2002
Sud/Nord
Humanitaireries
Humanitaireries
Quelques figures de l’humanitaire
Marie-Odile Godard
Après quelques années d’interventions ponctuelles au Rwanda et
au Cambodge dans le domaine du traumatisme psychique, je saisis l’opportunité
que m’offre la revue Sud/Nord pour
rassembler quelques réflexions critiques sur l’humanitaire. Ce texte tiendra
plus du pamphlet que de l’exégèse, mais d’autres auteurs, je n’en doute pas,
s’attacheront à définir et à analyser « l’humanitaire » dans ses aspects les
plus positifs.
De « la politique et l’humanitaire » à « la politique humanitaire
»
L’humanitaire
Les choses ont passablement évolué depuis que de jeunes
médecins issus de 68 se mêlaient pour la première fois de réparer les dégâts
des grands de ce monde. Ils ont posé le problème des ravages de la politique
sur l’humanité. Ces dégâts n’étaient pas nouveaux, mais la mondialisation
télévisuelle a fait apparaître concrètement les effets des guerres, des
génocides et des famines. Les spectateurs étaient bouleversés, les politiques
interpellés.
Progressivement, nous sommes passés de deux champs, le
politique et l’humanitaire, à un même objet : « la politique de l’humanitaire
». Dans le même temps, l’apaisement de la faim, du froid, puis la restitution
de la santé par l’apport de médicaments et d’interventions chirurgicales ont
abouti enfin à la réparation psychique. Pour traiter ce dernier aspect, le
modèle médical fut gardé : plus l’intervention sera précoce et plus le mal
pourra s’écouler. C’est le sens des cellules d’intervention psychologiques qui,
même dans nos contrées, se multiplient. Cet avènement comporte des aspects
positifs : les douleurs psychiques sont prises en compte, mais il comporte
aussi des aspects négatifs : on abrase le travail nécessaire à la
reconstruction psychique. Par la parole, tout ne peut pas se régler, de
nombreux rescapés de guerre et de génocide en témoignent.
La politique de l’humanitaire
Les « humanitaires » deviennent les victimes, ou plutôt les
instruments, d’une politique qu’ils ne contrôlent pas forcément. Le terme
devient générique, il est repris et utilisé par les gouvernements. En voici
deux exemples, l’un au Rwanda, l’autre au Cambodge.
En juillet 1994, alors que le génocide des Tutsi fait rage au
Rwanda, le gouvernement français crée la zone Turquoise, « intervention
militaro-humanitaire », a-t-on dit. Un « couloir humanitaire » est organisé, il
n’a servi qu’à protéger la fuite des
Interahamwe
[1] et de l’armée du régime génocidaire, entraînant
derrière eux une population otage. La politique de l’humanitaire a ensuite jeté
les feux de l’actualité sur les milliers de morts du choléra que cette
situation de fuite provoquait. Les rescapés découvraient seuls les charniers du
génocide.
À l’autre bout du monde, l’humanitaire agit d’une autre façon
: le Cambodge, depuis 1993, est littéralement dépendant de l’aide des pays
donateurs par le biais des ong de
toutes nationalités (françaises, allemandes, américaines, italiennes,
japonaises, australiennes, etc.), à tel point que s’est développé un véritable
marché de l’humanitaire. Tout se passe comme si ces officines considéraient que
seul le savoir-faire technique dans un domaine était important. Celui-ci peut
être exporté et implanté dans n’importe quelle condition, dans n’importe quelle
culture.
Soizick Crochet
[2] écrit : « Il convient de prendre de la distance avec
ses propres présupposés idéologiques, ici essentiellement l’ethnocentrisme, et
de ne pas les utiliser pour juger la société cambodgienne mais pour la
comprendre en se basant sur ce qui fait sa spécificité
[3]. » Ce questionnement semble
un mouvement amorcé dans certaines
ong
[4]. Le rapport de Chantal Rodier
[5], ethnologue, ainsi que celui de Soizick
Crochet nous montrent à quel point il est nécessaire d’appréhender toute la
réalité d’une société pour se mêler de la réparer.
Un guide du routard de l’humanitaire ou un ailleurs
visitable
Comment comprendre la naissance de ce fameux guide tellement
utilisé pour visiter l’ailleurs ? L’humanitaire est un terme passé dans la vie
de tous les jours, au point que le guide du routard de l’humanitaire trône au
côté de celui de Bali ou du Québec. C’est dire l’ampleur qu’a pris le monstre
!
L’humanitaire est donc devenu une espèce d’entité, un pays à
lui tout seul, pays aux multiples visages. Ses « habitants » sont prêts à
réagir au moindre soubresaut de l’actualité internationale. Il faut dire que
cette dernière s’emploie avec application à développer de nouvelles situations
toutes plus dramatiques les unes que les autres, mais cela n’est pas nouveau ;
à l’inverse, ce concept d’humanitaire l’est.
Lorsque une puissance guerrière en empoigne une autre, la
guerre devient inévitable. Face à ce pouvoir maléfique et incontournable, une
autre masse va se mettre en marche : l’humanitaire. Cette stratégie bipolaire
semble nous emmener dans un monde où l’individu n’a aucune prise sur quoi que
ce soit à moins de réparer. Comment ? Par l’« humanitaire », communauté
informe, qui d’abord discute avec les pouvoirs guerriers, « réfugiés oui, mais
pas n’importe où » ; « les armes oui, mais pas n’importe lesquelles » ; « des
vivres oui, mais pas pour n’importe qui » ; « un couloir oui, mais pas
n’importe comment ».
Alors pour qui et pourquoi ? Au nom de qui et au nom de quoi
? On a beaucoup de mal à répondre à ces questions car les réponses sont souvent
plus politiques qu’on ne le croit.
Serait-ce au nom de l’universalité de l’esprit-humanitaire
?
De quoi est composée l’humanitaire ? D’ong certes, mais elles-mêmes formées de
volontaires intrépides qui souvent partent pour être là-bas ce qu’ils ne
peuvent être (encore) ici. Soyons clairs : quand on part pour ailleurs que dans
sa banlieue (et encore), on ne fait qu’apprendre, que prendre, qu’emmagasiner
des savoirs, que plus tard, bien plus tard, on peut éventuellement restituer si
le goût et le temps nous sont donnés. En retournant dans cet ailleurs, on peut
éventuellement donner la place à ceux qui travaillent là-bas, qui ont besoin
d’être entendus, d’être écoutés et qui, eux, ont la pratique et peuvent nous
transmettre le savoir-faire.
Néo-colonialisme humanitaire ou des témoins révoltants
Une universalité ?
Comment comprendre que des hommes et des femmes, courageux
certes, efficaces sûrement, généreux certainement, altruistes, curieux… tels
les missionnaires du siècle dernier, enfourchent l’humanitaire ? Nos pères
blancs pensaient apporter aux « primitifs » ce qui leur manquait pour
appartenir à l’humanité : la culture occidentale et sa religion. Au
xxie siècle, de quel message les
humanitaires se sentent-ils porteurs ? Sans doute celui-ci se situe-t-il autour
de l’universalité des valeurs occidentales. C’est ainsi qu’elles sont traquées,
répertoriées, toutes celles que l’on peut, à bon droit, exiger de n’importe
lequel des autochtones de n’importe quel pays du Sud. Quelle peut être cette
universalité lorsqu’un groupe humain pense qu’il la possède, lui et pas les
autres ?
Quelle peut être cette universalité lorsque ces dits
humanitaires appartiennent à des pays qui, pour les uns pensent que personne ne
peut décider de la mort d’un homme et pour les autres, prônent la peine de mort
?
Les catastrophes sont-elles les mêmes ?
Je ne parlerai pas ici des chirurgiens, des infirmiers, des
médecins qui peuvent contre vents et marées exercer leur savoir dans l’urgence,
et dans n’importe quel endroit. Cependant, que peut-on penser d’une association
de chirurgiens qui, en arrivant à Samlot, dernier bastion des Khmers rouges au
Cambodge, région criblée de mines, s’installe dans l’ancien hôpital sans même
se soucier de savoir que leur arrivée fait disparaître le dispensaire de
médecins traditionnels ?
Prenons un autre exemple, le Kosovo. Ce qui s’y est passé est
un drame, l’épuration ethnique entreprise par Milosevic est inadmissible. Je
pense aussi qu’elle a été favorisée par le laisser-faire de l’onu lorsqu’il s’agissait de la Bosnie. Nous
sommes en mesure de détailler à présent les conséquences de cette politique
génocidaire. Des milliers de femmes, sans hommes, croupissent encore dans des
camps autour de Tuzla. C’est le résultat de l’épuration ethnique.
Au Kosovo, non seulement il fallait intervenir mais il aurait
fallu donner aux Kosovars restés à l’intérieur du pays, les moyens, en armes et
en vivres, de se défendre contre les troupes de Milosevic. Partir, abandonner
sa maison en flammes, laisser derrière soit les hommes, être violée, tous ces
faits sont inadmissibles car ils laisseront à tout jamais des marques
indélébiles chez chacun de ces êtres.
C’était le temps où les réfugiés kosovars s’entassaient de
plus en plus nombreux dans les camps, guettant le moment de rentrer dans leur
pays. Les médias devaient informer de plus en plus minutieusement et les angles
d’attaque de l’information devaient varier. Ce jeudi 6 mai 1999, le
quarante-troisième jour de frappe de l’
otan et de la guerre au Kosovo, c’est
l’humanitaire qui témoigne. Un recueil de textes est titré : « Les
humanitaires, témoins révoltés
[6] », je proposerai plutôt cet autre titre : « Des
humanitaires, témoins révoltants ». Pourquoi ?
Si Caroline Reiche, anesthésiste de la Croix-Rouge allemande,
et Jonathan Brock, médecin à msf-Hollande, restent dans le factuel pour nous
rapporter l’état des populations kosovares, ils nous laissent entrevoir que,
là-bas, les médecins semblent avoir été pris au dépourvu, car les réfugiés
souffrent « de maladies chroniques, diabète, épilepsie, maladies vasculaires ».
Il est vrai qu’en Afrique, rares sont ceux qui sont soignés pour de telles
maladies. Non pas que ces maladies n’existent pas, bien sûr, mais parce qu’on
en meurt bien avant d’être réfugié dans les camps.
Chez les Kosovars, leur « état psychologique est plus
préoccupant. En Afrique, c’était comme si les gens étaient habitués aux
catastrophes, fatalistes. Ici, ils sont apathiques ou hystériques ». Voilà donc
ce qui est préoccupant. On reconnaît leurs symptômes, on sait qu’ils ont mal,
qu’ils souffrent… les autres, les Africains, ne l’expriment pas, ou pas selon
les codes occidentaux. Souffrent-ils moins ? Ou à force de souffrir,
souffre-t-on moins ?
Bob Allen, administrateur à Care, laisse aller ses impressions : « Au Zaïre,
par exemple, nous avions eu affaire à 1,3 million de réfugiés en deux jours.
C’était beaucoup plus. Mais en même temps, c’était plus facile. Avec une toile
plastique de quatre fois quatre mètres, un peu de nourriture, ils survivaient.
Ils prenaient de l’eau de la rivière, n’avaient pas besoin de toilettes. Ici,
il faut des repas réguliers, de l’eau potable. Les gens ont besoin d’un minimum
d’intimité. »
Que nous livre cet administrateur ? Il nous explique qu’au
Zaïre, ils étaient plus nombreux, ils étaient plus pauvres, ils avaient plus
faim, ils avaient plus soif, mais comme les Africains, sans doute, étaient plus
sales, ils pouvaient faire leurs besoins n’importe où, boire de l’eau non
potable et que surtout, surtout, ils n’avaient pas besoin d’intimité (souligné
par le journal !) ; c’était beaucoup plus facile.
David Bessières, de Médecins du
monde, nous livre : « Les gens font des choses hallucinantes pour
conserver leur identité. Ils mettent leurs papiers dans les couches des bébés…
C’est la première fois que je ressens ça. Le regard des gens… Je n’ai jamais
chialé sur une mission, mais là je suis allé derrière la tente. »
La question de l’identité semble être cruciale dans cette
tragédie du Kosovo. Que ce soit crucial pour les Kosovars me semble normal mais
ce qui m’est apparu, par l’insistance de ce type de réflexions, c’est qu’une
carte d’identité kosovar n’a pas la même charge symbolique qu’une carte
d’identité rwandaise pour certains humanitaires. On leur a enlevé les cartes
d’identité ! On ne peut plus les identifier ! Au Rwanda, c’est à l’aide de ces
cartes d’identité que l’on sélectionnait les Tutsi des Hutu pour les
exterminer. Et dire que les soldats de la zone Turquoise, zone humanitaire, ont
aidé à cette sélection est encore bien peu dire ! Pouvions-nous identifier les
réfugiés au Zaïre ? Avaient-ils des cartes d’identité ? Jamais à cette époque
une telle question n’avait été posée. Pourquoi ? Pourquoi la question de
l’identité individuelle est posée ici et n’a jamais été posée là-bas ? C’est
sans doute parce que beaucoup de caractéristiques distinguent un Européen
kosovar d’un Africain rwandais. Énumérons leurs différences :
- l’un a besoin de toilettes, l’autre pas ;
- l’un a besoin d’eau potable, l’autre pas ;
- l’un a besoin de repas réguliers, l’autre pas ;
- l’un a besoin d’une tente pour son intimité, l’autre
pas.
D’ailleurs, les uns s’appellent des « gens », des personnes
quoi !, les autres pas. Les uns se battent pour leur identité, les autres
devaient la cacher pour ne pas être exterminés !
Et je rajouterai ce qui ne cesse de se dire, sans les mots,
sans même les allusions : les uns sont blancs, les autres pas. Il semble n’y
avoir qu’une seule identification possible, celle du blanc au blanc. À l’aune
de cette question, nous voyons poindre un mal que nous connaissons bien : il
peut commencer par des notions telles que les uns ont besoin de ceci, les
autres de cela. Serait-ce du racisme ? Si, dans un tel conflit, les Kosovars
avaient eu le temps et l’énergie de le faire, sans doute s’en seraient-ils
trouvé plus d’un pour remettre à leur place quelques humanitaires. Ils
subissaient une épuration ethnique, ils subissaient le racisme, ils n’avaient
pas besoin de légitimation de l’horreur subie par des superlatifs imbéciles.
Ils souffraient, les aider, ce n’était pas, cette fois-ci justement, pleurer
derrière une tente. Tous les réfugiés du monde ont hélas la capacité de nous
émouvoir, car il est bouleversant, quels que soient la couleur de la peau et le
niveau de vie initial, d’avoir tout perdu, jusqu’à sa capacité
d’espérer.
Si la question de « l’universalité des Occidentaux » pose
problème, une autre question demeure : pourquoi partir seul, là-bas, si loin,
dans des conditions si mauvaises ?
Karl Abraham, dans un tout petit texte de 1914 à propos de
l’exogamie névrotique, écrivait : « C’est la répugnance invincible de l’homme à
entrer en relation étroite avec une femme appartenant à la même race ou
nationalité que lui ou plus exactement que sa mère. Il s’agit ici de mesures
bien particulières faisant échec à toute possibilité d’inceste… [c’est le cas]
des hommes qui précocement, au cours de la crise d’indépendance pubertaire,
quittent leur patrie et épousent une femme de race différente dans un pays
exotique
[7]. »
Nous pouvons penser que, pour bon nombre d’humanitaires, ce
modèle fonctionne. C’est bien la peur de l’inceste qui les pousse ailleurs,
bien loin de chez eux. Hélas ! cette prime à l’étranger peut être travaillée et
traitée de différentes façons. C’est ce que nous avons vu au long de ce
texte.
Beaucoup d’humanitaires, influencés par l’« urgentisme »,
agissent à partir de leurs certitudes « d’origine ». L’imprégnation de la
culture du pays « visité » n’intervenant qu’après coup et suivant les
sensibilités de chacun. Cette approche universaliste des sociétés en guerre me
semble contestable, car une situation de guerre n’est pas identique à une
autre. Si nous pouvons penser que ce qui demeure invariant, c’est la
destruction des liens internes à une société par une situation de guerre ou de
génocide, cette invariance ne nous dit rien sur ce que ces liens étaient et
comment ils peuvent se reconstruire, se transformer, muter ou repoindre à
l’identique. Heureusement, ce questionnement anime une partie des victimes de
l’« exogamie névrotique » d’Abraham. Freud, lui, parle de pulsion
épistémophilique, celle qui pousse à la recherche incessante du comment et du
pourquoi des choses ; elle est nichée en chacun de nous et anime notre besoin
de savoir. À travers l’autre, comment et de quoi ai-je été fait ?
[1]
Milices assassines.
[2]
Soizick Crochet, ethnologue, chercheur au
cnrs.
[3]
Soizick Crochet, « Activité et idéologies des agences
internationales en charge des programmes Sida au Cambodge », publiée dans la
revue
Églises d’Asie, « Dossiers et
documents » en avril 1998 (supplément
eda n° 263, n° 4/98).
[4]
Pierre de Senarclens,
L’humanitaire en catastrophe, Presse de science
po, 1999.
[5]
Chantal Rodier, ethnologue, enquête menée par Enfants et
développement,
Les pratiques, croyances, valeurs
en regard de l’éducation du jeune enfant au Cambodge, décembre 1999.
« À l’heure actuelle, nombreux sont les programmes qui tendent à s’appuyer sur
des préceptes scientifiquement reconnus et jugés universels, sans tenir compte
des différences de contexte et des pratiques éducatives traditionnelles. Peu de
projets de développement de la petite enfance cherchent réellement à comprendre
la spécificité des méthodes de puériculture préconisées dans chaque culture, et
à prendre en compte les valeurs particulières et les croyances des parents en
rapport à l’éducation de leurs enfants », p. 3.
[6]
Libération du jeudi 6
mai 1999.
[7]
Karl Abraham, 1914, « Contribution à l’étude comparée de la vie
psychique des névrosés et des primitifs », dans
Œuvres complètes I. 1907-1914, traduction d’Ilse
Barande, Paris, Payot, 2000, p. 350-352.