Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
192 pages

p. 39 à 46
doi: 10.3917/sn.017.0039

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Humanitaireries

no 17 2002/2

Après quelques années d’interventions ponctuelles au Rwanda et au Cambodge dans le domaine du traumatisme psychique, je saisis l’opportunité que m’offre la revue Sud/Nord pour rassembler quelques réflexions critiques sur l’humanitaire. Ce texte tiendra plus du pamphlet que de l’exégèse, mais d’autres auteurs, je n’en doute pas, s’attacheront à définir et à analyser « l’humanitaire » dans ses aspects les plus positifs.
 
De « la politique et l’humanitaire » à « la politique humanitaire »
 
 
L’humanitaire
Les choses ont passablement évolué depuis que de jeunes médecins issus de 68 se mêlaient pour la première fois de réparer les dégâts des grands de ce monde. Ils ont posé le problème des ravages de la politique sur l’humanité. Ces dégâts n’étaient pas nouveaux, mais la mondialisation télévisuelle a fait apparaître concrètement les effets des guerres, des génocides et des famines. Les spectateurs étaient bouleversés, les politiques interpellés.
Progressivement, nous sommes passés de deux champs, le politique et l’humanitaire, à un même objet : « la politique de l’humanitaire ». Dans le même temps, l’apaisement de la faim, du froid, puis la restitution de la santé par l’apport de médicaments et d’interventions chirurgicales ont abouti enfin à la réparation psychique. Pour traiter ce dernier aspect, le modèle médical fut gardé : plus l’intervention sera précoce et plus le mal pourra s’écouler. C’est le sens des cellules d’intervention psychologiques qui, même dans nos contrées, se multiplient. Cet avènement comporte des aspects positifs : les douleurs psychiques sont prises en compte, mais il comporte aussi des aspects négatifs : on abrase le travail nécessaire à la reconstruction psychique. Par la parole, tout ne peut pas se régler, de nombreux rescapés de guerre et de génocide en témoignent.
La politique de l’humanitaire
Les « humanitaires » deviennent les victimes, ou plutôt les instruments, d’une politique qu’ils ne contrôlent pas forcément. Le terme devient générique, il est repris et utilisé par les gouvernements. En voici deux exemples, l’un au Rwanda, l’autre au Cambodge.
En juillet 1994, alors que le génocide des Tutsi fait rage au Rwanda, le gouvernement français crée la zone Turquoise, « intervention militaro-humanitaire », a-t-on dit. Un « couloir humanitaire » est organisé, il n’a servi qu’à protéger la fuite des Interahamwe [1] et de l’armée du régime génocidaire, entraînant derrière eux une population otage. La politique de l’humanitaire a ensuite jeté les feux de l’actualité sur les milliers de morts du choléra que cette situation de fuite provoquait. Les rescapés découvraient seuls les charniers du génocide.
À l’autre bout du monde, l’humanitaire agit d’une autre façon : le Cambodge, depuis 1993, est littéralement dépendant de l’aide des pays donateurs par le biais des ong de toutes nationalités (françaises, allemandes, américaines, italiennes, japonaises, australiennes, etc.), à tel point que s’est développé un véritable marché de l’humanitaire. Tout se passe comme si ces officines considéraient que seul le savoir-faire technique dans un domaine était important. Celui-ci peut être exporté et implanté dans n’importe quelle condition, dans n’importe quelle culture.
Soizick Crochet [2] écrit : « Il convient de prendre de la distance avec ses propres présupposés idéologiques, ici essentiellement l’ethnocentrisme, et de ne pas les utiliser pour juger la société cambodgienne mais pour la comprendre en se basant sur ce qui fait sa spécificité [3]. » Ce questionnement semble un mouvement amorcé dans certaines ong [4]. Le rapport de Chantal Rodier [5], ethnologue, ainsi que celui de Soizick Crochet nous montrent à quel point il est nécessaire d’appréhender toute la réalité d’une société pour se mêler de la réparer.
Un guide du routard de l’humanitaire ou un ailleurs visitable
Comment comprendre la naissance de ce fameux guide tellement utilisé pour visiter l’ailleurs ? L’humanitaire est un terme passé dans la vie de tous les jours, au point que le guide du routard de l’humanitaire trône au côté de celui de Bali ou du Québec. C’est dire l’ampleur qu’a pris le monstre !
L’humanitaire est donc devenu une espèce d’entité, un pays à lui tout seul, pays aux multiples visages. Ses « habitants » sont prêts à réagir au moindre soubresaut de l’actualité internationale. Il faut dire que cette dernière s’emploie avec application à développer de nouvelles situations toutes plus dramatiques les unes que les autres, mais cela n’est pas nouveau ; à l’inverse, ce concept d’humanitaire l’est.
Lorsque une puissance guerrière en empoigne une autre, la guerre devient inévitable. Face à ce pouvoir maléfique et incontournable, une autre masse va se mettre en marche : l’humanitaire. Cette stratégie bipolaire semble nous emmener dans un monde où l’individu n’a aucune prise sur quoi que ce soit à moins de réparer. Comment ? Par l’« humanitaire », communauté informe, qui d’abord discute avec les pouvoirs guerriers, « réfugiés oui, mais pas n’importe où » ; « les armes oui, mais pas n’importe lesquelles » ; « des vivres oui, mais pas pour n’importe qui » ; « un couloir oui, mais pas n’importe comment ».
Alors pour qui et pourquoi ? Au nom de qui et au nom de quoi ? On a beaucoup de mal à répondre à ces questions car les réponses sont souvent plus politiques qu’on ne le croit.
Serait-ce au nom de l’universalité de l’esprit-humanitaire ?
De quoi est composée l’humanitaire ? D’ong certes, mais elles-mêmes formées de volontaires intrépides qui souvent partent pour être là-bas ce qu’ils ne peuvent être (encore) ici. Soyons clairs : quand on part pour ailleurs que dans sa banlieue (et encore), on ne fait qu’apprendre, que prendre, qu’emmagasiner des savoirs, que plus tard, bien plus tard, on peut éventuellement restituer si le goût et le temps nous sont donnés. En retournant dans cet ailleurs, on peut éventuellement donner la place à ceux qui travaillent là-bas, qui ont besoin d’être entendus, d’être écoutés et qui, eux, ont la pratique et peuvent nous transmettre le savoir-faire.
 
Néo-colonialisme humanitaire ou des témoins révoltants
 
 
Une universalité ?
Comment comprendre que des hommes et des femmes, courageux certes, efficaces sûrement, généreux certainement, altruistes, curieux… tels les missionnaires du siècle dernier, enfourchent l’humanitaire ? Nos pères blancs pensaient apporter aux « primitifs » ce qui leur manquait pour appartenir à l’humanité : la culture occidentale et sa religion. Au xxie siècle, de quel message les humanitaires se sentent-ils porteurs ? Sans doute celui-ci se situe-t-il autour de l’universalité des valeurs occidentales. C’est ainsi qu’elles sont traquées, répertoriées, toutes celles que l’on peut, à bon droit, exiger de n’importe lequel des autochtones de n’importe quel pays du Sud. Quelle peut être cette universalité lorsqu’un groupe humain pense qu’il la possède, lui et pas les autres ?
Quelle peut être cette universalité lorsque ces dits humanitaires appartiennent à des pays qui, pour les uns pensent que personne ne peut décider de la mort d’un homme et pour les autres, prônent la peine de mort ?
Les catastrophes sont-elles les mêmes ?
Je ne parlerai pas ici des chirurgiens, des infirmiers, des médecins qui peuvent contre vents et marées exercer leur savoir dans l’urgence, et dans n’importe quel endroit. Cependant, que peut-on penser d’une association de chirurgiens qui, en arrivant à Samlot, dernier bastion des Khmers rouges au Cambodge, région criblée de mines, s’installe dans l’ancien hôpital sans même se soucier de savoir que leur arrivée fait disparaître le dispensaire de médecins traditionnels ?
Prenons un autre exemple, le Kosovo. Ce qui s’y est passé est un drame, l’épuration ethnique entreprise par Milosevic est inadmissible. Je pense aussi qu’elle a été favorisée par le laisser-faire de l’onu lorsqu’il s’agissait de la Bosnie. Nous sommes en mesure de détailler à présent les conséquences de cette politique génocidaire. Des milliers de femmes, sans hommes, croupissent encore dans des camps autour de Tuzla. C’est le résultat de l’épuration ethnique.
Au Kosovo, non seulement il fallait intervenir mais il aurait fallu donner aux Kosovars restés à l’intérieur du pays, les moyens, en armes et en vivres, de se défendre contre les troupes de Milosevic. Partir, abandonner sa maison en flammes, laisser derrière soit les hommes, être violée, tous ces faits sont inadmissibles car ils laisseront à tout jamais des marques indélébiles chez chacun de ces êtres.
C’était le temps où les réfugiés kosovars s’entassaient de plus en plus nombreux dans les camps, guettant le moment de rentrer dans leur pays. Les médias devaient informer de plus en plus minutieusement et les angles d’attaque de l’information devaient varier. Ce jeudi 6 mai 1999, le quarante-troisième jour de frappe de l’otan et de la guerre au Kosovo, c’est l’humanitaire qui témoigne. Un recueil de textes est titré : « Les humanitaires, témoins révoltés [6] », je proposerai plutôt cet autre titre : « Des humanitaires, témoins révoltants ». Pourquoi ?
Si Caroline Reiche, anesthésiste de la Croix-Rouge allemande, et Jonathan Brock, médecin à msf-Hollande, restent dans le factuel pour nous rapporter l’état des populations kosovares, ils nous laissent entrevoir que, là-bas, les médecins semblent avoir été pris au dépourvu, car les réfugiés souffrent « de maladies chroniques, diabète, épilepsie, maladies vasculaires ». Il est vrai qu’en Afrique, rares sont ceux qui sont soignés pour de telles maladies. Non pas que ces maladies n’existent pas, bien sûr, mais parce qu’on en meurt bien avant d’être réfugié dans les camps.
Chez les Kosovars, leur « état psychologique est plus préoccupant. En Afrique, c’était comme si les gens étaient habitués aux catastrophes, fatalistes. Ici, ils sont apathiques ou hystériques ». Voilà donc ce qui est préoccupant. On reconnaît leurs symptômes, on sait qu’ils ont mal, qu’ils souffrent… les autres, les Africains, ne l’expriment pas, ou pas selon les codes occidentaux. Souffrent-ils moins ? Ou à force de souffrir, souffre-t-on moins ?
Bob Allen, administrateur à Care, laisse aller ses impressions : « Au Zaïre, par exemple, nous avions eu affaire à 1,3 million de réfugiés en deux jours. C’était beaucoup plus. Mais en même temps, c’était plus facile. Avec une toile plastique de quatre fois quatre mètres, un peu de nourriture, ils survivaient. Ils prenaient de l’eau de la rivière, n’avaient pas besoin de toilettes. Ici, il faut des repas réguliers, de l’eau potable. Les gens ont besoin d’un minimum d’intimité. »
Que nous livre cet administrateur ? Il nous explique qu’au Zaïre, ils étaient plus nombreux, ils étaient plus pauvres, ils avaient plus faim, ils avaient plus soif, mais comme les Africains, sans doute, étaient plus sales, ils pouvaient faire leurs besoins n’importe où, boire de l’eau non potable et que surtout, surtout, ils n’avaient pas besoin d’intimité (souligné par le journal !) ; c’était beaucoup plus facile.
David Bessières, de Médecins du monde, nous livre : « Les gens font des choses hallucinantes pour conserver leur identité. Ils mettent leurs papiers dans les couches des bébés… C’est la première fois que je ressens ça. Le regard des gens… Je n’ai jamais chialé sur une mission, mais là je suis allé derrière la tente. »
La question de l’identité semble être cruciale dans cette tragédie du Kosovo. Que ce soit crucial pour les Kosovars me semble normal mais ce qui m’est apparu, par l’insistance de ce type de réflexions, c’est qu’une carte d’identité kosovar n’a pas la même charge symbolique qu’une carte d’identité rwandaise pour certains humanitaires. On leur a enlevé les cartes d’identité ! On ne peut plus les identifier ! Au Rwanda, c’est à l’aide de ces cartes d’identité que l’on sélectionnait les Tutsi des Hutu pour les exterminer. Et dire que les soldats de la zone Turquoise, zone humanitaire, ont aidé à cette sélection est encore bien peu dire ! Pouvions-nous identifier les réfugiés au Zaïre ? Avaient-ils des cartes d’identité ? Jamais à cette époque une telle question n’avait été posée. Pourquoi ? Pourquoi la question de l’identité individuelle est posée ici et n’a jamais été posée là-bas ? C’est sans doute parce que beaucoup de caractéristiques distinguent un Européen kosovar d’un Africain rwandais. Énumérons leurs différences :
  • l’un a besoin de toilettes, l’autre pas ;
  • l’un a besoin d’eau potable, l’autre pas ;
  • l’un a besoin de repas réguliers, l’autre pas ;
  • l’un a besoin d’une tente pour son intimité, l’autre pas.
D’ailleurs, les uns s’appellent des « gens », des personnes quoi !, les autres pas. Les uns se battent pour leur identité, les autres devaient la cacher pour ne pas être exterminés !
Et je rajouterai ce qui ne cesse de se dire, sans les mots, sans même les allusions : les uns sont blancs, les autres pas. Il semble n’y avoir qu’une seule identification possible, celle du blanc au blanc. À l’aune de cette question, nous voyons poindre un mal que nous connaissons bien : il peut commencer par des notions telles que les uns ont besoin de ceci, les autres de cela. Serait-ce du racisme ? Si, dans un tel conflit, les Kosovars avaient eu le temps et l’énergie de le faire, sans doute s’en seraient-ils trouvé plus d’un pour remettre à leur place quelques humanitaires. Ils subissaient une épuration ethnique, ils subissaient le racisme, ils n’avaient pas besoin de légitimation de l’horreur subie par des superlatifs imbéciles. Ils souffraient, les aider, ce n’était pas, cette fois-ci justement, pleurer derrière une tente. Tous les réfugiés du monde ont hélas la capacité de nous émouvoir, car il est bouleversant, quels que soient la couleur de la peau et le niveau de vie initial, d’avoir tout perdu, jusqu’à sa capacité d’espérer.
 
Parcours individuels
 
 
Si la question de « l’universalité des Occidentaux » pose problème, une autre question demeure : pourquoi partir seul, là-bas, si loin, dans des conditions si mauvaises ?
Karl Abraham, dans un tout petit texte de 1914 à propos de l’exogamie névrotique, écrivait : « C’est la répugnance invincible de l’homme à entrer en relation étroite avec une femme appartenant à la même race ou nationalité que lui ou plus exactement que sa mère. Il s’agit ici de mesures bien particulières faisant échec à toute possibilité d’inceste… [c’est le cas] des hommes qui précocement, au cours de la crise d’indépendance pubertaire, quittent leur patrie et épousent une femme de race différente dans un pays exotique [7]. »
Nous pouvons penser que, pour bon nombre d’humanitaires, ce modèle fonctionne. C’est bien la peur de l’inceste qui les pousse ailleurs, bien loin de chez eux. Hélas ! cette prime à l’étranger peut être travaillée et traitée de différentes façons. C’est ce que nous avons vu au long de ce texte.
Beaucoup d’humanitaires, influencés par l’« urgentisme », agissent à partir de leurs certitudes « d’origine ». L’imprégnation de la culture du pays « visité » n’intervenant qu’après coup et suivant les sensibilités de chacun. Cette approche universaliste des sociétés en guerre me semble contestable, car une situation de guerre n’est pas identique à une autre. Si nous pouvons penser que ce qui demeure invariant, c’est la destruction des liens internes à une société par une situation de guerre ou de génocide, cette invariance ne nous dit rien sur ce que ces liens étaient et comment ils peuvent se reconstruire, se transformer, muter ou repoindre à l’identique. Heureusement, ce questionnement anime une partie des victimes de l’« exogamie névrotique » d’Abraham. Freud, lui, parle de pulsion épistémophilique, celle qui pousse à la recherche incessante du comment et du pourquoi des choses ; elle est nichée en chacun de nous et anime notre besoin de savoir. À travers l’autre, comment et de quoi ai-je été fait ?
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NOTES
 
[1] Milices assassines.
[2] Soizick Crochet, ethnologue, chercheur au cnrs.
[3] Soizick Crochet, « Activité et idéologies des agences internationales en charge des programmes Sida au Cambodge », publiée dans la revue Églises d’Asie, « Dossiers et documents » en avril 1998 (supplément eda n° 263, n° 4/98).
[4] Pierre de Senarclens, L’humanitaire en catastrophe, Presse de science po, 1999.
[5] Chantal Rodier, ethnologue, enquête menée par Enfants et développement, Les pratiques, croyances, valeurs en regard de l’éducation du jeune enfant au Cambodge, décembre 1999. « À l’heure actuelle, nombreux sont les programmes qui tendent à s’appuyer sur des préceptes scientifiquement reconnus et jugés universels, sans tenir compte des différences de contexte et des pratiques éducatives traditionnelles. Peu de projets de développement de la petite enfance cherchent réellement à comprendre la spécificité des méthodes de puériculture préconisées dans chaque culture, et à prendre en compte les valeurs particulières et les croyances des parents en rapport à l’éducation de leurs enfants », p. 3.
[6] Libération du jeudi 6 mai 1999.
[7] Karl Abraham, 1914, « Contribution à l’étude comparée de la vie psychique des névrosés et des primitifs », dans Œuvres complètes I. 1907-1914, traduction d’Ilse Barande, Paris, Payot, 2000, p. 350-352.
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