Sud/Nord
érès

I.S.B.N.2865868826
192 pages

p. 57 à 68
doi: 10.3917/sn.017.0057

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Humanitaireries

no 17 2002/2

2002 Sud/Nord Humanitaireries
Humanitaireries

La théâtreuse inopportune

Fatima Gallaire
« Attention ! Je t’en prie ! »
Jacques, offrant son épaule à Lella d’un côté et tenant les deux cannes de l’autre, transpirait abondamment à l’idée qu’elle pût culbuter, s’envoler et se briser tout entière au bas des dernières marches.
« Arrêtons-nous un peu », dit la jeune femme, légèrement essoufflée. De son bras gauche tétanisé, elle se tenait encore fermement à la rampe de fer forgé et, de la main droite, s’appuyait à l’épaule de son compagnon.
« Je tombe, murmura-t-elle.
– Mais non, voyons !
– Il n’y a personne ! »
Son visage à la beauté lourde se crispa en une grimace enfantine, proche du pleur. Fermant les yeux, elle reposa doucement le bout de son pied droit, plâtré du genou jusqu’aux orteils.
« Est-ce un effort bien nécessaire ? Quelle dérision !
– Ils t’ont demandé de venir. Ils sont là forcément ! »
La Maison des « Lézards » était un lieu culturel, polyvalent, ouvert et militant, situé dans une banlieue à la mode : c’est du moins ce qu’en disait la brochure publicitaire.
En ce lundi de relâche, non seulement l’esplanade d’accueil était vide, mais aussi l’entrée, les guichets, les couloirs et ce maudit escalier qu’il fallait descendre péniblement pour accéder à la petite salle où avait lieu la mise en espace.
Bien des années plus tard, Lella devait se souvenir de ce moment décisif et se dire que si, effectivement, elle était passée cul par dessus tête pour s’éparpiller dans les sous-sols, sa vie eût été plus douce : elle n’aurait plus écrit. Ce faisant, elle se serait évité les pires avanies et les mésaventures les plus humiliantes qui puissent arriver à un être humain tentant d’exercer un étrange métier : dramaturge.
Pour l’heure, elle s’agrippait à la rampe solide, tentant de se remémorer une vieille prière qu’elle retrouvait par lambeaux.
Ses forces lui revenaient lentement et la peur de chuter commençait à s’éloigner, grâce à la patience habituelle de Jacques. Deux hommes attendaient au bas des marches : elle les vit quand elle ouvrit les yeux.
Elle sourit vaillamment et reprit sa descente laborieuse au bout de laquelle elle reprit ses cannes. Elle affermit sa position pour soulager sa cheville plâtrée et relevant la tête, osa une citation qu’elle aimait bien « L’ai-je bien descendu ? »
Le regard fraternel de Morris la saisit et l’enveloppa d’une douceur inattendue où elle put lire déjà la pointe de compassion. Il s’avança d’un pas et l’embrassa sur les deux joues en lui souhaitant la bienvenue :
« Tu l’as bien descendu, cet escalier. Mais contrairement à Sarah Bernhardt, tu as encore tes deux jambes. Dieu merci !
– Depuis le temps que je t’attends ! coupa Jock, en la tirant brutalement pour la serrer, au risque de la déséquilibrer.
– Ah oui ? risqua-t-elle. Pourquoi ?
– Pour que tu m’écrives une pièce sur l’Algérie. La pièce sur l’Algérie.
– Et le “Rendez-vous au cimetière” que nous allons entendre, c’est quoi, d’après toi ?
– C’est ta pièce. Je veux la mienne à moi. »
Intriguée, Lella présenta son compagnon, toujours silencieux, puis ils s’acheminèrent tous quatre vers la porte de la salle, ouverte sur un silence recueilli.
« Tu m’excuseras, chuchota Morris. Il faut que j’aille dans les coulisses. Je te retrouve après.
– Oui, bien sûr. »
Jock la tirait fièrement dans l’allée centrale :
« Nous avons réservé des places au premier pour l’auteur et sa famille.
– Jamais de la vie. »
Jock s’arrêta, interdit.
Quelques têtes se retournèrent. Lella s’aperçut alors que la salle était pleine et en conçut quelque fierté. « Je ne peux pas, reprit-elle. Je suis claustrophobe. Il faut impérativement que je me mette près de la porte. Sinon, j’étoufferais. »
Jock, déçu, la guida vers l’arrière et lui indiqua deux places. Elle s’assit près de la travée, en laissant d’abord passer son compagnon qui l’aida à coucher les cannes sous les sièges.
« Morris te fait dire que c’est une mise en espace. Certes ! Mais une lecture tout de même. Alors les apprentis comédiens ont leur texte à la main. Est-ce choquant ?
– Pas du tout ! Merci.
– À tout à l’heure. »
Comme la lumière s’estompait agréablement, la main de Jacques chercha la sienne, la trouva et la prit.
Dans le noir total, le silence était encore plus impressionnant. Elle eut le temps de songer à sa situation paradoxale : elle entrait dans une profession dont elle n’avait jamais rêvé. Qu’elle ne connaissait même pas !
Elle eut honte de ses maigres prestations de spectatrice : elle avait, lorsqu’elle était étudiante à Alger, assisté par hasard à une ou deux répétitions de Poudre d’idiotie, d’un écrivain national encore abhorré par le pouvoir, et avait bénéficié d’une invitation pour admirer une mise en scène sublime du Bolchoï.
Puis une lumière violente éclaira le plateau et lui coupa les yeux. Plus tard dans sa vie, toutes les fois qu’elle jetterait un regard rétrospectif sur sa démarche professionnelle, elle se souviendrait avec bonheur de ce moment de douleur oculaire, précurseur d’une entente incomparable, d’une qualité rare et dont la fidélité serait à l’échelle de la vie même. Avec Morris.
Pour l’heure, elle l’ignorait et se contentait de pleurer sans faire de bruit en regardant le personnage de Nounou – laquelle était morte depuis longtemps – pendant que Jacques, toujours à la hauteur dans les moments délicats, lui passait un à un des mouchoirs en papier qu’il récupérait au fur et à mesure pour les ranger dans la poche de son veston.
La prestation était d’une haute tenue : les élèves – de seconde ou de première – semblaient complètement habités par leurs personnages. Elle n’oublierait pas les féliciter. Elle prit l’oreille de Jacques dans un chuchotis :
« Fais-moi penser à congratuler tous ces jeunes.
– Bien sûr ! »
À Die, dans le Vercors, à Romans dans l’Isère, à Bonn au Centre culturel français, puis à l’université de Manchester, elle aurait ainsi le bonheur d’assister à la résurrection de Nounou et d’aller embrasser de grands écoliers, pleine de gratitude pour une performance à chaque fois différente, à chaque fois bouleversante.
À chaque fois aussi, elle passait deux heures de bonheur et finissait par assister à sa propre mort sur la scène.
Lorsque les spécialistes s’étaient un jour emparés de son œuvre, elle avait dû répondre à des questions interminables et chirurgicales sur la part d’autobiographie de sa création théâtrale. Contrairement à certains collègues qui méprisaient ce travail – par ailleurs non payé –, elle avait tenté de répondre fidèlement à ces demandes dont les réponses l’étonnaient parfois et l’éclairaient toujours.
Elle ignorait encore ce que le public des théâtres – son véritable employeur puisque les dramaturges sont payés par un minime pourcentage du prix de la place – ignorerait toujours : la programmation de la mort lente, insidieuse mais sûre des écrivains de la scène par un système qui, dans un premier temps pourtant, leur permettait de se faire connaître, apprécier et applaudir… Tous les pouvoirs démocratiques ont compris que pour garder leur… trône, la création culturelle était plus indiquée que la guerre et pouvait, par sa splendeur même, masquer les incohérences, les gabegies, les incompétences et les erreurs tragiques. Alors les démocraties encensent la création artistique et imaginent mille discours destinés à la remercier et à l’installer très haut dans l’échelle des valeurs nationales, d’autant que la plupart des créateurs, précisément, meurent tranquilles dans leur coin d’ombre et de discrétion par manque de suivi, de commandes et de reconnaissance financière.
En France, alors même que des milliers de dramaturges sont répertoriés, depuis que la notion de droit d’auteur existe et que la Société des auteurs en a fait « un droit de l’homme » (!), il y aurait, semble-t-il, quelques dizaines d’écrivains de la scène qui arrivent à joindre les deux bouts et une dizaine d’entre eux – ceux qui travaillent pour le boulevard – qui vivent aisément !
Mais comment savoir cela quand on en est à sa première mise en espace ? Après une lecture peu auparavant, organisée par la Société des auteurs précisément, au théâtre « Zy-Allons », subventionné à cet effet avec quelques centaines de francs, aide modeste mais nécessaire supprimée par la suite. Comment savoir cela ?
Lella ne savait rien comme tout dramaturge à ses débuts et cela devait la sauver d’un désespoir immédiat et enrichir le patrimoine français d’une trentaine de pièces.
La main de Jacques se faisait pressante et solidaire : il partageait son émotion. C’était un vieux garçon qu’elle avait rencontré alors qu’elle s’estimait déjà vieille fille. Vert et pugnace, il s’était empressé de lui faire deux enfants – le choix du roi – et l’avait tanné pour lui faire comprendre que ce qu’elle faisait était extrêmement important : écrire.
Cette détermination de la part de ce compagnon de vie répondait à toutes les questions qui l’étouffaient à ce moment-là : retourner au pays pour participer à le relever comme elle l’avait déjà fait une fois sans grande conséquence ? rester en France et devenir une ouvrière ? Quelle déchéance pour une aristocrate de la Terre ? Émigrer dans un autre pays tellement lointain qu’elle oublierait jusqu’à son nom, comme l’avaient fait certains Algériens, et qu’elle ne pourrait plus revenir si cette idée saugrenue devait la tracasser un jour ?
C’est Morris, après la représentation, qui lui ouvrit la porte de ce métier étrange. « Je voudrais que tu m’écrives une pièce de femmes. Tu sais les faire parler. Beaucoup de femmes. »
D’origine marocaine, juif et arabisant, il se posa immédiatement en frère, en miroir pour elle qui était algérienne, musulmane et arabisante. « Certains pourraient dire que ton français est bizarre. Moi, je le comprends. Tu penses en arabe et tu écris en français. Dans tous les cas, je te comprends. »
La même lueur brillait dans ses beaux yeux noirs mais elle ne l’identifia pas encore : la compassion, oui. Il savait déjà, lui, l’horreur d’être dramaturge et il se contentait d’être metteur en scène, sans aucun lieu offert et subventionné par l’État, mais avec beaucoup de talent.
L’État, elle l’apprit par la suite, ne pardonne pas toujours le talent.
Une pièce de femmes… beaucoup de femmes…
Dans une maison ou un appartement, forcément. Un intérieur féminin qu’elle intitula « Le gynécée réjouissant », bien que cela fût encore une tragédie.
Avec son bâton de pèlerin, sa verve et sa grande gueule qui déplaisait beaucoup à de nombreux décideurs du ministère, Morris entreprit sa longue marche pour trouver commanditaires privés et mécénat d’État.
Lella, se vivant bien malgré elle en dramaturge, se mit à fréquenter le Club des auteurs. À l’époque, il était animé par Suzanne, une dame d’imposante stature allant sur sa retraite qui était un véritable répertoire vivant.
« Il y a quelqu’un qui cherche un adaptateur.
– Quelqu’un ?
– Un metteur en scène, précisa Suzanne un peu interloquée. »
Lella se dit ce jour-là qu’elle avait bien fait de traverser tout Paris pour venir dans ce bureau accueillant où les auteurs se sentaient chez eux : ils y trouvaient un accueil chaleureux, du café excellent et, à l’occasion, une commande. « Et c’est quoi… un adaptateur ? »
Suzanne décrocha le téléphone et cessa tout travail : « Assieds-toi, ma petite fille. J’ai l’impression qu’il nous faut parler. » Lella s’assit avec l’impression gratifiante de retrouver enfin le sein maternel. « Je suis pied-noir du Maroc. J’ai été très touchée par ton “Rendez-vous au cimetière” et j’aimerais bien que tu continues à nous faire du si bon travail. Pendant ce temps-là, tu ne bouffes pas, je sais. Je crois savoir que tu as un mari épatant. Cependant, tu as suffisamment d’imagination pour honorer une commande. Et ça te paiera les frais de l’année, à défaut de mieux. Il s’agit d’un roman et tu en fais une pièce !
– Un roman contemporain ?
– Oui. D’un orientaliste. Ça te touchera, tu verras. Voilà, je viens de retrouver le téléphone du metteur en scène. Tu as de la chance, il travaille avec les lycées. Tu vas pouvoir mettre autant de personnages que tu veux. J’ai cru comprendre que tu aimais les foules. Voilà, il répond. Rendez-vous demain, ici ; ça t’intéresse ? »
Lella embrassa Suzanne qui la serra sur son sein abondant et maternel, et repartit, guillerette, en dansant dans les escaliers. Le bonheur lui faisait toujours ignorer les ascenseurs, même s’il fallut ce jour-là descendre huit étages, aux marches luxueuses, certes, mais étroites.
Ce n’est pas ce jour-là pourtant qu’elle songea à s’éparpiller sur les degrés mais quelques semaines plus tard, lorsque l’idée d’assassiner vulgairement son metteur en scène-commanditaire se précisa dans son esprit. Malheureusement, une telle démarche, meurtrière pour tout dire, comporte quelques inconvénients, comme d’aller en prison.
Elle avait toujours pensé qu’elle mourrait si elle devait être enfermée et s’astreignit au calme, appelant à son secours toutes ses réserves de patience.
Monsieur Déjerines se prenait tout simplement pour un génie. Elle avait compris que si elle connaissait bien le récit sur lequel elle travaillait, les événements à garder se révéleraient d’eux-mêmes. Naturellement, il faut sabrer, ou, plus précisément « sucrer », comme on dit au théâtre.
Mais monsieur Déjerines se mêlait d’avoir des idées sur l’écriture. Que de discours fumeux eut-elle à supporter de sa part ! Elle n’avait besoin de personne pour bien imaginer le désert sur la scène et y faire évoluer « La complainte du fou ». Mais monsieur Déjerines entreprit un harcèlement systématique que son esprit supérieur se croyait autorisé à exercer. Combien de personnages ? Et pourquoi rajouter un narrateur ? Est-ce vraiment nécessaire d’avoir recours à un comédien professionnel ? Les élèves de seconde se débrouilleraient très bien : on avait déjà engagé un chorégraphe. Un pilier central pour soutenir une architecture fragile ? En voilà une idée ! On faisait du théâtre ou bien de la construction de logements à loyer modéré ? Et n’y a-t-il personne au bout du fil ? Ah ! quand on écrit, on ne répond pas ? On n’entend pas ? C’est une commande. L’auteur se devait d’être à la disposition de son metteur en scène ! Des dramaturges à Paris, il y en a treize à la douzaine ! Ouf !
Elle songea que si elle n’arrivait pas à le tuer elle-même, quelqu’un d’autre le ferait un jour et en conçut un plaisir vengeur et étrange.
Elle savait qu’elle devenait mauvaise, acariâtre, mais il était trop tard pour se retirer : elle se contenta de se casser la jambe. Cependant, le séjour à l’hôpital ne lui fut en rien bénéfique, ni même le mois qu’elle passa en rééducation dans un établissement pour grands sportifs éclopés, pour cette chute sans gloire. Le personne compris vite la situation et fit barrage pour que monsieur Déjerines ne puisse plus la joindre.
Elle continua cependant à fignoler son travail dont elle tomba amoureuse et s’essaya à poétiser le texte qu’elle posta dès qu’elle fut satisfaite de sa prose agrémentée de quelques rimes. À sa sortie, elle se souvint d’une des premières leçons qu’on lui apprit à la Société des auteurs : établir un bulletin de déclaration avant tout montage de piège.
Elle s’arma de courage pour arriver en taxi par une belle matinée et demanda un bulletin pour « La complainte du fou ». L’ordinateur mit dix seconde à cracher le document : c’était chose faite. Auteurs : Jean Déjerines et Lella Yakoub.
Pour se consoler, elle rêva que la mise en scène serait peut-être splendide et les élèves heureux. Ce fut le cas !
Par la suite, Lella devait se demander pourquoi elle n’avait pas réagi comme une véritable professionnelle en protestant en bonne et due forme auprès de la Société des auteurs ou bien tout simplement en allant casser la gueule à ce type. La formule lui plaisait : Oui, lui casser la gueule. Comme le ferait un voyou lésé. D’autant que, littéralement, monsieur Déjerines s’était comporté comme un hors-la-loi. Comment pouvait-on appeler cela ? Un plagiat ? Non. Un plagiat comporte l’avantage d’être évident. Là, c’était du vol pur et simple. Un détournement d’œuvre !
Mais elle était si jeune dans le métier ! Mère de famille confirmée certes mais encore si naïve et si tendre envers une activité qu’elle mettait au-dessus de toute chose. La méchanceté, l’esprit de rapine, la cruauté des rapports dans le domaine artistique, la perversité de certains collègues et la malveillance générale lui furent toujours étrangers.
« Je te vois souffrir, avait dit Jacques. Que comptes-tu faire ?
– Bof ! Je ne vais pas me brouiller avec quelqu’un pour cent francs de droit d’auteur. »
En réalité, elle venait de perdre beaucoup plus : une certaine crédibilité. Dans ces métiers de rapaces qui pourtant s’habillent de strass, la gentillesse apparaît comme un vice rédhibitoire qui permet à tous et pour la vie… de vous vampiriser impunément.
Elle connut assez vite le gouffre dans lequel elle venait de tomber : son nom ne fut mentionné à aucun moment dans aucune interview du génial metteur en scène ni n’apparut sur aucune affiche du spectacle.
Mais pourquoi pleurer sur ce qu’on ne peut ni corriger ni rattraper ? Elle s’occupa vaillamment de la rééducation de sa cheville pour ne pas rester infirme et se faisait violence pour veiller, répondre aux cartons d’invitation et aller voir le travail des collègues dans des théâtres, parfois banlieusards et fort éloignés.
Elle ne s’ouvrit pas à Morris de ces soucis immédiats qui, hélas ! n’étaient que les premiers d’une longue liste. Elle finissait l’écriture du « Joyeux gynécée » et commençait à voyager de par le monde malgré les enfants encore en bas-âge et son inquiétude de laisser la maison à l’abandon. La sollicitude de Jacques fut décisive.
« Écoute, répétait-il, je ne suis pas un crétin accompli. Je sais qu’une mère peut être aussi un père. Hé bien, figure-toi que nous aussi, les hommes, nous pouvons être maternels, à l’occasion. Je me suis bien débrouillé avec les couches et les biberons les premières années. À présent, c’est petits pots – que je goûte avant – et petits repas équilibrés. Dolly viendra tous les matins pour donner un petit coup de chiffon, les jumeaux se sociabilisent à la maternelle, le pédiatre est au bout de la rue, j’ai les numéros d’urgence, le soir je retrouverai nos petits, tu nous appelleras quand tu pourras, pour qu’ils puissent te faire “areu-areu”. Tu feras du travail de terrain excellent, tu te feras connaître ailleurs, peut-être même en sortira-t-il une traduction ? Tu reviendras avec le sourire et nous serons tous contents !
– Mais tu as le sommeil si lourd !
– Eux aussi. Il y a la veilleuse. Ils savent qu’il faut venir voir papa-maman s’ils se réveillent, s’ils se mouillent – on ne sait – ou s’ils ont mal.
– Ou d’appeler.
– Ou d’appeler.
– S’ils ont des cauchemars ?
– Je les entendrai.
– Et s’ils se disputent ?
– Ça les fera grandir. Ça ne les empêche pas de s’aimer et de se liguer contre nous pour obtenir quelque chose. Ce ne sont plus des bébés. Tu comprends ça ? »
Elle partit le cœur léger à l’autre bout du monde pendant que la presse spécialisée commençait à s’émouvoir du fait qu’un metteur en scène-vedette affirmât qu’il allait monter « Rendez-vous au cimetière ».
Il ne se manifesta pourtant pas à son retour. Elle se rendit à une autre convocation, inattendue celle-là.
Monsieur Lebon ressemblait plus à un rugbyman qu’à un théâtreux. Il la reçut comme une princesse dans un établissement devenu référence, espéra que cela lui porterait bonheur d’autant qu’elle avait discrètement caressé le magnifique buste de Molière qui accueillait les visiteurs, côté administration.
« Pourquoi écrivez-vous du théâtre ?, attaqua-t-il, d’un ton mi sérieux mi facétieux ? » Interloquée, elle ne prit pas le temps de réfléchir : « Parce que je ne suis pas encore sortie de ma tradition orale. »
Elle ignorait à ce moment-là qu’elle aurait à broder de façon multiple et infinie à propos de cette réponse spontanée, devant des journalistes gourmands et, plus tard, pour satisfaire des biographes américains vampiresques.
« Princesse… »
Elle attendit, se demandant ce que monsieur Lebon voulait dire.
« Princesse, continuez à faire le bonheur des scènes françaises : ne songez jamais à sortir de votre tradition…
– Si c’est à moi que vous vous adressez, je dirais que ma tradition est un peu moyenâgeuse…
– Et, au Festival, vous avez dit de la pièce en un acte que “c’était une présence terrifiante et paradoxalement nourricière parce qu’elle interdit le désir d’oubli”.
– À Metz, oui.
– Où la représentation de “L’homme prolifique” s’est déroulée dans un silence d’église.
– Pourquoi “Princesse”, Monsieur ?
– Je sais tout de vous. J’ai des antennes théâtreuses partout. Ascendance aristocratique, origine noble datant du Prophète… »
Lella en resta coite : elle ne songea ni à mentir ni à démentir. Elle comprit simplement qu’elle venait d’entrer dans sa propre légende.
« – Bien, reprit monsieur Lebon devant un silence qu’il crut approbateur, je voudrais monter cette première pièce que vous avez écrite. Je revendique cet honneur.
– On m’a dit à propos de ce texte qu’il était plein de palabre, que j’étais un auteur africain et que je devais retourner sous mon baobab.
– Eh bien ! rien que pour faire parler les imbéciles, nous irons ensemble à Avignon. Le Palais des papes sera tout à fait indiqué. »
L’après-midi même, elle tenta de joindre Suzanne au téléphone pour lui demander son avis. Au fil du temps, elles en étaient arrivées à une espèce de tendresse, filiale d’un côté, maternelle de l’autre qui servait à Lella de fil d’Ariane dans les relations compliquées et parfois conflictuelles qu’elle entretenait déjà avec la Société des auteurs.
« J’ai un petit problème : il y a deux metteurs en scène qui veulent monter “Le rendez-vous au cimetière”.
– Qui ? »
Suzanne paraissait à la fois fière et ravie. Comme si elle venait de mettre au monde un génie de plus !
« – Monsieur Lebon et monsieur Jipévey.
– Il n’y a pas d’hésitation.
– Oui. Monsieur Lebon m’a beaucoup touchée.
– Tu es folle ? C’est un rêveur de grande envergure qui connaît et qui aime le théâtre, sans doute, mais qui ne monte jamais rien. Ah ! il parle bien ! Il pratique la flatterie et la louange de façon exemplaire !
– Et monsieur Jipévey ?
– C’est une vedette. Tu veux passer ? On parlera de lui et du reste. »
Elles purent se voir le lendemain, en fin de matinée. « Assieds-toi », dit Suzanne, entre sourire et sévérité. Lella s’installa, attendant la semonce.
« – Depuis combien de temps es-tu dans le métier ?
– C’est ma cinquième année.
– Parfaitement. Le temps passe, hein ? Mais il ne rapporte pas grand-chose à un dramaturge qui écrit pourtant tous les jours, pour enrichir de son vivant le patrimoine français.
– Ah ? Je croyais tout simplement réaliser un rêve personnel : devenir écrivain.
– Pour les auteurs de théâtre, c’est plus compliqué. L’art de la scène est subversif : il est donc étroitement surveillé par l’État.
– Comment ?
– Par le système des subventions.
– J’ai cru comprendre que d’autres pays nous l’enviaient.
– Certes. Mais comme tous les systèmes, il présente de graves perversions et réussit à tuer ceux qui le font vivre.
– Nous, les auteurs ?
– Oui.
– Je n’ai jamais entendu parler de tueurs à gages au service du ministère.
– Oh ! nous sommes civilisés. Nous pratiquons le meurtre en toute innocence et en toute impunité ; nous avons l’administration ; c’est une arme efficace, propre, silencieuse, absolue.
– Suzanne, pourquoi l’État se chargerait-il d’exécuter leurs représentants de cette culture vivante dont il s’enorgueillit ?
– Parce que vous êtes nombreux. Très nombreux. À côté des auteurs authentiques, s’épanouissent et perdurent, grâce au népotisme, de fausses gloires et des royautés faciles. Sais-tu qu’il y a des soi-disant dramaturges qui n’ont jamais été lus ni vus sur la scène par aucun spectateur mais qui vivent très bien, depuis quinze ou vingt ans, grâce au système de subventions, bourses et autres résidences d’écriture grassement payées.
– Je ne comprends pas…
– Hé bien, tu es une femme qui a investi un métier d’hommes. Tu ne bénéficies d’aucune relation bien placée, tu touches à des sujets tabous et tu es d’origine algérienne. Un jour, on se souviendra de tout ça et des couperets – de plus en plus grands – vont s’abattre sur ton chemin.
– Monsieur Jock veut que je lui écrive une pièce sur l’Algérie justement. J’ai eu une commande amicale d’un théâtre de la Réunion. Les représentations en anglais du “Rendez-vous au cimetière” se sont bien passées au Festival de New York. De plus, avec le “Joyeux gynécée” et “Troubles nubiles”, ma trilogie risque d’être jouée en France dans les deux années qui viennent.
– Et tu commences à être gentiment médiatisée.
– J’ai rencontré quelques journalistes…
– Tu vas tout oublier de toi : ta gentillesse, ta modestie, ton rapport au monde que tu veux toujours fraternel et devenir prédateur. Te mettre au-dessus de tous, penser que ce que tu fais est absolument génial, cacher tes moments de faiblesse car il te faudra supporter les humiliations, les avanies et les coups mortels. Sinon le système va te bouffer après t’avoir affaiblie, et, dans cinq ans, tu es morte.
– Mais c’est monstrueux.
– Même pas. L’État n’a pas besoin de beaucoup d’artistes pour faire sa parade sur la culture. Il en garde quelques-uns et il jette les autres comme des “kleenex”.
– Dans ces conditions, ça ne m’intéresse pas.
– Tu n’as pas le choix, ma petite fille. Réfléchis et dis-moi si tu veux vraiment entrer dans cet enfer. Tu as une minute.
– Oh oui, dit Lella. J’ai déjà tant de fois respiré l’odeur de la scène ! »
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