2002
Sud/Nord
Humanitaireries
Humanitaireries
La théâtreuse inopportune
Fatima Gallaire
« Attention ! Je t’en prie ! »
Jacques, offrant son épaule à Lella d’un côté et tenant les
deux cannes de l’autre, transpirait abondamment à l’idée qu’elle pût culbuter,
s’envoler et se briser tout entière au bas des dernières marches.
« Arrêtons-nous un peu », dit la jeune femme, légèrement
essoufflée. De son bras gauche tétanisé, elle se tenait encore fermement à la
rampe de fer forgé et, de la main droite, s’appuyait à l’épaule de son
compagnon.
« Je tombe, murmura-t-elle.
– Mais non, voyons !
– Il n’y a personne ! »
Son visage à la beauté lourde se crispa en une grimace
enfantine, proche du pleur. Fermant les yeux, elle reposa doucement le bout de
son pied droit, plâtré du genou jusqu’aux orteils.
« Est-ce un effort bien nécessaire ? Quelle dérision !
– Ils t’ont demandé de venir. Ils sont là forcément !
»
La Maison des « Lézards » était un lieu culturel, polyvalent,
ouvert et militant, situé dans une banlieue à la mode : c’est du moins ce qu’en
disait la brochure publicitaire.
En ce lundi de relâche, non seulement l’esplanade d’accueil
était vide, mais aussi l’entrée, les guichets, les couloirs et ce maudit
escalier qu’il fallait descendre péniblement pour accéder à la petite salle où
avait lieu la mise en espace.
Bien des années plus tard, Lella devait se souvenir de ce
moment décisif et se dire que si, effectivement, elle était passée cul par
dessus tête pour s’éparpiller dans les sous-sols, sa vie eût été plus douce :
elle n’aurait plus écrit. Ce faisant, elle se serait évité les pires avanies et
les mésaventures les plus humiliantes qui puissent arriver à un être humain
tentant d’exercer un étrange métier : dramaturge.
Pour l’heure, elle s’agrippait à la rampe solide, tentant de se
remémorer une vieille prière qu’elle retrouvait par lambeaux.
Ses forces lui revenaient lentement et la peur de chuter
commençait à s’éloigner, grâce à la patience habituelle de Jacques. Deux hommes
attendaient au bas des marches : elle les vit quand elle ouvrit les
yeux.
Elle sourit vaillamment et reprit sa descente laborieuse au
bout de laquelle elle reprit ses cannes. Elle affermit sa position pour
soulager sa cheville plâtrée et relevant la tête, osa une citation qu’elle
aimait bien « L’ai-je bien descendu ? »
Le regard fraternel de Morris la saisit et l’enveloppa d’une
douceur inattendue où elle put lire déjà la pointe de compassion. Il s’avança
d’un pas et l’embrassa sur les deux joues en lui souhaitant la bienvenue
:
« Tu l’as bien descendu, cet escalier. Mais contrairement à
Sarah Bernhardt, tu as encore tes deux jambes. Dieu merci !
– Depuis le temps que je t’attends ! coupa Jock, en la tirant
brutalement pour la serrer, au risque de la déséquilibrer.
– Ah oui ? risqua-t-elle. Pourquoi ?
– Pour que tu m’écrives une pièce sur l’Algérie.
La pièce sur l’Algérie.
– Et le “Rendez-vous au cimetière” que nous allons entendre,
c’est quoi, d’après toi ?
– C’est ta pièce. Je
veux la mienne à moi. »
Intriguée, Lella présenta son compagnon, toujours silencieux,
puis ils s’acheminèrent tous quatre vers la porte de la salle, ouverte sur un
silence recueilli.
« Tu m’excuseras, chuchota Morris. Il faut que j’aille dans les
coulisses. Je te retrouve après.
– Oui, bien sûr. »
Jock la tirait fièrement dans l’allée centrale :
« Nous avons réservé des places au premier pour l’auteur et sa
famille.
– Jamais de la vie. »
Jock s’arrêta, interdit.
Quelques têtes se retournèrent. Lella s’aperçut alors que la
salle était pleine et en conçut quelque fierté. « Je ne peux pas, reprit-elle.
Je suis claustrophobe. Il faut impérativement que je me mette près de la porte.
Sinon, j’étoufferais. »
Jock, déçu, la guida vers l’arrière et lui indiqua deux places.
Elle s’assit près de la travée, en laissant d’abord passer son compagnon qui
l’aida à coucher les cannes sous les sièges.
« Morris te fait dire que c’est une mise en espace. Certes !
Mais une lecture tout de même. Alors les apprentis comédiens ont leur texte à
la main. Est-ce choquant ?
– Pas du tout ! Merci.
– À tout à l’heure. »
Comme la lumière s’estompait agréablement, la main de Jacques
chercha la sienne, la trouva et la prit.
Dans le noir total, le silence était encore plus
impressionnant. Elle eut le temps de songer à sa situation paradoxale : elle
entrait dans une profession dont elle n’avait jamais rêvé. Qu’elle ne
connaissait même pas !
Elle eut honte de ses maigres prestations de spectatrice : elle
avait, lorsqu’elle était étudiante à Alger, assisté par hasard à une ou deux
répétitions de Poudre d’idiotie, d’un
écrivain national encore abhorré par le pouvoir, et avait bénéficié d’une
invitation pour admirer une mise en scène sublime du Bolchoï.
Puis une lumière violente éclaira le plateau et lui coupa les
yeux. Plus tard dans sa vie, toutes les fois qu’elle jetterait un regard
rétrospectif sur sa démarche professionnelle, elle se souviendrait avec bonheur
de ce moment de douleur oculaire, précurseur d’une entente incomparable, d’une
qualité rare et dont la fidélité serait à l’échelle de la vie même. Avec
Morris.
Pour l’heure, elle l’ignorait et se contentait de pleurer sans
faire de bruit en regardant le personnage de Nounou – laquelle était morte
depuis longtemps – pendant que Jacques, toujours à la hauteur dans les moments
délicats, lui passait un à un des mouchoirs en papier qu’il récupérait au fur
et à mesure pour les ranger dans la poche de son veston.
La prestation était d’une haute tenue : les élèves – de seconde
ou de première – semblaient complètement habités par leurs personnages. Elle
n’oublierait pas les féliciter. Elle prit l’oreille de Jacques dans un
chuchotis :
« Fais-moi penser à congratuler tous ces jeunes.
– Bien sûr ! »
À Die, dans le Vercors, à Romans dans l’Isère, à Bonn au Centre
culturel français, puis à l’université de Manchester, elle aurait ainsi le
bonheur d’assister à la résurrection de Nounou et d’aller embrasser de grands
écoliers, pleine de gratitude pour une performance à chaque fois différente, à
chaque fois bouleversante.
À chaque fois aussi, elle passait deux heures de bonheur et
finissait par assister à sa propre mort sur la scène.
Lorsque les spécialistes s’étaient un jour emparés de son
œuvre, elle avait dû répondre à des questions interminables et chirurgicales
sur la part d’autobiographie de sa création théâtrale. Contrairement à certains
collègues qui méprisaient ce travail – par ailleurs non payé –, elle avait
tenté de répondre fidèlement à ces demandes dont les réponses l’étonnaient
parfois et l’éclairaient toujours.
Elle ignorait encore ce que le public des théâtres – son
véritable employeur puisque les dramaturges sont payés par un minime
pourcentage du prix de la place – ignorerait toujours : la programmation de la
mort lente, insidieuse mais sûre des écrivains de la scène par un système qui,
dans un premier temps pourtant, leur permettait de se faire connaître,
apprécier et applaudir… Tous les pouvoirs démocratiques ont compris que pour
garder leur… trône, la création culturelle était plus indiquée que la guerre et
pouvait, par sa splendeur même, masquer les incohérences, les gabegies, les
incompétences et les erreurs tragiques. Alors les démocraties encensent la
création artistique et imaginent mille discours destinés à la remercier et à
l’installer très haut dans l’échelle des valeurs nationales, d’autant que la
plupart des créateurs, précisément, meurent tranquilles dans leur coin d’ombre
et de discrétion par manque de suivi, de commandes et de reconnaissance
financière.
En France, alors même que des milliers de dramaturges sont
répertoriés, depuis que la notion de droit d’auteur existe et que la Société
des auteurs en a fait « un droit de l’homme » (!), il y aurait, semble-t-il,
quelques dizaines d’écrivains de la scène qui arrivent à joindre les deux bouts
et une dizaine d’entre eux – ceux qui travaillent pour le boulevard – qui
vivent aisément !
Mais comment savoir cela quand on en est à sa première mise en
espace ? Après une lecture peu auparavant, organisée par la Société des auteurs
précisément, au théâtre « Zy-Allons », subventionné à cet effet avec quelques
centaines de francs, aide modeste mais nécessaire supprimée par la suite.
Comment savoir cela ?
Lella ne savait rien comme tout dramaturge à ses débuts et cela
devait la sauver d’un désespoir immédiat et enrichir le patrimoine français
d’une trentaine de pièces.
La main de Jacques se faisait pressante et solidaire : il
partageait son émotion. C’était un vieux garçon qu’elle avait rencontré alors
qu’elle s’estimait déjà vieille fille. Vert et pugnace, il s’était empressé de
lui faire deux enfants – le choix du roi – et l’avait tanné pour lui faire
comprendre que ce qu’elle faisait était extrêmement important :
écrire.
Cette détermination de la part de ce compagnon de vie répondait
à toutes les questions qui l’étouffaient à ce moment-là : retourner au pays
pour participer à le relever comme elle l’avait déjà fait une fois sans grande
conséquence ? rester en France et devenir une ouvrière ? Quelle déchéance pour
une aristocrate de la Terre ? Émigrer dans un autre pays tellement lointain
qu’elle oublierait jusqu’à son nom, comme l’avaient fait certains Algériens, et
qu’elle ne pourrait plus revenir si cette idée saugrenue devait la tracasser un
jour ?
C’est Morris, après la représentation, qui lui ouvrit la porte
de ce métier étrange. « Je voudrais que tu m’écrives une pièce de femmes. Tu
sais les faire parler. Beaucoup de femmes. »
D’origine marocaine, juif et arabisant, il se posa
immédiatement en frère, en miroir pour elle qui était algérienne, musulmane et
arabisante. « Certains pourraient dire que ton français est bizarre. Moi, je le
comprends. Tu penses en arabe et tu écris en français. Dans tous les cas, je te
comprends. »
La même lueur brillait dans ses beaux yeux noirs mais elle ne
l’identifia pas encore : la compassion, oui. Il savait déjà, lui, l’horreur
d’être dramaturge et il se contentait d’être metteur en scène, sans aucun lieu
offert et subventionné par l’État, mais avec beaucoup de talent.
L’État, elle l’apprit par la suite, ne pardonne pas toujours le
talent.
Une pièce de femmes… beaucoup de femmes…
Dans une maison ou un appartement, forcément. Un intérieur
féminin qu’elle intitula « Le gynécée réjouissant », bien que cela fût encore
une tragédie.
Avec son bâton de pèlerin, sa verve et sa grande gueule qui
déplaisait beaucoup à de nombreux décideurs du ministère, Morris entreprit sa
longue marche pour trouver commanditaires privés et mécénat d’État.
Lella, se vivant bien malgré elle en dramaturge, se mit à
fréquenter le Club des auteurs. À l’époque, il était animé par Suzanne, une
dame d’imposante stature allant sur sa retraite qui était un véritable
répertoire vivant.
« Il y a quelqu’un qui cherche un adaptateur.
– Quelqu’un ?
– Un metteur en scène, précisa Suzanne un peu interloquée.
»
Lella se dit ce jour-là qu’elle avait bien fait de traverser
tout Paris pour venir dans ce bureau accueillant où les auteurs se sentaient
chez eux : ils y trouvaient un accueil chaleureux, du café excellent et, à
l’occasion, une commande. « Et c’est quoi… un adaptateur ? »
Suzanne décrocha le téléphone et cessa tout travail : «
Assieds-toi, ma petite fille. J’ai l’impression qu’il nous faut parler. » Lella
s’assit avec l’impression gratifiante de retrouver enfin le sein maternel. « Je
suis pied-noir du Maroc. J’ai été très touchée par ton “Rendez-vous au
cimetière” et j’aimerais bien que tu continues à nous faire du si bon travail.
Pendant ce temps-là, tu ne bouffes pas, je sais. Je crois savoir que tu as un
mari épatant. Cependant, tu as suffisamment d’imagination pour honorer une
commande. Et ça te paiera les frais de l’année, à défaut de mieux. Il s’agit
d’un roman et tu en fais une pièce !
– Un roman contemporain ?
– Oui. D’un orientaliste. Ça te touchera, tu verras. Voilà, je
viens de retrouver le téléphone du metteur en scène. Tu as de la chance, il
travaille avec les lycées. Tu vas pouvoir mettre autant de personnages que tu
veux. J’ai cru comprendre que tu aimais les foules. Voilà, il répond.
Rendez-vous demain, ici ; ça t’intéresse ? »
Lella embrassa Suzanne qui la serra sur son sein abondant et
maternel, et repartit, guillerette, en dansant dans les escaliers. Le bonheur
lui faisait toujours ignorer les ascenseurs, même s’il fallut ce jour-là
descendre huit étages, aux marches luxueuses, certes, mais étroites.
Ce n’est pas ce jour-là pourtant qu’elle songea à s’éparpiller
sur les degrés mais quelques semaines plus tard, lorsque l’idée d’assassiner
vulgairement son metteur en scène-commanditaire se précisa dans son esprit.
Malheureusement, une telle démarche, meurtrière pour tout dire, comporte
quelques inconvénients, comme d’aller en prison.
Elle avait toujours pensé qu’elle mourrait si elle devait être
enfermée et s’astreignit au calme, appelant à son secours toutes ses réserves
de patience.
Monsieur Déjerines se prenait tout simplement pour un génie.
Elle avait compris que si elle connaissait bien le récit sur lequel elle
travaillait, les événements à garder se révéleraient d’eux-mêmes.
Naturellement, il faut sabrer, ou, plus précisément « sucrer », comme on dit au
théâtre.
Mais monsieur Déjerines se mêlait d’avoir des idées sur
l’écriture. Que de discours fumeux eut-elle à supporter de sa part ! Elle
n’avait besoin de personne pour bien imaginer le désert sur la scène et y faire
évoluer « La complainte du fou ». Mais monsieur Déjerines entreprit un
harcèlement systématique que son esprit supérieur se croyait autorisé à
exercer. Combien de personnages ? Et pourquoi rajouter un narrateur ? Est-ce
vraiment nécessaire d’avoir recours à un comédien professionnel ? Les élèves de
seconde se débrouilleraient très bien : on avait déjà engagé un chorégraphe. Un
pilier central pour soutenir une architecture fragile ? En voilà une idée ! On
faisait du théâtre ou bien de la construction de logements à loyer modéré ? Et
n’y a-t-il personne au bout du fil ? Ah ! quand on écrit, on ne répond pas ? On
n’entend pas ? C’est une commande. L’auteur se devait d’être à la disposition
de son metteur en scène ! Des dramaturges à Paris, il y en a treize à la
douzaine ! Ouf !
Elle songea que si elle n’arrivait pas à le tuer elle-même,
quelqu’un d’autre le ferait un jour et en conçut un plaisir vengeur et
étrange.
Elle savait qu’elle devenait mauvaise, acariâtre, mais il était
trop tard pour se retirer : elle se contenta de se casser la jambe. Cependant,
le séjour à l’hôpital ne lui fut en rien bénéfique, ni même le mois qu’elle
passa en rééducation dans un établissement pour grands sportifs éclopés, pour
cette chute sans gloire. Le personne compris vite la situation et fit barrage
pour que monsieur Déjerines ne puisse plus la joindre.
Elle continua cependant à fignoler son travail dont elle tomba
amoureuse et s’essaya à poétiser le texte qu’elle posta dès qu’elle fut
satisfaite de sa prose agrémentée de quelques rimes. À sa sortie, elle se
souvint d’une des premières leçons qu’on lui apprit à la Société des auteurs :
établir un bulletin de déclaration avant tout montage de piège.
Elle s’arma de courage pour arriver en taxi par une belle
matinée et demanda un bulletin pour « La complainte du fou ». L’ordinateur mit
dix seconde à cracher le document : c’était chose faite. Auteurs : Jean
Déjerines et Lella Yakoub.
Pour se consoler, elle rêva que la mise en scène serait
peut-être splendide et les élèves heureux. Ce fut le cas !
Par la suite, Lella devait se demander pourquoi elle n’avait
pas réagi comme une véritable professionnelle en protestant en bonne et due
forme auprès de la Société des auteurs ou bien tout simplement en allant casser
la gueule à ce type. La formule lui plaisait : Oui, lui casser la gueule. Comme
le ferait un voyou lésé. D’autant que, littéralement, monsieur Déjerines
s’était comporté comme un hors-la-loi. Comment pouvait-on appeler cela ? Un
plagiat ? Non. Un plagiat comporte l’avantage d’être évident. Là, c’était du
vol pur et simple. Un détournement d’œuvre !
Mais elle était si jeune dans le métier ! Mère de famille
confirmée certes mais encore si naïve et si tendre envers une activité qu’elle
mettait au-dessus de toute chose. La méchanceté, l’esprit de rapine, la cruauté
des rapports dans le domaine artistique, la perversité de certains collègues et
la malveillance générale lui furent toujours étrangers.
« Je te vois souffrir, avait dit Jacques. Que comptes-tu faire
?
– Bof ! Je ne vais pas me brouiller avec quelqu’un pour cent
francs de droit d’auteur. »
En réalité, elle venait de perdre beaucoup plus : une certaine
crédibilité. Dans ces métiers de rapaces qui pourtant s’habillent de strass, la
gentillesse apparaît comme un vice rédhibitoire qui permet à tous et pour la
vie… de vous vampiriser impunément.
Elle connut assez vite le gouffre dans lequel elle venait de
tomber : son nom ne fut mentionné à aucun moment dans aucune interview du
génial metteur en scène ni n’apparut sur aucune affiche du spectacle.
Mais pourquoi pleurer sur ce qu’on ne peut ni corriger ni
rattraper ? Elle s’occupa vaillamment de la rééducation de sa cheville pour ne
pas rester infirme et se faisait violence pour veiller, répondre aux cartons
d’invitation et aller voir le travail des collègues dans des théâtres, parfois
banlieusards et fort éloignés.
Elle ne s’ouvrit pas à Morris de ces soucis immédiats qui,
hélas ! n’étaient que les premiers d’une longue liste. Elle finissait
l’écriture du « Joyeux gynécée » et commençait à voyager de par le monde malgré
les enfants encore en bas-âge et son inquiétude de laisser la maison à
l’abandon. La sollicitude de Jacques fut décisive.
« Écoute, répétait-il, je ne suis pas un crétin accompli. Je
sais qu’une mère peut être aussi un père. Hé bien, figure-toi que nous aussi,
les hommes, nous pouvons être maternels, à l’occasion. Je me suis bien
débrouillé avec les couches et les biberons les premières années. À présent,
c’est petits pots – que je goûte avant – et petits repas équilibrés. Dolly
viendra tous les matins pour donner un petit coup de chiffon, les jumeaux se
sociabilisent à la maternelle, le pédiatre est au bout de la rue, j’ai les
numéros d’urgence, le soir je retrouverai nos petits, tu nous appelleras quand
tu pourras, pour qu’ils puissent te faire “areu-areu”. Tu feras du travail de
terrain excellent, tu te feras connaître ailleurs, peut-être même en
sortira-t-il une traduction ? Tu reviendras avec le sourire et nous serons tous
contents !
– Mais tu as le sommeil si lourd !
– Eux aussi. Il y a la veilleuse. Ils savent qu’il faut venir
voir papa-maman s’ils se réveillent, s’ils se mouillent – on ne sait – ou s’ils
ont mal.
– Ou d’appeler.
– Ou d’appeler.
– S’ils ont des cauchemars ?
– Je les entendrai.
– Et s’ils se disputent ?
– Ça les fera grandir. Ça ne les empêche pas de s’aimer et de
se liguer contre nous pour obtenir quelque chose. Ce ne sont plus des bébés. Tu
comprends ça ? »
Elle partit le cœur léger à l’autre bout du monde pendant que
la presse spécialisée commençait à s’émouvoir du fait qu’un metteur en
scène-vedette affirmât qu’il allait monter « Rendez-vous au cimetière
».
Il ne se manifesta pourtant pas à son retour. Elle se rendit à
une autre convocation, inattendue celle-là.
Monsieur Lebon ressemblait plus à un rugbyman qu’à un
théâtreux. Il la reçut comme une princesse dans un établissement devenu
référence, espéra que cela lui porterait bonheur d’autant qu’elle avait
discrètement caressé le magnifique buste de Molière qui accueillait les
visiteurs, côté administration.
« Pourquoi écrivez-vous du théâtre ?, attaqua-t-il, d’un ton mi
sérieux mi facétieux ? » Interloquée, elle ne prit pas le temps de réfléchir :
« Parce que je ne suis pas encore sortie de ma tradition orale. »
Elle ignorait à ce moment-là qu’elle aurait à broder de façon
multiple et infinie à propos de cette réponse spontanée, devant des
journalistes gourmands et, plus tard, pour satisfaire des biographes américains
vampiresques.
« Princesse… »
Elle attendit, se demandant ce que monsieur Lebon voulait
dire.
« Princesse, continuez à faire le bonheur des scènes françaises
: ne songez jamais à sortir de votre tradition…
– Si c’est à moi que vous vous adressez, je dirais que ma
tradition est un peu moyenâgeuse…
– Et, au Festival, vous avez dit de la pièce en un acte que
“c’était une présence terrifiante et paradoxalement nourricière parce qu’elle
interdit le désir d’oubli”.
– À Metz, oui.
– Où la représentation de “L’homme prolifique” s’est déroulée
dans un silence d’église.
– Pourquoi “Princesse”, Monsieur ?
– Je sais tout de vous. J’ai des antennes théâtreuses partout.
Ascendance aristocratique, origine noble datant du Prophète… »
Lella en resta coite : elle ne songea ni à mentir ni à
démentir. Elle comprit simplement qu’elle venait d’entrer dans sa propre
légende.
« – Bien, reprit monsieur Lebon devant un silence qu’il crut
approbateur, je voudrais monter cette première pièce que vous avez écrite. Je
revendique cet honneur.
– On m’a dit à propos de ce texte qu’il était plein de palabre,
que j’étais un auteur africain et que je devais retourner sous mon
baobab.
– Eh bien ! rien que pour faire parler les imbéciles, nous
irons ensemble à Avignon. Le Palais des papes sera tout à fait indiqué.
»
L’après-midi même, elle tenta de joindre Suzanne au téléphone
pour lui demander son avis. Au fil du temps, elles en étaient arrivées à une
espèce de tendresse, filiale d’un côté, maternelle de l’autre qui servait à
Lella de fil d’Ariane dans les relations compliquées et parfois conflictuelles
qu’elle entretenait déjà avec la Société des auteurs.
« J’ai un petit problème : il y a deux metteurs en scène qui
veulent monter “Le rendez-vous au cimetière”.
– Qui ? »
Suzanne paraissait à la fois fière et ravie. Comme si elle
venait de mettre au monde un génie de plus !
« – Monsieur Lebon et monsieur Jipévey.
– Il n’y a pas d’hésitation.
– Oui. Monsieur Lebon m’a beaucoup touchée.
– Tu es folle ? C’est un rêveur de grande envergure qui connaît
et qui aime le théâtre, sans doute, mais qui ne monte jamais rien. Ah ! il
parle bien ! Il pratique la flatterie et la louange de façon exemplaire
!
– Et monsieur Jipévey ?
– C’est une vedette. Tu veux passer ? On parlera de lui et du
reste. »
Elles purent se voir le lendemain, en fin de matinée. «
Assieds-toi », dit Suzanne, entre sourire et sévérité. Lella s’installa,
attendant la semonce.
« – Depuis combien de temps es-tu dans le métier ?
– C’est ma cinquième année.
– Parfaitement. Le temps passe, hein ? Mais il ne rapporte pas
grand-chose à un dramaturge qui écrit pourtant tous les jours, pour enrichir de
son vivant le patrimoine français.
– Ah ? Je croyais tout simplement réaliser un rêve personnel :
devenir écrivain.
– Pour les auteurs de théâtre, c’est plus compliqué. L’art de
la scène est subversif : il est donc étroitement surveillé par l’État.
– Comment ?
– Par le système des subventions.
– J’ai cru comprendre que d’autres pays nous
l’enviaient.
– Certes. Mais comme tous les systèmes, il présente de graves
perversions et réussit à tuer ceux qui le font vivre.
– Nous, les auteurs ?
– Oui.
– Je n’ai jamais entendu parler de tueurs à gages au service du
ministère.
– Oh ! nous sommes civilisés. Nous pratiquons le meurtre en
toute innocence et en toute impunité ; nous avons l’administration ; c’est une
arme efficace, propre, silencieuse, absolue.
– Suzanne, pourquoi l’État se chargerait-il d’exécuter leurs
représentants de cette culture vivante dont il s’enorgueillit ?
– Parce que vous êtes nombreux. Très nombreux. À côté des
auteurs authentiques, s’épanouissent et perdurent, grâce au népotisme, de
fausses gloires et des royautés faciles. Sais-tu qu’il y a des soi-disant
dramaturges qui n’ont jamais été lus ni vus sur la scène par aucun spectateur
mais qui vivent très bien, depuis quinze ou vingt ans, grâce au système de
subventions, bourses et autres résidences d’écriture grassement
payées.
– Je ne comprends pas…
– Hé bien, tu es une femme qui a investi un métier d’hommes. Tu
ne bénéficies d’aucune relation bien placée, tu touches à des sujets tabous et
tu es d’origine algérienne. Un jour, on se souviendra de tout ça et des
couperets – de plus en plus grands – vont s’abattre sur ton chemin.
– Monsieur Jock veut que je lui écrive une pièce sur l’Algérie
justement. J’ai eu une commande amicale d’un théâtre de la Réunion. Les
représentations en anglais du “Rendez-vous au cimetière” se sont bien passées
au Festival de New York. De plus, avec le “Joyeux gynécée” et “Troubles
nubiles”, ma trilogie risque d’être jouée en France dans les deux années qui
viennent.
– Et tu commences à être gentiment médiatisée.
– J’ai rencontré quelques journalistes…
– Tu vas tout oublier de toi : ta gentillesse, ta modestie, ton
rapport au monde que tu veux toujours fraternel et devenir prédateur. Te mettre
au-dessus de tous, penser que ce que tu fais est absolument génial, cacher tes
moments de faiblesse car il te faudra supporter les humiliations, les avanies
et les coups mortels. Sinon le système va te bouffer après t’avoir affaiblie,
et, dans cinq ans, tu es morte.
– Mais c’est monstrueux.
– Même pas. L’État n’a pas besoin de beaucoup d’artistes pour
faire sa parade sur la culture. Il en garde quelques-uns et il jette les autres
comme des “kleenex”.
– Dans ces conditions, ça ne m’intéresse pas.
– Tu n’as pas le choix, ma petite fille. Réfléchis et dis-moi
si tu veux vraiment entrer dans cet enfer. Tu as une minute.
– Oh oui, dit Lella. J’ai déjà tant de fois respiré l’odeur de
la scène ! »