, ainsi qu’entre
les groupes des pairs deviennent plus adéquats, le niveau de violence détecté
au départ diminue ainsi.
Évolution de l’équipe de Santé mentale
À partir des années 1997-1998, on accentue le travail fondé sur
l’observation et la stimulation du développement infantile.
Nous avons alors proposé d’élaborer une fiche permettant une
observation rigoureuse et en continuité, qui favorise une connaissance adéquate
des enfants et des groupes de façon à mieux orienter les tâches de
planification et le travail des éducateurs. Cet objectif enrichit le travail
entre les disciplines et entre les différents niveaux du programme. La fiche a
été créée par le travail collectif de tous les participants et elle consolida
d’importants accords conceptuels entre eux.
Corrélativement, ont été élaborés différents rapports incluant
des évaluations et des conclusions sur les tâches développées et les
connaissances qui surgissaient de ces dernières.
Actuellement, nous préparons la publication d’un livre déjà
financé par des résolutions complémentaires de l’Unicef, de la mairie de
Montevideo et de l’université de la République à travers une dotation attribuée
par la Commission sectorielle de recherches scientifiques.
Cette expérience a déjà été présentée dans de multiples congrès
et journées nationaux, latino-américains et internationaux. En outre, nous
coopérons avec des expériences similaires à la nôtre développées par des
équipes de l’université de Provence, en France, et l’université catholique de
Louvain, en Belgique.
L’Équipe a approfondit sa formation dans la concrétisation de
ses tâches et s’est spécialisée tant dans le développement général de son
travail que pour des abords plus spécifiques : les stimulations en rapport aux
déficit du développement, la maltraitance et l’abus, les troubles des relations
mère-enfant, les troubles du langage, etc.
Variation quantitative de la demande d’assistance
Nous avons déjà indiqué qu’au départ, le soin des enfants
représentait 25 %, dans une deuxième période ce pourcentage est descendu à 17
%, dans un troisième temps à 14 %, ensuite à 11 %.
Les motifs des consultations aussi ont été modifiés : au début,
primaient les problèmes de comportement – inquiétude, agressivité – qui étaient
de l’ordre de 45 % des consultations. Après deux ans, ce pourcentage est
descendu à 20 %. En deuxième place d’importance, on retrouve des problèmes de
développement de l’enfant : dans les premiers temps, ils étaient très peu
décelés (15 %) ; et au fur et à mesure que l’observation et la connaissance sur
le développement normal s’améliorèrent, nous nous sommes rapprochés d’un
dépistage plus proche de la réalité (25 %), dépassant alors les troubles du
comportement, qui se situent dans les 20 %.
La distribution des motifs de consultation des enfants adressés
par les éducateurs est la suivante :
|
–angoisse de séparation ou difficultés
d’adaptation |
17 % |
|
–agressivité, inquiétude et
impulsivité |
38 % |
|
–retards dans le développement, les habitudes et le
langage |
28 % |
|
–difficultés du fonctionnement et violences
familiales |
10,6 % |
|
–maltraitance de l’enfant ou de la
mère |
6,6 % |
|
–deuil d’un parent proche |
2,1 % |
Parmi les enfants rencontrés par l’assistante directe, 77 % ont
été traités au niveau local par les membres de notre équipe et 23 % ont été
adressés à un deuxième niveau de soins. Les adresses ont été faites à des
polycliniques de la mairie de Montevideo pour 38 %, aux services du ministère
de la Santé publique pour 31 % et aux services de la Banque de prévision
sociale
[4] pour les 31 %
restants.
Après dix ans de cette expérience, nous pouvons affirmer que,
d’une manière interdisciplinaire et à l’intention des tout jeunes enfants et de
leurs familles, nous avons construit un nouveau modèle d’assistance, de
formation et de recherche, avec une forte composante préventive et de dépistage
précoce des difficultés.
Ce programme a la particularité d’être accessible et d’apporter
une couverture à toute la population d’enfants qui assistent aux centres
éducatifs ainsi qu’à leurs familles.
Il permet de créer des ressources pour accomplir cette tâche et
produire des connaissances pouvant être transférées à d’autres centres
éducatifs et aux concepteurs de programmes afin de corroborer l’efficacité de
ses propositions. On a constaté les bénéfices qu’il peut apporter dans la
stimulation du développement, l’acquisition des habitudes et la
socialisation.
Les centres éducatifs, les polycliniques de secteur et les
ressources universitaires qui travaillent dans la communauté créent un solide
réseau de services capables de subvenir aux besoins des populations dans les
secteurs les plus démunis de la société. À ce réseau viennent s’ajouter les
ressources de l’Instituto Nacional del Menor
[5] ainsi que ceux du ministère de la Santé publique, de
la mairie de Montevideo et de la Banque de prévision sociale.
Cette conjonction d’efforts permet que les situations puissent
être traitées et suivies avec continuité et qu’elles se résolvent favorablement
en termes de santé et de bien-être pour les petits enfants et leurs
parents.
Il est nécessaire de poursuivre ces efforts et donner encore
plus d’importance au travail d’ensemble autour des centres éducatifs, ce sera
sans doute la caractéristique des écoles de ce nouveau siècle.
[1]
Données recueillies par le sociologue Juan Pablo
Terra.
[2]
On appelle éducateurs les personnes qui s’occupent au quotidien
des enfants, l’équivalent des auxiliaires de puériculture dans les crèches en
France. Parfois, les éducateurs n’ont pas obtenu l’équivalent du baccalauréat,
mais ils bénéficient tous d’une formation dispensée par l’équipe de Santé
mentale (
nd
t).
[3]
Équipe technique opérationnelle, personnel sur place (
nd
t).
[4]
Mutuelle (
nd
t).
[5]
Équivalent de l’Aide sociale à l’enfance.